BAIGNEUSE
Un fruit de chair se baigne en quelque jeune vasque, Azur dans les jardins tremblants, mais liors de l'eau. Isolant la torsade où se figure un casque La tête d'or scintille, au calme de tombeau.
Éclose sa beauté par la rose et l'épingle, Du miroir même issue où trempent ses bijoux, Pendeloques et lys dont le bouquet dur cingle L'oreille abandonnée aux mots nus du flot doux.
Un bras vague inondé par le néant limpide Pour une ombre de fleur à cueillir doucement S'effile, ondule ou dort par le délice vide,
Si l'autre, courbe pur sous le beau firmament Parmi la chevelure immense qu'il humecte. Capture dans l'or simple un vol ivre d'insecte.
Ce mélange de fluidité atmosphérique et de préciosité minérale, ces interférences de plans, ces jeux subtils d'analogies, ces images si particulières, ce ion enfin, cet accent, tout cela constituait autour du nom de M. Valéry
une renommée si spéciale et si flatteuse que tout autre que lui s'en fût contenté. Mais précisément parce que toutes ces recherches si rares venaient en lui de curiosités profondes, il lui fallait satisfaire ces curiosités.
Parallèlement à ces poèmes, il écrivait au Mercure de France une série d'études spéciales intitulées : Méthodes, sortes de spéculations à la fois mathématiques et philosophiques, inQniment ductiles, déliées, personnelles, où déjà l'auteur, ne suivant que ses propres directions, abandonnait les sentiers battus et parlait un langage de plus en plus difficile à déchiffrer pour ceux qui n'avaient point les mômes préoccupations et ne s'intéressaient point aux mêmes études...
Entre temps, il avait publié dans la Nouvelle Revue une étude sur Léonard de Vinci, ou plus exactement sur les méthodes intellectuelles propres à cet artiste, étude qui contient dans quelques pages plus de suggestions que dans cent bouquins écrits par des biographes.
Tout cela montrait jusqu'à l'évidence que M. Valéry jie s'intéressait point à la littérature proprement dite, mais à un ordre de recherches si particulier qu'il éprouverait de moins en moins le désir de nous en mettre au courant par des œuvres publiées. Et il finit par entrer dans le silence.
Comme bien l'on pense, ce silence n'était point de l'inaction. M. Valéry travailla beaucoup. Mais dans un sens donné. Seules, les lois do l'esprit l'intéressent, ce sont ces lois dont il recherche l'existence et l'application à travers toutes les sciences qui sollicitèrent sa curiosité, et qu'ainsi il n'étudia point pour leur objet propre, ou
pour augmenter sa culture, comme l'on fait d'ordinaire.
M. Paul Valéry n'a jamais voulu montrer au public le résultat de ses recherches. Il prend beaucoup de notes, tient sur ses cahiers registre de ses découvertes mais garde tout cela secret. Et nous commencions à croire que jamais plus nous n'aurions la joie de lire une ligne de ce poète que nous n'avions pas oublié ...
Quand tout à coup on nous annonça l'apparition de la Jeune Parque.
Nous tous, ses fidèles, nous nous précipitâmes chez les libraires. Après vingt ans de silence, soudain, cet éclat!... Nous nous attendions certes à trouver de beaux vers, et d'avance nous nous en délections. Mais nous ne comptions pas sur quelque chose d'aussi profond, d'aussi définitif.
La première impression est celle d'un éblouissement. On ne comprend pas l'ensemble, on ne discerne pas les perspectives. Par endroits, des lueurs éclatent, qui baignent une partie du tableau. Mais peu à peu ces lueurs s'étendent, se rejoignent les unes les autres, cernent et réduisent de plus en plus les parties obscures, et cette propagation de lumière une fois achevée, l'œuvre apparaît dans sa totalité intelligible, prodigieusement organique et vivante, avec son foisonnement d'allusions mystérieuses, la réciprocité et l'interdépendance de ses images, en tin tout son sens.
Et l'on demeure saisi. Car c'est une œuvre très belle et très profonde, et si importante qu'il faut, selon moi, remonter jusqu'à V Héî'iodade àe Mallarmé pour en trouver l'analogue.
Elle comporte plusieurs plans, plusieurs étages successifs de sens et, à ce point de vue, elle rappelle ces grandes œuvres de l'antiquité qui possédaient une première signification exotérique qui, en se dépouillant, en laissait voir aux yeux avertis une autre, plus profonde, ésotérique. Il est très significatif que M. Paul Valéry appelle la Jeune Parque un exercice. Il prétend que ce n'est point par modestie qu'il parle ainsi. Il est fort possible en effet que, écrivant son poème en ayant devant les yeux un but précis, il ait été déborde par son sujet et que les innombrables et riches acquisitions de son travail antérieur se soient pour ainsi dire déposées dans son travail. Je ne dis pas « à son insu » car c'est un des hommes qui surveillent le mieux les moindres démarches de sa vie intérieure. Et il a tenu compte de tous les mouvements de son imagination pendant qu'il élaborait la Jeune Parque. Mais le fait est que, parti pour composer une petite pièce de vingt vers, il a été amené par la force des choses à en écrire cinq cent-douze.
