‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 23 sur 75 · AINHOUE, LE PORCHE D F. L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

AINHOUE, LE PORCHE D F. L'ÉGLISE

tendu, case dit d'un bout à l'autre de la province de France et même des autres pays d'Europe et d'Amérique. On ne vit qu'à Paris ; seulement, c'est partout ailleurs qu'on asseoit paisiblement son existence et qu'on la prolonge. L'hôtelière de Danchariaénea a des soupirs à fendre l'âme, quand elle parle de la « grand' ville ». — Le jardin de l'hôtellerie, où je plonge par la croisée ouverte, est remplie de l'ombre des liguiers ; la vigne s'accroche aux arbres ; le jardin est fort bien soigné, planté de toutes sortes de fleurs, et des senteurs fraîches et pénétrantes s'en élèvent. Au pied même de

la maison, un ruisseau clair se jette dans la Nivelle. — Je n'ai pas songé à demandera la dame de Danchariaénea quel quartier elle habitait à Paris. La rue du Mail, peut-être, ou quelque autre senti ne bordée de maisons puantes. Et voilà ce qu'elle regrette!

Deux jeunes filles entrent dans la salle ; elles sont vives et gracieusement tournées. L'hôtelière me les présente : ce sont ses nièces. Elles causent très joliment, ces fauvettes du pays sauvage. Et vous allez voir comme elles méritent bien ce nom d'oiseau mélodique. L'une d'elles se met au piano. Une excellente musicienne, ma foi, qui me régale de la valse de Faust, tandis que je dévore une truite, en l'arrosant d'un vin d'Espagne, du Rancio authentique, un flot d'or. Seulement la liqueur est chaude, et il est heureux qu'on ait mis sur la table une carafe remplie eau claire et glacée.

Parbleu ! on fait d'aimables repas sur cette frontière espag car il n'y a pas à dire non, j'y suis, je la touche, je la vois incliqu par un poteau au milieu du pont qui est neuf, et s'élève à côté son devancier dont les arches s'affaissent et dont le tablier croule. A l'extrémité, voici un poste de soldats castillans. Une route bordée de peupliers va toute droite: c'est le vestibule de l'empire de Charles-Quint. Tableau très varié, dont le fond est occupé par une série de petits monts coniques, pelés, arides, au sommet desquels s'élèvent de méchants petits fortins, avec des airs de vouloir nous faire peur, à nous autres Français. C'est la ligne de la frontière — hérissée plus que de raison.

Cette route aux peupliers, c'est celle de Bayonne à Pampelune. Elle suit la vallée de Bastan, la plus riche de la Navarre. C'est l'Espagne verte; ce n'est donc pas encore la véritable Espagne. Du côté de France, la route d'Ainhoue remonte à Ustaritz. Je la suis au retour; elle descend par des pentes rapides. De chaque côté, le fond du vallon se tapisse de bocages épais et capricieux. Végétation puissante et folle. Le soleil inonde les parties basses; il y a des feuillages sombres qui reluisent violemment, d'autres

qui s'imprègnent d'une lumière grise et molle. Tous les tons ont une valeur dans ce pays de la couleur vivante.

Je passe à Espelete, au pied du Mondarrain, une montagne verte. Le village est gracieux, dans sa situation isolée, au-dessus d'une plaine fertile. Le cimetière me retient un moment ; je me le représente au mois d'avril comme un nid éclatant, lorsque les iris qui bordent toutes les tombes sont en fleur. En face de l'église, que ce cimetière environne, suivant l'invariable usage basque, un petit mamelon porte les ruines du château des comtes d'Espeleta, famille espagnole. Espelete possède un des jeux de paume les plus renommés du pays.

Après Espelete, la route de Cambo s'ouvre à droite. Le paysage qui la borde a le même caractère que toute cette partie du cours de la Nivelle : des bois, de riches cultures, des eaux abondantes, et sans cesse, au midi, les monts espagnols au fond du tableau.

MAISONS i:

Si vous voulez que nous remontions ensemble la vallée de la Nive — comme nous avons fait de la Nivelle — depuis son confluent avec l'Adour jusqu'au cœur du pays basque, il faut que nous rentrions à Bayonne. La route à suivre est d'abord celle de Saint-Jean-de-Luz, qui continue les vastes allées d'arbres contournant les remparts. Nous passons au pied des bâtiments neufs qui remplacent le château de Marrac. Au-dessus, et sur une hauteur qui domine le cours des deux rivières, des fortifications s'élèvent,revêtues des gazonnements accoutumés. Ce sont des ouvrages avancés complétant le système général de défense de la place. Sans savoir pourquoi, je pense à la joyeuse bouffonnerie du marquis de Mascarille, dans la comédie de Molière. Il se vante d'avoir enlevé une demi-lune. — Bon ! lui répond le vicomte de Jodelet, c'était bien une lune tout entière!

