BI RI AT OU
du zèle, et il commandera une expédition sérieuse. Autrefois, de véritables batailles s'ensuivaient, avec des blessés et des morts; mais, à cette heure, on n'aime plus le carnage. Les contrebandiers savent très bien que les douaniers en veulent à leurs marchandises, point à leur vie. Un homme tué, cela engendre des représailles; Yhabit vertne s'en soucie point. Aussi les ceintures rouges laissent à la dernière extrémité tomber leur ballot et filent. Quand
les délinquants n'ont plus rien sur les épaules, les douaniers ne les voient plus se glisser à travers les roches : le chef a beau leur crier qu'ils sont aveugles. — La rive française est un peu moins hérissée que le bord espagnol de ces défenseurs prudents mais utiles. Nous sommes bien près de la frontière. Une route part de Béhobie , court vers Biriatou , pour conduire ensuite en terre d'Espagne, à Vera et Alzate. Parfois elle s'éloigne et parfois se rapproche de la rivière, suivant le caprice de la montagne, qu'elle ne cesse de contourner. Les bords de la Bidassoa , tapissés de roseaux énormes, ont des fraîcheurs ravissantes. Son lit est semé de belles roches grises émergeant de l'eau limpide; et dans l'écartement des coudes qu'elle dessine, des terrains d'alluvions se sont formés, portant des cultures, surtout des maïs, d'une prodigieuse hauteur. A l'un des tournants, Biriatou apparaît, dernier village français au nord-est, édifié sur un amoncellement de roches boisées. Les maisons se sont pittoresquement groupées sur ce sol inégal; l'église me parait vieille, et j'y monte. A l'instar de toutes les églises basques, elle est garnie de ses tribunes obligatoires.
En la quittant, je m'arrête à considérer, sur la rive espagnole, les jeux d'une troupe d'enfants. Us sont là, dans la rivière, à moitié nus, barbotant entre les pierres ; sur un quartier de roc plus élevé est assis un douanier, près d'une fille en robe dépenaillée, à la chevelure noire flottante, qu'il lutine sans façon.
Il y a des amusements pour tous les âges ; il y a aussi plusieurs sortes de contrebande.
Après Biriatou, la Bidassoa se rétrécit encore; les roseaux s'avancent plus serrés jusqu'au milieu de son lit, hérissé de roches désormais si nombreuses qu'une barque y passe à peine ; puis la rivière va décidément entrer dans la vallée de Bastan, en terre d'Espagne.
Stop ! batelier.
LE PAYS DE LABOURD
A quoi sert un désir ? A en amener un autre. Cela est vrai surtout en voyage — et bien plus encore dans le grand voyage de la vie. Cette course en barque sur la Biclassoa, que je crois avoir suffisamment vengée des mauvais traitements de la diplomatie et de l'histoire, nous donne envie de remonter le cours de la Nivelle par la même voie tranquille et lente. La Rhune nous attire par sa belle forme en pyramide tronquée et l'étrangeté de sa couleur rouge. Or, la Nivelle court au pied de la montagne. Nous revenons à Saint-Jean-de-Luz pour joindre la rivière. Malheureusement, l'inscription de l'horloge de l'église d'Urrugne n'est que trop judicieuse : Les heures nous dévorent. — Les heures aussi nous trompent : nous avons mal calculé celle de la marée, et, pour arriver à la Rhune, il nous faut prendre le chemin de terre.
Naturellement, ce chemin suit et remonte la vallée. Le mont s'élève à droite; à gauche voici des hauteurs boisées. Ce sont les
halliers de Fagossou. Dieu pardonne à Tamour-propre des gens du pays qui disent: la forêt! Nous faisons une courte halte au moulin de Billitorte. La vallée se déroule à nos pieds ; la Nivelle, déjà bien moins large, dessine des courbes assez brusques et glisse doucement, quand son cours se redresse; la Rhune nous apparaît tout entière avec F un de ses flancs profondément raviné ; et nous voyons au-dessus du ravin serpenter un chemin dans l'argile rouge de la montagne ; c'est celui que nous prendrons tout à l'heure. — Auparavant , nous devons atteindre Ascain sur l'autre rive.