Qu'est-ce donc que la Jeune Parquent
Une jeune fille est debout sur le bord de la mer, au milieu de la nuit pleine d'étoiles, et elle exprime, en un long monologue, toutes les angoisses et tous les espoirs qui successivement se disputent son être. Le drame qui se joue en elle n'est autre que celui même de la vie intérieure. Un serpent (symbole léger et sacré du désir physique de vivre, de la tentation, du plaisir) « menace d'amour » son « sort spirituel ». Elle le guette, elle le surveille, elle veut le déjouer. Il s'agit pour elle (elle le sent bien) de sauver son être intérieur, son moi
profond lies accidents, si je puis dire, de la vie vécue, de la vie terrestre. Elle cherche en un mot son âme profonde (le poème devait s'appeler Psyché primitivement). Bien entendu, les tentations sont fortes, d'autant plus fortes que le but à atteindre est plus noble. La jeune Parque est littéralement assaillie, sur son rocher, par une tempête de désirs et de souvenirs, au milieu de laquelle, dressée debout, immuable et tenace, elle maintient son intégrité. Quelque chose de divin, au plus secret d'elle-même, lui donne le sentiment de son éternité, c'est-à-dire une sorte d'état d'équilibre indifférent entre le passé et le futur. Elle se tient au centre du monde et du temps, comme une devineresse, ivre du dieu. Elle est déjà parmi les immortelles. Lorsque la tentent le trop beau printemps, l'amour, les splendeurs de la forêt et de la mer, elle se remet entre les mains des Dieux.
Grands dieux, je perds en vous mes pas déconcertés.
Le pressentiment de la mort la hante, mais d'une mort douce et lente, d'une euthanasie divine, d'un passage suave au séjour des Ombres, passage dont le sommeil est l'allusion quotidienne et mystérieuse...
En cette jeune Parque, belle comme une statue grecque en mouvement, mais énigmatiquement enveloppée de voiles funèbres, se joue le grand drame de l'évolution éternelle, dont l'allernance du jour et de la nuit est l'image saisissante. Elle est là, entre le jour qui la baigne de splendeur et de certitude, et la nuit qui l'enveloppe de tous ses pressentiments occultes, et le
poème finit par une sorte d'hymne au soleil, hymne fervent où se résolvent, en un abandon suprême, tous les éléments de sa crise.
Ce qu'il m'est impossible d'exprimer ici, c'est la beauté profonde du style, les mille et mille suggestions de pensée à quoi nous incite une telle splendeur verbale.
Il faudrait tout citer, parce que le texte est vraiment indéchirable, qu'il se lient d'un seul morceau. J'extrais cependant ce passage sur les îles. 11 donnera quelque idée de Taccent si particulier du poète, de la qualité de ses images.
Salut, divinités par la rose et le sel,
Et les premiers jouets de la jeune lumière,
Iles, ruches bientôt quand la flamme première
Fera que votre roche, îles que je prédis,
Ressente en rougissant de puissants paradis,
Cimes qu'un feu féconde à peine intimidées.
Bois qui bourdonnerez de bêles et d'idées.
D'hymnes d'hommes comblés des dons du juste élher,
Iles, dans la rumeur des ceintures de mer,
Mères vierges toujours, même portant ces marques.
Vous m'êtes à genoux de merveilleuses Parques.
Rien n'égale dans l'air les fleurs que vous placez.
Mais dans la profondeur que vos pieds sont glacés!...
A un certain point de vue, ce poème peut véritablement être considéré comme celui inême de l'initiation. On ne saurait aller aussi loin dans les profondeurs de la
vie spirituelle en gardant un sens si pur, si parfait de la beauté plastique.
Ainsi, par quelque côté. M. Paul Valéry rejoint-il l'esprit même de l'antiquité classique. Il y a quelque chose d'alexandrin dans son sentiment de la nature et de la vie.
JEAN GIRAUDOUX
La crilique qui cherche à expliquer le génie d'un écrivain par celui de quelques autres, plus connus, auxquels elle se réfère, le calanl, pour ainsi dire, au milieu d'eux, comme pour déterminer sa superficie spirituelle par ce que ces voisins, en la pénétrant de tous côtés, lui laissent, cette critique serait bien embarrassée devant M. Jean Giraudoux. Car M. Jean Giraudoux ne ressemble vraiment qu'à lui-même, et il faut aborder l'étude de ses œuvres avec une méthode nouvelle. Toute comparaison (on en a tenté quelques-unes) ne sert vraiment qu'à le diminuer, à le fausser surtout. Il est puissamment et étrangement original. On l'aime ou on ne l'aime pas, avec la même partialité soudaine. Ceux qui ne l'aiment pas n'y comprendront jamais rien. Je tente ici [sour ceux qui l'aiment, quelques analyses destinées à nous rendre, eux et moi-même, mieux compte des raisons que nous avons de l'aimer. Je ne pense pas que cette connaissance diminue notre plaisir. Elle ne peut, au contraire, pour les termes de cette délicate équation de pensée, être qu'un exposant qui en auginenle la
valeur. Il y a, dans la sensibilité de M. Giraudoux, un élément intellectuel évident, je ne sais quoi de cérébral jusqu'à l'abstraction, une tendance à jouer avec les signes des choses, à combiner des représentations presque graphiques de ces choses, et cet aspect de son talent n'est pas sans avoir égaré quelque temps certaines personnes.
Qui sait môme si ce n'est point là, dès l'abord, le secret de cette originalité? Dosage subtil entre la raison et l'intuition ; dosage indéfiniment variable, grâce auquel cet étrange écrivain nous apparaît tantôt comme un artiste japonais, follement minutieux et exact, tantôt comme un homme de nos jours, sensible et tendre jusqu'aux pleurs, puis aussitôt après un virtuose habile jusqu'à la clownerie, quelque chose comme un Jules Laforgue encore plus aigu, plus pénétrant... Mais je me suis promis d'éviter les comparnisons...
