‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 2 sur 75 · LES QUAIS DE LA NIV · texte numérisé non relu

LES QUAIS DE LA NIV

La place de la Liberté est bordée de cafés ; on y parle trois langues : le français, l'espagnol et le basque. On y voit trois sortes d'habits, dont l'un est le plus plat et le plus sot du monde : c'est l'habit français, c'est le nôtre. Les deux autres sont pittoresques: la cape espagnole, la veste courte et l'immense berret basque. Les physionomies sont caractérisées, les conversations ressemblent à des feux croisés; et le langage donc! d'un bout à l'autre du café on s'interpelle. Quel bruit ! que cela est bien méridional ! Quelle pétulance de gestes et d'allures ! Les tables chargées de verres et de flacons tremblent ; la chute doit être fréquente, et cela explique qu'il y en ait tant de boiteuses. Je

n'ai vu aucune prescription particulière affichée; je l'ai cherchée pourtant, et je l'aurais rédigée en deux mots pour le compte du limonadier : « Ici, on paye la casse ».

Mais non! ce commerçant a l'âme généreuse, apparemment; d'autant qu'il ne saurait se rattraper sur la consommation, ayant affaire à des peuples sobres : Basques et Espagnols brisent beaucoup, mais ne boivent guère.

A droite de la place de la Liberté, derrière le bâtiment à tout loger et à tout faire que je viens de décrire, voici la Place-d' Armes. Je puis la traverser, prendre à son extrémité inférieure la porte Marine, qui me conduirait aux allées du même nom. Je peux encore suivre la rue du Gouvernement, plantée d'arbres, bordée d'hôtelleries, qui monte au Château-Vieux et à la Poste. Mais, à gauche, une vieille rue m'attire. D'un côté, seulement, elle forme une galerie couverte, au fond de laquelle s'ouvrent des boutiques. Ces arcades très basses, très sombres, et ces réduits noirs vous reportent à un autre âge. L'air est plus que rare sous les arceaux du Port-Neuf; aussi les habitants des boutiques sortent pour aller respirer un peu au bord de la galerie.

On reconnaît des types israélites très purs ; il faut bien qu'ils le soient pour qu'on les distingue au milieu de tant de visages accusés qui se rencontrent partout dans la ville. Bayonne est, en effet, après Paris et Bordeaux, le centre de population juive le plus nombreux qui soit en France, depuis que nous n'avons plus l'Alsace.

Cette « rue du Port-Neuf » monte à la cathédrale. C'est bien le cœur de la vieille ville. L'ombre immense de cette église la couvre, l'ombre du vieux château est prochaine. Des rues se croisent avec celle-ci, — fort étroites, maussades, si le ciel est gris ; mais, à l'embellie, tout ce quartier assez enfumé s'éclaire ; l'été, le fond de la combe cuit au soleil. Ici, l'été est long. Aussi les couleurs d'ambre et (for se répandent sur les visages. Les filles de Bayonne sont vives et charmantes, avec leur teint bistré, et leurs yeux

brillants, leurs cheveux d'un noir mat, sous le petit madras noué au sommet de la tête. Il s'y tenait, autrefois, par grâce d'Etat;

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maintenant l'industrie moderne a fourni, pour le fixer, toutes sortes d'engins et d'épingles. Il n'est plus à l'envolée, il y perd un peu de sa crânerie.

D'ailleurs, le madras devient rare ; le chapeau le remplace, pesant, banal sur ces tètes alertes. Telle fillette a l'air, sous ces « toquets » stupides, d'un singe habillé ; elle était libre et intéressante sous le mouchoir. Que voulez-vous? C'est le progrès qui s'accuse, c'est le nivellement universel. Quand ce sera fait, personne ne sera bête , mais personne n'aura d'esprit ; personne ne sera ignorant, mais personne ne sera instruit. Aucune femme n'aura plus la laideur chétive, mais aucune n'aura plus la beauté originale. Dans le pays particulier où nous sommes, il y aura, pour obtenir le « nivellement », beaucoup à combattre avec la nature. Et pourquoi n'aplanirait-on pas les monts, et ne comblerait-on pas les vallées ? Plus de montagnes, plus de plaines : tout en plateaux.

Cette belle période n'est pas encore arrivée, car la dernière partie delà rue du Port-Neuf est d'une terrible raideur. La cathédrale couronne la cime du coteau. C'est un édifice très vaste, assez disparate en ses diverses parties, mais, en résumé, une superbe église, fondée sur les ruines d'un monument très ancien, qui aurait été incendié. Le chœur, l'abside, la chapelle appartiennent au commencement du xmc siècle, et dès les premiers pas dans la nef, on s'aperçoit que chaque âge est venu apporter des agrandissements ou des reconstructions. Cette nef, précisément, est du xive siècle. De la même époque, les deux tours de l'ouest et le maître-portail. Les clochers, du xve, n'ont été achevés que de nos jours, par une de ces « restaurations » qui se proclament « intelligentes ».

Dans la restauration actuelle de la cathédrale de Bayonne, les architectes ont bien causé quelque dommage. Voyez plutôt le chœur peint à neuf, en des tons criards. Même cela fait pis que de crier, ça hurle. Je demande à la Commission des monuments historiques d'instituer un prix pour récompenser celui qui aura tranché le problème suivant qu'elle posera :

« — Cathédrale de Bayonne. Travaux d'art exécutés dans le

chœur : Une médaille d'or à qui pourra dire à quoi sert ce badigeon ? »

Le principal honneur et la plus rare curiosité de l'édifice, c'est le cloître qui l'enveloppe. Il s'appuie au coté sud de l'église, et, malheureusement, cache la belle porte du transept méridional ; il est formé de chaque côté par six travées de voûte que supportent des faisceaux d'élégantes colonnes, aux chapiteaux à crochet. Les arcs qui regardent la cour sont ouverts et divisés par trois colonnettes supportant de petites ogives et de belles roses ; les arcs intérieurs sont nus. Aucune décoration.

