CHAPITRE X
Depuis la mort de Michel, la vie de Guerneville, désorganisée depuis le début de l'hiver, avait repris son cours ; car la mort ne l'arrête pas. La minoterie ne s'était jamais complètement relevée de ses désastres. Elle suivait pourtant sa marche régulière, rapportant huit pour cent du capital engagé.
Robert, dont le rôle technique était moins absorbant, s'occupait surtout de sa ferme.
Le printemps était revenu encore une fois. Dans les champ déserts, çà et là,
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des groupes de travailleurs se détachaient sur le ciel où galopaient de gros nuages chargés de giboulées. Quand riiomme laboure, il dirige ses bêtes et marche derrière ; mais pour le travail de la herse et du rouleau, il chemine à côté d'elles et règle ses pas sur leurs pas, comme un bon compagnon de route.
Robert, en ordonnant le travail, reprenait contact avec la terre ; et le spectacle familier de la plaine le distrayait de sa tristesse, si grande qu'elle fût, en lui racontant les louanges de Dieu.
Il avait rappelé provisoirement son fils aîné du lycée, pour combler le vide laissé par la mort de Michel. La présence de Jacques était indispensable à Suzanne, et Robert avait assez de loisirs pour diriger lui-même ses études.
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Oi% un jour, fatigué, il attendait que Jacques eut fini son goûter pour lui donner sa leçon de latin. Il s'était assis dans le fauteuil de sa chambre, près de la fenêtre ouverte. Il regardait le parc, tendrement coloré par les jeunes pousses, les taillis du Bois-Brûlé, la ferme et le village, et tout ce décor familier qui se mêlait à ses souvenirs. Il rêvait à Suzanne. Il l'avait épiée depuis leur retour d'Arcachon, et il lui semblait bien (était-ce une illusion ?) qu'elle avait changé. La grande secousse qu'elle venait d'éprouver l'avait remuée dans les profondeurs. Elle se montrait plus attentive auprès de son mari, et semblait pour longtemps s'être éloignée du monde.
La brise tiède montait du parc, chargée du parfum des premières violettes. Le
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printemps faisait renaître au cœur et aux sens de Robert un regain d'amour. Il se souvint de Fémotion qu'un soir Edith Mounier avait suscitée dans son âme en évoquant le printemps. Le même souffle passait en lui ce soir, mais tellement plus vivifiant, tellement épuré qu'un cantique d'action de grâce et un acte de foi montèrent à ses lèvres.
Il murmura : « In manus tuas Domine, commendo spiritum meum alléluia ».
Et de la voix blanche, monocorde, des sourds qui croient parler pour eux seulement, il se mit à traduire sa prière en phrases passionnées :
« Entre tes bras. Seigneur, je viens me reposer. Pardonne-moi d'avoir lutté si longtemps, d'avoir souffert, d'avoir aimé sans te le dire... Je veux déposer entre
tes mains puissantes mes intérêts, mes agitations, mes chagrins, mon amour, toutes mes pensées... et les confondre avec le souci de ta gloire. »
Puis sa prière reprit son tour accoutumé :
« Seigneur, vous m'avez enlevé mon fils. Rendez-moi en échange Tâme de Suzanne.
Je sais bien que je n'y ai pas droit. Vous me Taviez confiée en dépôt, et je l'ai laissée se dissiper au vent du monde... Est-il donc trop tard ? »
Et sans qu'il l'eut entendue, Suzanne était entrée dans la chambre, et écoutait.
Un geste qu'elle commença lui fit tourner la tète. Il vit une larme aux bords de ses yeux.
Elle vint à lui, et doucement, à son oreille, elle murmura en l'embrassant :
(( Il n'est pas trop tard. »
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Ils se regardèrent longuement, comme si, pour la première fois, ils voulaient plonger au fond d'eux-mêmes. Un merle chantait sur la plus haute branche d'un sapin du parc, agitant en tous sens son bec jaune et sa petite tète. La brise du soir apporta pêle-mêle dans la chambre l'odeur des glycines de la façade, les notes de l'Angelus de Guerneville et une plume de tourterelle. La plume rose se balança un instant sous Teffort du vent; puis elle vint tomber sur le lit Louis XV. Le ciel s'alluma par la fenêtre comme un incendie, et la plaine apparut, toute rouge, par une échappée dans les taillis :
(( Te souviens-tu Suzanne, de notre entrée à Guerneville ? Il faisait un temps comme ce soir ! »
Elle fit un signe affirmatif de la tète :
« Nous arrivions avec l'avenir devant nous, et nos mains étaient pleines des meilleurs éléments de bonheur. Qu'en avons-nous fait ? 11 faudrait recommencer notre vie. J'ai si peur qu'il ne soit trop tard... »
Elle lui mit la main sur la bouche, et de nouveau, à son oreille elle murmura : (( Il n'est pas trop tard ».