Celle qui a voulu, dès lors, l'assimiler à Jules Renard, est en tout cas infiniment plus grossière et certainement tout à fait fausse. Les critiques hâtifs ont été encore une fois dupes d'une analogie toute superficielle, que dis-je? d'une analogie de titres. Mais Provinciales (le premier livre de notre auteur) ne ressemble aux nombreuses histoires « naturelles » de Jules Renard que par le sujet, ici et là rural, et une certaine façon, minutieuse et redisons japonaise, de le traiter. 3Iais alors que Jules Renard, sec et bref, semble j)ourchas5er, comme une dangereuse ennemie, toute intervention de l'imagination dans ses notes et somme toute se réduire à la description pure, à la copie, M. Giraudoux se laissait aller à cette imagination avec un plaisir évident, se laissait
porter jusqu'à l'extrême de son élan, ne contrôlait plus, ne « faisait pas de littérature ». J'ouvre exprès Provinciales au commencement, et voici ce que je trouve dès le second alinéa :
Je nrélonnais aussi que l'on ne pût reconnaître mon mal. Le corps d'un enfant de dix ans doit être simple pourtant, comme celui d'une poupée. Je ne me nourrissais que du lail de vaches dont nous savions le nom, que de la viande de leurs veaux avec lesquels j'avais joué. C'était du canton que sortait ma maladie, car je n'avais fait aucun voyage, et cependant le médecin ne la reconnaissait pas comme une des siennes. Elle n'était née ni de ses courants d'air, ni de l'eau de ses fosses, ni des êtres malfaisants qui lui étaient familiers. Il m'en voulait, comme si j'étais le coupable, et rudoyait aussi la garde-malade. Mon père n'était pas plus habile; en vain, prenant mon poignet, il essayait d'en régler le pouls sur le battement robuste et sain de son remontoir : les deux mouvements luttaient de front une minute, mais mon sang prenait vite le galop et la montre, dépassée et lasse, continuait les heures au pas. Je ne savais pas si j'étais fier ou honteux que ma maladie n'eût pas de nom.
Cette sorte de malice dans l'observation qui attribue au remontoir la robustesse et la santé du père lui-même, comme pour en accentuer davantage l'étonnement éprouvé par cet homme en face de la maladie incompréhensible de l'enfant, c'est déjà tout Giraudoux. Et cela représente, — qu'on ne s'y trompe pas, -- - quelque chose d'unique et d'infiniment rare, à quoi Jules Renard n'atteignit jamais : une fantaisie mystérieuse, un demisourire de l'esprit qu'il ne faudra que bien peu pour rendre aussi charmeur que celui des jeunes gens de
Shakespeare. Peu d'hommes furent aussi constants que M. Giraudoux, dans Ja forme même de sa sensibilité. Il n'y a ici qu'un progrès, si je puis dire, littéraire. La perfection exquise de Simon le Pathétique et d'Arnica America n'est qu'une question de technique. Tout le Giraudoux adolescent et jeune homme des livres suivants est en germe dans l'enfant de Provinciales.
Enfant ! mais est-ce que M. Giraudoux ne l'est pas resté toujours? Il m'apparaît comme un homme qui aurait gardé, magiquement préservée du contact glaçant de l'expérience, cette faculté précieuse d'élonnement qu'on observe chez les enfants, et grâce à laquelle ils voient le monde ainsi qu'un immense jeu d'apparences indéhniment interchangeables. Pour un enfant il n'est pas d'obstacles, nulle part; toutes choses le louchent, directement, de toutes leurs palpes, et il prend contact avec elles, profondément. L'enfant ne sait pas encore que certaines raisons empêchent les objets de l'univers d'avoir mutuellement tous les rapports, toutes les analogies possibles. il ne sait pas que la cause d'un phénomène n'est pas toujours celui qui l'a immédiatement précédé. L'éducation s'empresse de lui apprendre le contraire d'à peu près tout ce qu'il croit.
Mais imaginez quelqu'un qui, tout en acquérant ces notions positives, aurait conservé au fond de son cœur l'incorruptible illusion des premiers jours, dont l'imagination dirait « non » à tous les aphorismes de la raison .
Il dira par exemple, en regardant, le soir, la cour de Polytechnique :
Le concierge de Polytechnique courait désenriparé vers les objets oubliés dans la cour par les élèves : un bonnet de ])olice, un atlas, quarante gros canons.
Image saugrenue, direz-vous. Oui, si vous ne croyez plus qu'à celles contrôlées par l'universel consentement des hommes qui ne rêvent plus, qui ne perçoivent plus rien par leurs propres yeux. Je le vois, au contraire, ce concierge, courant en rond dans la cour, comme pour y ramasser tout ce qui traîne, et dès lors pourquoi pas les quarante canons aussi? Idée d'enfant.
