‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 19 sur 75 · FOXTARABIE. — LA GRANDE RUE · texte numérisé non relu

FOXTARABIE. — LA GRANDE RUE

PONTARABIE. 113

églises basques. Voici les tribunes réservées aux hommes. Le sanctuaire est riche en reliques ; des polissons découplés comme de jeunes écuyers de cirque et qui baragouinent quelque français, offrent de donner l'explication des reliquaires pour une piécette. Ils proposent aussi au visiteur de le conduire sur la plateforme du clocher ; c'est un piège auquel on ne se laisse pas prendre, si l'on est entré dans la ville par la Bidassoa, car alors on sait que cette plate-forme est moins haute que la terrasse du donjon, à laquelle on a vu la pointe du clocher accolée, en glissant sur le flot.

L'église est pourtant séparée du château par un chemin planté de beaux arbres, qui descend à la berge ; mais de loin les coupures ne se trahissent point, dans cette masse prodigieuse de pierres ; on n'aperçoit rien qu'un profil colossal.

L'entrée du château est située sur une place rectangulaire assez vaste, et pour le moment entourée d'une palissade; c'est là qu'étaient les arènes improvisées ; mais la cérémonie est terminée, grâce à Dieu ! la foule s'est écoulée par le chemin ombragé qui conduit à la rivière où se donnent des régates. Le pauvre petit taureau a été ramené dans son étable, où sans doute il se laisse arracher les banderillas, avec autant de philosophie qu'il en a mis à se les laisser planter. Cette place est encadrée de logis assez pauvres, qui forment un contraste frappant avec les palacios de la grande rue. Ici a toujours habité le peuple, là se prélassaient les nobles gens. Ces maisonnettes sont toutes à pignons, construites sur un modèle plus ou moins rapproché de celui qu'on voit sur la route d'Espagne, dans les vallées françaises, et sur l'autre bord à Hendaye. Quelques-unes sont ornées pourtant de miradors à la cage vermoulue. — Le château regarde et domine de toute sa hauteur écrasante ce coin des petites gens.

De ce côté — le couchant — la maison forte de Jeanne In Fol h' présente un énorme mur qui n'est pas tout à fait aveugle, mais que percentseulement d'étroites fenêtres irrégulièrement placer-.

LES PYREXEES.

et dont le dessin ne paraît pas indiquer un grand âge. Encore le seizième siècle. Mais les constructions plus anciennes vont apparaître. D'abord on pénètre sous une voûte, et une inscription en langue anglaise frappe les yeux. Le sens en est très moderne ; on

L'EXTRÉE DU CHATEAU.

fait « assavoir » au visiteur qu'il devra payer cinq réaux. Mais pourquoi lui annoncer cette mauvaise nouvelle en anglais ? Sans cloute parce que les nationaux qui parlent cette langue ont été jusqu'à présent plus résignés à se laisser tarifer que les autres. Cinq réaux — en monnaie française, un franc cinquante. Encore, si pour ce prix-là le cicérone féminin — car c'est une virago qui se présente — nous disait en langage naïf et populaire la vraie légende de cette pauvre reine Jeanne — le modèle des épouses tendres, puisqu'elle aimait tant son mari qu'elle en perdit la raison !

La façade de la cour est du xiv' siècle. 11 est probable que les assises en appartiennent à une antiquité bien plus respectable.

