LE VÉRITABLE STENDHAL
J'ai longtemps méconnu Stendhal . Méconnaître, très souvent, c'est n'avoir pas eu le temps de comprendre. Il est vrai de dire que, si on se donnait le temps de tout comprendre, il est bien peu d'objets dans la iiature et dans la vie sociale qui resteraient indignes de notre sympathie. Et le monde deviendrait un vaste jardin où nous nons promènerions avec une voluptueuse indulgence et tenez, puisque nous parlons de lui, — une sorte de Milan plein de théâtres, de salons, de jolies femmes, de cafés, et hanté par l'air le plus doux. Nous y ferions de l'égotisme, un égostisme tempéré par une pointe d'altruisme, nous y ferions du bonheur.
Instruits par Stendhal, nous éviterions les fautes qu'il commit lui-même. Car il ne comptait plus ses erreurs, ce maître en l'art de vivre.
J'ai très longtemps méconnu Stendhal. Et je pense que tous les jeunes gens furent dans mon cas. Il est impossible, en etTet, d'aimer Stendhal étant jeune homme, à moins d'une affectation littéraire, c'est-à-dire à moins de substituer à la sincérité de son sentiment je ne sais
(|uel!e posoonipniuléeà la mode. El je connais bien des hommes mûrs qui, à ce point de vue, n'ont pas dépassé la jeunesse. Ils aiment en Stendhal non pas l'homme vcri table, cette précieuse et riche substance de sensibilité qui se cachait si pudiquement sous des dehors brusques et bourrus de fonctionnaire napoléonien, de Jacobin épicurien (si je puis risquer cette expression bizarre). !\on. IMais ils aiment ces dehors. Et c'est en tirant une règle de conduite de l'ensemble des précautions prises par Stendhal pour se défendre contre son propre cœur qu'ils ont inventé le Beylisme, une des pires modes littéraires que je connaisse.
. Il semble qu'il pèse sur Stendhal une ironique fatalité. Vivant, cet ambitieux de gloire et d'amour dut se contenter des plus banales aventures de l'amour et de la gloire. Son activité, très forte, ne s'exerça que sur des simulacres et non pas sur des objets vraiment réels. Fonctionnaire, il n'atteignit jamais que le second rang. Amoureux, il fut bafoué, et par une sorte de gourgandine sans intérêt.
Mort, il connaît la gloire. Mais pour des raisons tellement opposées à celles qui l'en rendent digne. Je suis sûr que s'il renaissait, il prierait les Beylistes de modérer un peu leur zèle. Lui qui mit tant de pudeur à cacher les origines de sa pensée, que dirait-il s'il assistait à l'envahissement des bibliothèques par les moindres papiers noircis de sa plume? Car enfm, esl-ce simplement pour le plaisir de grilfonner trois lignes que ce maître des concentrés se donna la peine d'écrire ceci
dans un de ses journaux : « Au nom de l'honneur, vous
êtes prié de no pas lire, ou au moins de ne pas répéter ces réflexions qui intéressent seulement celui qui les a écrites, pour l'histoire de ses propres passions. »
Après tout, lui qui avait savouré les âpres et nobles joies de l'impopularité, peut-être continuerait-il à éprouver un certain plaisir à avoir dépisté la postérité. îl se voulait si fort, ce tendre, si cruel, ce faible, si dominateur, ce doux, qu'il lui serait peut-être fort désagréable de se voir découvert. Laissons donc aux Beylistes le masque féroce qu'ils adorent, et dont ils copient ingénuement la grimace. Et nous autres, chérissons, en toute liberté, la véritable figure de ce demi-dieu caché, si pareil aux plus sensibles d'entre nous.
Les vrais amoureux de Stendhal, je prétends qu'ils ont commencé par le détester. Ils ne sont arrivés à lui que par des chemins détournés et, un beau jour, par le seul fait souverain de la vie, ils en ont eu la soudaine révélation. Alors, ils en ont senti la prodigieuse richesse et sans doute son écorce rude, loin de les rebuter comme aux premiers temps, leur a-t-elle paru former un plus précieux contraste avec la saveur du fruit qu'elle cachait, qu'elle avait même interdit à leurs recherches adolescentes. Les vrais amoureux de Stendhal n'ont jamais été Beylistes. Le côté officiel de ce culte, qui se veut intime, les a toujours choqués dans leur farouche pudeur, et les rites, — je veux dire les commentaires, les recherches historiques, les découvertes de papiers personnels, — leur en ont toujours paru au moins mutilés.
Stendhal, en ellet, écrivait pour les quelques rares
qui, plaçant l'élude de l'homme au-dessus de loufe autre préoccupation lorsqu'ils envisagen! une œuvre d'art, sont tout âme et n'aiment que les choses de l'âme. Eh bien ! ceux-là savent de lui l'essentiel sans avoir lu ses papiers ; je vais même plus loin, sans avoir lu ses posthumes. La lecture de le Ronge et le Noir et celle de la Charfrense de Parme suffisent.
Allons plus loin encore, cernons Stendhal d'un peu plus près.
Il y a des hommes qui sont mûrs dès leur jeunesse. Stendhal appartient à celte espèce noble et infortunée. Il n'a pas eu d'adolescence, c'est absolument certain; j'entends par là cette ingénuité chorm.anle et pleine d'illusions, un peu fate et comme ivre aussi de la fraîcheur de la vie découverte qui comble, comme un éphémère lluide, l'âge divin de la vingtième année. Stendhal, parions tout ce que vous voudrez, ce fut tout de suite le comte Mosca. Oh! je sais bien, il y a Julien Sorel. Mais Julien Sorel, qu'est-ce que c'est? sinon un comte Mosca qui n'a pas encore été dépouillé par l'expérience. Il est encore tout vert, très âpre, il râpe la gorge du lecteur sensible comme un verre d'un cru généreux qui n'a pas eu le temps de se faire (je me souviens de ma première lecture, horrifiée). L'amour le presse, mais il le congédie, il l'ajourne : tout à son ambition, au désir de se prouver à lui-même la force de sa volonté. Cependant, vingtcinq ans plus tard, l'amour revient au rendez- vous, et cette fois, l'homme qui va devenir un vieillard et que terrifie cette perspective, l'accueille comme la suprême, l'unique joie de la vie et Fabrice, Fabrice qui fut Sorel
peut-être, Fabrice, fantôme de la jeunesse, Fabrice est là, joueur terrible, avec tous les atouts dans sa main insolente, et il a beau les jouer imprudemment, il aura tout de même raison contre Mosca, le sage, le prudent, le ménager.
Mais quel génie dans la lutte ! .Vli ! vraiment, alors, que m'importe que Stendhal, personnage historique et vivant, citoyen français et fonctionnaire de Napoléon, ait aimé avec de navrants insuccès une femme qui de son vrai nom s'appelait Angela Pietagrua, et sans doute souffert des assiduités près d'elle de quelques jeunes godelureaux dont les noms ne nous sont même point parvenus? Cette petite aventure personnelle, subie avec le génie, transformée avec le génie, est devenue la Chartreuse de Parme, un des livres les plus douloureux et les plus profonds de la littérature française. Là, Stendhal a fait le portrait définitif du jeune homme, de la femme amoureuse et de l'homme mûr. Ce Jacobin, qui parlait de l'amour comme un hussard, en a fait parler ses héros comme les plus nobles créatures qui aient jamais senti l'amour.
Bien loin d'éclairer pour nous les œuvres de sa volonté, la révélation des papiers de Stendhal s'éclaire par elles. Au fond, c'est le souvenir de la Chartreuse qui m'aide à pénétrer l'esprit de ces cahiers, à en percer bien des obscurités. Noble et cynique Stendhal ! Je comprends que quand on l'aime, on le recherche jusqu'en ses moindres choses. Mais, tout de même, comme il est plus grand que ses prétendues confessions!
UN MOLIÈRE EN MINIATURE (le théâtre des marionnettes de duranty)
A Jean Robiquct, qui me le révéla.
Je me rappelle avoir jadis parle de Duranty comme romancier oublié du naturalisme, et avoir tenté de montrer combien cet oubli était injuste. Je maintiens mon opinion en ce sens que, si l'on trouve cpielque intérêt à l'école naturaliste elle-même, si Ton en accepte les théories, si l'on n'est point choqué par ce qu'elle présenle esthétiquement d'étroit et de faux, on se doit de reconnaître à Duranty dans cette école une place que d'autres ont usurpée. Ce fut, toute sa vie, un pas-dechance. Volontairement ou non, il s'ofTaça devant de plus ilhistres, comme Ciiampfleury, auquel il ressemble par bien des côtés, ou comme Zola. Mais il a eu ce mérite exceptionnel d'être naturaliste, comme Seurat était pointilliste, c'est-à-dire avec unerijjçueur de logique absolue, au prix de la plus déconcertante sécheresse, jusqu'à l'absurde.
Ses romans, d'ailleurs curieux, solidement charpentés et d'une très subtile connaissance du cœur, sont à ce point décharnés, dépouillés de tout ornement (description aussi bien que stylo) qu'on est en droit de se
iS LE l'AVILLOX DU MANDARIN
demander s'il n'y a pas là une sorte de gageure, et si Duranty ne réservait point, pour en faire Dieu sait quoi, cette part, que le plus pauvre d'entre nous possède, d'imagination, de lyrisme, de gaieté, de fantaisie.
Maintenant, je sais où il l'a mise. C'est dans ce livre charmant : le Théâtre des Marionnettes, que le hasard heureux d'une rencontre amicale me fit récemment découvrir, et qui est tout à fait hors pair. Là encore, Duranty n'aura pas eu de chance. On ne lit pas plus son théâtre qu'on n'a lu ses romans. Mais l'injustice de cette attitude est bien plus flagrante. Car ses romans, malgré leur valeur psychologique, exhalent de l'ennui. Tandis que ses pièces sont extrêmement vivantes, mouvementées et agréables. On se demande vraiment pourquoi elles n'ont pas obtenu le succès, tout au moins auprès d'une élite de curieux, entraînée par un critique aux goûts rares.
Autant que je sache, il avait écrit ces petites choses en se jouant, pour le guignol des Champs-Elysées. Et à vrai dire, j'ignore ce qu'elles sont devenues dans la bouche des furieux petits acteurs de bois et de chiffons qui les ont interprétées. Tous les comédiens ont tendance à déformer les textes qu'on leur confie, mais particulièrement ces messieurs de la compagnie de Guignol. Sans doute ont-ils traité ceux-ci comme des canevas sur lesquels leur verve et leur fantaisie avaient tous les droits. Eux-mêmes ne sont-ils point les avatars suprêmes et réduits de cette troupe idéale, de cette immortelle troupe italienne, qui enchanta les rêves d'amour et de bonheur de Watteau? C'est pour elle que fut inventée
ia commedia deU'arte, dont le répertoire n'est fait que de PC(^narios.