Les sujets importent aussi peu que possible dans cette œuvre. Simples prétextes à des jeux d'imagination, ils se réduisent à un seul, toujours identique quoique présenté de mille manières difTérentes : l'auteur lui-même. Il va dans la vie, de son pas nonchalant d'indifférent tendre que tout amuse. C'est lui le faible Bernard, et l'égoïste Jacques et le paresseux Manuel ; c'est lui le soldat singulier, élégant et héroïque de Lectures pour une Ombre (et l'on sait qu'il a fait la guerre avec un courage tranquille et charmant, dans les pires conditions); c'est lui le jeune Simon, élevé à l'école du sublime et qui n'aime que la perfection; c'est lui le reporter merveilleux &\imica America. C'est lui : il a été élevé d'une façon très sévère, austère même; il était de si bonne composition devant la vie qu'il a gardé un souvenir ébloui, chatoyant, de ce qui nous semble à nous les pires heures de notre existence : les années de collège ; il a
beaucoup voyagé, courtisé beaucoup de jeunes filies, connu beaucoup d'hommes, parlé plusieurs langues, deviné bien des races ; il a fait la guerre en Champagne, en Alsace, aux Dardanelles, et toutes ces expériences humaines il les a menées avec la même bonne humeur, la même vision folle et fantasque. Ne cherchez pas Tordre habituel dans ses œuvres, la plus composée ne s'appelle roman que par une fiction polie : ce n'est qu'une suite de tableaux, une succession chronologique d'états d'âme. Mais vous y trouverez quelque chose de plus important en vérité qu'un roman « bien composé » suivant les recettes trop connues. . . Vous y trouverez une inépuisable recréation de l'univers, un monde de valeurs nouvelles. Oui, ce qui m'importe, c'est, en effet, l'univers créé par M. Giraudoux. Cet univers, il est surtout sensible, surtout physique, comme il convient à un monde rêvé par une âme d'enfant. On en a exclu la passion, les colères, tous les troubles, et les laideurs n'y interviennent que comme des éléments de pittoresque, un peu risiblcs. Ainsi purifié, il ne s'y passera que des choses agréables, aussi gratuites que dans les rêves, mais aussi charmantes; tout s'y atténue en élégance et en beauté. Une modération exquise animera les discours. Les questions d'argent et de maladies, les lourds problèmes sociaux ne s'y poseront pas plus que dans un tableau de Watteau, et pas plus qu'au tableau de Watteau on ne songera à le lui reprocher. Tant de gens, après tout, se chargent de nous excéder avec ces rappels désobligeants de notre condition humaine, qu'il est bien naturel que nous pardonnions à un optimiste ce léger coup de
pouce en faveur du plaisir et de la noblesse de vivre.
J'ai quelquefois entendu dire à certaines personnes, d'ailleurs sensibles au charme de M. Giraudoux : « Oh! vous verrez co qu'il pourra faire quand il mettra enfin de l'ordre dans tout cela, quand il nous donnera le chef-d'œuvre auquel nous avons droit. » Elles peuvent se résigner d'avance : ce chef-d'œuvre à quoi elles pensent, jamais M. Giraudoux ne l'écrira dans la forme à laquelle elles pensent. Elles feraient mieux de se rendre compte qu'il est déjà écrit, et que c'est Simon le Pathétique; et pour ma part j'y joindrais volontiers Arnica America.
C'est vraiment un personnage inoubliable que ce Simon, élevé dans un lycée et y prenant un tel goût du travail, de la conscience, de la vertu qu'il apporte ensuite dans la vie une dignité chevaleresque, un scrupule attentif,' une pureté morale aussi dure et aussi lucide que le diamant.
Je n'étais pas tout à fait imparfait. J'étais à mon aise dans la vertu. De même que le négligé me gâtait plus qu'un autre, et que je devais être toujours fraîchement rasé, fraîchement coiffé, un seul défaut, je le sentais, eût en moi tout compromis. J'essayais donc de n'en pas avoir. II est si commode de ne pas mentir, de ne pas voler, pour qui n'a point à justifier de premiers mensonges, de premières dettes. J'étais mon maître, je n'avais eu à demander pardon, dans la vie, qu'aux voisins sur les pieds desquels j'avais marché. Je pouvais à ma guise m'écarter des gens antipathiques, des malfaisantes gens. Je ne me fis point scrupule de rappeler en plein repas à un ancien ministre, le môme qui supprima lâchement l'uniforme des gen-
darmes, qu'il avait désorganisé l'armée. C'était vrai : il avait fait aussi cela. De même que je vengeais autrefois mes camarades, je pris à tâche de venger, dans les banquets ou les salons prétentieux : Poussin, Schumann et Michel- Ange. Le monde est si fragile que je le pénétrai aisément, sous cette enfantine cuirasse. Ma transparence, mon désintéressement même intriguaient... (1)
Cette noblesse, ce scrupule, ce goût de la perfection explique soudain pour moi cet air un peu méprisant (on a pu longtemps le prendre pour de l'insensibilité) que M. Giraudoux garde devant tout ce qui n'est pas tout à fait pur, tout à fait neuf.
