‹ Le pavillon du mandarinChapitre 22 sur 22 · EDMOND JALOUX · texte numérisé non relu

EDMOND JALOUX

Dans la génératiou littéraire qui suivit immédiatement celle à laquelle appartient M. René Boylesve, M. Edmond Jaloux occupe une place prépondérante, non seulement par son apport personnel qui est considérable, mais encore pat la compréhension fine et fervente qu'il en a toujours eue. L'oeuvre de romancier à laquelle il s'est voué ne l'a jamais empêché de considérer d'un œil sympathique ce que ses camarades, de quelque âge qu'ils fussent d'ailleurs, produisaient de leur côté. Celte curiosité intellectuelle, impartiale à la fois et chaleureuse n'est pas un des traits les moins attachants de celte iigurc d'écrivain contemporain, une des plus variées, des plus complètes que nous connaissions.

Né à Marseille, d'une famille de vieille souche provençale, M. Edmond Jaloux eut une jeunesse des plus paisibles, mais d'autant plus riclie au point de vue delà vie intérieure. Dès ses premières années, il manifesta un goût décidé pour la littérature, mais (et ceci est essentiel) pour la littérature envisagée non point ainsi qu'un jeu de l'esprit, une manière de délassement au-dessus

de la vie, mais au contraire comme l'activité essentielle, l'aboutissement suprême de la vie. 11 ne considérait ce que lui apportait l'existence que comme la matière première, l'indispensable argile qu'il s'agissait de façonner aussitôt en œuvre d'art. Et, parallèlement, les ouvrages des autres lui apparaissaient les témoignages irrécusables, authentiques et définitifs de la vie, de la vie vécue ou rêvée par d'autres âmes. Je ne saurais trop insister sur cette particularité de sa psychologie ; elle domine en effet toute sa carrière, elle en explique toutes les phases. Alors que la majorité des jeunes gens s'intéresse à la littérature comme à un amusement d'ordre supérieur après lequel il conviendra de s'adonner à l'ennui des choses sérieuses, M. Edmond Jaloux avait compris, en romancier-né qu'il était, qu'il s'agissait là de deux ordres d'idées inséparables, et la ferveur qu'il manifesta pour le symbolisme, puis pour le naturisme qui lui succéda immédiatement, fut en réalité une double manifestation de son amour de la vie, ainsi considérée d'abord comme sa transposition sur la portée du rêve et de la méditation, I)uis sous l'aspect d'une communion directe, ardente, un peu naïve avec ce que j'appellerais volontiers le panthéisme de la vie quotidienne.

En réalité, M. Jaloux ne subit aucune influence, car il était déjà indépendant. Mais il était trop jeune pour ne pas laisser se colorer tout au moins son style des nuances à la mode alors. Il s'amusa à écrire beaucoup de contes symbolistes, beaucoup de vers naturistes, et cela non sans talent certes. C'était en quelque sorte une

manière de rendre hommage à M. Henri de Régnier, dont il adorait la Canne de jaspe et les Poèmes anciens et romanesques, et à M. André Gide, dont les Nourritures terrestres apportaient alors à notre littérature une sorte de brise rafraîchissante et vivifiante. ^lais il avait trop de goût pour limiter là, ses admirations et le Trésor des Humbles, de M. Maeterlinck, te Voyage de Shakespeare ([q M. Léon Daudet, le Mystère des Foules de Paul Adam, le Soleil des morts de M. Camille Mauclair requéraient encore sa curiosité, sans compter qu'il ne voulait rien omettre d'auteurs plus anciens tels que le Bourget des Essais de psychologie contemporaine et du Disciple, et Zola, et Mallarmé, et tant d'autres. Son premier roman VAgojiie de l'amour reflète en quelque sorte toutes ces préoccupalions, et quoique partout s'y décèle l'inexpérience de la jeunesse, on y trouve aussi partout les traces d'une prévision de la vie, à laquelle se devine le romancier de race.