Mais les textes de Buranty sont mieux que des scénarios. Ils ont une valeur littéraire propre, et de premier ordre. Je ne crois rien exagérer en disant qu'ils sont dignes d'ùlre comparés aux chefs-d'œuvre du théâtre burlesque de tous les temps. Ils ont souvent la force comique, la succulence, la raillerie, la rapidité des farces de Molière; ils en ont le sens humain. Et le savoureux Ubn roi, d'Alfred Jarry, qai parut à son époque d'une si autiientique nouveauté, n'a rien, — sauf une certaine extravagance volontaire et clownesque, — qu'on ne retrouve ici : c'est la même énormité triomphale, la même fanlaisie, la môme alerte satire.
Dans une courte introduction, Duranty nous décrit avec une exquise justesse ce qui, selon lui, constitue l'attrait si vif, si réel, du thécàtre des Marionnettes. On ne saurait mieux dire.
Que do près ou de loin, on s'arrête devant le théâtre (le Castelleto italien dont les saltimbanques de France ont fait Castolot), devant ce trou carré, garni de décors, c'est d'abord le tapage et les étranges mouvements et l'étrange forme de ces êtres sans jambes, vêtus de costumes bariolés et exagérés, qui saisissent et l'etiennent l'esprit.
Les marteaux des tonneliers ne font pas plus de bruit que ces coups de bâton ou ces têtes de bois qui se cognent rudement.
Le langage des Marionnettes, avant même qu'on l'ait compris, forme à ces pan, pan un accompagnement mystérieux de cris, d'exclamations : Oh, oh! ah, ah! graves et retentissants comme les sons de tambour; Crrr, brrr, auxquels nulle crécelle ne saurait le disputer; Hi, hi, piû, rapides,
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aigus comme les notes qui résonnent sur la chanlerelie du violon. Voix de perroquets, sifflets, aigres soupirs de clarinette, chocs secs et stridents du bois fendu, folie d'interjections et d'intonations, fureur de batailles, fantastique liberté d'apparitions et de disparitions, masques immuables, gestes bouffons et vrolents, disproportion de l'être animé avec les objets qui l'entourent, grandes choses rapetissées, petits objets suragrandis, maisons inhabitables, arbres nains, lits de Procuste, montagnes microscopiques, mais bouteilles géantes, marmites colossales, fusils, sabres, parapluies monumentaux : voilà ce qui compose le charme, la fascination de ce spectacle, vainqueur de toute hypocondrie.
Il est donc facile de compi-endre qu'ici l'aspect matériel éclipse le moral. La Marionnette tire tous ses avantages de son corps, de la matière en un mot, et est un èti-e inférieur sous le côté intellectuel, spirituel.
El il ajoute immédiatement, comme pour s'excuser d'avance d'avoir tenté de faire ici œuvre littéraire :
Par conséquent, montrer ce que disent les Marionnettes sans faire voir ce qu'elles font est un problème dithcile, redoutable même. Pour l'aborder, il faut une certaine témérité.
Pséanmoins, il n'est pas permis de reculer devant les obstacles et les dangers.
J'ai donc osé composer un théâtre écrit de Marionnettes, tentative sans précédents en Europe, et je livre cette tentative à la méditation et à la critique des esprits naïfs et savants.
Or, ce qu'elle a de remarquable précisément, cette tentative, c'est qu'elle satisfait à la fois les esprits na'ifs et les esprits savants : les premiers parce qu'elle n'a rien négligé des règles éternelles du genre, les seconds parce qu'en les observant, elle a fait œuvre d'observation humaine. Duranty ne s'est point privé de ces puissants moyens matériels qui constituent la « fascination » dont il
parle, et chez lui aussi ou trouve aboudance d'apparitions, de balailles, de gestes furieux, de bastonnades, emploi d'accessoires saugrenus et disproportionnés. Mais, chose nouvelle, ses petits personnages ne sont pas, moralement, de rigides pantins, aux gestes et aux pensées prévues. Ils vivent au contraire d'une vie psychologique fort nuancée. Ils éprouvent toutes sortes de sentiments qui ressortissent à la comédie de mœurs ou même de caractère. Et c'est un eiOfet drolatique de plus que le contraste de ces sentiments avec la façon furieuse, intense, follement rapide dont ils sont exprimés. Il semble que cette rapidité même en constitue la critique : comme si le spectateur se rendait compte, par ce raccourci burlesque de leur succession habituelle, du peu d'importance qu'ils ont au fond, ces sentiments, qui doivent si vile disparaître du cœur.
Voyez comme Gripandouille, le scrupuleux Gripandouille s'incline devant la vertueuse résistance de Colombine :
Polichinelle. — Ma chère femme, je sors; vous serez sage pendant mon absence!
Colombine. — Oui, oui! (Il part; entre Gripandouille.)
GmPANDouiLLE. — Cette petite madame Polichinelle est vraiment charmante, il faut que je lui fasse la cour; oh! en tout bien, tout honneur.
Madame, vous êtes bien jolie !
Colombine. — Laissez-moi! (Elle sort.)
GBii'ANDOiiiLLE. — Bien jolie, mais farouche. Voilà un heureux mari que ce Polichinelle! (Il sort.) (1)
il) Les Volailles, première partie, scène 1.
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Et cette scène, que l'on pourrait appeler la scène des prétendants :
Gassandre. — Ma fille, voici trois jeunes gens qui veulent t'épouser, tu choisiras entre eux : ce sont M. Polichinelle, qui est un vaurien; M. Pierrot, qui ne vaut pas grand'chose'. et M. Arlequin, qui ne vaut guère mieux. Connue il n'y en a pas de préférable, choisis, je te laisse. (// sori. Entre Polichinelle, avec un morceau de jambon.)
PoLiCHiXELLE, lui fourraut le jambon sous le nez. — .acceptez cette nourriture et mon cœur.
CoLOMBiNE, le battant avec le jambon. — Uarde tes cadeaux, vilain goinfre.
PoLlciiLNELLE, rcculanl et reprcnanl son jambon. — Ohl là! là! que je suis malheureux!
(Pierrot se précipite vers Colombine avec une bouteille et la lui met sous le nez.)
Pierrot. — Recevez un excellent mari et une liqueur parlaite.
GoLOMBLNE, le tapant avec la bouteille. — Va-t'en, ivrogne
Pierrot. — Oh! ne la cassez pas! (Il reprend la bouteille.)
Arlequin, mettant soa bouquet datis la fi'jure de Colombine. — Je vous aittierai bien.
Colombine. — C'est lui qui sera mon mari (1).
N'est-ce point là une observation délicale, à peine railleuse, de l'attrait irrésistible qu'éprouvent les ingénues pour les mauvais sujets riches de leur seule fatuité et de leur iniperlinenle galanterie (ilo offrent ïoul juste un bouquet) alors qu'elles ont repoussé avec horreur les avantages solides présentés par les autres? Mais ces
(1) La Tragédie d'Arlequin, scèneb î, II, lîi.
autres eux-mêmes, quoique plus mûrs, en valaient-ils mieux? Ils se consolent si aisément de leur déconvenue, remportant avec cynisme, qui son jamboii, qui sa bouteille!
Et que dire enfin de ce père sceptique et probablement viveur (il a trop hâte de s'en aller), qui traite le mariage de sa fdle avec cette désinvolture?... H est si persuadé qu'il n'y a que de mauvais partis poiir la pauvrette qu'il s'en remet au choix de celle-ci, autant dire au hasard. Advienne que pourra!... En neuf répliques, voilà dénouées trois situations, et décrits, avec quelle justesse! cinq caractères. Comment donc un homme sans préjugés ne préférerait-il pas ce Ihéâtre-là, ramassé, direct, intense, aux prétentieux tréleaux de la comédie contemporaine, où des sujets de ce genre exigent le développement, souvent pénible, de trois ou de cinq actes?... n n'y a pas à hésiter.
Les « esprits naïfs et savants », à qui s'adresse l'auteur, n'apprécieront-ils point la philosophie soui'iante de ce petit tableau, où deux êtres à qui mieux mieux frivoles, essaient de s'exciter l'un l'autre au plaisir, et puis s'aperçoivent, — en si peu de temps! — qu'il y a tout de même des limites...
Arlequin. — Je l'ai vu sortir, ce ladre, ce goutteux, ce quinteux, ce vieil imbécile... Allez, n'avez-vous pas honte de vous esquinter à travailler pour un tel grigou? Faites donc comme moi : amusez-vous et ne travaillez plus!
Madame Berlingue. — Je ne demande pas mieux.
Arlequl^. — Il ne convient qu'aux bœufs et aux chevaux de travailler. Mais l'homme est le roi de la ci'éation, et la femme en est la reine.
Madame Berlingue. — Vous avez bien raison.
Arlequin. — Vivons donc en rois. A bas le travail! il salit les mains, brise les reins, et fait perdre le temps qu'on emploierait si bien à s'amuser.
Madame Berllngue. — Amusons-nous, amusons-nous vite... Mais comment?
Arlequln. — Commençons par boire.
Madame Berlingue. — Oui, oui! Et après?
Arlequin. — Nous reboirons.
Madame Berllngue. — Et après?
Arlequin. — Nous danserons.
Madame Berlingue. — C'est cela. El après?
Arlequin. — Nous jouerons... à la main chaude.
Madame Berlingue. — Bravo! Et après?
Arlequin. — Oh! mais vous avez un rude appétit d'amusement! Commençons toujours, après... nous verrons. Oii est la bouteille?... (1).
Quelle fine observation! C'est la femme qui, dans son avidité, demande toujours ce qu'on pourra faire et qui. à peine accordé un regard au plaisir olîerl , en souhaite déjà un autre, et cela jusqu'à loucher l'impossible... Et c'est l'homme qui, mélancolique un peu de se résigner le premier, tente d'apaiser, non sans dogmatisme, la fougue de sa compagne d'amusement. Quelle charmante satire humaine!
J'ai cité un peu au hasard. Il y a des situations de ce genre dans chacune de ces courtes comédies, et c'est toute une humanité qui vient y faire parade de ses faiblesses, de ses vices, de ses appétils. On y rencontre des types éternels, comme le goinfre et l'avare, la médisante, le prétendant intéressé, le jaloux, le maître imbécile et
r]) Im Malle de Berlingue, première partie : s^cène II.
le doiiieslique rusé. On en trouve d'autres, chez qui la déformation proiessionueile a modifié aussi profondément le caractère qu'une tare physique ou une particularité de tempérament : le juge, le commissaire, l'avocat. C'est tout un monde fantasque, exubérant, toujours imprévu. Il y a, dans l'Exercice un possible, un tableau burlesque du militarisme qui en constitue la critique définitive. Cela semble fait d'hier matin. Le Miroir de Colombine, entre autres personnages, met en scène deux peintres de portraits d'une magistrale absence de talent qui justifient leur crasse ignorance par les plus extravagantes et prétentieuses théories. La satire a si peu vieilli que M. Tristan Bernard a pu, il y a quelques anjiées à peine, nous présenter un bonhomme de ce genre, dans son extraordinaire Peinlre exigeant.