Un vieux pont y conduit. Ascain est un joli village situé dans un pli de la vallée, à la rencontre de la Nivelle avec le ruisseau de l'Uhaitz; toutes les maisons sont de vieille construction basque, et cela suffirait à l'amusement des yeux. Un clocher de fine tournure domine l'église qui, par elle-même, n'a point de caractère. Ascain a un autre charme : c'est qu'il est comme noyé dans des flots mouvants de verdure. Partout des vergers, çà et là des bouquets de grands arbres ; le pied de la Rhune de ce côté est tapissé d'énormes fougères. Le village pourrait devenir une station d'eaux, comme beaucoup de ses frères, car il possède une source ferrugineuse; mais sa véritable richesse, c'est d'être le point naturellement indiqué pour y commencer l'ascension de la montagne. On y trouve des guides qui sont utiles, car l'entreprise est plus ardue qu'elle n'en a l'air. Neuf cents mètres à gravir, cela paraît un jeu à ceux qui cheminent commodément en terre plate. Cependant nous allons voir que le premier sentier à suivre ici et qui remonte le cours de l'Uhaitz est déjà rude.
Avant de quitter Ascain pour les régions aériennes, jetons un dernier coup d'oeil sur cette plaine si riante : au delà du bourg, elle se soulève en gracieux vallonnements couverts de bois; les parties basses sont plantées de maïs, dont le vert tendre, à certaines époques de l'année, fait ressortir plus vigoureusement la verdure sombre des hauteurs. Par-dessus les arbres nous aperce-
vons au sud les cimes nues des monts espagnols les plus proches. L'un d'eux porte un fortin, jadis occupé par des carlistes.
Le guide nous attend; nous montons vers cette grande cavité béante au versant de la Rhune, et bientôt nous rencontrons une vieille ruine qui nous retient un moment. Il n'est pas aisé de déterminer à quoi ont servi ces murs dont on ne voit plus que des débris recouverts d'une énorme végétation parasite. — Ce fut un poste de guet, peut-être. — Le chemin s'élève au-dessus du ravin; nous marchons sur un sol rougeâtre et friable qui s'atttache à nos guêtres, — traversant quelques ombrages, ici une chênaie rabougrie, plus loin des massifs de châtaigniers. Ce n'est pas la Rhune elle-même que nous suivons; nous marchons au flanc de l'Hucelhaya, son voisin, qui lui sert de contrefort, et déjà nos yeux peuvent se reporter en arrière sur la plaine. Tout à coup la mer paraît : voici Guethary, Bidart, Biarritz, les monts Cantabres à l'ouest. Le sentier s'élève, parallèle à une gorge où bondit un joli ruisseau en cascatelles brillantes; la montée devient plus douce. Un petit vallon herbu se déroule, parsemé de cabanes de bergers gardant des troupeaux de brebis. Ces pâturages se terminent parune sorte de premierplateau tapissé des mêmes fougères gigantesques que la base du mont. Puis un chalet se présente dans la haute partie de ce vallon qui sépare l'Hucelhaya de la Rhune, sa grande sœur. L'escarpement redevient terriblement rude. Cependant des pâturages l'encadrent encore ; voici des coins de tapis vert entre les roches. Il n'y a plus qu'à monter — toujours monter — par des rampes en zigzag, dont les guides nous font sentir le mérite en nous assurant que ces détours les adoucissent. Ils le croient peut-être! Cette dernière ascension ne demande guère moins d'une heure. Des débris de construction militaire marquent le faite du mont. J'ai parlé de cette redoute et de la bataille que soutint, le 7 octobre 1813, le maréchal Soult contre Wellington et ses Anglais, deux fois supérieurs en nombre. Ce sommet de la Rhune porte une couronne de gloire.
La vue qu'on y rencontre est d'une étendue prodigieuse; de bien plus hauts monts ne l'offrent point si belle ni si variée. Songez que, sauf son contrefort de PHucelhaya qu'elle dépasse, la Rhune est isolée. Un seul obstacle au regard : c'est, au sudouest, les Trois-Couronnes (ou la Haya); encore cette montagne laisse-t-elle découvrir, en avant, tout le cours inférieur de la Bidassoa , le port si pittoresque du Passage, Saint-Sébastien, toute la côte Cantabrique. Au sud, l'œil plonge sur une affreuse région de croupes nues et brûlées, de défilés et de précipices; de ce côté, celui de l'Espagne encore, la montagne offre une pente presque verticale. De l'ouest au nord, nous embrassons la mer, du cap du Figuier jusqu'aux Landes, à Cap-Breton; à l'est, nous distinguons et pouvons compter les pics de la grande chaîne, et dans cette armée de colosses, le pic du Midi d'Ossau forme l'avant-garde. Plus près, voici les vallées de la Nivelle et de l'Adour, avec leurs pittoresques bourgades et les hameaux perdus dans les bois, Ascain, Sare, Saint-Pée; de l'autre côté, la baie étincelante de Saint-Jean-de-Luz; — à l'est, les vallées du Béarn.