Le premier château de Fontarabie fut construit, par un roi de Navarre, au commencement du Xe siècle. C'était Sanche le Fort, grand vainqueur des Arabes ; il eut un fils qui ne dut lui ressembler guère, puisqu'on l'appela Sanche le Courbé ; il en eut un autre qui était droit, et il fit un roi de celui-ci, — de celui-là un comte. Or, le pays de la Bidassoa relevait du comté de Gascogne, apanage du « Courbé » ; sur les deux rives, la dynastie des Sanche était chez elle. Il n'en était plus ainsi au temps de Jeanne la Folle ; le bord espagnol de la rivière regardait en ennemi le bord français. La légende veut que Charles-Quint soit venu souvent au château de Fontarabie. Il y a bien des récits de cette royale vie toujours errante de Tolède ou de Burgos aux Pays-Bas, de Bruxelles ou deGand en Allemagne, et des Etats allemands à Milan ouàNaples. La grandeur de Charles, faite de tant de royaumes divers, n'était point de celle qui « attache au rivage » ; elle l'en détachait plutôt. Dans cette merveilleuse histoire , rien ne nous apprend qu'il aimât à vivre au bord de la Bidassoa ; l' aurait-il aimé, il n'en aurait pas eu le loisir. Il est probable que, s'il résida jamais à Fontarabie, ce fut au temps de son enfance et de la reine Jeanne, aux côtés de cette mère tragique.

Au-devant du donjon, les pieds dans la rivière, est un bâtiment si lamentablement ruiné par les boulets d'Hendaye, qu'il n'est plus aisé d'en bien reconnaître l'époque et le style. Deux fenêtres croulantes semblent indiquer pourtant la fin du xve siècle. Cette partie fut peut-être construite pour la pauvre reine insensée ; on la confinait loin de Burgos et de Tolède, loin des capitales espagnoles, dans ce beau désert, encadré par la montagne verdoyante et le fleuve bleu. Les guerres modernes ont éventré la noble demeure, toute remplie de dramatiques souvenirs. Est-ce à nous , Français , à nous en plaindre ? Les canons espagnols avaient commencé.

Au reste, nous prîmes une jolie revanche du bombardement d'Hendaye. Il y eut un jour un jeune capitaine français qui réunit

trois cents hommes — le même nombre justement que les Spartiates de Léonidas. Le détachement français débarque nuitamment sur le bord espagnol, contourne, puis gravit la montagne, hissant derrière lui quelques canons ; et qui fut étonné au petit jour? Parbleu ! ce furent les Fontarabiens apercevant en l'air ces trois cents intrépides compagnons qui se préparaient à les foudroyer tout net. Les militaires étaient vexés, et comprenant l'inutilité de la résistance, ils ne voulaient pourtant point aller traiter de la reddition. Deux capucins furent envoyés en parlementaire. — Le capitaine Lamarque leur répondit qu'il était le maître, qu'il donnait une demi-heure à la ville pour capituler, sans quoi il l'écraserait d'abord, y entrerait après, et passerait au fil de l'épée tous les habitants, y compris les capucins. Il ajouta que c'était le droit de la guerre. On ne peut discuter sur la beauté de son action patriotique; sur le droit, c'est peut-être différent. Fontarabie se rendit. Le capitaine Lamarque devint, comme on sait, un général en grande réputation ; il l'avait bien méritée. Les Français occupèrent le donjon pendant une semaine, puis se retirèrent.

C'est bien l'image de la domination souveraine, et le type de la force, que ce donjon superbe. La tour est carrée, appuyée sur des contreforts massifs; les murs ont quatre mètres et demi, tout simplement, d'épaisseur. Les voûtes confondent le regard; leurs croisements savants et indestructibles devraient faire le désespoir de nos architectes modernes. Nous avons élevé beaucoup de murs en carton, et ne leur avons pas pour cela donné plus de grâce, bien que la matière fût légère. Ces formidables voûtes forment deux étages, divisés ensuite en quatre à l'aide de planchers supportant l'immense terrasse du faîte. Toute la construction a été conçue comme celle de notre Chambord, bien plus tard, en vue de la terrasse; — pourtant, avec cette différence que l'on recherchait ici un lieu d'observation et, là-bas, une œuvre d'art. De cette plate-forme, large de quarante pas environ, longue de plus de cent, on découvre sur la mer Saint-Jean-de-Luz, Biarritz et l'em-

bouchure de l'Adour à gauche, — à droite tout le cours de la Bidassoa, au-devant la triple ligne des monts et les vallées françaises. La vue n'est fermée qu'au couchant par la croupe du Jayzquibel, qui s'incline vers le cap du Figuier, se prolongeant en un barrage de roches jusqu'au port du Passage, que l'on rencontre plus loin, sur la route de Saint-Sébastien.