Sous ma conduite, dans un coin do la maison, jeunes filles et jeunes gens s'assemblaient. Nous retenions par la force, en l'attachant au besoin s"il était de caractère faible, celui de nous que de là-bas on appelait: nous avions un langage secret pour nous dire, dès qu'un habitué d'âge s'égarait vers notre groupe, — sans presque remuer les lèvres, — du mal des intrus, du bien des amis... Déjà, imitant notre exemple, les vieilles dames et les vieux messieurs, réunis dans le boudoir, entendaient parler pour eux seuls du passé, et, reléguées au grand salon, les femmes mariées, divorcées, les veuves, agitant des éventails dans un air qui n'était pas lourd, baissant les paupières sur des regards qui étaient à tous, écoutaient les hommes gras, les hommes maigres parler du théâtre et de l'amour. Dans l'escalier qui conduisait de l'antichambre à l'appartement, assis les uns audessus des autres, nous nous passions d'espiègles compliments ou d'espiègles menaces. La joie même, l'enjouement, la malice elle-même, comme le furet arrêté dans la ronde, étaient toujours cachés sous les .mains de l'un de nous. Il n'y aura plus de rampes aussi gaies, aussi tendres, aussi
(1) Simon le Pathétique : l'École du sublime.
unies. Rampe, qui se dressait quand une femme allait rejoindre ses compagnes définitives de vieillesse ou de purgatoire; à chaque pas, l'arrivante était à la hauteur d'une nouvelle tête fraîche, d'une nouvelle âme obstinée; sur chaque degré, chaque année de sa jeunesse la dévisageait et lui demandait des comptes, avec des yeux sans complaisance, des lèvres sans fard... Elle montait vite... (1)
Mépris cruel, indifférence, partialité, tout ce que vous voudrez, mais pas insensibilité. Mettons que M. Giraudoux ait réservé sa sensibilité pour certaines choses qui lui paraissaient en valoir la peine. El le fait est qu'il a adoré les jeunes filles, qu'il en a parlé comme on ne l'avait jamais fait, .le ne puis ici tout citer, mais qu'on relise cette succession de chapitres qui s'appelle : Je cherchais ma fiancée. Promenade avec GabrieUe, Véritable histoire d'Hélène, Triomphe du pathétique, et on verra avec quelle subtilité, lancé à la recherche de la perfection, Simon, après avoir, — avec une cruauté et une subtilité que peut seule au fond expliquer l'amour rigoureux de l'absolue beauté morale et physique et donc une sensibilité plus vive, plus vulnérable que les autres, — après avoir éprouvé les âmes de diverses jeunes filles, trop faibles, trop incertaines, en arrive à aimer une créature enfin parfaite, inattaquable en tous points.
Il faut citer entière celte page étonnante ofi, amoureux d'Hélène, il lit sur le cahier de Gontran ce simple titre : « Hélène ou la sensualité » .
Sensualité : je connaissais ce mot. Il ne m'avait pas paru, jusqu'à ce jour, ennemi du mot pureté, du mot fierté. Sen-
(1) Simon le Pathétique : l'École du sublime.
suel? L'était qui avait ses cinq sens, ou qui au moins en avait un. Sensuel, le sourd- muet qui se parfume, le sourdaveugle qui boit. Être sensuel, c'était, pour les savants, jouer avec leur corps, pour les athlètes, avec leur âme. C'était être un peu égoïste, se regarder avec amitié dans la glace, feindre de ne pas s 'y reconnaître, embrasser cet inconnu. C'était tourner sa tête pour tourner ses yeux; c'était, dans son lit, quand il fait trop chaud à droite, s'étendre brusquement sur l'autre bord, et, sans avertir, prendre la gauche de la nuit. Le soir, en rentrant, par un bon dîner attendri, c'était jeter au concierge son prénom au lieu de son nom. Sensuel, ce jour de mon enfance où soudain j'avais voulu avoir un élément préféré : le feu; une couleur, le bleu de roi; un parfum, le lilas blanc; sensualité honnête qui avait l'avantage d'être aux couleurs de ma patrie. Mais alors pourquoi le carnet me rappelait-il la nuit de lycée où, couché près de moi, à l'infirmerie, un élève âgé dont me séparaient d'habitude quatre murs de deux mètres — la hauteur juste que ne franchit point le scandale — s'acharna à me révéler, de sa haute voix dans un dortoir vide, ce qu'elles étaient, ce que toutes étaient. Moi, au matin, je restais intact, mais on m'avait volé mes plus chers dépôts : la pureté, la propreté, l'orgueil. Je n'en voulais pas aux femmes, c'était simplement (ini entre nous, — fini aussi entre moi et tous ceux, renseignés, qui ne s'étaient pas écartés d'elles. J'avais la preuve qu'on avait soudoyé Euripide, Racine; je dédaignerais désormais leurs hypocrites visages. Je n'en voulais point à Hélène, mais je n'oserais plus regarder son portrait (1).
Dira-t-on qu'il est mal composé, ce livre où, pareil au rappel d'un thème musical, intervient, avec quelle délicatesse surprenante! ce souvenir des études clas-
(1) Simon le Pathétique : Véritable histoire d'Hélène.
siques, ce souvenir des verlus féminines, des héroïnes tragiques dès lors polluées?... Et tout le livre est ainsi, intrigué, serré, tressé, complexe. Un homme l'a vécu, avec son âme fraîche d'écolier, avec son idéal resté intact et dont à chaque instant nous voyons reparaître les exigences austères, enfantines, délicieuses.
Enfin Anne est trouvée, la perfection. Et dès lors, la sensibilité de Simon, que rien ne contraint plus, va s'épanouir, va se donner. Comme elle est charmante, cette aventure où tout est en demi -teintes insaisissaloles, oij l'amoureux, par une pudeur constante, s'attarde pour ainsi dire avec délices dans les nuances (et ce n'est point là sa feinte la moins déroutante). La pudeur est, je crois, le sentiment le plus visible dans toute l'œuvre de M. Giraudoux. Cette pudeur, que nous reconnaîtrons chez le soldat des Dardanelles, trouvant moyen de faire une espèce de salon saugrenu de ce qui fut un enfer, ici se borne à atténuer tous les élans de sa sincérité d'amoureux. Aussi n'en sont-elles que plus exquises les pages, si rares, où d'un mot soudain éclatant comme un cri poussé par un homme au perpétuel sourire, la nudité du sentiment apparaît, sous tant de fleurs, sous tant de fleurs...