Il semble aussi qu'on entende l'écho de telle métaphysique picturale à la mode C'est toujours le même chantage du terme technique asséné sur la tète d'un interlocuteur que son seul bon sens protège, c'est toujours le même bluff à la doctrine esthétique (1). Mais ce sont Pierrot et Polichinelle qui parlent, et ils cognent à coups de bâton, exercice violent où toute j^îarionnette décharge le trop-plein de son exaltation.
fl) Pierrot. — Comment! moi, le premiei* peintre du monde, vous osez ci'itiquei' mon enivre? Est-ce que vous connaissez ce que c'est que la louche, la ligne, le ton, le glacis, le point lumineux, le trait, la forme, la pâte, la pâle, la pâte! ! !
.Gassandue. — Enfin, je ne vous dis pas, mais on dirait une pei'ruche.
Colombine. — C'est un misérable! Je trouve son ton fort mauvais et sa touche est celle d'un brutal; il m'a cogné la tète.
Pierrot. — De quoi vous mêlez-vous? Vous êtes des imbéciles.
La comédie moderne, le genre familier sont représentés par des pièces telle que (es Voisines, tableau prolotypique de toute médisance ; le Mir'oir de Colombim, les Plaideurs malgré eux (du Courteline avant la lettre, et Je la meilleure veine), l'Homme au cabriolet, les Drogues de Vataclyslerium (du bon Molière... médicinal). Le genre fantastique et terrible, le frisson hoffmannesque trouvent place aussi chez ces bons fantoches : Je Tonneau, la Poule noire; et cette affolante Grand'main, symbole saisissant de la justice immanente et de son ingéniosité. Dans la Malle de Berlingue, il y a toute la rigueur mathématique du vaudeville le mieux construit, aboutissant logiquement à l'impression de l'absurdité pure, le tout parsemé de Ihies notations de la vie courante. C'est une manière de chef-d'œuvre.
Et que de mots, de mots de situation, de mots de fine comédie où, avec le grossissement particulier à ce théâtre de pantins, les sentiments apparaissent da,ns toute leur subtilité, ou leur ingénuité.
Lorsque Arlequin, meurtrier, est pris par le gendarme, \\ discute avec ce fonctionnaire à la fois roublard et naïf, qui veut absolument obtenir du coupable non seulement sa soumission matérielle à la pendaison (il le faut bien) mais encore son acquiescement moral. Et il insiste :
De près, on dirait peut-être uue peiruclie, muis de loin, c'est le plus beau portrait qu'on ait jamais fait.
Coi-OHBiNE. — Quel insolent ! (Praïaid la Loilc, elle en frappe Pierrot, stir les épaules duquel leii'uleau reste comme une collereile.) A la porte, barbouilleur! (Elle le bal et le pousse.)
Pierrot. — Vous ne comprenez licn à la peinture.
{Le Miroir de Colombine, scène II.)
— Allons, mon ami, vous avez besoin de repos : venez un peu à rouibre? On ne peut, que vous pcadi-e! Voyons, no soyez pas enfant! Qunnd ce sera fait, vous n'y penserez plus (1).
Polichinelle n'a épousé la mère Gigogne que pour son sac de mille écus, bien spécifié sur le contrat où lui n'apporte que ses bosses et son bâlon. Sitôt marié, il se met à maltraiter les cent soixante-dix-sept enfants de sa femme qui, doucement, se plaint :
— Oh! Polichinelle, que vous avez rànie dure! A peine sommes-nous mariés, et vous me rendez déjà malheureuse!...
A quoi le nouvel époux fait cette réponse, d'une impertinence sublime :
— Ne troublez pas la lune de miel par des observations déplacées, ma chère amie (2).
Et quand Polichinelle, après des crimes particulièrement impudents, se perd dans une forêt, il est pris soudain d'une grande terreur :
— Hélas! hélas! me voilà sans feu ni lieu! Je meursdefaim et de soif; je me suis égaré, je crève de fatigue! Oh! j'expie mes fautes, mes grandes fautes! Que le bon Dieu me vienne en aide! Je commence à croire qu'il y en a un (3).
Il ne croit en I>ieu qu'après l'avoir nommé, d'une exclamation machinale. Avec quelle ingénuité il l'avoue!... Du reste, c'est peut-être cela qui constitue le
(1) La Malle de Berlingue, deuxième partie, scène III.
(2) Polichinelle et la mère Gigogne, scène III.
'3} L'Homme mi cabriolet, quatrième partie, scène I.
2<S I.K PAVILLON DU MANDAniN
merveilleux génie des iiiarionneites. Elles disent tout ce qu'elles pensent. Elles sont, à un point jamais atteint dans la vie, toujours tendues au suprême degré de la sincérité dans l'exaltation. C'est ce qui donne à leur dialogue cet air de rapidité fatale, foudroyante; il n'est qu'une succession d'états de sentiments, sans aucune transition. Ni expositions, ni reprises, ni monologues qui arrêtent sa marche. Il ne marche d'ailleurs, ni même ne court. Il se précipite, par l)onds terribles. Et sa vérité est si directe qu'elle en paraît invraisemblable.
Mais quelle que soit l'aisance avec laquelle l'auteur évolue dans les sphères de la comédie moyenne et du théâtre familier, il manifeste une virtuosité plus parfaite encore dans la pure fantaisie, sans doute parce que ce domaine-là est celui même, essentiellement, des I^Iarionnettes. C'est ici que peut se déployer, sous le couvert innocent de l'outrance, la satire philosophique la plus profonde, ou la plus subtile. Des pièces comme les Boudins de Gripandouille, la Comète du roi Mirambole, le Marchand de coups de bâton. Polichinelle retiré du monde, le.s Deux A^nis, sont de vrais chefs-d'œuvre et ne seraient déplacés sur la scène d'aucun théâtre classique, pour })eu que messieurs les acteurs de chair et d'os consentissent à jouer comme des marionnettes, c'est-à-dire avec le hiératisme, le convenu et le grossissement de la grande tradition, sans ces agaçantes poses au naturel, sans manie d'exactitude.
Les Boudins de Gripandouille nous montrent à quel point le désir d'une chose aveugle l'homme qui la recherche. Gripandouille n'est pas même un glouton. C'est
uii fou, c'esl un véritable halluciné. Le monde entier a cessé d'exister pour lui, rien ne saurait l'arrùler et puisque les gens ,qui possèdent des boudins ont assez mauvais caractère pour ne point vouloir immédiatement les lui donner, eh bien! il les tuera; c'est fort simple. Hélas ! ironie sinistre, ces meurtres s'accumulent et ne le rapprochent jamais de son désir, et toujours le boudin qu'il va manger lui est retiré par le Deslin aux mille malices.
Toute l'hypocrisie du faux ermite, ses arrière-pensées de lucre et d'aniour-propre se trouvent agréablement moquées dans Polichinelle retiré du monde. Et c'est vraiment une invention admirable que celle de Pierrot montant devant lui, pour l'extraire de son tonneau, une comédie où l'on représente notre cynique sous les traits d'une espèce de saint timide. Devant ce mensonge trop impudent, Polichinelle n'en peut plus. Sa vraie nalure le reprend, et il bondit hors de son ton neau, irrésistiblement précipité vers de nouvelles aventures violentes.
Dans le Marchand de roup:< de Ixilon, nous voyons pour ainsi dire toute l'humanité courant sur la piste de sa vengeance, heureuse d'avoir enfin trouvé le moyen d'assouvir, sans qu'on le sache, ses Jiaines particulières.
.le ne connais point au théâtre de [)orlrai! plus complet et plus fin que, dans /es- Deux Ainis, celui de ce type d'homme qu'(jn [}ourrait appeler : la dupe en amitié. Parce que Polichinelle se sera jeté au cou du naïf Gribiche, en lui faisant le rare honneur de le choisir pour ami, il n'est pas de service difficile qu'il n'exige de lui.
toujours susceptible, toujours méconleni si ce service (d'ailleurs du genre de ceux qu'où ne peut rendre qu'en risquant sa peau, ou la prison) n'est pas exécuté en perfection, et lui, Polichinelle, ne donnant jamais rien en échange que des protestations de dévouement. . . ou des reproches. Et c'est l'autre qui demande pardon, qui s'accuse d'être un ami insuffisant. A chaque expérience nouvelle, toujours plus féroce que la précédente, le cynisme de Polichinelle augmente et aussi le mépris qu'il conçoit pour un être aussi facile à tromper, à exploiter. Et tout cela n'empêche que le gredin, presque de bonne foi, s'imagine' que des deux, c'est lui qui se sacrifie. Toute la pièce est d'un bout à l'autre une merveille de psychologie dans la farce.
Enfin la Comète du roi Mirambole n'est rien moins qu'un tableau de la cour d'un tyran. Tout y est : la stupidité enfantine, prodigieuse, l'immense ignorance, la prétention innée, la cruauté inconsciente, les caprices absurdes du despote, sorte de bébé monstre, armé de la toute-puissance, l'envieuse férocité, les intrigues des courtisans, leurs perpétuels mensonges, leurs dciations, les compliments grossiers qu'ils jettent en pavé à la figure du maître. Il y a dans les légendes de Perse, dans les Mille et une nuits, des personnages tout pareils à l'astrologue et à l'orfèvre. Et tout finit dans un massacre vertigineux, à l'orientale...
Le scandaleux oubli où ces vingt-quatre pièces sont demeurées nous fait juger de la valeur de la gloire. Quand je pense à certaines réputations du théâtre d'hier, à ces centièmes sensationnelles où triomphent des corné-
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dies sans aucune valeur ni par l'exactitude psychologique, ni par l'observation des mœurs, ni par l'idée, ni par la fantaisie lyrique, de purs néants, je mesure l'intériorité de la scène française contemporaine.
Ce sont les bonshommes de nos illustres dramaturges qui sont les fantoches, alors que les marionnettes de Duranty vivent d'une vraie vie humaine.
Du reste, Duranty l'a bien sentie lui-même, la valeur profonde de ses menus chefs-d'œuvre. Il a terminé son recueil par certain Petit discours de Polichinelle au lecteur où, en ayant l'air de grossir ses mérites jusqu'à la caricature, il les définit fort judicieusement. Et cela encore est de la satire à la manière des Marionnettes.
Certaines choses échapperont aux enfants, de même que certaines autres échapperont aux esprits très savants. Cela n'empêche pas cette collection de comédies d'être le monument comique le plus complet qui ait été élevé au xix*" siècle, embrassant à la fois le mystère et la réalité.
Telle est l'importance qu'il faut attacher à cette œuvre.
Les fables de La Fontaine n'ont rien de comparable aux faits et gestes du corbeau qui domine la pièce de la Fortune du ramoneur {i) , poignante comme un drame. Molière égale à peine la profondeur philosophique de la pièce des Deux Amis, et même de Polichinelle retiré du monde ou du Sac de charbon. Aucun satirique ne s'est élevé plus haut que la Comète du roi Miranibole ou n'a frappé si juste que le Marchand de coups rie bâton. Les observateurs retrouveront toute la société moderne dans les Voisines, le Mariage de raison, Cassandre et ses domestiques, les Plaideurs malgré eux, le
(1) Je crois bien : il y court comme un souffle avant-coureur du mystérieux frisson qui anime les premiers drames de M. Maurice Maeterlinck.