La descente de la Rhune se fait par le village de Sare, c'est-àdire par le versant oriental, ou vers le nord-est, à travers des escarpements revêtus de bois de chênes, et par le village d'Olhette. La voie de Sare est la plus courte ; elle contourne la pointe de la montagne et descend rapidement jusqu'à un nouveau reste de la journée du 7 octobre 1813,1a redoute Mouis, à 550 mètres environ d'altitude. De là le chemin vers Sare est aisé; on y rencontre un ancien ermitage. L'ermite fut aussi magister, car il faisait l'école aux enfants du bourg, qui s'y rendaient avec des vivres pour six jours, du lundi au samedi; le dimanche, ils rentraient chez leurs parents. On voit que, dans ce pays perdu des Pyrénées, le zèle de l'instruction primaire était ardent, si les instruments en étaient primitifs et rudes. A Sare, on avait beaucoup simplifié toutes choses, faute, sans doute, de moyens pour les compliquer : c'est ainsi qu'on y voit encore l'auberge dans la Maison commune. Cette confusion
LA VALLÉE DE LA NIVELLE. l'il
date apparemment d'un temps où l'aubergiste était maire. Il mariait chez lui et servait le repas; de la salle des mariages, la noce passait dans celle du festin, — à moins que ce ne fût la même.
L'entrée dans Sare ressemble au vestibule d'un paradis rustique. C'est la plus délicieuse et la plus fraîche des vallées, dans un beau cadre de montagnes; des ruisseaux la coupent de toutes parts, des villas et des métairies sont assises au bord des eaux claires. Ce lieu charmant, où se voit à peine une agglomération autour de la mairie et de l'église, où les maisons sont éparses de tous côtés clans les feuillages, nous semble pourtant fort peuplé, et ne compte pas, en effet, moins de trois mille bienheureux qui l'habitent. Je dis bienheureux, parce que je considère toujours que c'est le paradis. — Il paraît même que ces élus-là sont riches ! Ils fabriquent quantité de choses très diverses : du chocolat, des sandales, des clochettes pour le bétail. Les vaches et les brebis s'en vont dans les hauts pâturages, portant au cou cet appendice toujours sonnant qui guide le pâtre à leur recherche. La même précaution est prise dans tous les pays de montagne. Dans le Jura, cette clochette a gardé son vieux nom latin : c'esl la Campaine. Par analogie, on nomme « Campaines » les commères des villages, dont la langue va toujours battant et tintant contre le prochain, à la veillée.
Ainsi, voilà qui est convenu, Sare est un paradis pour les hommes; c'est l'enfer pour d'autres bipèdes. Là estime terrible passe pour les palombes. Ces gracieux emplumés arrivent en vols nombreux aux premières froidures d'automne; leur instinct les conduit en hivernage sur les pentes des monts espagnols qui courent vers le midi et que de grandes hêtrées tapissent; leur route est tracée entre le petit mont que je voudrais vous faire voir là-bas, au-dessous de la Rhune, le mont Fague, et le pic Harria, l'une des hauteurs qui dominent le bourg. Le pic Sayberry, beaucoup plus élevé au sud, et placé à l'extrémité d'un défilé de rochers énormes, nus ou plantés de chênes, interdit aux pauvres
palombes un mouvement tournant qui les sauverait. Il faut se rappeler que leur vol est bas — soixante mètres de terre au plus. — S'enlever au-dessus des pics est une entreprise que ne leur permet point la lourdeur de leurs ailes. Les chasseurs les guettent quand elles arrivent en rangs pressés, ayant pris ordinairement pour point de mire le clocherd'un village. Le filet les attend si elles descendent; le fusil, si elles s'élèvent. Mais un seul coup de fusil les porte à descendre, la frayeur les jette en bas ; elles ne se dispersent guère, et viennent donner en bande dans ces méchants lilets suspendus à tous les arbres. Cet appareil de pièges s'appelle une « pantière ». Un grand massacre suit ces victoires faciles des chasseurs. On trouvera tout ce tableau très curieusement développé par M. Germond de Lavigne, dans son petit livre excellent : Biarritz et autour de Biarritz.