Trop tard, j'étais prêt... Déjà j'étais gagné par cette humeur insensible qui me fit subir en somnambule toutes mes heures décisives. Déjà, fermant les yeux — ainsi que je me récitais, dans ces fameux concours, une phrase grecque ou latine pour me placer de force dans Athènes, pour écrire mon tlième au mibeu juste du forum — et, malgré la Mort, j'étais toujours premier — déjà, je me redisais la lettre
d'Anne que j'aimais le plus, celle du moineau qu'elle avait trouvé mort. Je souriais. Je revenais à la fois vers elle et vers Lesbie. Toute une tendresse romaine m'envahit, celle qui gonfle la poitrine, une joie de tribun amoureux et ceint d'une armure à joints d'or. Êti^e fiancé d'Anne, quand Catulle ajuste sa toge attaquée par l'orage, quand Tibulle essaye vainement de tracer un dernier vers sur le papyrus que la bise enroule, quand un grand vent souffle sur le Latium... Je tournai le dos à la lumière pour ne pas en être gêné, comme un légionnaire doit le faire au soleil. J'achevais ma tasse de thé. Je n'avais plus à craindre la faim, la soif. Je me disais : « Tu es la plus belle, tu te crois i'àme grande, mais tu n'es quand même pas Cornélie, pas Camille... » Anne ignorait son abaissement soudain, et que sa hauteur, son mépris, ne m'imposaient plus. Elle se défendait comme si elle était la première au monde, alors que Julie, Sabine étaient autour d'elle... Elle était une pauvre Française arrogante... Que je l'aimais! (1)
Un jour viendra, sans doute dans un siècle, si la sensibilité littéraire fait en France quelques progrès, où les livres de M. Giraudoux seront classiques et alors on y étudiera mainte chose, comme par exemple le sentiment de la nature, qui est particulièrement ingénieux et profond, et que sais-je encore? îl y aura là matière à des dissertations fort agréables, où la subtilité des commentaires se donnera libre carrière. Mais quelle que soit cette subtilité, je crains bien qu'elle n'arrive jamais à rendre compte de la subtilité plus grande encore des démarches de l'imagination de M. Giraudoux. Véritablement, il y a là quelque chose d'insaisissable, un secret exquis. L'auteur fait appel à notre attention dès les premiers mots
(1) Simon le Palhélique : Triomplie du pathétique.
d'un chapitre, dès la première analogie ])Osée, dès la première image trouvée. Puis il continue, il raffine sur ce début, il cristallise sur la moindre facette d'autres prismes qui, à leur tour, en engendrent d'autres. Et, au bout de quelques pages, nous sommes véritablement dans un univers nouveau, une sorte de monde recréé par ^L Giraudoux avec des données empruntées certes sans cesse au m^onde ordinaire, mais immédiatement transformées par une magie. Oui, le mot magie s'impose: magie complexe et qui n'a rien du caractère incantatoire de la poésie lyrique, magie sournoise et précautionneuse, mélangée d'ironie, d'esprit, de grâce, de prestidigitation, mais magie tout de même et à tout prendre adorable :
Lee était dans le salon où me laissa Clyton. J'avais vu des portraits de lui, je le reconnus, mais il n'avait plus ses yeux provocants, son front qui étincelle. Toutes ces qualités contraires qu'il aimait cultiver en lui séparées : l'arrogance et l'humilité, l'énergie et l'indolence, la générosité et l'envie, maintenant se mélangeaient et il ne se trouvait plus qu'une âme médiocre et confuse. Il ne l'avouait pas, la guerre en était cause.
— La guerre gâtera le métier des cowboys, avait-il déclaré d'abord.
— Que les femmes prennent garde, avait-il dit ensuite. La guerre est leur mort.
Or les cowboys gardaient leur prestige, les femmes continuaient, en masse, à vivre. C'est son métier à lui, son métier de poète, qui était gâté. Il se tenait, au début de la guerre, à la limite du génie. Je venais de lire ses œuvres : il atteignait le sublime, non encore par la pensée, mais par les transparences de son style, par un mot placé de telle sorte presque dans chaque vers qu'il en jaillissait je ne sais
quelle lueur, quel éclatement qui, d'ailleurs, mourait aussitôt. Il s'était rendu compte de ce talent à piquer l'ùme de brûlures. Tous ses derniers poèmes, comme pour provoquer enfin l'embrasemeRt, avaient pour sujet, la flamme, l'élincelle, les yeux, Suzaia et ses oiseaux brûlants. Un jour, tout flamberait... Mais la guerre était venue.