Miroir de Colombiiie, VUonime au cabriolai et les Drogues de Cataclysterinm.
Si l'on veut des clades directes de caractères, Polichinelle précepteur et Polichinelle et la Mère Gigogne, contiennent des modèles à proposer à tous les auteurs dramatiques. . La Malle de Berlingue est un type de la gaieté de situation (1). La Tragédie d'Arlequin rappelle l'antiquité. Pierrot et le Pâtissier avec les Boudins de Gripandouille représentent la vie familière dans toute sa simplirilé, remplie d'accidents.
Le Revenant et Y Exercice impossible montrent ce que peut l'homme aux prises iivec l'imprévu. Enfin le Tonneau, la Grand'main et la Poule noire abordent l'éternel fond fantastique, ou plutôt le fantastique sans fond. Il faut commencer la lecture de ce livre avec des yeux croyants, de grands yeux, de grandes oreilles et la bouche ouverte.
11 était d'ailleurs tout à fait nécessaire qu'un auteur, à cette époque, fît expliquer ses mérites, s'il voulait qu'on les aperçût.
Encore y a-t-il quelque simplicité de dire ceci à la lin et non au commencement. Mais comme il est à supposer qu'on jugera le livre après l'avoir lu phitcjt qu'avant de l'avoir lu, il est préférable de saisir le critique au moment où il doit avoir terminé: afin de guider son jugement, le bon, l'excellent, le parfait, le l)ien-aimé critique. D'ailleurs!...
I >rrrrr ! . . .
Si j'ai écrit une étude sur ces charmantes petites choses, si injustement méconnues, ce n'est point avec l'arrièrepensée de demander qu'on les représente sur les scènes de nos théâtres subventionnés, .le veux simplement faire
(1) Et même mieux que cela, ;ui moins au débuL
LE l'AViLLON DU MANDARIN ^3
observer à tout lecteur impartial qu'il y a plus de vérité humaine et dart dramatique dans ces saynètes pimpantes et vertigineuses que dans presque toute la production de nos tréteaux boulevardiers. Il s'agit d'une simple réhabilitation littéraire.
Mais au fait, je ne vois pas pourquoi, si le public reconnaissait enfin que se renoue chez (iuignol une tradition théâtrale à quoi nous devons, somme toute, les farces de Plante, les bouffonneries de Molière, les exquis intermeses des Espagnols et la commedia dell'arte italienne, je ne vois pas pourquoi l'on ne monterait point à Paris et en province des théâtres de Marionnettes, pour l'amusement non seulement des enfants, mais des « esprits naïfs et savants » que l'on compte encore parmi le peuple des grandes personnes. Ce seraient là des spectacles très simples et très raffinés, éminemment populaires et d'une parfaite santé intellectuelle.
Et de cette charmante « Comédie française » en miniature, c'est Duranty qui serait le Molière.
RÉMY DE GOURMONÏ
rt ... un esprit désintéressé de tout el inlérc'ssc à tout... »
(Fi. G. : le Chemin Je velours.)
L'écrivain qui mourut à la fin de septembre 1915 était un do ceux qui honoraient le plus la littérature française contemporaine [)ar l'étendue et la variété de ses connaissances, la subtilité et la force de son esprit philosophique, la perfection et le charme de son style, enfin la haute dignité de sa vie, modèle rare de labeur el d'indépendance.
De cette vie elle-même, il y a fort peu à, dire, et cela pour la raison bien simple qu'elle fut tout entière sacrifiée à l'œuvre accomplie. Elle se perd, elle s'efface dans le rayonnement d'une gloire qui, pour être discrète et restreinte, n'en est sans doute que plus intense, plus durable. On ne sait d'elle que bien peu de choses, car elle ne prête point à l'anecdote (1). Quelques intimes
('}) Disons seulement que de son origine normande, à laquelle sans doute il devait le caractère si nettement concret de son imagination, et ce sens puissant de la réalité, il n'était pas sans tirer quelque orgueil, bien légitime. Et n'oublions pas non plus de noter qu'il descendait d'une très vieille lamille, lignée célèbre de gentilshommes imprimeurs, graveurs, artistes. 11 existe même une tradition qui la lait remonter jusqu'à un certain roi Goraion, prince
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ont seuls approché cet homme réservé, distant, paisible, qui n'a jamais fait de confidences. Ceux même qui l'admiraient le plus, craiyuant de le déranger dans son travail ou dans ses méditations, n'osaient frapper à sa porte et le laissaient seul.
La solitude fut peut-être l'amie la plus chère et la plus lidèle de Rémy de Gourmont. Elle lui tenait compagnie dans son appartement de la rue des Saints-Pères, tout tapissé de livres, vrai cocon de papier pour insecte laborieux, et qu'il habitait depuis de si longues années que je ne sais pas même s'il en eut jamais d'autre. Il travaillait là, coilfé d'un bonnet et vêtu d'une longue robe de bure à camail qui le rendaient pareil à quelque moine studieux de jadis. Vite oppressé, il parlait peu, d'ailleurs blasé sur tout ce qu'on peut dire, trop certain que rien ne vaut, pour exprimer des pensées délicates ou justes, l'écriture. Il ne sortait guère, excepté vers la fin de sa vie, où quelques amis très tidèles avaient su, par d'adroites et affectueuses sollicitations, vaincre sa timidité d'homme d'étude. On le rencontrait plus souvent sur les quais, où il faisait la chasse au bouquin, et au Mercure de France, dont il fut un des fondateurs et où il donna à peu près toutes ses œuvres (4). Il y jouissait,
de Daiieiuaik, aux temps lointains des invasions barbares. Sans remonter si haut, il convient de rappeler que Gilles de Gourmont imprima en France le premier livre en caractères grecs. Et l'on voit au Loïivre une Nativité de Jean de Goui'mont, peinture un peu l'roide de tonalités, mais d'une finesse de dessin et d'une ordonnance à la fois ingénue et subtile, qui en l'ont uns œuvre des plus curieuses.
(1) Mais il collaborait aussi, surtout uaiis ces dernières années,
el pai' delà sur toute la génération indépendante des pays où l'on aime la langue française, d'un prestige d'autant plus incontesté qu'il l'avait toujours gardé pur de tout dogmatisme, de toute théorie. Son talent seul attirait à lui les intelligences libres, et je sais maint écrivain de tout âge, contradicteur acharné de ses idées mais admirant quand même la façon dont il les soutenait. Tel était le respect inspiré par sa rigoureuse probité littéraire qu'il ne comptait aucun ennemi, même je pense parmi ceux à propos de qui sa verve s"était le plus àprement exercée. On le sentait tellement indifférent aux personnes, ne combattant ou ne défendant que leurs seules idées.
On a parlé, à mots couverts, d'une maladie terrible, qui le retenait chez lui, séparé de la communion humaine. Il est bon qu'on n'en ait parlé qu'à mots couverts. Il eût encore mieux valu qu'on n'en parlât point du tout. La connaissance que nous avons des rapports du physique et du moral est encore trop incertaine pour que nous fassions élat d'une donnée de psychophysiologie dans le jugement d'une œuvre aussi peu subjective.
comme chroniqueur, à mainte publication d'esprit tout différent : le Temps, la Dépêche de Toulouse, la France, des journaux et des revues d'Amérique (Nord et Sud), d'Italie, de Grèce, d'Espagne, d'Allemagne, enfin à la Revue des Idées dont il était le directeur. Fresque tous ses contes de D'un Pays lointain ont paru dans le Journal entre 1892 et 1894. Comme on le voit, nul préjugé de tour d'ivoire; une parfaite ouverture d'esprit au contraire. Son activité ntellectuelle était immense, et c'était, entre mainte autre chose, un grand journaliste. Il partageait avec les encyclopédistes, auxquels il s'apparentait par bien des côtés, ce goûtde toutes les entreprises qui touchent à l'exercice de l'intelligence.
aussi peu confidentielle malgré sa sensibilité violente et sa sincérité ingénue, IS'ous devrons nous contenter d'observer que, pour avoir réduit au minimum les accidents, les faits publics de son existence, il redoubla, d'une façon vraiment exceptionnelle, l'intensité de sa vie intériem'o. il pensa la comédie du monde, à laquelle il s'abstint de se mêler : quelques très rares éléments lui ont suffi, dont il tira un parti surprenant. Et c'était quelque chose de merveilleux que parfois ces jugements aigus, défmitifs, qu'il portait sur des êtres et des choses qu'il n'avait pas vus, mais sur lesquels, du fond de son cabinet de travail, il projetait les antennes déliées, infaillibles, de son esprit divinateur.
Le définir? Je ne m'y essaierai pas. De quel nom l'appeler en eflet? Penseur? certes, mais ce mot, aujourd'hui, il semble que l'aient accaparé pour soi les faux prophètes de l'avenir social. Philosophe? il récusait si ingénieusement toute métaphysique dans son souple système sensualiste! Poète? seulement par le don des images, car, pudique devant toute effusion, il se restreignit à de simple jeux,- exquis d'ailleurs, d'amateurs de rythmes. Romancier? dans ses libres compositions il se plia si peu aux règles du genre, il mit en scène une humanité si particulière, si affranchie ! 11 n'était donc spécialement rien de tout cela, mais il était un peu tout cela, et autre chose encore. Les termes d'humaniste, ou d'essayiste lui conviendraient davantage, à condition de les dépouiller de ce parfum d'abstraction, de cette odeur ivresque qu'ils exhalent, à condition d'évoquer tout de
suite, comme terme de comparaison, les plus grands, — Érasme par exemple, auquel il fait souvent penser par la qualité de son humour et l'indépendance de son esprit. Personne parmi les auteurs à qui sont familières les spéculations intellectuelles ne fut si vivant et si concret. Au fond, ce fut un homme prodigieusement doué de la faculté du style et qui a aimé et senti la vie d'une manière profonde et totale. Il est trop évident que cette phrase ne ressemble nullement à une définition. Elle serait plutôt l'esquisse d'un portrait, du portrait que je veux ici tenter. La courbe qui commence à Sixiine pour s'achever, brisée hélas ! sur cette belle œuvre de patriote indigné qui s'appelle Pmdant l'orage est vraiment d'un jet trop puissant et d'une ampleur trop vaste pour être embrassée d'un coup d'œil, mais je vais essayer de la suivre, et l'on verra, j'en suis persuadé, qu'elle se tient, et que l'écrivain, malgré qu'il ait posé d'avance son droit à la contradiction, n'en a usé que dans la mesure stricte où tout être vivant l'emploie pour modifier insensiblement et presque à son insu les aspects d'une sensibilité qui demeure identique. C'est une contradiction subconsciente et très relative. Non seulement Rémy de Gourment fut fidèle à un certain idéal d'artiste libre, mais encore à quelques passions personnelles dont on retrouve la trace dans ses œuvres les plus objectives. Et ces passions furent celles d'un homme qui, adorant la vie, n'a qu'une haine et qu'une indignation : celles qu'il éprouve envers les contenipteurs de la vie.
