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CHAPITRE XI

A cette époque, le Souverain Pontife venait de refuser la sépulture religieuse à tous les hommes, qui, ostensiblement, mourraient dans l'impénitence finale.

Le gouvernement français avait riposté par un coup droit : le monopole de l'enseignement.

Alors, comme plusieurs des professeurs officiels étaient des prêtres modernistes et condamnés, le Pape avait, au grand scandale des libéraux, interdit les lycées et les collèges de FEtat à tous les jeunes catholiques. C'était du même coup sus-

pendre la vie civique des croyants, leur fermer toutes les situations officielles de leur pays, les jeter, comme des parias, à la porte de chez eux. Et les honnêtes gens de s'indigner de voir ainsi le chef des catholiques condamner les pauvres à l'ignorance et livrer ses soldats à la persécution. <( Il semble prendre à tâche, répétaient-ils apitoyés, de réduire chaque jour la phalange des catholiques. »

Robert, lui, ne s'indignait pas et obéissait. Il venait d'aviser le proviseur du lycée de Chartres, que Jacques n'y rentrerait pas. Il achèverait lui-même son éducation, et tenterait d'en faire, sinon un lettré, du moins un énergique, frotté de bonne heure à la pratique, capable de commander.

Son rêve était qu'il devint un jour un

véritable chef, selon le mot du curé de Reversay.

Il songeait à la phalange des catholiques, débarrassée du poids mort des demi-croyants, trempée par un véritable martyr, s'en allant occuper tous les postes indépendants de l'Etat : l'industrie, le commerce, l'agriculture. Il la voyait se mêlant à la vie intime de la nation, refaisant le pays par la base, prêchant d'exemple le désintéressement et l'amour, dans les campagnes déchristianisées, saturées de matérialisme jusqu'à l'écœurement.

Le dilettante d'autrefois s'était mué en un catholique passionné. Il en était arrivé à ce point de certitude où tous les événements, toutes les lectures viennent renforcer nos croyances. Sa surdité elle-même

accentuait ses tendances. Les sourds sont presque toujours les hommes d'une seule idée. La confuse rumeur des opinions humaines n'arrive pas jusqu'à eux. Elle ne jette en eux ni les troubles, ni les doutes qui sont le lot de la foule. Et leur esprit, sans s'égarer ni se distraire, approfondit sans cesse le sillon qu'il a tracé.

L'empreinte de l'éducation chrétienne des Jésuites se faisait plus visible, à mesure que s'effritait la gangue d'égoïste frivolité dont s'était cuirassée sa jeunesse. Ses maîtres avaient eu raison. Il leur était revenu, averti par les épreuves multipliées, et par cette souffrance qu'il ne glorifiait pas, mais que, désormais sincère, il était bien forcé de reconnaître comme la source de toute vie, comme la

mère de tout travail, de tout art, de tout progrès et de toute joie.

Maintenant qu'il sentait Suzanne d'accord avec lui, il brûlait d'amener à ses convictions nouvelles une autre âme qui lui était chère. Il ne passait plus jamais à Martinville, jamais à la Croix-Brisée sans penser à Edith Mounier. A. certains moments, elle lui paraissait très lointaine, et, à d'autres, aussi liée à son passé qu'une sœur très aimée.

Il ressentait pour elle une immense pitié. Il s'était promis de ne pas lui écrire, mais, dupe de son propre cœur, il se laissa aller, dans l'espoir de la conquérir, à lui raconter dans une lettre son état d'âme. Il lui disait : c( Vous souvenez-vous, Edith, du temps où je doutais de tout, où je considérais le monde avec vous en spectateur

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amusé par toutes les manifestations de la vie. Il me faut vous demander pardon aujourd'hui, mon amie, de vous avoir conduit par ces chemins qui risquaient de vous entraîner à l'abîme. Quelles douces promenades nous y avons faites ensemble ! Et pourtant là n'est point la vérité : il arrive un jour où il faut prendre un parti, quand on réfléchit, et quand on tire de la vie les enseignements dont elle est pleine.

Tout m'apparaît si clair, aujourd'hui que je sais que nous ne sommes sur la terre que pour le service de Dieu. Je me souviens d'avoir lu que lorsque saint Augustin était dans le siècle, les ouvrages des Pères de l'Eglise lui avaient paru fades et sans valeur. Mais après sa conversion, il en faisait sa lecture préférée et les délices de son esprit. Autrefois, pour moi

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aussi, le livre ouvert de la vie n'avait pas de sens profond; aujourd'hui, à chaque page, je lis la puissance colossale de Dieu, sa bonté, sa beauté... »

Sa lettre continuait sur ce ton doctoral. La réponse se fit longuement attendre. Il la désirait avec plus d'impatience qu'il ne voulait se l'avouer. Elle arriva par un courrier de l'après-midi, et Suzanne, en la lui tendant, lui dit simplement :

(( Une lettre d'Edith Mounier. »

Il la lut aussitôt.