Préférons-nous aller à pied ? alors suivons le bord de la Nive jusqu'à ces fortifications. Nous trouvons à droite le premier village basque, Bassussary, nous traversons le ruisseau de l'Urdains, laissant derrière nous le château qui porte ce nom, qui présente de belles terrasses et un parc très ombreux. Désormais, nous allons suivre la ligne de faite des coteaux qui dominent la rive gauche de la Nive, et nous traversons le bois de Berriots.

Au-dessus de nous, le mamelon de Sainte-Barbe, également boisé. La vue est belle, d'un côté, sur la plaine assise entre la chaîne des monts et l'Adour, de l'autre sur la vallée d'Ustaritz. On ne découvre point la mer. En bas, les pieds dans l'eau, voici des ruines, — celles du vieux château de Huetzsca.

Mais n'ai-je pas dit que Bassussary était le premier village basque? Un peu de géographie — ou plutôt de simple topographie — ne serait pas ici inutile. Le lecteur doit se rappeler que le pays basque français forme trois subdivisions : le Labourdin ou pays de Labourd, la Soûle, la Basse-Navarre, et qu'il occupe une partie de l'arrondissement de Bayonne, une très petite partie de celui d'Oloron et l'arrondissement presque entier de Mauléon-Licharre. Il est important de connaître les villages qui forment la lisière au delà de laquelle on se trouve en Béarn ou en Gascogne, et où cesse l'usage de l'Escuara (langue basque).

Ces paroisses, dans l'arrondissement de Bayonne, en allant de l'ouest à Test, sont : Bidart, Bassussary, Lahonce, Briscou, Bardos près de Bidache, Ayherre, et Bergouey- Villeneuve qui touche au département des Landes; dans l'arrondissement de Mauléon, Ilkare, Arbouet, Arout, Charité de Bas, sur la route de Saint-Palais à Oloron, Arrast, l'Hôpital Saint- Biaise — et dans la pleine direction de l'est, Montory et Sainte-Engrace; — enfin Esquinie, clans l'arrondissement d'Oloron. La plupart de ces bourgades ne sont pas même indiquées sur les cartes, sauf celles de l'Etat-Major, pourtant; mais, comme ces dernières ne passent pas ordinairement sous les yeux de nos lecteurs, ce ne serait point

les servir que de déterminer plus exactement la situation de chacune de ces communes frontières. Je les ai désignées, cela suffit.

J'ajoute une indication plus générale : le pays basque, qui est, comme on le sait, borné au nord par l'Adour, à l'ouest par l'Océan, au sud par les Pyrénées, qui le séparent soit des voisins du Béarn, soit des frères d'Espagne, — et les Basques espagnols sont bien plus nombreux que nos Basques français, — ce pays a pour limite à l'est une ligne courbe qui touche aux cantons de Sauveterre, de Navarrenx, de Sainte-Marie d'Oloron, d'Aramitz, et même, parfois, y forme enclave. Navarrenx est mi-partie béarnais, mi-partie basque. Aramitz est situé dans la vallée de Baretous ; la vallée voisine, Aspe, est basque, au moins jusqu'à Sainte- Engrace.

Nous sommes ici dans le pays Labourdin encore. Ustaritz, que nous allons atteindre, a même été la capitale du Labourd.

Ustaritz n'est pourtant qu'un grand village bâti sur les deux bords de la route qui court à pic au-dessus de la Nive, et formant deux agglomérations séparées par une distance de sept ou huit cents pas. L'église est moderne, construite dans le style gothique, et les habitants en sont assez fiers. Mais quoi! étant neuve, ou à peu près, que voulez-vous qu'elle offre d'intéressant? Ustaritz a une histoire ancienne et a donné naissance à deux personnages qui ont marqué de deux façons passablement différentes dans l'histoire du siècle présent. L'un fut un homme politique, l'autre un chanteur et comédien.

Mais peut-être ne verrez-vous pas bien où est la différence, car enfin la politique et la comédie....

Le premier des deux fut aussi mêlé à une grande tragédie. C'est lui qui reçut mission, il y a tout à l'heure quatre-vingt-dix ans, daller trouver dans une prison célèbre un prisonnier d'une qualité extraordinaire, et de lui signifier son arrêt de mort prononcé par des juges qui n'avaient pas craint de s'instituer eux-mêmes. Ces juges, c'étaient les membres de la Convention; cette prison,

c'était le Temple ; ce prisonnier, c'était Louis XVI ; ce délégué sur qui reposait ce redoutable office, c'était le ministre Joseph Garât.

