Le pavillon du mandarin
Lorsque vient la belle saison el que j'ai la joie de ia passer dans quelque pays de hautes vallées, je pense à Jean-Jacques Rousseau avec plus de ferveur. C'est qu'il est dilïicile de se promener dans un sentier de montagnes sans évoquer le souvenir de ce doux rêveur, qui fut le premier, après tout, à nous enseigner le cliarme de ia nature. Je suis sûr que, s'il n'avait pas existé, nous serions l'estés ce que nous étions au xvni'- siècle, c'est-àdire des hojnnies pour qui le monde extérieur n'avait pas de sens, ou presque.
Cher Jean-Jacques! J'apprends chaque jour à l'aimer davantage. Chaque jour m'apparaît mieux son importance, sa valeur, la grandeur de son âme et cette infinie supériorité qu'il avait sur les honnnes à la mode de son temps. Quand on le compare par exemple à Voltaire, on demeure stupéfait que des gens de bon sens aient seulement pu hésiter entre lui et ce petit esprit, taquin, brouillon, superficiel, et souvent d'une méchanceté si froide et si basse. Mais laissons là Voltaire et la manie des parallèles. Ne pensons qu'à noire herboriseur.
Je pense à lui en contemplant ces modestes plantes des champs dont je connais à peine les noms pour quelques-unes, et qui me semblent plus délicates et plus belles que les plus somptueuses des serres et des marchands. Elles émaillent le gazon ras des sentiers où s'entassent les pommes de pin, menues et rondes comme des roses. Lui, Jean- Jacques, savait leur nom, il les cueillait, délicatement, comme s'il eût louché à des choses vivantes, et il les plaçait, le soir, dans son pauvre herbier de commençant (car il ne fut jamais très fort, malgré sa longue expérience). Mais si humble qu'elle fut, sa collection avait tout de même une valeur que n'ont jamais présentée les plus complètes, qui ne sont après tout que des nomenclatures. C'est que chaque brin d'herbe, chaque pétale avait été l'objet d'une rêverie, représentait des souvenirs. Lorsqu'il les retrouvait, petites momies touchantes, Rousseau se rappelait aussitôt le paysage où il les avait découvertes, et un monde de pensées douces et mélancoliques se levait dans son imagination.
Toutes mes courses de botanique, les diverses impressions du local des objets qui m'ont frappé, les idées qu'il m'a fait naître, les incidents qui s'y sont mêlés, tout cela m'a laissé des impressions qui se renouvellent par l'aspect des plantes herborisées dans ces mêmes lieux. Je ne reverrai plus ces beaux paysages, ces forêts, ces lacs, ces bosquets, ces rochers, ces montagnes dont l'aspect a toujours touché mon cœur : mais mainlenaiîi que je ne peux plus courii' ces lieureuses
LE TAViLLOX !)U MANDARIN îi
contrées, je n"ai qu'à ouvrir mon herbiei-, el bienlôl li m'y transporte. Les fragments des plantes que j'y ai cueillies suffisent pour me rappeler ce magnifique spectacle. Cet herbier est pour moi un journal d'herborisations, qui me les fait recommencer avec un nouveau charme, et produit leffet d'un optique qui les peindrait derechef à mes yeux. C'est la chaîne des idées accessoires qui m'attache à la botanique. Elle rassemble et rappelle à mon imaginai ion toutes les idées qui la tialtent davantage, les prés, les eaux, les bois, la solitude, la paix surtout, cl le repos qu'on trouve au milieu de tout cela sont retracés par elle incessamment à ma mémoire. Elle me fait oubher les persécutions des hommes, leur haine, leur mépris, leurs outrages et tous les maux dont ils ont payé mon tendre et sincère attachement pour eux. Elle me transporte dans des habitations paisibles, au milieu de gens simples et bons, tels que ceux avec qui j'ai vécu jadis. Elle me rappelle et mon jeune âge et mes innocents plaisirs, elle m'en fait jouir derechef et me rend heureux bien souvent encore, au milieu du plus triste sort qu'ait jamais subi un mortel. (VI* promenade.)
C'est surtout pendant les vacances, et dans la montagne que l'on pense à Jean-.lacques. En ville, on le comprend moins bien, ou plutôt si, on comprend qu'il se soit retiré du monde. Comme tout [lays est dur à son prophète, comme toute société est dm-e au précurseur du prochain ordre des choses, le xvni'^ siècle fut dur à Jean-Jacques. Je sais bien qu'il eut de fervents admirateurs, mais ils ne pouvaient rien pour lui. Et quant à ses protecteurs, eussent-ils réussi par leurs bontés à lui faire oublier les perséculions dont il avait été victime?
Jean-Jacques élail trop sensible. On a beau jeu de lui rej)rocher son hypocondrie, et ccUe humeur inquiète et farouche qui l'empêchait de jouir en paix des retraites et des agréments que lui offraient ses bienfaiteurs. Pour moi, je ne fais qu'en vouloir davantage à ceux qui, par leur malignité, réussirent à irriter à ce point un homme si tendre, si désarmé. Ils portent une lourde responsabilité devant l'histoire. Et Voltaire tout le premier, si perfide, si sournois.