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Lorsque, voici tantôt trente ans, Rémy de Gourmont nous donna son premier ouvrage (1), il n'était plus un tout jeune homme, et cela seul déjà mérite qu'on s'y arrête, car la rencontre est rare. La grande majorité des auteurs débute à peine achevée l'adolescence, ce qui les met d'ailleurs dans l'obligation de consacrer une bonne partie de leur carrière à ne donner que des promesses. Il leur faut plusieurs années pour se débarrasser des influences de leurs premières admirations, pour liquider ce qu'ils ''ont d'impersonnel et d'insincère, pour se trouver en un mot, soi-même et leur style. En entrant dans la vie littéraire à trente ans passés, Rémy de Gourmont réalisait donc ce paradoxe de nous offrir des œuvres qui étaient de « jeunesse », puisque les premières, mais de s'y être en quelque sorte préparé par une quinzaine d'années de silence, de méditation et d'études : et c'est ce qui explique ce caractère de ferveur adolescente, d'émerveillement devant la vie qu'elles gardent sous leur forme déjà si sûre et si nette. Étrange et subtil dosage. Dans ces livres tout bouillonnants des ferments les plus divers, où déjà joutent entre elles, en de sournoises étreintes, l'ironie et la passion,
(1) C'est Sixtine quïi convient, je pense, de considérer comme ce premier ouvrage. Seule la curiosité du bibliophile peut s'intéresser aux huit volumes de vulgarisation scolaire qu'il publia entre 1882 et 1890, et même à Merlette, roman vraiment trop peu significatif.
la luxure de l'imagination et la chasteté de la pensée, apparaît, comme un fonds stable et permanent, une culture fort étendue et très riche, et malgré des audaces de vocabulaire à la mode du temps, un goût très juste. Énumérons rapidement, car nous n'aurons point le temps de nous y appesantir : Sixtine, roman de la vie cérébrale, dédiéà Villiers de l'Isle-Adam et fort influencé de son style; le Latin mystique, apologie enthousiaste et ingénieuse de la vieille langue d'église opposée dans sa verdeur robuste ou dans sa savoureuse décadence à la banalité éloquente et morne du latin scolaire, ouvrage peut-être hâtif et qui a vieilli au point de vue de l'érudition, mais où respire l'âme ardente et lyrique du puissant Moyen âge; Lilith, Théodat, VHistoire tragique de la Princesse Phénissa, le Vieux Roi, drames pervers et ténébreux, féroces et tendres d'un théâtre à demi jouable, a demi rêvé, non sans analogie avec les premières pièces de M. Mœterlinck, mais déjà d'un accent très personnel cependant; le 'Fantôme, œuvre-type de l'esthétique symboliste, conte étrange, entièrement cérébral et allégorique, où une sensualité inquiète s'exprime, non sans quelque sacrilège savamment élaboré, dans le langage du mysticisme rituel. A ce genre particulier où Gourmont passa maître (à tel point que cela faillit lui faire une réputation exceptionnelle et plutôt fâcheuse) s'adjoignent les Histoires magiques, les Proses moroses, le Château singulier, une partie des contes de D'un pays lointain, et jusqu'à un certain point les Litanies de la Rose et Fleurs de jadis. Parallèlement à ces œuvres savantes, recherchées, précieuses, à la fois voluptueuses
et ésotériques, blasphématoires par instants, et d'une lecture certes qui n"est point pour les petites filles, il écrivait ses premiers essais de critique : l' Idéalisme, la Poésie 'populaire, enfin ce Livre des Masques qui contient le portrait (souvent défmilif en quelques pages) de chacun des écrivains du symbolisme, ses camarades de lutte littéraire, alors si discutés, dont certains depuis sont devenus avec lui nos maîtres.
Par le choix des sujets toujours exceptionnels, toujours choisis aux contins extrêmes de la vie, légendaires et à demi irréels, par le raffinement du détail, par l'écriture très vite et de plus en plus dégagée des influences indéniables de Yilliers, de Mallarmé et même du style si je puis dire ambiant, du style à la mode, par l'acceiit surtout, à la fois langoureux et mordant, insinuant et détaché, toutes ces œuvres, de genres si divers, révèlent les tendances essentielles de l'esprit de leur auteur, qui coïncident si parfaitement avec celles du moment : aristocratisme, mépris des foules, horreur des formules et surtout de la formule sentimentale comme de la formule naturaliste, amour du rare et du mystérieux, fût-ce au prix de l'obscurité, effort pour tout transposer sur le plan de l'allusion et de l'allégorie; toutes tendances que signifie et synthétise le terme de symbolisme. Le symbolisme, qui dura si peu à l'état pur, et qui subit si vite tant d'altérations, avait ceci d'indiscutable et de permanent qu'il était l'exacte expression esthétique d'une doctrine philosophique : l'idéalisme. De même que la nature est le reflet de l'idée créatrice, l'art est le reflet de la vie intérieure de
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l'homme, sa visible allusion : à la fois générale comme un concept et individuelle comme une confsssion.
L'art supérieur, selon la belle parole do Paul Adam, est l'œuvre d'inscrire un dogme dans un symbole. Remplacez dogme par idée, et vous avez la doctrine de Rémy de Gounnont et celle de tout le symbolisme. Encore faut-il, pour faire ici œuvre valable, renouveler au moins la forme, et que les images neuves et vivantes, inventées par un cerveau créateur, ne se cristallisent point en poncifs et en formules. C'est ce qui arriva malheureusement pour le symbolisme : de puissants motifs de charme et de suggestion finirent par se changer en accessoires allégoriques. Rémy de Gourmont ne se prêta que peu de temps à ces jeux un peu puérils, préoccupé de quelque chose de plus significatif : qui était de mettre dans ces symboles de plus en plus de vie et de pensée en même temps. Il y avait une disposition si naturelle que ses personnages, non seulement ne sont pas des marionnettes de l'abstraclion, mais qu'ils vivent d'une vie intense, parfois forcenée.
Je voudrais tout spécialemenî m'arrêter sur un livre que, dans son œuvre, on ne semble pas considérer comme plus important que ses autres romans et que l'auteur lui-même, l'ayant écrit pour se délasser de son lourd et constant travail d'érudition, jugeait peut-être également avec cette négligence. Mais c'est un livre au contraire significatif, en ce sens qu'il est placé, entre la série juvé-
nile que nous venons d'examiner et celle qui va suivre, un peu comme le testament philosophique et esthétique du passé et le programme de l'avenir. OEuvre de transition, traversée de tous les courants. L'écrivain est alors dans sa quarantième année, en possession de toute sa force intellectuelle, agile et sûr au milieu de l'univers qu'il s'est créé. Ses confidences seront précieuses. Je veux parler des Chevaux de Diomède.
Sous ce titre légèrement énigmatique, Rémy de Gourmont a esquissé la monographie d'un jeune homme absolument libre, sensible, intelligent, subtil, qui se promène dans la vie parmi tous les plaisirs du rêve, de l'amour, de la pensée, avec une nonchalance que corrige seule la volonté de ne se point livrer, afm de mieux rester prêt à toute aventure. Mais peu à peu, et sans que rien d'extérieur soit intervenu, par le simple jeu de la vie, c'est-à-dire parce que certaines pensées et certaines volontés se sont réalisées en actes, bref, parce qu'il n'est pas resté prudemment sur le seuil du désir (1), le charme
(1) a ... Je me suis trompé. On ne peut rien dire dans la vie qui ne tombe en des oreilles maladroites, et des êtres se hâtent de travestir en actes vos pensées. Les pensées sont faites pour être pensées et non pour être agies. Action, tu n'es pas la sœur, tu es la fille du rêve, sa fille ridicule et déformée. Action, abstiens-toi d'écouter aux portes des cerveaux; trouve en toi-même, si tu en es capable, ton motif et ta justification. »
«Toute idée qui se réalise, se réalise laide ou nulle. II faut séparer les deux domaines. L'instinct guidera les actes; et la pensée, délivrée de la crainte des déformations basses, s'épanouira libre et seule selon la beauté énorme de sa nature absolue. »
{Les Chevaux de Diomède : les Pensées.)
de toutes les clioses auxquelles Diomède n'avait voulu que se prêter se ternit autour de lui. Il reste libre, c'est vrai, mais seul, dans un monde dépouillé. Un tel sujet n'est déjà point banal : son originalité s'accentue encore de la façon dont il est traité, de l'esprit qui l'anime, de l'atmosphère de méditation où il baigne. Dès la préface, on est fixé :
On trouvera en ce livre, qui est un petit roman d'aventures possibles, la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le môme plan et analysés avec une pareille bonne volonté. C'est que, décidément, l'homme est un tout où lanalyse retrouve mal la dualité antique de l'âme et du corps. L'âme est un mode, et le corps est un mode, mais indistincts et fondus; l'âme est corporelle, et le corps est spirituel...
Ce qui importe donc, dans cette série « d'aventures possibles », c'est, malgré le charme avec lequel elles sont décrites, moins elles-mêmes que le commentaire qu'en fait pas à pas le héros, au fur et à mesure qu'il avance parmi leur vivante surprise, c'est moins ellesmêmes que leur répercussion dans son esprit. « Veritas in dicto, non in re consistit », affirme, en épigraphe, la maxime de Hobbes, qui est renonciation môme de l'idéalisme absolu. Aussi, avec une subtilité vraiment unique, l'auteur y brouille les routes évidentes de la pensée et de l'action avec les sentiers irréels du désir et du rêve. Diomède n'a point de rendez-vous qu'avec l'ingénue et sensuelle Fanette, la perverse Mauve ou la vierge et splendide Néobelle, il attend aussi Christine, « frêle, muette et lumineuse », celle qui n'existe pas,
mais que lui imagine et voit aussi nettement que si elle était présente, à tel point qu'il peut, sans presque mentir, en parler avec son ami Pascase. Celui-ci offre avec le subtil Diomède un contraste absolu.
« Intelligence farouche et têtue, cœur obscur et sentimental, logique effrénée, nulle souplesse », il représente l'opinion moyenne, telle qu'elle est vraiment, à la fois incertaine et violente. Rien de plus exquis que ces conversations où, à seulement développer l'absurdité de la simplesse de Pascase, Diomède découvre mille vérités rares, difficiles, dangereuses, à la stupeur irritée de l'interlocuteur (1). Il faut lire ces entretiens, sortes de monologues interrompus où le héros, qui parfois semble se perdre à la poursuite de quelque fuyante analogie, retrouve tout à coup et comme sans y prendre garde l'endroit où l'autre ne l'attendait plus et se plante devant lui, ironique :
Voilà, je sais toujours parfaitement ce que je veux dire et d'images en images, comme on change de cheval et non de route, j'arrive à fauberge.
Je connais peu de romans aussi riches en significations intellectuelles, ni de style aussi séduisant. Rémy de
(1) Pascase cria :
— Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C'est absurde.
— Mais, — reprit Diomède très doucement, — je détourne les mots de leur cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent mal... Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les eaux stagnantes ; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil les terres boueuses qui vous donnent la fièvre.