Sare, quia des industries particulières, a donc aussi son plaisir local, — un peu féroce, et que le sixième des péchés capitaux ne justifie point, car la chair de la palombe n'est guère délicate.
Le sort malheureux de ces palombes devait donner lieu à des rapprochements poétiques. On ne fait point la chasse qu'à ces innocences pourvues d'ailes. Plusieurs chansons basques, dans les deux dialectes labourdin et souletin, racontent l'histoire de pauvres jeunes filles poursuivies par des seigneurs libertins. Le ravisseur croit avoir bien pris sa victime dans un défilé sombre ; mais, hardiment, elle se met à courir sur la pointe des rochers, où il n'ose la suivre. D'en bas, il lui dit doucement, le perfide : — Rassure-toi, ma colombe, ma tourterelle, je ne veux point te faire de mal. Elle répond : Seigneur, j'ai confiance en vos paroles, mais bien plus encore dans mes ailes. — Et, comme elle ne rencontre point de « pantières », elle s'échappe.
On fait des chansons à Sare; il y a des poètes, il y a même eu des savants : deux linguistes , deux prêtres , l'oncle et le neveu, les deux Axular, qui vécurent au dernier siècle. Leurs tombeaux sont dans l'église, d'ailleurs, toute pavée de pierres
fcumulaires. Ils sont curieux à lire ces noms basques, à la tournure crâne et sonore ; l'église offre, à l'intérieur, la disposition basque sans mélange.
Les « pantières » attirent des baigneurs de Saint-Jean-de-Luz et de Cambo, à la fin de septembre, et les curiosités des alentours, assez nombreuses, engendrent une industrie déplus, l'industrie nationale des Pyrénées, celle des guides. Ils sont nécessaires pour l'ascension du pic de Sayberry et la visite du trou d'Urioa, dont je ne vous dissuaderai point; je ne voudrais pas nuire à ces braves guides.
Quant à moi, ils m'ont bien pris : c'est que l'appareil qu'ils me montraient me parut imposant. Des cordes ! des torches ! Auriez-vous résisté? Point. Nous nous mettons en route; mes compagnons d'aventure étaient assez nombreux. Nous étions six vaillants explorateurs. Au pied du mont, nous arrivons au «Trou ». C'est peut-être celui de l'enfer, car l'orifice en est large. Ne me dites point que je n'ai pas vu la porte de l'enfer ! — Je songe à toutes les voies qui y conduisent; elles sont si nombreuses et il doit arriver tant de monde à la fois, que si cette porte n'était pas large, il y aurait encombrement. Or, j'ai toujours entendu parler du diable comme d'un personnage très pressé de recevoir ses hôtes; donc, si la porte du paradis est étroite, celle de l'enfer doit être large.
Peste, le trou d'Urioa est un fier trou ! c'est même une superbe grotte. La nature en a tendu l'entrée d'une- tapisserie brillante de saxifrages; ces grappes blanches ou pourpres recouvrent la roche grise, qui se présente toute droite comme une grande muraille. Nous passons sous une double arcade, d'une ouverture de quarante à cinquante mètres; la grotte a deux étages. Les torches sont allumées, et nous pouvons admirer une vaste salle qui communique à d'autres salles voisines. Ces cryptes colossales se prolongeraient, dit-on, jusqu'à l'autre versant de la montagne, où la grotte aurait une autre issue qu'on n'a pu encore découvrir. Les
torches des guides semblent donc nous inviter à pousser en avant, toujours en avant; mais ils agitent leurs cordes, qui nous rappelleraient à la prudence, si nous pouvions l'oublier dans un lieu naturellement si noir. Le chemin n'est point sans péril, on y connaît des cavités profondes, et les cordes sont là pour repêcher les aventureux, s'ils y donnaient inconsidérément... L'opération vous semble-t-elle si sûre?
