‹ le pavillon aux livresChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le château de Guerneville c'est le Palais de la Belle au Bois dormant. Des toiles d'araignée en défendent l'accès. Les arbres voisins entretiennent l'humidité qui ronge sa façade brique et pierre, aux fenêtres symétriquemment cintrées, et les branches d'un sapin, au moindre vent du nord, en balaient les angles qui s'effritent. Dans le rosier grimpant qui enlace la porte d'entrée de ses bras dépouillés, un nid de fauvette reste blotti contre le mur, avec cet aspect triste des nids anciens, autrefois débordant de

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mousse fraîche et logeurs d'amour.

Ici la nature, livrée à elle-même, a repris ses droits. Les herbes ont envahi les trois grandes marches de l'entrée : un tilleul abattu par le vent barre l'une des deux allées de charmille qui forment avenue, et que les amusettes des lapins ont labouré.

Au-dessus des greniers à mansardes que Ton devine remplis de chouettes, des girouettes rouillées grincent à tous les vents.

Pour rendre la poésie mélancolique de cette propriété, il n'y a qu'un mot : c'est une propriété abandonnée. Elle a été délaissée, après avoir été longuement chérie, et l'amour de ses anciens maîtres se révèle au vallonnement des pelouses, à l'harmonieux dessin des parterres à

l'abandon et aux essences rares des arbres du parc. Ce qui lui donne son cachet d'originalité, c'est le gracieux Pavillon qui est relié au château par un passage couvert, praticablepartous les temps. Ce bâtiment, construit dans la forme du temple romain de Cecilia Metella, a dû servir autrefois de chapelle. La fantaisie d'un propriétaire plus cultivé que dévot, philosophe ami de Diderot, en a fait une bibliothèque, et lui a valu le nom qu'il conserve de « Pavillon aux Livres ». 11 complète le château de Guerneville et s'harmonise avec son aspect sévère.

Qui a vécu dans ce décor ? Quelle est l'histoire mystérieuse des êtres qui sont nés là, et là sont morts ?

Guerneville appartient à la famille Flavier depuis 1 835 . Le grand-père de Robert,

conseiller à la Cour, l'a acheté à cette époque pour ne l'habiter qu'à la fin de sa vie. Grand liseur, c'est lui qui a enrichi le pavillon d'une magnifique collection de volumes. Sa fille unique, Marie-Thérèse épousa M. Flavier, trois ans après le décès de la première femme de ce dernier, morte en donnant le jour à Robert. Elle décida son mari à habiter Guerneville qu'elle lui apportait en dot. D'ailleurs, ce dernier tomba rapidement malade, atteint d'une affection imprécise que les médecins mirent au compte de son système nerveux. Il mourut à quarante ans, laissant ^ jyjme piayier l'enfant de son premier lit, le petit Robert, qui avait alors douze ans. De sa mère, Robert ne sait donc rien d'autre que ce que lui raconte son portrait, pendu au mur du salon, très beau

portrait crune femme distinguée, au teint diaphane, aux yeux cernés et mystiques, d'une femme convoitée par la mort, trop fine pour la vie.

Lorsque Robert se reporte au temps de sa jeunesse, il ne revoit que celle qui lui a servi de mère, à l'époque des vacances, dans le salon de Guerneville, devant la grande cheminée qui s'harmonise si bien avec les poutres apparentes et les boiseries sculptées. Gracieuse encore malgré ses cinquante ans, restée très jeune en dépit de ses souffrances, elle s'occupe de lui avec passion, comme d'un véritable fils, et s'intéresse aux moindres détails de sa vie.

En elle il épanche ses besoins de confidence ; car son âme maladive en est surchargée, peut-être parce qu'elle est

l'héritière des souffrances d'un valétudinaire. Il lui raconte ses rêves enfantins de gloire littéraire, ses emballements provoqués parles premières lectures dans le Pavillon aux livres, les souffrances de son jeune cœur déjà tourmenté.

Robert se souvient avec émotion de l'esprit large, si tolérant de sa belle-mère. Si cultivé aussi. Sa philosophie n'est point cette étroite dévotion qui tient lieu de culture à tant de femmes. Elle a lu, et elle a profité de ses lectures.