(Les Chevaux de Diomède : les Landes.)
Gourmont tout entier s'y livre, avec l'univers si complet de sa sensibilité : savant et épris d'une ignorance purificatrice, sceptique et connaissant la douceur léthéenne de la foi, parlant avec un accent aussi persuasif de l'ascétisme et de la volupté, de l'abandon de toutes choses et de la maîtrise de soi, paradoxal dans ses prémisses, mais très simple et môme volontiers axiomatique dans ses conclusions, se sentant fraternel et cordial aux hommes, mais méprisant, d'un haut dédain d'aristocrate, ce qu'il appelle « la plèbe intellectuelle et le troupeau sentimental » ; et sur toutes choses passionnément épris de sincérité. « Où le mensonge a passé, déclare Diomède lièrement, je ne mets pas les pieds. » Et c'est cette sincérité devant soi-même et devant l'univers qui justifiera et résoudra chez lui toutes les contradictions, d'ailleurs plutôt formelles que réelles. Si Rémy de Gourmont a tellement accablé de ses railleries les hypocrites, c'est parce qu'il voyait en eux les seuls adversaires vrais de l'unique liberté qui compte : celle de penser.
Les Chevaux de Diomède sont un livre de transition où le poète symboliste, par d'insensibles mouvements, se transmue en un écrivain plus mûr, plus pensif et en même temps plus vivant. îl contient en germe pour ainsi dire toute l'œuvre future du styliste, du critique des mœurs, du conteur, du grammairien, du philosophe. Pour la commodité de l'examen, nous envisagerons à part le témoignage de ces activités si diverses, non sans faire d'avance observer ce qu'une telle méthode comporte fatalement d'artificiel et d'approximatif, lorsqu'il s'agit d'un homme aussi nuancé que Rémy de Gourmont,
que l'on retrouve entier en chacun de ses livres, aussi concret et sensible dans un ouvrage de philologie que subjectif et capable d'abstraction dans un poème. Un tact souverainement délicat varie seul le dosage, selon les exigences du genre.
Ce qu'il y a de plus iutéressant à obsen^er, c'est la vie, la vie elle-même, sous la forme la plus directe et la plus fraîche : l'actualité. A condition, bien entendu, de savoir la regarder. Ce qui rend si morne la lecture des brillants chroniqueurs, dans le genre moral comme dans le genre frivole, c'est l'automatisme de leurs méthodes. Ils ont des formules de jugement toutes faites, qu'ils appliquent sur les événements, un jeu de conclusions tout prêt. Les plus indépendants en apparence obéissent, à leur insu parfois, aux préjugés d'une caste, d'un dogme, toujours à ceux du mensonge social. Et toujours cela leur cache une partie de la vérité : la plus secrète. Dès 1893, Rémy de Gourmont commença au Mercure de Fraiice la fameuse série de ses Épilogues (de toutes ses œuvres la plus connue), où il examinait les événements de tout ordre, en complète indépendance d'esprit, avec de l'opinion un dédain si total qu'il en pouvait quelquefois paraître agressif.
On sait combien se flétrissent vite d'habitude ces couronnes de feuillage déposées sur le tombeau du jour passé. Eh bien ! chez Rémy de Gourmont, rien de tel. Au contraire. Tout le monde demeura étonné de la rapi-
dite et de l'aisance avec laquelle cet érudit, ce poète, ce conteur aux imaginations précieuses s'adapta au genre nouveau qu'il avait choisi, s'y révéla un connaisseur infaillible de la vie quotidienne, dans ses nuances les plus fugitives. Et l'on peut relire aujourd'hui les plus anciennes de ces pages, elles n'ont rien perdu de leur verdeur, de leur intérêt. C'est que l'auteur n'a jamais écrit pour le simple plaisir d'amuser le public en fignolant un « morceau », mais pour dire quelque chose, élevant de misérables anecdotes, aujourd'hui parfaitement oubliées, à un plan supérieur oi^i se dégage leur signification durable. Tout cela certes, non sans railleries, parfois féroces, avec un esprit merveilleux, une imagination d'artiste unie à un comique puissant. C'est toujours Diomède qui prend à partie Pascase le « catéchumène » , et s'acharne sur ses illusions. Si vous ajoutez à cela une irréligion absolue, parfois persifïante, vous comprendrez qu'on ait souvent eu l'idée de le comparer à Voltaire. L'analogie n'est qu'apparente. Voltaire, en effet, aride et sans tendresse humaine, ricane sans cesse, et cela lui suffit. Il n'y a rien de profond ni de vivant en lui. C'est un homme d'esprit du xviii'' siècle. Rémy de Gourmont au contraire, passionné de la liberté, ne raille guère au fond que ceux qui veulent la restreindre, les considérant comme des criminels sans rémission. Sensualisteet amoraliste, il ne voit pour l'humanité que la terre, il ne veut donc, ni qu'on y ajourne son bonheur, ni qu'on le limite. Toute sa verve (elle est inépuisable, mais loin de toujours rire, elle prend parfois un accent très grave, et indigné, et douloureux), se dépense
à montrer qu'un peu de bonne volonté, moins de sottise et d'obstination suiïiraient à l'assurer, ce bonheur, relatif certes, mais le seul attingible : la liberté des mœurs. Il frappe et déboulonne nos idoles, les idoles verbales et niaises de la démocratie : le vertu (bien bonne pour les faibles, selon l'avis des puissants, qui s'en passen.!), la philanthropie, « l'horrible manie de la certitude », le progrès, la science, les droits de l'homme, etc., tous ces masques derrière lesquels, si l'on se penche un peu, l'on voit ricaner le visage cynique de la nécessité sociale. Ah! nous sommes loin de Voltaire. Passionné, ardent, implacable, tout pareil à Nietzsche, — qu'il ne découvrit d'ailleurs qu'une foison pleine possession de sa pensée et chez qui donc il ne trouva, au lieu d'une révélation comme on l'a dit, qu'une confirmation éclatante et lyrique de ses propres idées, — Rémy de Gourmont se fit, à l'occasion du petit fait de la semaine, l'historien de notre sottise. Au fond, bien au fond de cet acharnement, je devine la pitié, l'indulgence (un peu méprisante), je ne sais quelle bonté supérieure émanée de la sagesse. Toujours comme dans Nietzsche, chez qui certains veulent voir aujourd'hui, si inexplicablement, un théoricien de la force brutale, un précurseur de la « Veltpolitik ».
Il ajouta aux Épilogues proprement dits les Dialogues des amateurs. C'est toujours le môme art et la même pensée, mais la courbe suivie s'infléchit de plus en plus vers un désenchantement analogue à celui que l'on voit transparaître dans Bouvard et Fécudiel. Je ne le nie point, mais je me refuse de croire que Gourmont
s'y soit complu (1). Rien n'était, en effet, si opposé à sa nature que cet état négatif, qu'il semble prêter parfois à M. Delarue et à M. Desmaisons, ses protagonistes. Tout ce que l'on peut dire c'est que, i)eu à peu convaincu de l'inutilité de tout effort pour corriger les hommes de ce qu'il considérait comme leurs seules fautes : l'hypocrisie, la paresse d'esprit, leur lâcheté devant toute tyrannie, il y a renoncé mais sans se résigner. S'il était résigné, il n'aurait même plus de raillerie. Parallèlement lui est venue une indifférence plus calme encore, une tolérance plus large, bref toujours nuancée d'aristocratique dédain, une sérénité plus philosophique.
Mais des vertes et vives diatribes de 1895 aux pages apaisées de 1910, pendant ces quinze années decritiquede nos mœurs, il n'a cessé d'appliquer dans ce même esprit la même méthode. Et cette méthode, il l'a découverte, il en a donné la théorie : c'est la dissociation des idées, moyen unique de se refaire une ingénuité spirituelle.
Nous vivons en effet dans un monde de notions si cristallisées, si ossifiées, qu'il faut, pour retrouver les éléments primitifs, les cellules vivantes de ces êtres artificiels, une puissance énorme de destruction et une aptitude non moins grande à tout réédifier suivant des rapports neufs, inattendus, mettant en évidence des analogies inobservées.
(1) Je n'en veux pour preuve que les Letlres d'un Satyre, sorte d'intermède aux Dialogues des amateurs, bouffonnerie exquise, d'un comique bizarre et impertinent, où rit à pleins' éclats la libre joie païenne.
Je me suis demandé, dit-il déjà en 1901 (1), si j'étais capable de me conduire dans la vie et surtout de la juger comme si je ne savais rien, comme si mon intelligence ne s'était jamais arrêtée qu'aux choses pratiques, aux faits vus par mes yeux, sentis par tous mes sens? Je ne l'espère pas, mais j'y tâche, et je crois que c'est la seule méthode digne d'un esprit qui se veut libre : traiter tous les sujets comme si on les rencontrait pour la première fois; n'accepter aucune opinion toute faite ; être celui qui s'instruit à mesure qu'il regarde; dissocier les idées et les actes; n'être dupe d'aucune construction : la mettre aussitôt en morceaux; n'avoir aucune croyance.
On a reproché à Rémy de Gourmont son acharnement à démontrer l'infirmité de notre nature, la persistance de nos erreurs, enfin le caractère inéluctable, décourageant, de la bêtise humaine; et certains même ont été jusqu'à prétendre discerner quelque chose de pervers dans cette attitude. Point de vue faux, comme tous ceux qui s'attachent à un détail et refusent d'embrasser l'ensemble. En réalité, des gens de parti lui en ont voulu des sarcasmes dont il avait écrasé leur prétention à annexer pour eux seuls la vérité, ils ne lui ont point pardonné son scepticisme. Mais entre eux et lui nulle hésitation n'est possible. Ils subordonnent la réalité à leur théorie, toujours plus ou moins utilitaire, et précaire; Gourmont a subordonné les théories à la réalité. Et pour être plus libre de ses mouvements, il a rejeté toute doctrine.
(1) Epilogues, 2" série, avril 1901 : l'Heureuse ignorcmce. Et il donnera plus tard la théorie complète de la Dissociation des idées.
Ce ne sont pas seulement les mœurs du moment qu'il a critiquées, mais, — parce qu'il avait le sens de l'histoire, — celles de tous les temps, et non pas seulement les mœurs, mais tout ce qui peut entrer dans le champ de la vision du philosophe, tout ce qui est vivant. Il est, par excellence, le critique. Et par ce terme je n'entends point le pédant, plus ou moins armé d'érudition, classant les productions de l'esprit au nom d'un i:Çoût une fois pour toutes fixé (c'est si commode!) mais l'homme cultivé et sensible qui, pour les mieux faire comprendre, les examine dans leur origine, en les dégageant de toutes les significations adventices qui leur furent données au cours des âges. C'est cette incessante revision des valeurs que Rémy de Gourmont a tentée, dans tous les domaines, et qui nous a valu : Physique de Vamour et la Culture des idées, le Chemin de velours, l'Esthétique de la langue française et le Problème du style, trois volumes de Promenades philosoiMques et cinq volumes àe Promenades littéraires (1), une véritable encyclopédie.