Tout ce qu'il avait entassé chez lui comme une panoplie, le droit de souffrir, de faire souffrir, de tuer, de se tuer, tout ce qu'il considérait à juste titre comme ses biens propres et ses armes dans toute l'Amérique, fut distribué par elle au moindre soldat. d'Europe. Les permissionnaires français dans les rues de New- York portaient sur eux mille marques, qu'il avait cru i-éservées à lui seul, le regardaient du regard qu'il savait trouver devant un miroir mais qui lui échappait encore devant un homme autre que lui. Il les suivait toute une journée, il essayait de reprendre à la dérobée sur eux un de ses propres sentiments, il les emmenait boire et de même qu'il s'enivrait poar se venger de lui-même, il les enivrait. Chaque victoire, française, ou serbe, ou allemande, l'exaspérait; il ne pouvait supporter cette gloire sans cesse en remous, ni surtout cette vie exaspérée que prenaient maintenant les noms propres; ces noms de chefs inconnus soudain illustres, ces noms médiocres de TOurcq, de Verdun, s'élargissant sans fin, ces noms sur lesquels toute une semaine. Cambrai, Sédul-Eahr, se posait l'aurore même... pour s'évanouir; et ces déblaiements du moindre village qui rendaient plus en gloire que toute une nécropole antique. Son plus grand orgueil avait été de créer une fois un nom propre : « Pan Bix », le héros de tous ses livres, un esprit, Irère d'Ariel. Enfantinement. il se surprenait à opposer ce nom à tous ceux que créait sa rivale. Pan lV\x la Marne, Pan Bix Guynemer. Mais Pan Bix, qui tenait encore sa petite place, sémillant, près de Desdémone, près de Fanlasio, devenait dans ce nouveau domaine, et près d'Ilindenburg aussi, un pitre ridicule.
Donc, près du foyer, il était là, avec sa main droite inu-
lile qu'il brûla le soir de ce jour où il frappa son meilleur ami. Tout eu lui d'ailleurs semblait avoir commis un sacrilège et l'avoir expié par le [tlus l)eau sacrifice. Son regard si vif avait un halo terne; avait-il vu son amie le jour où son amie mentait? sa parole n'employait que des mots bégayants; avait-il dit du mal de sa mère? et sa pensée, partie toujours d'un côté délaissé de l'âme, surprenait comme la balle d'un joueur de tennis gaucher... Il répondit à peine à mon salut. Il regarda mon uniforme, demanda si le revolver était chargé — je l'ignorais; me questionna sur ma vie à Boston, sur mon sabre, et je répondis encore de façon évasive, et je veillai à ce qu'il ne sût point si j'étais ou non dangereux. Puis, ni'abandonnant. il se promena dans la salle. Malgré ma devance, je Tadmirais. On le sentait lire par profession dans chaque lumière, dans chaque ombre comme un devin lit dans la main. On le sentait frappé par les moindres signes de ce rébus distribué pour les poètes sur les oljjels qui semblent les plus familiers. Il posa son index tondu sur une statuette couchée, il l'y maintint tant que je ne sais quel nœud ne fut pas fait et refait autour d'elle. Il ouvrit un livre de Longfellow, au hasard, mais ce fut à la page où Longfellow avait écrit de sa main, en long de la marge, un distique qui donnait un nouveau sens au poème; il souriait, il inclinait la tête, il pensait à un archet étendu près de son violon. Il ne me savait pas poète; il agissait sans discrétion, se croj'ant seul avec elle, avec la Poésie. Il s'arrêtait brusquement, rayonnait, écoutant en lui, n'entendant rien, furieux. Il aiguisait sans pudeur ses sens, son odorat, en plongeant la tète sans mesure, avec les oreilles qui n'avaient rien à y faire, dans une touffe de seringat, sa vue en promenant des regards sur deux Iwuies de cristal placées sur une table, et soudain il regarda mes yeux. Il ne les quitta plus. Il s'assit en face (le moi (1).
it'i Arnica Amcnca : Film.
Qu'on me pardonne cette longue citation. Mais elle était absolument nécessaire, pour montrer les articulations, les rebondissements de la pensée de M. Giraudoux. Et tout d'abord n'est-il pas étrangement juste et pénétrant, ce portrait de poète envieux et sensible? Il n'est fantastique, on même fantasque qu'en apparence, à cause du ton, à cause de cette implacable absence de toute banalité, de toute transition de logique pure. Tout ici est direct, rendu par petites touches successives, mais vu profondément au cœur même des raisons d'agir. Plus encore que Lee, M. Giraudoux a le don de « pif[uer l'ùme de brûlures >;. Seulement ces brûlures sont graduées, elles vont de plus en plus loin, elles consument et éclairent de plus en plus fort. Car si les premiers alinéas nous donnent l'impression d'un écrivain, plein de vanité blessée, comme tout à coup il monte :
Tout en lui d'ailleurs semblait avoir commis un sacrilège et l'avoir expié par le plus beau sacrifice.
Premier échelon. Il va en bondir pour s'élever plus haut encore.
On le sentait frappé par les moindres signes de ce rébu> distribué pour les poètes sur les o])jels qui semblent les plus familiers.
El voilà délîni son noble rôle de poète. Ce n'est pas tout. Voici ce qui va le caractériser plus encore, le marquer plus profondément, l'enfermer pour ainsi dire à jamais dans la fatalité essentielle, organique, de sa fonction :
II ne me savait pas poète, il agissait sans discrétion, se croyant seul avec elle, avec la Poésie. Il s'arrêtait brusquement, rayonnait, écoutant en lui, — n'entendant rien, furieux. Il aiguisait sans mesure ses sens....
Tout le chapitre est d'ailleurs prodigieux, ce Film, étonnante histoire d'une jeune fille capricieuse, à qui, il fallait toujours un nouvel ami, une nouvelle amie chaque mois et à qui l'on écrivait de toute l'Amérique pour lui en demunder la faveur, il faut lire le récit tout entier, pour en comprendre le caractère d'exceptionnelle originalité.