(( Mon cher Robert, je ne veux pas vous suivre par les chemins de vérité où désormais vous vous tenez. J'aime mieux rester fidèle à mon ami d'autrefois que de me faire un nouvel ami. Je préfère le Robert de Lunéville à l'apôtre catholique qui cherche à me

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convertir. Il était plus séduisant... et il m'aimait...

« En ce temps-là je vous aurais suivi partout avec joie!

(( Maintenant que le passé est bien mort, je vais classer mes souvenirs ; je leur ferai une place lointaine, pour ne plus les retrouver que lorsque je serai vieille... Robert devinez qui je vais épouser? Vous comprendrez, n'est-ce pas, que j'ai senti ma vie trop précaire, que j'ai cédé au besoin de me dévouer, d'avoir des enfants autour de moi : Raoul d'Humery a demandé ma main, et j'ai cédé.

c( Toute brave que je suis, j'ai pourtant peur que vous me jugiez sévèrement. Il ne faut pas le faire. Ce n'est pas la fortune de Raoul qui m'a séduite. Ce n'est pas non plus le goût d'étonner qui me fait

épouser un personnage qui a beaucoup fait parler de lui, et qui est infirme. Il vaut mieux que sa renommée. Je le sais malheureux, et dans notre amour, à nous autres femmes, il y a toujours un grand fond de pitié... Et puis, j'ai l'air de me disculper... J'ai beaucoup réfléchi et pris ma décision en toute connaissance de cause.

De quel droit me blâmeriez-vous ? Ma lettre vous causera- 1- elle seulement autre chose que de la surprise ? Vous êtes devenu si lointain, si différent du lieutenant avec lequel je patinais à Lunéville... »

Lorsqu'il eût lu, Robert tendit sans hésitation la lettre à Suzanne qui avait surpris sur son visage l'effet d'une violente émotion.

(( Mon ami, lui dit-elle, quand elle eut

achevé, voilà que cette pauvre Edith fait revivre en toi tout le passé. Je ne lui en veux pas. Mais, crois-moi, ne reste pas trop avec toi-même aujourd'hui. »

Mais déjà Robert l'avait interrompue, d'un ton de colère qui, depuis longtemps, ne lui était plus habituel :

« Ce mariage ne peut pas se faire.

Voyons, Suzanne, tu n'y as pas réfléchi : Edith, la femme de cet homme ! Elle vaut mieux que cela. Il faut qu'elle sache à qui elle a affaire. C'est un service à lui rendre. Je vais aller à Chartres. Viens avec moi, nous la verrons ensemble. »

— Je n'irai pas ».

Cefut ditdoucement,d'un tonde calme et inflexible résolution. Qu'irait-elle faire chez Edith Mounier, sinon compromettre inutilement sa dignité? Elle jeta à son

mari un regard d'infinie compassion.

Comme il souffrait! Quel mauvais génie venait de souffler sur les cendres du passé, faire revivre les souvenirs qu'il croyait à jamais ensevelis, jeter en son cœur les plus affreux ferments de jalousie et de révolte? Pauvre homme qui se croyait à l'abri de toutes les passions, depuis qu'il était redevenu un croyant et qu'une simple lettre, écrite d'une main experte à le faire souffrir, suffisait à jeter dans cet état?

« Tu ne veux pas venir... soit, j'irai seul. Ilfautd^ailleurs que je communique à Hirner, qui est au marché, une dépèche importante. »

Et sur ce prétexte, sans attendre, buté, méconnaissable, redevenu Thomme d'autrefois, il partit en automobile. Il contourna les petites rues étroites de la

vieille cité chartraine, et sonna à la porte de l'hôtel de la rue des Grenets. M""^ Mounier était à l'office à la cathédrale. Edith le reçut dans le petit salon qui lui servait de cabinet de travail. C'était une pièce gaie, très sobre d'ameublement, avec son piano à queue, sa bibliothèque et ses chevalets. Elle dominait la ville basse, l'église Saint-Pierre et un coin de plaine où travaillaient des laboureurs :

(( C'est gentil d'être venu me féliciter de mon mariage, dit-elle, avec un sourire amer.

— Ne plaisantez pas, Edith. Vous n'allez pas épouser cet homme?»