M. Edmond Jaloux, qui adorait la lecture et ne cessait d'étudier, avait en effet le goût profond du roman. Je me souviens que, dès avant la vingtième année, alors qu'il n'avait encore rien publié, il édifiait déjà avec cette fougue de l'adolescence qui ne doute de rien, de vastes constructions analogues à celles de Péladan ou de Zola, où toute une société est passée en revue, avec ses héros synthétiques et symboliques et sçs personnages d'exception, avec ses types et ses monstres. Certes ces constructions étaient abstraites, et un peu bien naïvement automatiques, les péripéties de ces livres trop géométriquement équilibrés. Maison y discernait déjà quelque

chose de très précieux : le sens de la diversité des caractères, il renonça d'ailleurs très vite à ces séries, lorsque l'inspiration réelle lui vint, animant des œuvres qu'il n'avait pas prévues, ou prévues de cette manière. Cette inspiration sourdait en lui des profondeurs de la sensibilité subconsciente et on peut dire qu'elle était sa sensibilité elle-même, sous les deux formes qu'elle n'a point cessé d'assumer depuis.

Au milieu d'une société de petits bourgeois balzaciens dont il était l'observateur implacable et dégoûté, il rêvait éperdûment d'un monde supérieur, d'un monde affranchi, du monde enchanté qu'ont évoqué les artistes les plus grands et les plus angéliques, de ce monde dont les portes nous sont ouvertes par Mozart et par Watteau, par Shelley et par Baudelaire, par Jean-Paul et par Henri Heine, par Shakespeare et par Musset. C'est là où il se réfugiait lorsque la vie lui avait fait ces blessures dont un homme mûr sourit mais qui donnent à la jeunesse l'écœurement du désespoir. Et alors il écrivait ses contes et ses poèmes en prose (le Boudoir de Proserpine), ses romans décoratifs et à demi-féeriques comme le Jewie Homme au masque. Ces œuvres-là représentent une véritable évasion. Le réel n'y est accepté qu'à titre de matière brute, d'élément primitif, de ligne générale sur laquelle joue le chatoiement lummeux d'un immense désir, absolument comme les lointains de Fragonard et de 'Watteau se perdent dans une buée vermeille ou bleuâtre dont le reflet, ramené sur les premiers plans, les fait apparaître irréels et charmants comme des rêves.

Mais comme il était littérairement très consciencieux,

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i! ne se croyait pas en rogle avec son devoir de romancier pour avoir ainsi nié la vie courante, et, parallèlenient à ces livres éblouissants et doux, il en écrivit d'autres, d'une âpreté el d'une amertume profonde, où sont décrits, avec minutie, les milieux de la médiocrité, les petites âmes qui s'y agitent. Les Sangsues, l'Ecole des mariages sont les résultais tangibles de cette inquiétude et de cette probité spirituelles. Ce sont des romans extrêmement bien composés et bien déduits, attestant une connaissance peu commune de la mentalité bourgeoise et des mœurs pour ainsi dire infimes de ces milieux. Les détails en sont admirablement choisis, l'intrigue s'y développe avec une certitude qui lui confère une sorte de caractère tragique, contrastant ironiquement avec ses dimensions misérables, et l'ironie du contemplateur s'y mêle suivant un dosage très subtil avec la sympathie émue de l'homme, attristé par tant de piesquinerie et de vice chez d'autres hommes, fraternels après tout. Pauvres histoires d'argent, conspirations sourdes, patiences infinies do la haine, de la rancune ou de l'avidité, petits drames de l'égoïsme, M. Edmond Jaloux les conta avec une telle maîtrise que si seulement il avait continué dans ce seus, sa réputation était faite de romancier réaliste, et il serait peut-être arrivé beaucoup plus vite à la célébrité. On ne manqua pas de lui conseiller, pour siniplifîer, de se cantonner dans un genre. Mais ce n'était point ce que poursuivait sa coust cience d'artiste. Ce qu'il voulait, c'était ne désobéir à aucun des appels de sa sensibilité, c'est-àTdive composer alternativement des œuvres de rêve et des œuvres de

réalité, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le moyen de concilier son double idéal dans une œuvre unique, d'une harmonie plus complexe et plus profonde. Et désormais ce sera là toute son histoire d'écrivain.