Un autre visage que celui de M"'^ Flavier s'associe à ses souvenirs : c'est celui de son parrain, M. Dumas de Ponteau, qu'elle recevait souvent à Guerneville en souvenir de son mari, dont il était le meilleur ami. C'est aujourd'hui un vieillard de soixante-quinze ans, qui a servi

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de tuteur à Robert depuis le jour où, à dix-huit ans, il s'est trouvé orphelin.

Il habite à Paris un petit hôtel, rue Las Gazes, oii le jeune ménage Flavier a toujours son couvert mis et sa chambre prête.

M. Dumas n'a point changé. Il est resté le grand bourgeois incrédule, dont la formation remonte à la voltairienne époque de Louis-Philippe. Dans sa bouche indulgente, abritée d'une fine moustache blanche, reviennent les mêmes mots qu'entendait autrefois Robert à Guerneville, les mots sonores de droit au bonheur, de droit à la vie.

L'influence de cet homme a été considérable sur le jeune propriétaire deGuerneville. C'est à lui qu'il doit d'avoir préparé Saint-Gyr.

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Robert, après des succès assez brillants en rhétorique et en philosophie au collège de la rue de Madrid restait hésitant sur la carrière qu'il embrasserait. Les lettres offraient leur séduction à la jeune imagination de ce collégien qui se voyait déjà à l'Ecole Normale, jeté dans la lutte des idées, et courant à la gloire.

C'est alors que M. Dumas, pour couper court à des hésitations qu'il jugeait dangereuses, avait retenu sa place à la « rue des Postes ».

A cette époque, les Jésuites assujettissaient encore leurs élèves à une discipline tyrannique, dont Robert souffrit d'autant plus qu'après avoir réussi dans les humanités, il témoignait de dispositions médiocres pour les sciences.

Souvent la pensée de Robert se reporte

vers ces années. Il en veut à Pinternat qui lui a pris la plus belle portion de sa vie. Il se demande si le principal mérite de ce collège et des collèges rivaux n'a pas été de faire des ingénieurs et des officiers avec des jeunes gens qui, sans eux, ne le seraient pas devenus. Les éducateurs qui les dirigeaient ont ainsi réussi à grossir la troupe, nombreuse déjà, des fonctionnaires. Mais la petite élite, la minorité agissante, durement trempée, capable de défendre ses anciens maîtres et de débarrasser la France de ses parasites, ils n'ont point su la former.

Durant les premiers mois qui suivirent son entrée, Robert songea plusieurs fois à abandonner la préparation à Saint-Gyr. Mais l'ambiance agissait sourdement sur lui ; car il était entouré de fils d'officiers

qui désiraient passionnément les épaulettes et ne rêvaient que de a. basane ».

C'est ainsi que peu à peu entraîné dans l'engrenage, il fournit ses trois années de préparation, au bout desquelles il fut reçu.

Des années de Saint-Cyr non plus, il n'a conservé que de rares bons souvenirs ; car elles ne plaisent qu'aux , énergiques, aux hommes d'action et de discipline. Et Robert est surtout un imaginatif, qui se complaît aux lectures et aux rêveries.

Les volumes qu'il a lus et relus à Guerneville, durant les vacances, dans le Pavillon aux livres, et aussi l'influence de M. Dumas, chez qui il a passé toutes ses journées de congé, lont conduit très loin du point où l'avait laissé la « Hue

des Postes ». Sa formation religieuse elle-même a subi de rudes atteintes. At-il encore la foi ? Peut-être est-il trop saturé de christianisme pour l'avoir complètement perdue. Mais elle gît au fond de son cœur, ensevelie sous le dilettantisme élégant, grand dévastateur des jeunes consciences. Les Jésuites ont pétri son âme d'esprit religieux, avec ce ferme espoir qu'ils formulent quand on leur reproche la légèreté de leurs anciens élèves : « Ils nous quittent, soit. Mais nous les tenons ; ils reviendront. »

Robert reviendra-t-il ? Il est permis d'en douter, en le suivant par les chemins séduisants où Tout entraîné ses lectures. Sa finesse lui a fait prendre en égale horreur et les Homais et les dévots. Il n'y a point d'admirateur plus passionné

d'une religion qui a inspiré les Vierges de Raphaël et les vitraux de la cathédrale de Chartres, et qui a fait de Tamour la loi du monde. Mais la certitude intransigeante d'un vrai catholique le choque autant que le sectarisme d\m athée.