Alors Jacques arriva, achevant les dernières bouchées de sa tartine. Son père le prit sur ses genoux, et tous les deux l'embrassèrent...
Le lendemain, Robert se leva à cinq heures du matin comme à l'ordinaire. La cloche de la messe matinale, qu'il entendit confusément au milieu des champs, l'attira vers la petite église de Guerneville.
Le père Bouet qui le vit entrer, esquissa un sourire de compassion :
(( A c't'heure, v'ià M'sieur Flavier qui va à la messe tous les jours. Y d'vient gâteux ! »
Et il alla colporter la nouvelle au café.
En quittant l'église, Robert se rendit à la minoterie, où il prit connaissance du courrier. Puis il se dirigea vers le château pour le déjeuner de huit heures, auquel il n'arrivait jamais en retard.
C'était une matinée éblouissante, étincelante de rosée et chargée de toutes les senteurs d'avril. Tout habitué qu'il fût à ces impressions de matin, qu'on ne sent vivement que lorsqu'on a l'habitude de se lever tard, Robert marchait léger, l'âme encore désolée par son deuil, et pourtant dans l'allégresse, en pensant à Suzanne.
Depuis la veille, le philtre qui la tenait éloignée de lui, comme sous Tenchantement d'un mauvais sorcier, s'était évaporé tout à coup. Elle lui était revenue.
Et voici qu'en approchant du château, il la reconnut de loin, accoudée à la barrière du parc, avec un simple voile jeté sur sa tête.
C'était bien elle, avec sa taille magnifique, son visage régulier, avec l'incomparable carnation de sa peau, qu'avivait encore l'air vif du matin.
Sachant qu'il revenait chaque jour par ce chemin, elle avait quitté le château, aussitôt après l'arrivée du facteur ; et, par l'allée de charmilles, encore pleine des ombres humides de la nuit, elle s'était rendue au devant de lui. Elle était là, toute meurtrie et pourtant plus heureuse
qu'elle ne Tavait été depuis bien des jours.
Et cette femme jolie, dans ce décor aimé, apparut à Robert, comme l'incarnation de son foyer reconquis, comme révocation de la nouvelle vie où il était entré depuis hier.
(( Voici, dit-elle, une lettre qui vient de Paris et que le facteur m'a remise tout à l'heure pour toi. »
Il reconnut l'écriture de son notaire, déchira Tenveloppe, et, le visage tout à coup assombri, il dit :
« M. Dumas est mort subitement... Il nous laisse sa fortune. »
Ils baissèrent tous les deux les yeux, hésitant à remuer lepassé, gênés d'avoir àpar- 1er de leurs souvenirs. Suzanne dit enfin :
« Il ne faut pas toucher à Targent de cet homme qui a trahi ton père î »
Au ton d'indignation dont elle dit cette phrase, Robert comprit enfin, dans un éclair de certitude, que Suzanne n'avait jamais été coupable. Et les pinsons et les fauvettes lancèrent leurs trilles dans les taillis comme une fanfare.
(( Qu'est-ce que tu vas faire ? dit Suzanne.
— Je consacrerai cet héritage, si tu y consens, à quelque œuvre d'expiation.
— Je veux bien, dit-elle simplement. »
Ils décidèrent de fonder un établissement charitable modeste, à l'abri des louanges du monde. Ils tombèrent d'accord pour créer à Ghâteaudun une nouvelle maison des Petites Sœurs des Pauvres, qui porterait le nom d'asile Saint- Michel, en souvenir de leur petit mort.
Puis ils cessèrent de parler. Accoudés
tous deux à la barrière, à cette; même place où ils s'étaient retournés le soir de leur arrivée à Guerneville, ils regardèrent longuement la plaine indéfinie.