Mais avant de pousser plus loin cette étude, il me faut absolument parler d'un troisième aspect de l'activité littéraire de M. Edmond Jaloux, ce que j'appellerai son activité critique. .l'ai dit qu'il adorait la lecture, et de fait il ne cessa point, quelles que fussent d'ailleurs les conditions de sa vie, de se cultiver, et dans tous les sens, et avec autant de méthode que d'acharnement. Curieux non seulement de notre littérature, mais de toutes les autres, il estimait que si rien n'est indigne de la curiosité d'un honnête homme, ceci est vrai à plus forte raison d'un homme qui fait profession de comprendre les âmes. Poèmes, romans, chronifpie, histoire, tout cela dès lors n'a point pour unique but d'orner l'esprit d'un humaniste ou d'un savant, mais d'enrichir et d'approfondir la conception qu'il se fait de l'homme, conception qui chez M. Jaloux était à la fois désespérée et tendre, d'un pathétique analogue par bien des côtés à celui par exemple que nous ont révélé les romans de Thomas Hardy.

En quelques années d'étude, il se rendit donc familières les littératures étrangères, actuelles et passées, les littératures c'est-à-dire les moments de la civilisation humaine qu'elles représentent et reflètent. La lecture de Tolstoï, de Tourgueniev et de Dostoïevski lui fit comprendre l'âme russe; il devina l'esprit celtique en étudiant Shakespeare et les Mobinogion; Calderon et Lope

lui donnèrent la clef du caraclère espagnol ; Jean-Paul. Heine, Sterne lui révélèrent tous les aspects de l'humorisme. Lorsque enfin il aborda la critique, il put le faire dans les meilleures conditions possible, c'est-à-dire riche d'une variété de connaissances insolite, et donc affranchi de la culture classique qui obnubile souvent et rend timides les esprits les plus clairs et les plus hardis. Il connaissait à fond aussi bien le Dante que Firdousi, la Kam.ayana que les haïkaïs, Dickens que Mallarmé, Cervantes que Gogol, Edgar Poe que Charlotte Brontë; et tout cela nourri, aéré, illimité si je puis dire par la peinture : passionnément étudiée dans les musées et les collections ; par la musique : écoutée d'une âme profonde et tous les jours, la musique de Chopin, de jMozart, et de lieethoven, de Franck et de Debussy, de Moussorgsky et des primitifs italiens, et des virginalistes anglais. Nous retrouverons, dans les poèmes en prose du Boudoir de Proserpiuc, mainte impression picturale, mainte suggestion musicale dont l'origine aura été, travaillée ensuite par des années de méditation, une touche de A^'atteau, une note de Chopin. Mais, dès aujourd'hui, nous pouvons dire qu'une culture aussi étendue et aussi variée a j)ermis à M. Jaloux de faire une critique large et fervente, érudite sans pédanterie, intelligente et sensible, la seule qui devrait compter. Les revues et les périodiques accueillirent parfois — pas assez souvent à notre gré — ses études. Celles qu'il consacra à M.Pierre Loti, à Sterne, à La Rochefoucauld, à Jane Austen, à Alexis Tolstoï, par exemple, sont des monographies d'autant meilleures que le personnage étudié n'est point envisagé seul mais

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en fonction de son époque, soit qu'il s'y oppose comme un Baudelaire, soit qu'il en épouse les passions et les rêves comme une M""" de Staël.

Mais cette étude constante, m.algré l'importance qu'il lui accorda, ne fut jamais chez lui livresque, m exclusive ; elle se référait pour lui toujours à la vie même, dont elle était pour ainsi dire la mise au point, la justification à travers les siècles et l'espace par de grands hommes, suprêmes témoins de l'aventure humaine. Elle eut pour résultat essentiel et précieux de lui donner une vue d'ensemble plus précise sur son œuvre à venir, elle l'aida puissamment à concilier ses deux idéaux. Cette conciliation était déjà, si je puis dire, réalisée dans son style. Car si l'évolution du psychologue a été très complète, le styliste, lui, n'a guère changé. Dès ses premiers livres, M. Jaloux écrivait une phrase harmonieuse et solide : très cadencés et très classique dans son déroulement, riche en oppositions et en incidentes ; mais aussi très nourrie au point de vue verbal, précise et nette comme l'est volontiers la phrase moderne. La période est décorative et se prête merveilleusement aux impressions suggérées par le poète, tandis que les éléments primitifs dont elle est constituée, les mots sont d'un réaliste. Et comme, dans les deux sortes d'oeuvres, le style est identique, on peut dire qu'il sauve les premières, par sa précision, du vague et de l'abstrait; les secondes, par son ampleur élégante, de la vulgarité.