Élevé à la hauteur d'un principe rationnel de recherches, la dissociation des idées y reste son instrument favori. Admirable instrument d'ailleurs, soc irrésistible pour retourner la glèbe inerte de l'intelligence,
(1) Sans compter de nombreux articles dans tous les genres, encore inédits, matière de plusieurs volumes d'essais, dont nou espérons la publication posthume.
l'aérer, en refaire un sol vierge prêt aux fécondations nouvelles.
Qu'est-ce en effet que Physique de Vamour, cet essai sur l'instinct sexuel chez les animaux? sinon, en grande partie, une dissociation de l'idée d'instinct d'avec l'idée d'activité aveugle. L'observateur (1), en une série de cas judicieusement choisis et significatifs, montre que, au moment de se manifester dans l'acte le plus élevé qui soit permis à sa vie, l'animal fait preuve d'un discernement, d'une ingéniosité et d'une volonté telles qu^il faut bien lui reconnaître dès lors une faculté cérébrale infiniment plus rapprochée de notre intelligence que de l'automatique et fatal instinct. Cette conclusion, loin de briser la certitude déterministe de l'auteur, la renforce au contraire, en ce sens qu'elle le confirme dans sa croyance en l'unité de la nature. L'intelligence, moins abstraite qu'on ne le pense, et l'inslinct, moins rigoureux qu'on ne l'imagine, tendent à se rapprocher, à se confondre en une seule et même puissance vitale.
Qu'est-ce que la Culture des idées (2)? sinon une série d'études entreprises, semble -t-il, dans l'ivresse de la découverte, pour essayer la théorie nouvelle et prouver son excellence? Je me souviens entre autres de l'essai particulièrement curieux : le Succès et l'Idée de beauté.
(1) Je dis observateur, parce que, malgré la grande majorité des cas où l'auteur ne parle que d'après l'expérience des autres, il fait sur les phénomènes relatés la même opération qu'il eût tentée sur le réel. Jl observe à travers la vitre du récit, mais il observe.
(2) A cet ouvrage il convient de joindre, car elle s'y rattache étroitement, la deuxième partie du recueil : le Chemin de velours, intitulée : NouveUes dksociu lions d'idées.
qui contient des pages d'une audace intellectuelle étonnante sur rorig'ine amoureuse de la sensation esthétique : à qui les lit avec ingénuité, elles ne donnent nullement l'impression du paradoxe; elles sont, malgré la souplesse de leur développement, d'une déduction rigoureuse. On a d'ailleurs remarqué — parfois pour lui en faire un grief — la tendance qu'avait Gourmont à chercher à tout ol)jet de la connaissance, fût-il abstrait, des analogies avec les choses de l'amour, envisagées dans un esprit de liberté absolu. îl ne faut voir là cependant que la preuve du tact avec lequel il se mouvait dans sa propre imagination, la plus concrète qui fût : tout est vivant en effet, mais d'une vie plus ou moins active, ou ralentie, et c'est dans l'amour que s'exaltent, à un degré suprême et suivant tous leurs aspects, les forces de la vie : il est le microcosme où se retrouve l'image réduite et concentrée de la nature universelle.
Qu'est-ce que le Chemin de velours"^ sinon la réassociation de l'idée ; casuiste avec l'idée : homme de bon sens. On a dit tant de sottises sur les Jésuites que cet irréligieux lui-même, qui ne semble pourtant pas éprouver envers eux une grande dilection, en a été agacé. Et il montre comment toute leur morale tant décriée pour la prétendue lâcheté de ses accommodements, n'est au fond qu'une tentative d'adoucir, avec un sens profondément psychologique de la nature humaine, la rigueur de la loi religieuse qui la veut réduire. Et il trouve, pour les définir, cette expression admirable : « Ils furent, dans le siècle, quelque chose comme le médiateur plastique de la
vieille philosophie. » A ceux qui, distraits par la verve, Fesprit etTironie de cette étude de quatre-vingts pages, voudraient y voir un paradoxe, faisons observer qu'elle suppose la lecture, assimilée, d'une énorme bibliothèque théologique. Tel bref portrait de dix lignes résume dix in-folios.
Enfin, on pourrait considérer les huit volumes des Promenades, globalement, comme une liste de révision des valeurs philosophiques et littéraires établies par les pédants. Avec quel sourire vengeur l'écrivain s'avancet-il dans le temple, abattant ici une statue dont on voit qu'elle était creuse, malgré ses proportions démesurées, remettant là sur son socle telle figurine oubliée, d'un métal pur et de modelé délicat! Et il n'y met nul esprit de contradiction. Simplement, devant les phénomènes littéraires comme devant tous les autres, s'est-il placé avec l'ingénuité d'un être libre, se dépouillant de tous les préjugés accumulés au cours des âges par la paresse, l'obéissance, l'intérêt. Et comme il n'a rien à ménager, il dira tout crûment que Manon Lescaut est ennuyeuse et Alfred de Vigny pompeux et faux, alors que Guillaume de Machaut est un pur et doux poète quoique nous l'ignorions, parce qu'il vécut au xiv^ siècle, et Gongora un grand lyrique, quoique son nom soit devenu le synonyme de la boursouflure et de la préciosité. Presque partout, à l'origine de toutes ces perversions de la sensibilité, il dénonce la main perfide et niaise de cet être abominable : l'écrivain qui ne sait pas écrire, et qui hait tout ce qui apparaît sous une forme neuve, inattendue, vivante.
LE PAVILLON DU MANDARIiN 57
L'accroissement constant de son érudition (il ne cessa pas un jour de travailler, et il était devenu un des hommes les plus savants de ce temps), loin de le stériliser, ne lui a servi qu'à trouver davantage de points de vue originaux, qu'à multiplier le répertoire déjà si riche de ses analogies. Il suffît d'ouvrir un de ses livres à n'importe quelle page pour être surpris de l'aisance avec laquelle il circule à travers le nombre et la diversité de ses connaissances. 11 s'en sert avec maîtrise, comme de preuves ou comme d'images (souvent les deux ensemble) sans jamais qu'apparaisse la moindre lassitude.
« Le peuple des hommes, a-t-il écrit (1), ne pense que des pensées déjà exhalées. » Mais lui, au contraire, a mis tout son amour-propre d'artiste à ne jamais répéter une chose trop admise, et c'est pour cela peut-être qu'on lui a reproché son goût du paradoxe. Il ne l'avait nullement. Le paradoxal est un homme qui joue sur les mots plutôt qu'avec les idées. Il lui est indifférent d'habiller une pensée banale et usée, pourvu qu'il lui trouve un vêtement brillant et inédit. Avoir étonné lui suffît. Rémy de Gourmont au contraire est bien trop courtois et mesuré pour vouloir étonner. Il ne cherche qu'à être sincère vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis de ce qu'il considère : êtres ou choses, livres, faits, sentiments. 11 dit alors ce qu'il a vu. Mais telle en est la valeur et la nouveauté, et la force de son style, qu'on a l'impression d'une chose absolument inattendue, qui d'abord déconcerte. Toute son œuvre est peut-être, en dernière ana-
(1) Les Chevaux de Dioiiiède : Les Roses.
Jyse, une série de dissocialions découvertes par sa patience.
Dès ses premiers ouvrages, Rémy de Gourmont avait manifesté pour les mots, pour les mots considérés eu eux-mêmes indépendamment de l'idée qu'ils représentent, un amour particulier, raffiné jusqu'à la bizarrerie. N'avait-il pas été jusqu'à écrire :
Les mots m"ont peut-èlre donné de plus nombreuses joies que les idées et de plus décisives; — joies prosternantes parfois, comme d'un Boërqui, paissant ses moylons, trouverait une émeraude pointant son sourire vert dans les rocailles du sol: — joies aussi d'émotion enfantine, de fdlettc qui fait joujou a^ec les diamants de sa mère, d'un fol qui se grise au son des ferlins clos en son hochet : — car le mot n'est qu'un mot, je le sais, et que l'idée n'est qu'une image.
Ce rien, le mot, est pourtant le substratum de toute pensée; il en est la nécessité; il en est aussi la forme, et la couleur, et l'odeur; il en est le véhicule...
Mais ce n'est pas pour cela que j'aime les mots : je les aime en eux-mômes, pour leur esthétique personnelle, dont la rareté est un des éléments; la sonorité en est un autre. Le mot a encore une forme déterminée par les consonnes; un parfum, mais diûicilement periju, vu l'infirmité de nos sens Imaginatifs (1).
Cette dilection d'écrivain symboliste, au lieu de se perdre plus tard au profit de je ne sais quel « dépouille- Ci; L'Idéalisme : l'Ivresse verbale.
ment classique » qui n'équivaut en réalité qu'à la sécheresse, se renforça au contraire, en devenant raisonnée. Les études qu'il fit plus tard en philologie romane, en linguistique générale, en sémantique, en phonétique approfondirent ce sentiment premier. Encore une fois, le poète avait eu l'intuition de ce que le philologue devait prouver : à savoir la beauté physique des mois, indépendamment de tout autre point de vue. Plus il examinait ce problème, en amoureux de la langue française, plus cette question du mot, du mot pur, lui apparaissait essentielle. Le mot est en effet l'élément dernier, irréductible, suprême. Il est l'atome, et comme tel, il entre dans les constructions les plus harmonieuses et les plus vastes du langage : on l'y reconnaît conmae le grain de la pierre dans l'immense cathédrale. Il y a donc, pour tout esprit sensé qui comprend l'importance de l'inlégritô d'une langue, — par exemple ici le français, — une nécessité vitale à ce que les mots restent purs, c'est-àdire formés par le génie [«honétique même de la race. L'Esthétique de la langue française est tout entière sortie de cette préoccupation, et c'est un ouvrage que tout bon Français devrait connaître : facile à lire et pittoresque comme un recueil de contes ou d'anecdoctes, il contient une somme d'érudition très vaste et surtout atteste un bon sens, une justesse de vues, un goût d'une certitude absolue, il respire un amour éclairé et à la fois jaloux de l'intégrité de notre langue, de sa tradition vraie. Ce n'est point un mince mérite, en une époque aussi furieusement utilitaire, et si ennemie des études classiques, que d'avoir montré le rôle irremplaçable joué par le latin
dans la formation de nos mois, et comment tous ceux qui entrent désormais dans le vocabulaire sans avoir passé par ce filtre y pénètrent par effraction et risquent à la longue d'altérer notre pensée même. Opinion qui me semble avoir trouvé sa forme définitive dans un passage des Épilogues :
Il est inexact de dire que le français est dérivé du latin. Le français est du latin modifié par la vie. Nous parlons latin. C'est par des changements imperceptibles que, d'année en année, au cours des siècles, le latin est devenu le français d'aujourd'hui. Apprendre le latin, c'est remonter à la plus ancienne forme connue de la langue que nous parlons maintenant; ce n'est pas apprendre une autre langue (1).