Que la religion catholique soit la plus conforme à notre civilisation, et même que notre civilisation soit supérieure aux autres, Robert en est bien convaincu. Mais il ne peut s'empêcher de penser que, sous d'autres cieux, avec Tâme d'un Hindou ou d'un Musulman, la religion la plus vraie serait pour lui celle du Ramayana ou du Coran.

En somme, entre les hommes de rangs différents, de siècles différents, de pays différents, comment trouver une commune mesure, applicable à la divinité ?

Robert a parfois éprouvé, en causant avec ses soldats, que ses idées n'étaient pas, sans transposition, applicables à leur cerveau, que les mots eux-mêmes n'avaient pas dans sa bouche le même sens que dans la leur.

Il en a conclu que « tout est relatif )), que rhomme ne saisit la Vérité, c'est-àdire Dieu lui-même, qu'à travers le prisme déformateur de ses hérédités, de son éducation, de son milieu, et qu'on lui demande seulement d'être de bonne foi.

Il n'est pas éloigné de croire que le monde extérieur est un rêve de sa pensée, et, sur cette pente dangereuse, il ne possède plus aucun point de certitude, mais seulement une aptitude à tout comprendre, à tout excuser, et l'indulgence suprême de ce vers du philosophe, qui a

tenu lieu de doctrine à tant d'esprits : Nil humanum a me alienum puto.

Il reste si peu de chose à Robert Flavier de son éducation et de ses anciennes ambitions, qu'il a rêvé de se tailler une existence toute différente^ qui soit entièrement conforme à ses goûts.

A Guerneville, il aura la vie pratique, le dur labeur de l'industrie, créatrice d'énergie et d'initiative ; et aux heures de repos, il pourra vivre dans le Pavillon aux livres, de cette vie littéraire et artistique qu'il aime, et qu'il fera partager à Suzanne.

C'est dans ces dispositions qu'au début d'octobre il débarque à la gare de Guerneville. Il a voulu faire à pied les deux kilomètres qui le séparent du château, tandis que Baconnier, le vieux jardinier.

l'homme de confiance de Guerneville, ramène les bagages dans une charrette.

Il fait un temps clair d'automne, et l'immense plaine que traversent Robert et Suzanne, déjà retournée pour les semailles, s'égaie du chant des alouettes et du sourire du soleil.

A gauche, le village de Guerneville étale en pleins champs ses maisons bien construites, son fm clocher, ses toits d'ardoise grise, ses toits de tuile rouge, ses toits de chaume garnis de mousse verte. Et toutes ces couleurs se marient joyeusement dans le ciel bleu.

Ils longent le parc, dont le mur suit la route pendant un kilomètre. Leurs yeux ne se lassent pas de contempler les détails simples du paysage : au premier plan, la grande ferme de Bissey, qu'il va

exploiter, plantée au milieu des champs comme un bastion carré, à gauche, les taillis d'orme du Bois Brûlé, plus loin, le petit bois du Moulin cassé, et puis rien autre chose que Fimmense plaine, rayée en coin par le trait bleu de la forêt de Reversay, limite de la Beauce et du Perche.

Robert essaye de raconter à sa femme ses souvenirs d'enfance, qui se lèvent un à un devant lui, à mesure qu'il approche. Il redit son émotion de jeune chasseur, quand il partait à seize ans au petit jour, avec Baconnier, pour explorer les luzernières.

(( J'ai peur, lui dit-il, que n'ayant pas vécu tous ces souvenirs-là, tu n'aimes jamais Guerneville autant que moi. »

Mais elle, s'appuyantplus fort sur son bras, se met à protester :

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« J'aime ces lieux parce que tu y as vécu heureux ; je les aimerai tant que tu y seras. »

lis parlent de leurs projets d'avenir et Suzanne insiste sur la nécessité de faire le plus de bien possible autour d'eux.

<( Il faut, dit-elle, que nous nous fassions aimer, et que nous contribuions au bonheur de ceux qui vont vivre avec nous. »

A ce moment, ils franchissent la barrière du parc, et ils se retournent. La plaine, restée jusque là silencieuse, commence à s'animer à l'approche du soir.