Elle le regarda avec défi, et pour la première fois peut-être de sa vie, parce qu'elle se sentait enfin sûre des senti-

ments qu'elle lui inspirait, avec un peu de coquetterie.

(( Et pourquoi pas, dit-elle ?

— Parce qu'il est indigne de vous, parce que son immoralité est connue...

parce qu'il s'est introduit chez moi, à la faveur de la nuit, en mon absence... parce que c'est un séducteur de profession, et qu'il vous rendra malheureuse.

— Taisez-vous, Robert, vous oubliez qu'il est mon fiancé. De quel droit venezvous me troubler, essayez-vous de m'empècher d'organiser enfin ma vie? Si ma mère meurt avez-vous songé à ce que je deviendrais?... Une de ces vieilles filles dévotes que la prière du soir réunit à la cathédrale ?... non, non, pas cela, pas cela I ))

Elle se révoltait enfin, parlant haut

pour qu'il entendît, le rouge de l'exaltation aux joues, si franche, si saine, si jolie encore, que devant cette proie désirable tous les biens du monde et toutes les promesses de l'éternité apparurent un instant à Robert comme des vanités.

Elle sentit sa victoire, et, lasse d'être restée si longtemps silencieusement fidèle à cet homme, poussée par le brusque désir de lui ouvrir son cœur et d'avoir enfin contre lui une revanche, elle poursuivit d'une voix exaltée :

« Que venez-vous donc me proposer ?

Avez-vous eu pitié de moi ? Je le méritais bien : je vous ai attendu assez longtemps. Oh! je n'ai plus de fierté; j'ai abdiqué tout orgueil, et je puis vous raconter mon histoire. Depuis que la mort de mon père m'a obligée à me fixer ici, il n'y a

point de jour où je n'aie songé à vous, accoudée à ma fenêtre, devant ce bout de la grande plaine qui mène à Guerneville. Nulle fiancée n'a été plus fidèle à son fiancé. Dans ce tiroir à secret, j'ai conservé tous les souvenirs des journées de ma vie où vous avez été mêlé. Regardezles... Voici les dentelles qui garnissaient ma robe de marquise Louis XV quand j'ai joué la comédie à Lunéville. Vous souvenez-vous, Robert, comme vous avez flirté avec moi ce soir-là ?. . Voici un éventail qu'en conduisant un cotillon vous m'avez donné... Voyez ces bluets fanés, je les ai cueillis à la Croix-Brisée, en sortant du moulin.*. »

Elle parlait à son oreille, et lui, la tête dans ses mains, voyait défiler son passé.

(( Partout votre souvenir m'a suivi.

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Depuis bien des années, je passe quelques semaines, en été, à Avranches, chez une amie. Le hasard de mes promenades solitaires avec mes pinceaux m'a souvent amenée à une propriété abandonnée, couverte de chaume, qu^on appelle « les Ajoncs )), et que je retrouve tous les ans plus envahie par les herbes folles.

« La maison domine la baie du Mont- Saint-Michel. La ceinture d'argent de la mer lointaine, les premiers plans où on4ulent de verdoyants châtaigniers lui font un décor enchanté. Elle semble attendre des amoureux. Que de fois j'ai rêvé, accoudée au balcon de bois de la terrasse, d'où l'on domine la baie ! Qu'il aurait fait bon vivre là, toute une vie à deux... avec vous...

(( Et puis, cette année, je n'ai plus

retrouvé mon exaltation ; vous n'étiez plus le même. Et en cherchant bien, j'ai découvert que c'est depuis le jour où vous êtes devenu inaccessible, depuis ce que vous appelez votre conversion, que j'ai commencé à songer à l'organisation de mon avenir... Mon mariage ne me rendra pas ma jeunesse... mais je suis sûre qu'il me donnera l'apaisement... »

Ainsi elle-même renonçait à pousser ses avantages et comprenait que leur roman était bien fini. Il sentit de son côté tout ce qu'il y avait aujourd'hui d'intellectuel dans l'amour d'Edith. Cette passion s'était d'abord emparée de toute l'âme de la jeune fille; mais privée d'aliment, elle s'était installée dans son esprit. Et lui qui avait fait chemin en sens

inverse, que la pratique avait désintéressé

de toute littérature, sentait quelle distance la séparait de lui.

Il ne trouvait rien à lui dire. Il répétait seulement : « Ma pauvre amie, ma pauvre amie ! » comme s'il se fût agi d'un autre que de lui-même.

Et vraiment, il n'était plus l'homme dont Edith avait été amoureuse.