Je ne parle qu'à ceux qui l'aiment. Les autres n'y comprennent rien. C'est que Jean- Jacques n'est point un auteur qu'on aborde avec son intelligence, et que l'on classe ensuite, notion parmi des connaissances, variété parmi des espèces, dans l'herbier desséché de la littérature. Jean-Jacques est un homme vivant. A cent cinquante ans de distance, il nous parle aussi fervemment, aussi personnellement que s'il était dressé debout devant nous. Il nous parle de tout son visage mobile et passionné, où luisent ses yeux admirables et si bons, et c'est à notre sentiment, à notre intuition qu'il s'adresse, non à notre cerveau. Il y a toujours en lui quelque chose d'amical et de confidentiel, quelque chose d'abandonné. Et c'est pourquoi nous cause tant de peine et d'indignation l'attitude de ceux qui lui reprochent les erreurs de sa vie, et ses principes et ses idées. On dirait qu'ils le trahissent. Lui avait cru s'adresser à leur cœur et c'est avec leur froide raison abstraite qu'ils lui répondent, prétentieux comme tous
les gens qui s'imaginent que leur système détient le secret de la vérité.
Plus vous y réfléchirez, plus vous penserez en effet qu'il n'a pas cessé de vivre, Jean-Jacques. Aux haines furieuses qu'il suscite encore, vous le voyez bien. Mort depuis si longtemps, il remue la bile des représentants du passé. Il faut voir comme le traitent les partisans de notre pseudo-tradition. Comme un paltoquet. Petits esprits, plus mesquins mille fois que Voltaire, car ils sont mornes. Il y a donc encore aujourd'hui des gens du xvni'' siècle? Hélas! oui. Et ce qu'il y a de pire, c'est qu'ils n'ont plus que les défauts de cette brillante époque. Ils ne sont ni galants, ni spirituels, ni courageux. Mais ils ont la men* talité étroite des faiseurs de libelles, avec, en outre, des illusions de juristes. Pour eux, Jean-Jacques est le grand ennemi. Les pauvres gens ne s'aperçoivent même pas que Rousseau reste l'annonciateur d'un temps qui n'est point encore arrivé. Ils l'accusent d'avoir causé la Révolution française. Pas un instant, ils ne réfléchiraient à ceci : que la Révolution française, qui s'était fait les promesses de Jean-Jacques, a fini par tenir celles de Marat. Est-ce que cette... bifurcation serait la faute de Rousseau, par hasard? Le plus beau, c'est qu'ils prétendent que si, avec une mauvaise foi puérile.
Mais un tel acharnement prouve jusqu'à l'évidence que l'homme qui l'excite n'a point cessé de vivre et d'exercer son influence. Fort heureusement d'ailleurs.
s LK PAVILLON DU MANDARIN
Nous ne soniiiics quo trop portés, avec tous nos {progrès matériels el uniquement matériels, à reprendre les idées des sensualistes, la morne philosophie duxvni'' siècle. Au moins Rousseau ouvre-l-i! sur ce salon renfermé une fenêtre par où vient l'air salubre de ses ermitages, de ses montagnes, de la pleine nature, et, disons-le nettement, du panthéisme.
De tous les livres de Jean-.lacques, celui que jaiine entre tous est j^eut-être les Rêveries du Promeneur solitaire. Je le préfère aux Confessions. 11 me semble y voir le testament suprême du grand homme. Nulle part sa bonhomie, sa pureté d'intentions, sa sincérité, la hauteur, la noblesse et l'ingénuité de ses sentiments ne se témoignèrent de façon plus simple, plus expressive, plus persuasive, en un style aussi familièrement beau. Il y a dans les Confessions quoique chose de tendu, d'inquiet, une sorte d'ardeur à se justifier qui est complètement absent des Réveines. L'auteur ne nous explique-t-il pas lui-même, admirablement, cotte nuance?
J'écrivais mes premières Confessions et mes Dialogues dans un souci continuel sur les moyens de les dérober aux mains rapaces de mes persécuteurs, pour les transmettre, s'il était possible, à d'autres générations. La même inquiétude ne me tourmente plus pour cet écrit, je sais qu'elle serait inutile; et le désir d'être mieux connu des hommes, s'étant éteint dans mon cœur, n'y laisse qu'une indillcrence profonde sur le sort de mes vrais écrits et des monuments de mon innocence, qui déjà peut-être, ont été tous pour jamais anéantis. Qu'on épie ce que je fais, qu'on s'inquiète
LE PAVILLON DU MANDAllLN' 'J
do ces feuilles, qu'on s'en empare, qu'on les suppi'iuie, qu'on les falsifie, tout cela m'est égal désormais. Je ne les cache ni ne les montre. Si on me les enlève de mon vivant, on ne m'enlèvera ni le plaisir de les avoir écrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les méditations solitaires dont elles sont le fruit et dont la source ne peut s"éteindre qu'avec mon âme.
Quelle lecture plus reposante, plus exquise que celleci, sous un arbre, dans une belle matinée d'août ou de septembre! Quel timbre pur et grave dans ces plaintes discrètes et assagies! Quel accent de mélancolie résignée et sans fièvre! Quelles effusions! Quelles prières! Et aussi cette touchante et obstinée croyance, malgré tant de déboires, en la bonté essentielle de l'homme! Accordez-nous au moins qu'il y a là, sinon la plus profonde et la plus juste vue, au moins le signe de la }>lus haute générosité d'àme.