Sut la rive droite de la Bidassoa, rive française, les bois et les combes cultivées , les coteaux couverts de vignes se succèdent, formant un paysage d'une variété charmante. Des villas et des châteaux s'élèvent de toutes parts dans cette fraîche campagne. Malheureusement, il yen a qui la déparent. N'est-ce pas une chose étrange que le faux goût ose se produire même en ces contrées de montagnes et de mer, en face de tout ce que la nature offre de plus saisissant et de purement beau ? Voici un castel moderne, flanqué de tours, hérissé de clochetons, le chefd'œuvre du style de pâtissier, l'horrible et lamentable imitation du gothique anglais. Il a de la réputation dans le pays; il est entouré de superbes ombrages qu'il déshonore. Sur le bord même de la Bidassoa, j'aperçois un autre ouvrage du même genre, un second castel à dents aiguës, qui donne en effet l'idée d'un dentier ébréché. Quelle misère ! — Un peu plus loin, heureusement, sur ce même rivage d'Hendaye, voici les ruines de ce robuste donjon que connaît déjà le lecteur.

De la « terrasse de Charles-Quint », les yeux plongent naturellement dans la ville. La plate-forme du clocher de l'église est placée en contre-bas, comme on l'a déjà dit, mais le clocher lui-même la domine. Les débris de la vieille enceinte viennent se relier au château.On s'oublie à tous ces détails pittoresques; on se prend à rêver, en suivant machinalement les méandres des grands lierres qui couronnent toutes les crêtes des murailles ruinées. La végétation parasite est plusépaisse que partout ailleurs, sur la partie qui renferma les appartements royaux. La malheureuse reine Jeanne était conduite sans cloute sur la terrasse, dans les beaux jours, épou-

vantant de ses cris inhumains les soldats cantonnés dans les salles du donjon , et les vigies qui guettaient en haut. Elle appela sans cesse, pendant vingt ans, cet ingrat Philippe, ce mari sans entrailles qui l'avait délaissée ; et depuis longtemps ce n'était plus que l'ombre du plus beau des hommes et du plus puissant des princes de son temps, qu'elle l'appelait encore. Cette orgueilleuse demeure était, d'ailleurs, la plus riante que l'on pût donner à une folle d'un tel rang dans le monde. Il n'était triste et ce n'était une prison que pour ses gardiens. Voyez-vous les soldats errant dans ces salles immenses et sombres, qu'éclairaient seulement des embrasures pratiquées dans la redoutable épaisseur de la muraille? Celles de ces ouvertures dérisoires qui donnaient au nord, laissaient pourtant encore embrasser une admirable perspective sur les flots, quand on se glissait jusqu'à la meurtrière.

D'une autre qui regarde l'ouest, on apercevait le flanc de la montagne, et, là-haut, à la cime, le couvent de Nuestra. senora. de Gua.da.lupe, qui renferme un sanctuaire vénéré ; mais il est probable que les soldats aimaient mieux chercher des yeux dans la ville les formes gracieuses qui se glissaient dans les rues sous la mantille noire. Les Fontarabiennes, issues des croisements du pur sang basque et du sang espagnol, ont encore la plus vive tournure et une finesse remarquable de traits. Je les ai admirées, un dimanche, gravissant les marches de l'église à l'heure des vêpres. Je n'ai pourtant point revu, comme à Saint-Jean-de-Luz, de ces blondes aux yeux noirs et au teint doré, la plus rare variété de la race basque, et la plus belle.

J'allais terminer ce chapitre, quand j'ai reçu une brochure intéressante, Les Recherches historiques sur le siège de Fontarabie en 1638, par M. Ducéré. Ce travail est extrait du Bulletin de la, Société des Sciences et Arts de Bayonne. J'y trouve la description de l'enceinte de la ville au xvne siècle : « Percée de deux portes : « au sud, la porte Santa-Maria, et à l'ouest, la porte San-

FuXTAliARlE.