Quant à moi, je professe pour les cloîtres un goût qui n'est pas absolument répandu sur le boulevard des Italiens; je me flatte même de comprendre le plaisir lent et sûr qu'il y avait à vivre sous ces grands arceaux.

La méditation y naît comme naturellement; elle s'impose au visiteur même, et le bruit de ses pas sur les dalles le berce d'une cadence sonore. Le soleil ritpar les roses descroisées; ses flèches viennent frapper plusieurs tombes monumentales accolées à la muraille du fond. Ah ! le beau décor, doux et grave ! Deux de ces sépultures sont gothiques, une autre est de la Renaissance ; elles ne portent pas d'inscriptions et ne sont pas ornées de figures, mais seulement d'un écu dont les armes ont été brisées et grattées. Dans la même muraille, un peu plus loin, est encastrée une pierre tombale d'évèque; la statue du prélat a la face rongée, les mains se sont détachées ; elle est du xme siècle. Un autre tombeau s'élève encore à l'entrée d'une chapelle assez vaste, formée de plusieurs travées du cloître, et qui communique avec la basse nef de l'église, où nous allons rentrer.

Ces mutilations des tombes, comme celles des sculptures de la porte septentrionale et de la façade de l'ouest, ont une date : c'est 1793. La porte du sud est la seule partie de la cathédrale où les anciennes sculptures ont subsisté. Le tympan représente à droite le Christ montrant ses plaies, entouré d'anges

chargés des instruments de la Passion; à gauche, la Vierge et l'Enfant divin, également escortés d'anges; mais ceux-ci portent les instruments de musique qui servent aux concerts célestes. Les deux côtés sont décorés de statues d'apôtres ; le sommet et la base, des attributs des Evangélistes. Le drame de la Résurrection se déroule aux arcatures du tympan.

J'ai dit que l'église était immense. Elle est formée de trois nefs divisées par des piliers formant un faisceau serré d'admirables colonnettes. Détail historique très remarquable : les léopards d'Angleterre sont sculptés aux clefs de voûte. A l'extérieur, nous trouvons la contre-partie : des fleurs de lys semées à profusion sur les contreforts des tours. C'est que de 1295 à 1451, comme nous le verrons plus loin, Bayonne fut une place anglaise. Ces fleurs de lys sont le signe de la reprise de possession par la France, Dunois, en cette année 1451, ayant arraché la ville aux Anglais. Les travaux de l'édifice étaient alors en cours d'exécution et furent continués; la voûte de la nef est française. Egalement françaises les verrières ; l'une est un don de François Ier. Passant à Bayonne en 1526, au sortir de sa prison d'Espagne, il était en humeur riante et magnifique. Cette verrière a été restaurée.

Et, d'ailleurs, presque toutes les parties de l'église l'ont été, puisqu'elles avaient malheureusement besoin de l'être. Un riche Bayonnais, bienfaiteur de sa ville, a légué à la cathédrale une rente de trente-cinq mille francs qui doivent être incessamment employés à réparer et embellir sa vénérable légataire. Hélas! l'objet de cette libéralité posthume n'a pas toujours été rempli suivant les vues du testateur, puisque nous devons penser qu'il n'avait pas moins de goût que de générosité. On a, par exemple, acheté de ces deniers Lormand un maître-autel en marbre blanc, flanqué de dorures, et l'on a dallé le chœur en mosaïques modernes d'Italie. L'autel est banal; la mosaïque excite au plus hnul point l'admiration de la plupart des voyageurs; la for-

mule admirative a même été trouvée: — On dirait un « tapis de

Turquie ».

TIélas!... Mais ce n'est pas tout : je vois dans quelques chapelles des vitraux modernes. Ces couleurs crues et violentes me déchirent les yeux... Je me demande s'il n'y a point entre les fabricants des verrières modernes et les médecins oculistes quelque accord secret et perfide?...

Je quitte, enfin, l'église, je cherche un chemin par le dédale des rues qui se croisent au-devant du côté oriental, je me trouve bientôt sur une petite place où s'élève un monument entouré d'une grille. C'est un mausolée consacré à la mémoire de deux Bayonnais, étudiants à Paris, qui furent tués pendant les journées de juillet 1830. Fort bien. Ce n'est pas cette piété des amis politiques qui est étonnante, c'est l'inscription: — « Les révolutions justes sont le châtiment des mauvais rois ».

Nous revenons au chevet de la cathédrale; nous prenons une longue rue qui descend au marché par une pente assez raide et de là vers la Nive. C'est une des voies les plus suivies; elle n'est pas moins pittoresque que la rue du Port-Neuf; elle relie le Grand au Petit Bayonne. Là est l'église neuve de Saint-André, décorée de deux clochers. Tout y est fraîchement moderne , même les peintures des chapelles dans l'une desquelles se voit une œuvre de Bonnat.

Au-dessus de Saint-André, entre l'Adour el la Nive, nous rencontrons le Château-Neuf et l'Arsenal. Le premier qui a de vieilles parties du xve siècle ne sert plus que de prison militaire et de caserne; l'Arsenal est vide.

LE CnAIF.AU VIEUX.

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