Avec le Reste est silence, nous arrivons d'ailleurs à une fusion déjà plus intime des qualités de notre romancier. Il suffisait, n'est-ce pas? de mettre dans un

roman très simple, très familier, un certain accent j)Grsonnel, une certaine noblesse de points de vue, une généralité humaine en un mot que ne comportaient point V École des Mcn-iages et les Sangsues. C'est ce que M.. Jaloux a parfaitement réussi dans cette histoire infiniment amère, où un homme mùr raconte un drame qui s'est passé dans sa famille à l'époque où il était un petit garçon, et en s'abstcnant de tout commentaire d'homme. Les choses sont dites, avec une simplicité toute nue, telles qu'elles apparurent, à la fois plausibles et absurdes, incompréhensibles et quotidiennes, à l'enfant qui en fut témoin. Et le lecteur éprouve jusqu'à l'angoisse une impression pleine de mystère, une émotion faite de deux souffrances : celle de l'enfant obscurément atteint dans l'harmonie de sa petite vie, celle de l'homme jugeant des passions et des aventures d'hommes. L'intervention du romancier est discrète et comme sous-jacente, son émotion ne vibre pas dans les phrases, mais dans les blancs qui sont entre les phrases. 11 a su créer une atmosphère à ce petit drame afîreux et le livre est un chef-d'œuvre. Et comme si l'on en avait deviné la portée dans l'ensemble de la production de l'auteur, le jury de la Vie heureuse lui donna son prix annuel (1909).

Après ce livre entièrement objectif, M. Jaloux en publia un autre, celui-là complètement subjectif et d'un lyrisme éperdu, le Boudoir de Proserpine. C'est une suite de contes galants, mythologiques, mystérieux et romanesques, entremêlés de poèmes en prose d'une forme adorable et parfaite et qui révéleraient un tem-

péramenl poétique de premier ordre, si nous n'avions déjà la preuve qu'une sensibilité aussi ardente et aussi délicate est toujours et nécessairement l'indice du don de poésie. Qu'importe au reste la forme ? M. Jaloux, s'il n'a pas voulu les publier, par je ne sais quel scrupule excessif, a du moins écrit des Stances tout à fait curieuses et belles; mais le poème en prose a de suffisantes lettres de noblesse depuis Baudelaire pour qu'on lui confie les plus authentiques lyrismes. Ceux de M. Jaloux, ici s'épandent en rythmes larges et puissants, en véritables ondes émotives, qui viennent déferler devant le lecteur, venues des lointains les plus indistincts du coîur. L'amour, le désespoir, le regret de la jeunesse, la sympathie pour toutes les formes de la beauté, la communion avec les saisons, la nostalgie des grandes époques passées, le souvenir mystérieux des dieux, des fées, des esprits, tout cela est évoqué dans ces pages mélancoliques et harmonieuses, les plus belles peut-être qu'ait écrites l'auteur du Jeune homme au masque el où s'avoue une douleur désespérée. Ce Boudoir de Proserpine, il est vraiment la chambre funèbre et somptueuse où se retire, pour ses méditations les plus tristes, la reine du sombre royaume, du domaine intérieur. Ce n'est pas une confession proprement dite, car, même dans la pire angoisse, l'auteur reste distant et réservé, et cependant son âme même ici se réfugie. Elles évoquent, ces pages souveraines, une sorte de creuset où seraient venus se déposer, pour y brûlerd'un feu définitivement destructeur, tous les secrets d'une âme ardente, que le reste de l'œuvre n'avait j)u délivrer, et auprès duquel.

oiïiisqoés par l'insupportable chaleur, nous serions comme confondus devant ce qu'il faut de souffrance pour faire un artisie, un maître des foruies de la vie.