« Nicolas, la ville était défendue par un large fossé, mais n'ayant « pas de chemin couvert; les murailles, couronnées de parapets. « étaient protégées par de solides tours, principalement celles « de la Madeleine et de los Cestones ; deux vastes boulevards, « ceux de la Reine et de Saint-Philippe, ayant de 27 à 30 pieds de « large et de 60 à 70 pieds de hauteur, servaient pour ainsi dire « de bastions de forteresses ; enfin , un château dont on fait « remonter la construction à don Sancho Abarca,roi de Navarre, « couronnait l'ensemble des défenses de la ville ; ce château « était lui-même protégé par un mur d'enceinte percé de meur- « trières. Enfin, un petit fortin récemment construit défendait « la rade du Figuier. »

Telle était la place cjue Richelieu avait commandé de prendre. Mais Richelieu lui-même n'était pas toujours obéi.

croix Ta foxtahabie.

LE PONT d'hbhdayb.

Puisque j'ai entrepris de réhabiliter la Bidassoa clans F histoire et contre l'histoire, je dois la faire bien connaître. Suivons-la donc ensemble depuis son embouchure jusqu'au point où elle se perd dans les roches, — servant toujours de frontière entre la France et l'Espagne, et où les contrebandiers, gens vraiment internationaux, peuvent la franchir en trois bonds.

Si vous alliez prendre vos informations au Ministère du Commerce ou à l'Administration générale des douanes , on vous dirait certainement qu'au pied des Pyrénées, aussi bien, d'ailleurs, que dans toute la France, la contrebande est morte. Cependant, si vous voyagez ici dans la montagne, vous rencontrerez un soir dans quelque défilé un grand gaillard, vêtu d'une manière de carmagnole en gros drap, d'un pantalon de velours brun, serré au-dessus des hanches par une ceinture rouge, coiffé d'un

hfirret bleu, chaussé de sandales en corde tressées. Dans la main droite il a son bâton, sur les épaules son ballot, et son couteau planté dans sa ceinture. Si la contrebande est morte, voilà un revenant, car c'est un contrebandier. S'il fait froid, il a par-dessus sa veste une peau de mouton noire, ajustée en forme de casaque, ce qui lui donne un air superbe de barbare. L'homme est fort, car le ballot est lourd. Pourtant n'ayez peur ; vous n'êtes point douanier, il ne vous veut pas de mal. Si vous avez le goût des sermons, vous pourriez même en entamer un qu'il écouterait, au cas où il entendrait le français, — et lui faire de la morale. Il en rirait de tout son cœur. Je reviendrai sur ces contrebandiers.

A cette hauteur, la Bidassoa donne raison aux historiens, soit ! — Mais, sur l'espace de douze kilomètres pour le moins, elle leur a donné tort. On sait déjà qu'entre Hendaye et Fontarabie cette rivière « sèche », comme ils disent, n'a pas une largeur de moins de quatre kilomètres. A la marée pleine, ce vaste estuaire aux bords romantiques porterait des frégates.

Il est vrai que cet amas immense de sable, qu'on appelle la Barre, le ferme presque tout entier du côté de la mer, qui monte par un étroit canal, le long de la rive espagnole. Ces grands vallonnements s'élèvent de dix à quinze mètres à marée basse, et c'est là que les quelques baigneurs de l'été en résidence à Hendaye vont prendre leurs bains; il n'y a point de plage plus douce et plus sûre. Elle est à peine inclinée ; le sable, que le flot trop souvent déplace sur d'autres grèves, demeure ici ferme sous le pied ; c'est que les lames très longues, peu brisantes, et presque régulières, le fouettent lentement. La nouvelle station sera certainement recherchée et se remplira du trop-plein de Biarritz et de Saint-Sébastien même. L'établissement en construction sera placé au-dessous de la pointe de Sainte-Anne, qui borne la rive française, et que font reconnaitre de loin deux belles roches semblables à de gigantesques menhirs celtiques. En face s'allonge la pointe du Figuier, portant un phare à feu rouge, et

toute hérissée d'écueils, et qui a l'honneur géographique d'être classée parmi les caps.