Plus tard, il fut sénateur et comte de l'Empire, membre de l'Académie française, car c'était un bon écrivain, mais rayé en 1816, comme régicide, delà liste des Quarante. Son frère, Dominique Garât, avait été membre aussi des assemblées révolutionnaires ; il eut un fils, qui fut le célèbre chanteur. Ce Pierre- Jean Garât, né à Ustaritz en 1764, et mort en 1823 à Paris, dont il était encore l'idole à près de soixante ans, paraît même avoir été le premier de nos rossignols français sans plume. Chanteur bouffe et chanteur sérieux à la fois, tous ses contemporains s'accordent à dire que sa voix avait une étendue et une flexibilité prodigieuses. Jean-Pierre Garât fut aussi le type des Incroyables, l'arbitre de la mode, et le plus grand vainqueur de femmes, en un temps où la vertu n'existait pas même dans les livres, ce qui est pourtant son dernier refuge. On a gardé autant de souvenirs de sa fatuité que de ses talents ; elle avait quelque chose de primitif qui frappait les observateurs de ce temps-là, et l'un d'eux écrivait un jour: Ce Garât est un coq basque.

Eh bien ! je descends la rue d'Ustaritz, je rencontre un autre coq du pays, un garçon de vingt-cinq ans, crâne et superbe. Il s'en va avec des dandinements qui semblent dire précisément ce que dit une fois le beau chanteur de Paris dans une assemblée de femmes : — Ne me faites point chanter, vous seriez toutes esclaves ! — Ce compagnon rustique est épris de sa force et de son agilité; n'eût-il que les ruisseaux descendant des monts pour s'y mirer comme Narcisse , il y verrait l'élégance singulière de la vieille race dont il est issu. Il porte un habit pittoresque qui n'a point la recherche des modes du Directoire ; mais comme il aurait bien su faire tourner sa tête alerte au-dessus de l'énorme cravate de ce temps-là! Comme il aurait fait le moulinet avec son gourdin ! — Et comme il se serait fait aimer des « muscadines » ! Et comme il aurait trouvé naturel qu'on l'aimât!

La fatuité est un l'iuit de la civilisation, c'est aussi un instinct de nature chez les beaux mâles, et la comparaison avec le coq est juste. Voilà le premier des fats ! Je revois le chanteur Garât en ce fol habit d' Incroyable, entre les efféminés de l'ancien régime, avec leurs formes efflanquées comme des levrettes, et les mal dégrossis du régime nouveau, avec leurs airs de loup. Ce Basque aux proportions fines et vigoureuses méritait de donner le ton, et il le donna.

Si vous entrez dans le cimetière d'Ustaritz, vous y trouverez une belle preuve de l'amour que les Basques ont pour leur pays. Joseph Garât, après une existence quelquefois brillante et toujours agitée, si souvent conduite par la peur, et remplie par les amertumes qui suivent ces lâches défaillances, après avoir été l'un des instruments de la Terreur, lui, un modéré, l'un des courtisans de l'Empire, lui qui avait été républicain, après un long exil, enfin, que la Révolution de 1830 venait de terminer en cessant d'interdire le sol français aux régicides, — Joseph Garât, mort en 1833, voulut reposer sous la terre natale.

Sa tombe est là : une petite chapelle au milieu des sépultures basques, ordinairement surmontées de la « croix sarrasine », et dont les bordures relevées chaque année sont encore ici entourées de plants d'iris. Cette fleur présentait sans doute, en d'autres temps, un symbole dont le sens est perdu. Cette croix sarrasine, toujours en granit, est étrange : le bras vertical, très long, est taillé en dentelures quelquefois élégantes, le bras horizontal tout uni et très court. D'autres tombes, au lieu de la croix, portent un ornement funèbre dont la forme est unique : c'est une sorte de disque où sont gravées quelquefois des étoiles, d'autres fois des fleurs inconnues et grossières, et qui a certainement une origine orientale.

Ustaritz est un des plus vieux centres de population basque et devint la capitale de la vicomte du Labourd, quand Bayonne s'avisa de vouloir être ville libre et république; plus tard, le bailli

LES PYRE.NEES.

de Labourd y eut son siège ; mais cet honneur fut bientôt enlevé à l'antique bourgade par Saint-Pée, puis par Urrugne. Nous avons vu les guerres soutenues pour la possession du bailliage. Ustaritz, dépossédé, garda longtemps encore l'assemblée des anciens, qui délibéraient sous des chênes, — ni plus ni moins que saint Louis à Vincennes. Il parait que le vocabulaire de Rome avait pénétré dans la langue euscarienne, puisque le lieu de ces délibérations solennelles s'appelait le Capitole-Kerri. Aujourd'hui,

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