Le pays basque et la Basse-Navarre
Bayonne peut rappeler beaucoup de souvenirs d'ancienne prospérité et d'ancienne gloire. Riche cité commerciale autrefois, et forte place de guerre, la tradition de ses échanges avec les pays d'outre-mer fera peut-être bien danser des sacs d'éçus devant-les yeux d'un négociant, et la mémoire de son importance militaire pourra faire battre le cœur d'un soldat et bouillonner la cervelle d'un ingénieur.
Moi, simple touriste, je n'ai point l'imagination si vive! Bayonne m'a causé seulement une grande impression d'aise et de plaisir. Après les landes, le sable volant en tourbillon, la
poussière aveuglante , les marais desséchés ou croupissants , les pins maigres, les bruyères grises, la chaleur dévorante de la route, je franchis le pont qui relie le faubourg de Saint- Esprit à la ville. Enfin, voilà de la vraie verdure, et de l'eau, beaucoup d'eau.
C'est même étonnant le nombre de choses qui se voient du haut de ce pont, et l'on ne rencontre pas souvent pareille variété d'aspects. — Derrière moi, j'ai laissé la citadelle de Saint-Esprit, construite par Vauban ; au-dessous, un bassin où sont mouillés de grands navires, quelques-uns en radoubage au bord d'un chantier ; — j'ai devant moi, à l'extrémité opposée du pont, une ancienne porte de la ville — ouverte autrefois sous un ouvrage fortifié , depuis coupé d'un côté pour tracer une rue et livrer passage aux voitures qui ébranlaient ces vieilles voûtes ; — de l'autre se prolongeant en une ligne sombre de ruines encore fières, puisqu'elles se tiennent debout. J'observe pour la première fois en ce pays d'orages la chaude couleur des murs fouettés par les pluies, séchés ensuite et calcinés par les grands soleils.
Mais de quelle drôle d'architecture moderne on a coiffé la porte abandonnée? Cela sert à un café, si j'ose le croire. Tout ce coin branlant en certaines parties, et en d'autres si singulièrement rabistoqué, s'appelle le Réduit.
En amont, le fleuve descend entre deux rives déjà montueuses. Les coteaux s'élèvent par étages, quelques-uns couronnés de parcs et de villas ; au plus haut point de la ville, sur la rive gauche, se profilent les vastes bâtiments de l'hôpital militaire. De ce côté aussi est le Château-Neuf, plus loin l'arsenal; le jardin public borde le fleuve ; — en aval, la vue est plus belle. D'abord, 8ur cette même rive gauche, voici les immenses Allées Marines, formées de quatre, et, en quelques endroits, de six rangées de vieux arbres; elles aboutissent à la dune de Blanc-Pignon. Le longde la rive droite, courent de jolies bandes de prairies, cachant
un méandre de l'Adour. Au fond, une forêt de pins couronne la barre du fleuve.
Toutes ces teintes diverses se marient sous mes yeux : le vert tendre des prairies, la verdure sombre des pins, les blancheurs pailletées des sables, la couleur ardoisée de l'eau. — Par-dessus les cimes de la forêt, j'aperçois une vapeur dont les tons changent comme feraient les plis d'un grand voile flottant sous des jeux de lumière et d'ombre. — C'est la mer — la mer bleue, qui parfois envoie son souffle orageux dans l'air, sans se laisser troubler elle-même, et qui balance son miroir brillant jusque sous le gros temps et les brumes.
Je passe le pont, je m'engage sous la voûte du Réduit; me voici dans le Petit Bayonne. C'est comme un autre faubourg placé entre l'Adour et la Nive. De ce dernier nom, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de donner l'étymologie : tout ce qui, en haut pays pyrénéen, s'appelle des Gaves, prend le nom de Nives en bas pays. Par les Nives et par les Gaves, tout ce qui vient des glaciers et des neiges retourne à la mer, en descendant d'abord aux fleuves qui les y portent. Seulement, comme ces Nives sont honnêtes et sages auprès de leurs cousins de la Montagne !
Elles s'abandonnent bien quelquefois à des irruptions indiscrètes hors de leur lit; mais ce n'est plus l'humeur toujours furieuse de ces Gaves sauvages. Celle-ci est la première de toutes les Nives, comme le Mississipi, dansun autre monde, estle premier de tous les fleuves. Elle n'a pas moins de soixante-six kilomètres de parcours, la gaillarde!
Et il faut voir comme elle porte les « galupes », grands bateaux plats, flanqués à l'arrière d'un gouvernail d'une longueur prodigieuse, ce qui tendrait à prouver qu'ils n'obéissent pas facilement. Ces galupes vous ont, d'ailleurs, l'air le plus stupide qu'on puisse voir à des bateaux. Ils sont amarrés le long du quai de la rive droite, et ce quai est fort curieux, bordé dans toute sa longueur de galeries couvertes qui ont un nom :
Les arceaux de la Galuperie. Ce sont les habitants du Grand Bayonne qui ont fait le baptême, et cesontdes parrains ironiques !
Tout ce Petit Bayonne a des parties pittoresques; il en a de charmantes, puisqu'il contient deux promenades ombreuses : le jardin public, comme je l'ai déjà dit, et les allées de Boufflers. Mais voilà! il n'est pas considéré! On ne demeure pas au Petit Bayonne!
Ce n'est pas reçu, ça ne se fait pas. C'est comme, à Paris, de demeurer aux Batignolles. Sans doute, il y a des gens très bien qui les habitent, ces Batignolles ; elles renferment encore de grands jardins ; elles sont longées ou traversées par de fort belles voies toutes neuves ; mais ce n'est pas un quartier de bel air. Etre des Batignolles, ce n'est pas être de Paris. De même, si l'on est du Petit Bayonne, on n'est pas de Bayonne.
Dans la ville, les plaisanteries ne cessent pas sur le « petit quartier ». Une circonstance les entretient : c'est que, sur cette rive droite, il se trouve précisément en face du centre des élégances dans le « grand quartier ». On franchit le pont Mayou, on est sur la place de la Liberté. Un très beau nom, — et le lieu, précisément, où l'on conteste le plus la chose aux voisins de l'autre bord. Si pourtant ils veulent être « petits Rayonnais », ces braves gens, ils devraient le pouvoir! Eh bien, oui! ils le peuvent; mais ils ne le devraient pas.
Cette place de la Liberté est dominée par un énorme édifice carré, entouré d'une galerie à arcades, et c'est tout ce qu'il a de gracieux. Au-dessus des arcades, le bâtiment s'élève, lourd, pataud, maussade. On y a concentré l'administration, la littérature et les arts; ce doit être une réduction de Babel. La bibliothèque et le musée y avoisinent la mairie, qui confine aux douanes, qui se heurte aux comédiens et comédiennes, chanteurs el chanteuses, — car le théâtre aussi est logé dans l'immense maison cariée. Si Tordre est troublé dans la salle, le maire n'a qu'à ceindre son écharpe et descendre
do son cabinet, entoure de la force publique. MM. les employés des douanes rencontrent mesdames les comédiennes; certainement ils les considèrent comme du fruit défendu; et ils pensent que, pour cette raison-là môme, elles devraient payer un droit. Entre les marchandises prohibées, le douanier ne distingue pas : question de tarifs.