Au milieu de la barre, à distance égale des vieux débris du donjon d'Hendaye, et du royal château de Fontarabie, est campée une colonne frontière. Je voudrais supposer que la barque sur laquelle nous allons remonter la rivière est venue me chercher là; ainsi nous aurons fait le parcours en conscience, sans perdre un pouce de l'espace à parcourir. Mais je suis obligé d'avouer que cette barque, je la prends au pied de la petite jetée d'Hendaye; elle suit la rive droite, puis un coude assez brusque du fleuve; nous passons sous le pont du chemin de fer qui relie la France à l'Espagne, et repose sur cinq arches. Un petit garde-côte français est amarré à notre bord. Devant nous, une ile sépare la Bidassoa en deux bras; l'un coule vers Irun, première ville espagnole. Je distingue de vieilles maisons à galeries, tout un bas quartier qui se serre autour de l'église , dont le clocher rappelle celui de Fontarabie. J'aperçois des soldats , surtout. Que de militaires ! Et quelle armée versicolore ! Voici des tuniques bleues; en voilà des rouges, en voilà des noires. Il est évident que l'ancienne monarchie de Charles-Quint ne tend pas du tout, comme la République de France, à unifier l'habit de ses soldats. On ne modifie point les fils du Cid ; les héros ont toujours aimé les galons et les panaches : c'est leur faiblesse. Les officiers me paraissent dorés sur toutes les tranches, et ces dorures reluisent au soleil. Deux gendarmes s'avancent bien plus près de nous, deux tout petits gendarmes, coiffés de tout petits bicornes, la poitrine ornée de petites manières de petits baudriers en cuir qui ressemblent aux courroies avec lesquelles nous attachons nos couvertures de voyage. Je ne peux m'empêcher de penser que les dépositaires de la force publique ne sont guère imposants dans un pays où les brigands sont si... fiers... Mais que nous importe? Ce sont choses d'Espagne !

La barque glisse, le tableau esl charmant. A quinze cents mètres environ, une ile émerge du flot, couverte de grands ombrages. La voilà! c'est elle ! c'est l'île à jamais diplomatique! l'île des Faisans ! En arrière sont assis les deux Béhobie — Béhobie de France, Béhobie d'Espagne, reliés par un long pont au milieu duquel se voit encore une borne frontière. Au fond,

«les montagnes pelées repoussent en avant la riche verdure et les clartés de l'eau.

« Au-dessus d'Irun, l'Espagne et la France ne sont plus séparées que par une rivière dont le lit ne dépasse point la largeur de quelques mètres.... » Quel historien a dit cela ? Oh! ne cherchez pas ! Tous les historiens l'ont dit, les anciens comme les modernes; les premiers seulement, au lieu de « mètres », ont parlé de « pieds »... Aussitôt après ils se contredisent en ajoutant: —

Là s'élève une île d'une longueur de cent vingt pas environ, d'une largeur de quarante à cinquante. Comment se peut-il faire qu'une rivière « large à peine de quelques mètres » porte une île qui en a cinquante; sans compter qu'en 1659 on a pu y aborder en barques de gala des deux côtés ? — La vérité vraie — celle qui est si rarement historique — c'est que Béhobie marque précisément le point où la Bidassoa s'élargit. Les bancs de sable de l'embouchure y font place à d'autres bancs vaseux que le jusant découvre; c'est la lèpre de ce paysage, que gâtent ces longues taches noirâtres ou d'un gris morne; le flot, heureusement, remontera bientôt, déployant de nouveau son miroir d'argent.