Pais l'apaisement se fait, la douleur se résorbe, toute cette agitation intérieure se contracte en une matière encore plus dense et plus riche, où le romancier puisera pour une œuvre plus sereine. La carrière est ouverte, cette fois tout à fait nette et désencombrée : il n'y a plus qu'à la parcourir.

Et voici rincerlaine, et voici Fumées dam la campagne. Parues presque coup sur coup, ces deux œuvres sont chacune connue le type d'un genre. L'Incertaine commence une série de livres décoratifs et féeriques, où l'auteur se laissera complètement aller aux suggestions du démon charmant de la fantaisie. Et Fumées dans la campagne inaugure une suite de livres profondément humains, mais où les données étroites et timides des Sangsues et de l'Ecole des mariages s'élargissent jusqu'à une ampleur inattendue et deviennent de profonds sujets humains.

On ne raconte pas l'Inccrlaine, on la lit. Cette aventure charmante, subtile et tressée comme un vaudeville, légère comme une pièce de Marivaux, fantasque comme une comédie de Musset, se déroulant dans un décor de petite ville vieillotte, finie, usée, comme il n'y en a nulle part que dans les souvenirs, met en scène des êtres qu'une alchimie mystérieuse semble avoir dépouillés de leur nocivité. Ce ne sont plus précisément des hommes et des fonmics, mais des marionnettes imitant la vie des hommes et des femmes, juste assez pour nous

retenir au bord des larmes, sur une émotion {)hilosophique. C'est un chef-d'œuvre, et qui serait impossible si l'auteur n'avait pas été si souvent et si profondément touché par les pirouettes de la comédie italienne, par la musique de clavecin, par la poésie de Musset, par les imbroglios délicieux de Jean-Paul, par les féeries de Gozzi, par l'ironie de Sterne et de Heine. Oui, tout cela compose autour de llncertaine comme une atmosphère, nettement perceptible et respirable. Et si jamais la mode venait d'écrire, pour de pareils romans, des préludes en musique, je me verrais volontiers introduit dans celle œuvre délicate par un compositeur du temps de Lulli ou de Couperin, visité un instant par le génie de Mozart.

Quant à Fumées dans la campagne, je ne veux point le raconter non plus, parce qu'on trahit toujours de telles oeuvres en les traitant ainsi. J'en dirai seulement que c'est une histoiredes plus sombres et des plus pathétiques, où apparaît dans toute son horreur Tirresponsabilité des fautes humaines. Parce qu'il a cru, par un mensonge véniel, sauver une situation familiale trop tendue, Raymond voit retomber, et presque aussitôt, sur lui une pluie de désastres. Les caractères ont une rigueur de fatalité et rien d'autre qu'eux-mêmes ne génère ce drame antique, où nulle circonstance extérieure n'intervient. Du conflit de cet égoïste léger, de cette coquette, de cette femme au grand cœur tenace, de ce sentimental trop faible, naît une catastrophe aussi rigoureusement déduite que celje d'une tragédie, encore qu'elle se déroule dans un décor délicieux, et décrit avec complaisance. J'ai parlé tout à l'heure d'une analogie entre

M. Jaloux et Thomas Hardy : elle est plus exacte que jamais. L'auteur de Fumées dans la campagne n'avait point quarante ans quand il a écrit ce livre amer et robuste, d'une maîtrise, d'une autorité rares. C'est qu'il connaît à fond l'amertume de vivre, l'ironie aifreuse de la répercussion des responsabilités. Son indulgence a quelque chose d'implacable, qui est proprement la sérénité.

Avoir réussi presque en même temps deux oeuvres aussi diverses et aussi parfaites dans leur diversité classe leur auteur parmi les écrivains de qui nous pouvons espérer le plus bel avenir; ils sont rares, en effet, les romanciers, à qui la dure école de la vie a tout appris sans avoir pu tarir en eux la source de fraîcheur, d'ingénuité et d'images vives qui fait les vrais poètes.

TABL[] DES MATÎÈliES

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