Des moutons bêlent en rentrant à la ferme de Bissey. Des corbeaux s'enlèvent des champs en tournoyant. A l'orée du Bois Brûlé, des perdrix rappellent. Une théorie de pies, regagnant les bois, traverse le ciel clair, et dans les taillis un

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chien courant, poursuivant un lièvre, trouble le soir qui tombe d'aboiements intermittents.

Un grand feu, allumé par Pauline Baconnier, la femme du garde, attend les jeunes gens dans le grand salon. La chaleur familière adoucit l'impression qu'éprouve Suzanne, en se voyant transportée dans cette grande demeure, à peine meublée, où vraisemblablement elle va habiter toute sa vie. Robert a seulement envoyé à Guerneville son mobilier d'officier. Il n'a voulu s'occuper d'aucune modification avant son arrivée, comptant sur ce souci pour écarter chez Suzanne Tennui des premiers jours.

Le Pavillon aux livres seul a cet air achevé des demeures longuement habitées et chéries par des êtres de goût.

C'est le coin du château qui a été le mieux entretenu . Depuis la mort de M'""' Flavier, Baconnier a reçu l'ordre de veiller à ce que les livres ne s'endommagent pas. L'hiver il fait du feu pour les préserver de l'humidité, et Tété il les secoue un à un pour éviter l'invasion des mites.

Quand, le dîner fini, les nouveaux châtelains eurent franchi le passage couvert et les quelques marches qui relient le Pavillon au château, ils eurent tous deux l'impression qu'il était le seul endroit du domaine qui eût une âme.

Suzanne regarda longuement les boiseries, et les rayons où dormaient les livres. Tous les chefs-d'œuvre des grands penseurs étaient là, attestant le travail incessant de l'humanité. Chacun des maîtres, dans ces feuillets innombrables.

avait imprimé la marque de son génie : le vieil Homère sa poésie primitive et éternelle, Gicéron sa rhétorique élégante, Montaigne son doute léger, Bossuet son éloquence, et Renan (à la place d'honneur, parce qu'il est un des auteurs favoris de Robert) son scepticisme démolisseur et séduisant.

Les classiques, dans leurs reliures de parchemin doré, côtoyaient les romans anglais, tout gonflés, dans leurs couvertures rouges, de longueurs charmantes et de digressions écrites au fil de la vie. Récemment alignés par Robert, les romans modernes se pressaient à portée de la main : Flaubert, Daudet, Bourget, Anatole France surtout, dont pas un seul volume ne manquait.

Montaigne et Voltaire étaient à des

places d'honneur, tandis que Descartes et Pascal étaient relégués a l'arrière-plan. La victoire des chefs du scepticisme s'affirmait complète, là comme ailleurs ; car ils ont avec eux la multitude qui préfère cheminer dans la vie sans approfondir, en fermant les yeux, de peur d'être saisie par l'angoisse du problème. C'est seulement la petite cohorte des mystiques et des saints qui se presse derrière Pascal.

Mais tandis que Suzanne admire le décor, Robert est envahi par une violente émotion. Il lui semble tout à coup que les personnages de fiction, avec lesquels il a vécu autrefois, dans ce Pavillon aux livres, et qu'il a aimés, ressuscitent peu à peu. Les héros immortels, sortis du cerveau des poètes et des romanciers

descendent un à un des rayons. La tendre Iphigénie passe auprès de lui pour s'en aller au sacrifice ; Rolla vient appuyer sur sa main son front fatigué ; Adolphe et Dominique cheminent côte à côte ; Rastignac impatient prépare pour demain de nouvelles conquêtes...

Les bruits eux-mêmes prennent un sens. Le crépitement du feu dans le foyer, n'est-ce pas un éclat de rire de Sgagnarelle ? Et le vent qui s'acharne aux volets, n'est-ce pas l'effort de Julien Sorel, accrochant à la fenêtre de Mathilde de la Mole son échelle de soie ?

Le pavillon se peuple de fantômes. Ils accourent ; et à la surprise de Suzanne,

qui ne les voit pas, Robert se tait et les

regarde...

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