Une chose que les diplomates ne savent point, quoique, tout en dépréciant à plaisir la Bidassoa, ils la regardent comme leur bien, c'est que File sert de théâtre à des rencontres assez différentes de celles de Mazarin et de don Luis de Haro en 1659. On vient se couper la gorge, ou en faire mine, sur ces verts gazons, sous ces vieux arbres; c'est la mode fine de Bordeaux. Une querelle s' allumet-elle à la Bourse, autour d'une table à jeu ou à la porte d'un boudoir, dans cette capitale des Gascons, et a-t-il été résolu qu'on en devait découdre, les témoins des deux parties belligérantes arrêtent que le combat aura lieu dans l'île des Faisans.

On part, on couche à Hendaye : il y a deux hôtels, en sorte que les deux adversaires peuvent ne se point voir avant l'heure tragique ; on n'a pas à craindre que les deux lions se dévorent. Au petit jour, sous les longues écharpes de brume qui s'élèvent de la rivière ou qui glissent du haut des monts , on prend place en deux barques qui vont remonter la Bidassoa. C'est crâne et romantique ; ainsi l'on traversait la Seine au temps des Valois, pour aller jouer de la rapière et de la dague au Pré-aux-Clercs ; la traversée seulement était plus courte. Le^ soleil se lève au-dessus des montagnes arides de Béhobie. Sur l'autre rive, le Jayzquibel est sombre. Presque au faîte de ce dernier, niché dans un pli. du mont, est un oratoire, et paf un étroit sentier pratiqué à travers le

l'île des faisans. 127

roc et les pins, on aperçoit une file d'hommes et de femmes qui grimpent. Ceux-ci s'en vont en pèlerinage. Les deux petites troupes qu'emportent les barques vont s'exterminer, tout simplement. Quel contraste ! Et comme tout cela sent bien l'opéra comique et la terre des Gascons ! C'est grand dommage que ces fiers spadassins et leurs seconds portent le chapeau de soie moderne, au lieu du feutre à panache, et le veston ou la redingote, au lieu du justaucorps de buffle ou du pourpoint tailladé.

Je n'ai pu savoir si l'on ramenait de l'île des Faisans beaucoup de terribles morts recouverts de leur manteau, comme on rapporte l'invincible Comminges , misérablement tué par Mergy , dans l'opéra d'Hérold.

Le 13 août 1659, le cardinal de Mazarin partit de Saint-Jeande-Luz à dix heures du matin, avec sa suite en trente carrosses et deux cents gentilshommes qui lui faisaient escorte. Il arriva le premier au rendez-vous, et, comme il s'engageait sur le pont de bateaux qu'on avait construit pour accéder à l'île du côté de France, il vit venir vers l'autre pont, accédant du côté d'Espagne, don Luis avec un cortège aussi fastueux que le sien.

C'était la paix qui s'avançait en grande pompe imposante. Le même lieu avait vu la guerre se ruer en avant. C'est là précisément qu'en 1521, les Français marchant contre Fontarabie, le comte de Guise s'était intrépidement jeté à l'eau, et l'infanterie l'avait suivi, la pique ou l'arquebuse au poing. D'abord les petites « salades » françaises (soldats coiffés d'un casque léger en forme de saladier); puis les lourds Allemands eux-mêmes, qui composaient une partie de l'armée d'attaque. Ce comte de Guise était Claude, père du grand François, aïeul d'Henri, le roi des barricades de Paris. C'est Claude qui fonda la fortune de la race; ce fut le premier des trois.

L'arrangement du théâtre qui allait servir à discuter le traité des Pyrénées est peut-être la machine la plus diplomatique qu'on ait jamais imaginée. Les deux imprésarios

de cette grande représentation étaient pour l'Espagne le baron de Watteville, gentilhomme franc-comtois, et pour la France le marquis de Chouppes. Ces deuxgalants seigneurs procédèrent au partage de File et à son aménagement. Ils y firent « bâtir des logements égaux » et une chambre — la chambre des conférences pour les deux ministres — « dans une distance égale des deux logements ». Elle avait deux portes. Tune du côté de la frontière espagnole pour don Luis , L'autre du côté de la frontière

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