Elle lui avait dit une fois dans une soirée à Lunéville : « Je vous aime bien, parce que je vous crois susceptible de mauvais coups. »

Elle ne l'aimait plus, parce qu'il n'était plus capable de faire des folies, de lui livrer sa vie et de s'enfuir avec elle.

Les scrupules religieux l'avaient déjà ressaisi. Il sentait un remords cuisant de ne pas être resté auprès de Suzanne.

« J'étais si fier de ma paix, dit-il enfin. . .

Je me croyais si détaché... j'ai eu tort de ranimer les cendres du passé... »

Edith comprit ce que la froideur de cette parole avait d'insolent pour sa beauté. Elle resta un instant devant lui, encore palpitante d'exaltation, plus belle que jamais. Elle fixa sur lui ses yeux gris, aujourd'hui voilés de larmes, et ce regard intelligent dont le pouvoir magique l'avait si longtemps tenu captif. Puis elle lui tendit vivement la main, et, sans le reconduire à la porte, elle lui dit adieu. Quand il fut parti, elle s'effondra dans un fauteuil et sanglota...

En suivant en automobile la route du retour, Robert passa près de la petite église de Reversay, endormie dans son vieux manteau de lierre. Il s'arrêta, et entra chez le curé son ami. Lorsqu'il

sortit, les yeux humides de larmes, il avait pardonné à l'homme qui, après avoir cherché à lui prendre sa femme, lui avait ravi sa plus chère amie, celle qui avait été si longtemps la maîtresse de son rêve. Suzanne l'attendait anxieuse. Elle avait affreusement souffert depuis son départ ; mais elle savait Robert trop imprégné d'esprit surnaturel pour céder longtemps aux dangereuses incitations de ses souvenirs. Elle avait confiance. Quand il revint, il lui raconta par le menu ce qui s'était passé chez Edith ; et elle le sentit si malheureux d'avoir obéi à ce dernier sursaut de sa passion, qu'elle n'eut pas de mal à pardonner...

C'est à quelques jours de là que le Pavillon aux livres redevint la Chapelle.

Le dieu chassé par l'orgueilleuse coalition des écrivains, rentra triomphant. Un soir d'hiver, Suzanne et Robert retournèrent au Pavillon, rempli pour eux de si tragiques souvenirs. Un grand feu les attendait encore, comme au soir de leur arrivée à Guerneville. Ils commencèrent d'y brûler tous les livres qu'ils jugeaient dangereux ou entachés d'erreurs. Robert en déchirait les reliures pour les conserver en souvenir. Il relisait une dernière fois les titres. Puis il passait les feuillets à Suzanne, qui les jetait au bûcher.

Et lorsque la flamme était assez haute, il s'arrêtait. Dans cet homme alourdi, dont le front était déj à dégarni aux tempes, qui donc eut reconnu l'artiste d'autrefois, à la sensibilité frémissante ? Lui, le

lieutenant Flavier, si fier, si épris de nuances, allons donc ! Quelque boétien plutôt, quelque inquisiteur ivre d'orthodoxie !

Les yeux perdus au foyer, il regardait se dissiper les fictions qui l'avaient autrefois attiré. Il lui semblait que sur l'aile des flammes, elles s'en allaient semer ailleurs, dans les cœurs innocents et avides, leurs ferments d'incroyance et de désenchantement .

Il les voyait défiler, les sorciers et les magiciens qui avaient abusé de leur art : les romantiques avec leur orgueil et leur maladive passion pour eux-mêmes, les naturalistes qui avaient oublié de donner une âme à leurs héros, les sceptiques autrefois préférés, destructeurs d'idéal, professeurs d'impuissance et d'incerti-

tude. Chargés de par leur génie de veiller à la petite flamme de sensibilité française, allumée par les lointains ancêtres, amoureusement entretenue par les aïeux plus proches, qu'en avaient-ils fait? Si la lampe clignotait et menaçait de s'éteindre, n'était-ce point la faute de ces prêtres indignes ? Ils avaient démoli le sanctuaire de leurs propres mains; et, au lieu d'en faire un musée des hauts faits de leur race, sous les porches branlants, aux murs lézardés, ils avaient exposé des débris curieux et des images obscènes...

Le Pavillon redevint la Chapelle.

Désormais chaque matin, dans le même lieu où -Edith avait joué « le Printemps » de Grieg, où Raoul d'Humery s'était un soir introduit, Robert et Suzanne retournèrent prier.

Et les fantômes de Marie-Thérèse Flavier et de M. Dumas de Ponteau, leurs âmes errantes d'amants qui s'étaient penchés sur le même livre, qui ensemble avaient contemplé la grande plaine de Guerneville, désertèrent le Pavillon qui avait abrité leurs amours.

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