En même temps que le philologue se livrait à ce travail patient et savant, l'artiste, dans le Problème du style et dans quelques autres essais, raillait de façon impitoyable quoique légère les naïfs professeurs qui parlaient d'enseigner l'art d'écrire comme on enseigne les convenances ou le jeu de dominos. Et ce subtil, à qui nul objet complexe ne semblait pouvoir dérober ses éléments premiers, s'offre le délicat plaisir, — ayant analysé d'aussi près que possible et de plus près que personne autre les alliages de quelques-uns de nos grands écrivains, — de montrer que tous ces i)rocédés ne servent qu'à rendre plus sensible, l'ayant plus étroitement isolée, l'existence d'une sorte d'alchimie, où agit seule l'inconnaissable force du subconscient, l'inspiration.
(1) Epilogues. 2' série, février 1901, l'Agonie du grec.
Quelque importants qu'ils fussent en eux-mêmes et par J'énorme préparation documentaire qu'ils supposent, ces nombreux essais ne suffirent pas à absorber toute l'activité de Rémy de Gourmont, qui semblait inépuisable. Il en restait encore assez pour la consacrer à des œuvres de moindre envergure, mais non moins parfaites : romans, coules et poèmes, et qui, à elles seules, auraient rendu célèbre l'écrivain qui s'en fût tenu là. C'est que Gourmont s'y abandonne, sans autre modérateur que son goût instinctif, qui est d'une étonnante sûreté, à toutes les fantaisies de son imagination, et notamment au plaisir de s'enchanter par de belles phrases, subtiles, insinuantes, harmonieuses. îl ne faut pas chercher dans ces livres ce qu'on a l'habitude de trouver dans les romans proprement dits: c'est-à-dire une intrigue facile à suivre, des caractères assez décisivement tracés pour être reconnus tout de suite, de la psychologie de tout repos. Ce sont, au contraire, comme dans les Chevaux de Dioméde, des caractères d'exception, des psychologies raffinées, des aventures moins réelles que possibles. Rémy de Gourmont a toujours eu un goût de solitaire pour tout ce qui est rare, inédit, tout ce qui se tient à l'écart, ce qui s'exprime à peine. Certes, le Songe d'une femme et surtout Un cœur virginal sont transposés sur un registre moins haut que les Chevaux de Diomède. Ils ont une apparence plus moderne, plus familière aussi, et le sentiment exquis de la nature qui s'y manifeste y
fait circuler comme l'air d'une atmosphère plus accessible que naguère. N'importe, l'ensemble reste distant, fermé, aristocratique. C'est un mets pour les très délicats.
Quant à Une yiuit au Luxembourg, il est difficile d'imaginer quelque chose de si parfaitement réussi, harmonieux, juste de ton. C'est une « légende sceptique » aux allures de rêve, un conte philosophique qui se déroule dans une lumière d'Elysée. Il y a de la magie vraiment dans ces insinuations de pensées, dans ces causeries troubles et troublantes, dans cette sérénité, dans cette indécision où nous sommes laissés, soulevés à demi du sol du réel. C'est un chef-d'œuvre.
Les poésies proprement dites de Rémy de Gourmont tiennent dans un seul recueil : Divertissements, embrassant une période de plus de vingt années. C'est assez dire que l'écrivain ne composa de vers que vraiment sous la pression des circonstances, inspiré par un beau jour, une rencontre agréable, un air de musique, on ne sait quoi. Mais il n'y faut voir cependant, tellement ces confidences sont enveloppées dans les triples voiles de l'allusion, du symbole, des préciosités rythmiques, que les jeux, parfois ravissants, d'un virtuose pour qui la poésie est surtout une évocation d'états d'àme impondérables, par les mots, par le seul magnétisme des mots. D'ailleurs, il est plus à son aise dans la forme du poème en prose, et il y est, si je puis dire, plus poète.
Enfin, je n'omets point de citer Couleurs, cette série de contes dont chacun réalise, par le choix des images employées, l'accent de la phrase, je ne sais quelle sugges-
tion encore, une « sorte de rythme » particulier, évocateur d'une « couleur locale » une fois posée : iîlanc, jaune, violet, etc. Le rythme! Toute la question n'estelle pas là en efïet, pour un styliste-né? Rémy de Gourmont en savait l'importance essentielle, vitale, dans l'élaboration de l'œuvre d'art, lui qui a écrit, dans la préface de Couleurs, précisément :
II n'est point d'art inférieur. Un article peut être un poème, dès qu'on lui a assigné le rythme sur lequel il déroulera sa brève pavane. Le rythme trouvé, tout est trouvé, car l'idée s'incorpore à son mouvement, et le peloton de fil ou de soie se forme sans que la conscience d'un travail soit quasi intervenue.
Peut-on donner plus juste et plus ingénieuse solution du « problème du style » ? C'est que Gourmont est un grand styliste.
Quel que soiten effet son talent de poète, de conteur, de romancier, de philologue, de critique, ce que l'on admire le plus en Kémy de Gourmont c'est la qualité de son style. Et avec juste raison. Car on acquiert bien des choses, et on peut imiter bien des manières, mais on ne se fait pas un style. On l'a tout de suite. Dès ses tout premiers ouvrages, les plus perspicaces devinèrent quel maître serait Gourmont. Il ne faut pas être dupe ici de certaines formules précieuses, contournées, obscures, sacriliceaux modes du moment, mais bien plutôt admirer au contraire avec quelle rapidité la syntaxe, robuste et vivante, dégage sa souple ligne latine des oripeaux
brillaiils qui la voilent. Dès L'dilh elle esl nue, parfaite et classique. Je l'ai dite latine expressément, et non française, parce que Gourmont fut, avec Mallarmé et quelques autres, un des écrivains les plus attachés à redonner à la phrase analytique française, dans la mesure où s'en prêtait le génie, la flexible articulation, l'attaque mordante par l'inversion, les retours, tout l'onduleuxde la phrase synthétique latine.
La propriété des termes n'a pas de secret pour lui : jamais un mot blafard, inexpressif, ou de douteuse formation ne vient ternir la netteté du discours, qui supporte aisément la double épreuve de la lecture et de la méditation. L'expression adhère à la pensée avec une apparence d'exactitude absolue, encore renforcée par l'allure décidée de la phrase elle-même, qui jamais ne traîne, perdue à la recherche d'une image. Gourmont sait toujours parfaitement ce qu'il veut dire, et ses plus longs circuits, lorsqu'il semble oublier son but, ne l'y ramènent qu'avec plus de force. Si cela ne devait m'entrahier trop loin, j'aimerais montrer que dans ce style où « l'idée s'incorpore » si étroitement « à son mouvement », comme dans les cellules de ce cerveau si sensible, ce sont les images qui sont maîtresses ; et montrer aussi comment elles imposent à la phrase qui les exprime le rythme infiniment délié de leurs associations subtiles, de leurs fuyantes analogies, et comment à leur tour elles subissent l'influence du mouvement ainsi créé par elles. Ce sont choses que l'on vérifie aisément à la lecture, mais dont l'analyse gâterait le plaisir qu'elles donnent. Un artiste comme Rémv de Gourmont est extraordinai-
rement sensible à ces réactions aux réciprocités infinies, et c'est merveille comme son écriture classique et lucide s'est prêtée à en exprimer les nuances, qui eussent plutôt semblé du domaine de l'écriture compliquée.
Mais toutes ces explications n'expliquent pas l'essentiel. Il rayonne autour des mots, autour des phrases comme une atmosphère invisible, un enchantement que l'on subit avec douceur et qui dérobe toujours son secret lorsqu'on croit l'avoir saisi. C'est une harmonie à la fois intellectuelle et musicale, je ne sais quoi, qui force à dire que le style de Gourmont est d'un magicien.
Les dernières années de sa vie, il travaillait avec la même abondance, la même sérénité, le même talent. Que dis- je? il semblait qu'il se fût renouvelé. Pour écrire la série des Lettres à l'amazone, il avait retrouvé le juvénile génie qui inspira les Chevaux de Diomède. Ce recueil épistolaire n'est rien moins qu'un chef-d'œuvre de pénétration et de sensible intelligence sur les choses de l'amour. Je n'hésite pas à placer le fameux traité de Stendhal bien au-dessous de cette merveille d'acuité psychologique et de divination poétique. Jamais personne ne n'est aventuré si avant dans l'analyse de ces sentiments inextricables, — où l'artifice se mêle à la nature, — que, dans un cœur d'homme civilisé, on appelle sommairement l'amour. Jamais on n'avait encore si exactement et ingénieusement démonté ce mécanisme enchevêtré de velléités, de désirs, de pensées, de sou-
venirs, de rêves. Tout semble gros, approximatif et vague on comparaison.
Quand nous croyons aimer un autre être, c'est nous-même que nous aimons. Et comme cet autre être subit la même illusion vis-à-vis de nous, les deux amants, en croyant se donner, en croyant se prendre, ne font que se prendre à eux-mêmes pour se donner à leur propre égoïsme. Découvrons cette vérité méconnue qu'on n'aime que soi, qu'on n'aime que l'idée qu'on se fait de soi vu par l'être que l'on désire.
C'est peut-être la base psychique de l'amour que cette rénovation de soi-même par l'amant. Nous ne nous reconnaissons bien que là, dans ces yeux qui nous désirent, car nous ne pouvons nous connaître directement. Le creux de notre conscience n'est pas un meilleur miroir que le creux de notre main. Mais les yeux, quel miroir! Et pour que notre image lui revienne favorable, comme l'amant sait la parer, pour qu'elle lui plaise et plaise aux yeux oii il la dépose' Je ne parle pas de la simple image physique, de l'image d'apparence, mais de cette autre image, plus i-iche et plus totale, qui renferme aussi nos gestes et nos paroles, nos sourires et nos intentions, nos regards et nos rêves, de cette image mobile dont les minutes ne se ressemblent pas. Elle est nous -môme et elle est l'image de ce que nous croyons lire dans des yeux qui ont lu notre âme dans nos yeux. Vous voyez le jeu de glaces, amazone aux regards subtils!... On ne peut savoir où commencent les rayons, ce qu'ils apportent et ce qu'ils remportent, le jeu est inextricable et nous sommes, au même moment, le Pygmalion d'une statue et la statue d'un Pygmalion. (Lettres à l'amazone : Soi-même.)
« Vous voyez Je jeu de glaces.. . » Toute la série est sur ce ton. Pourtant, même dans l'extrême ténuité du raffinement, même dans les digressions les plus audacieuses de la cérébralité, Gourmont reste simple, sincère, familier même. I! nomme toutes choses par leur nom, il ne s'eflFare de rien. Et il semble qu'il soit demeuré, avec sa formidable culture, un adolescent qui regarde la vie dans l'absolue ingénuité de son jeune désir.
Enfin, pour terminer cette étude, je dirai un mot de son œuvre suprême, parue à peine quelques semaines avant sa mort : Pendant l'orage. Ce sont des pages, écrites au jour le jour depuis la guerre, et toutes frémissantes de l'indignation éprouvée en face du crime allemand. Gourmont nous dit l'angoisse d'une vie désormais sans but, d'un passé qui n'a plus de sens, de tant de choses aimées disparues, privées de leur couleur. Ecoutez cet aveu terrible et émouvant :