Et que dire encore de celte page :
Dans la i-ue des passants portent une poussière blanche sur les épaules : c'est qu'ils ont été dans la cave à cause des gothas, et le Sacré-Cœur, tout entiei', en sort chaque matin, aveuglant. Chacun surveille sans haine la lune et ce trou d'argent qui chaque soir s'agrandit, comme si la plus grande torpille allait passer par la pleine lune et l'on évite de se mettre en-dessous. Je vis un avion s'abattre un jourd'alerte sur la place de la Concorde, l'aviateur en sortir, marcher trois grands pas, un petit, et mourir en fantassin, au centre exact de sa ville, du devoir. Le canon tonne : suivant les trottoirs nord-est à cause de la pièce géante, les rues sud à cause des courants d'air, avec des écarts sud-ouest-nord-sud pour éviter les pensionnats de garçons, des files de fillettes en capuchons gagnent les catacombes (1).
Mélange charmant, déconcertant d'observation et de fantaisie. On devine tant de choses! Non, les passants
(4) Annca America : Épilogue.
5io6 LE PAVILLON DU iMANDARIN
n'avaient point de poussière blanche sur les épaules, ou bien M. Giraudoux en a-t-il rencontré un qui, pour toute autre raison, était ainsi, et alors il généralise. On devine qu'en le faisant, il nous regarde de côté, avec un demi-sourire... Sommes-nous convaincus? Acquiesçons-nous? Oui... Alors il continue, il se lance. i^L voici le Sacré-Cœur qui est à son tour tout blanc de cette poussière. Oh ! oui, certes, il ne l'est qu'à cause de cela. Celle fois la fantaisie, la volonté de fantaisie est si forle que nous rions. La partie est gagnée. Nous voilà entrés dans le jeu. M. Giraudoux le mène, avec une autorité cette fois absolue, sans frein. Car maintenant c'est la lune qui est devenue le trou d'argent, agrandi chaque nuit, par où passe la torpille géante. Et, bien sûr, personne n'a jamais eu l'idée d'éviter de se mettre dessous. Mais qu'un homme rencontré dans la rue ait fait le geste de s'écarter à droite, à gauche, M. Giraudoux lui aura prêté cette intention saugrenue. Comme si le passant croyait à ce trou... Comyne si... Comme si... Tel est le perpétuel procédé mental de M. Giraudoux... C'est le continuel coup de pouce qu'il donne à l'équilibre du réel, dont les balances aussitôt s'alfolent, dansent à l'infini. C'est le sforzando qu'il ajoute à sa fantaisie déjà si osée. Il y a chez lui un côté parade de cirque qui enchante les amateurs de jeux difficiles. Il évolue sur la corde raide; aux exercices que nous attendons de sa virtuosité, à tout instant, il ajoute des raffinements imprévus, des attitudes inquiétantes et périlleuses qui se résolvent toujours par des stabilisations d'une élégance suprême. Est-ce vrai que ce pensionnat de petites
filles suivait les (roltuirs nord-est? Oui. Est-ce vrai ([u'il suivait en môme temps les rues sud? C'est possible, mais... L'écart sud-ouest, nord-sud, nous fait bondir en pleine folie. Un grand éclat de rire, rassurant à force de comique, achève la parade sur le mot catacombes. C'est irrésistible...
Ces quelques notes prises en marge de l'œuvre d'un des écrivains les plus originaux de notre temps en donneront-elles une idée suffisante? Je n'ose me llatter de le penser. M. Jean Giraudoux n'est pas un auteur dont on puisse parler sans le trahir. J'ai eu parfois l'impression de dénouer une toile d'araignée avec des mains de bûcheron. Quoi qu'on explique et si loin qu'on pénètre, il y a en lui quelque chose d'insaisissable et de secret qui se dérobe avec ironie à toutes les prises. Certes, c'est un artiste des plus raffinés, des plus conscients, et dont tous les procédés sont évidents, évidents jusqu'aux « trucs ». L'intervention de l'intelligence, de la volonté, de ia malice s'aperçoit à tout instant. Il se laisse prendre, à chaque tournant de la roule, exprès semblc-t-il, en flagrant délit de déformation du réel. Il s'amuse, il danse, il raille. Oui, tout cela est observable, est démontable. Mais le poète? qui le touchera, qui le démontera? Une atmosphère de poésie, d'une poésie charmante, subtile, rêveuse, chatoyante, enveloppe, baigne cesjeux brillants, ces acrobaties intellectuelles et leur donne un sens tout nouveau. Lorsque?»!. Giraudoux
parle de la nuit, du matin, de l'automne, de l'amour, du printemps, de la mélancolie, oh! ce n'est jamais que pour une brève minute (nul art n'est moins insistant que le sien), mais c'est en des termes qu'il semble qu'on n'avait jamais employés, c'est en découvrant des analogies et des émotions qu'on avait peut-être observées, qui avaient, indirectement évoquées, nourri des phrases plus connues, mais qu'enfin l'on n'avait jamais dites, avec cette brusquerie, ce coup au cœur. Au fond, tout au fond de lui, il y a une sensibilité prodigieuse, cachée pudiquement mais qui ne peut pas pourtant se dissimuler toujours et qui anime en secret, avec de brèves fulgurations, cette œuvre élégante, raffinée, enfantine, toute brillante du plus pur sourire français.