Après tout, les beautés du trou d'Urioa, — où ne se rencontre pourtant aucun vestige tendant à faire croire qu'elle ait été habitée par des animaux ou des hommes primitifs, qui n'en différaient guère que parce qu'ils étaient à la fois moins bien armés et plus méchants, — ces beautés sont faites surtout pour charmer les savants ; quant à moi, j'y préfère une autre grotte que la complaisance d'un guide m'a fait découvrir, car celle-là semble avoir été disposée par un décorateur sublime pour le plaisir des yeux de l'artiste. Mon guide, au retour, m'engage dans un sentier qui longe la base du petit mont de Lehoura, appelé dans le pays « la petite Rhune ». Tout à coup je m'arrête devant une arcade immense que forme une haute roche isolée. Ai-je dit que c'était une grotte? C'en est une, si l'on veut, mais une grotte percée à jour, et sous sa voûte d'une élévation de plus de cent pieds, un ruisseau bondit en nappes écumeuses. Je me prends à regretter que mon compagnon de voyage ne soit point, ce jour-là, près de moi avec son fidèle crayon. Le mien ne ferait que des sottises. — Quel décor d'opéra que cette grotte de Zugarramudi! Il s'en faut de peu que je ne cède à un autre regret qui ne serait pas trop sage : celui de ne point voir fuir de cette roche sauvage quelque carliste en haillons, son vieux fusil au dos. Le pays est toujours plein de ces enfants perdus de la dernière guerre.
Sur le chemin d'Urioa, nous avons, eneffet, touché la frontière; mais, bien que revenant seul vers Sare, à la nuit tombante, avec mon guide, je ne fais point de mauvaise rencontre. Je prends , en rentrant au bourg, une voiture qui me ramène à Aseain,où je suis
rappelé pour une heure. La route est bonne, bien qu'un peu raicle : jolie route de montagne. A mesure que je descends , j'aperçois, dans la nuit assez claire, de riches maisons basques où tout est endormi. Pas une lumière ; ma carriole, en passant, ne réveille que les chiens, dont les aboiements retentissent bien loin derrière moi, dans ce grand silence aux ondes sonores. — Le lendemain, à huit heures, je quitte Ascain et prends le chemin de Saint-Pée. — Je retrouve la Nivelle.
i iiatf.au de baint-péb.
Saint-Pée a gros et grand air; ce maître bourg sent la tradition et l'opulence. Mais l'heure où j'y fais mon entrée n'est pas la bonne pour examiner à loisir ces maisons de bois, aussi vastes que celles de Saint-Jean-de-Luz. En voici une qui me paraît peinte en rouge ; la couleur est vive, les tons ne sont point crus. D'autres à côté ont été peintes en brun, et les grandes traverses qui décorent la façade, en vert tendre. Ici encore, rien de criard; les barbouilleurs basques ont le secret de l'harmonie. Ces constructions sont de la bonne époque, de la lin du xvne siècle ; leur élé-
lfl
gance simple est vraiment frappante. Mais, aujourd'hui, les colombages disparaissent à demi sous des tentures blanches; les galeries, au-devant des croisées, sont décorées de verdure, et des guirlandes de fleurs pendent aux auvents, au-dessus des portes. Les cloches sonnent à l'église, et dans le cimetière qui l'entoure, je vois s'avancer une longue file de capulets blancs : c'est une procession.
Ces capulets, je les ai célébrés suivant leur mérite, dans la première partie de cet ouvrage; ils vous ont une étonnante grâce antique. Dans le pays basque, le capulet est surtout d'usage pour les cérémonies religieuses ; il est réservé aux jeunes filles. Aussi cette première file blanche est suivie d'une deuxième file plus longue et toute noire. Ce sont les femmes qui portent le capulet de deuil. Les hommes viennent derrière, vêtus tout de noir également ; puis les servants de l'église , les chantres , les prêtres sous leurs ornements sacerdotaux. Les capulets blancs vont chantant des cantiques, les femmes égrenant des chapelets, les hommes roulant leurs berrets entre leurs mains. Les chantres entonnent une hymne, et le « serpent » qui les accompagne mugit ou grogne. La procession sort du cimetière, déroule ses longs anneaux sur la place, puis s'enfonce dans le décor que forment les vieilles rues aux maisons peinturlurées, drapées, enguirlandées. Ce n'est pas une rencontre médiocrement pittoresque que celle d'une procession en terre basque.
Je ne fais que traverser le cimetière redevenu désert ; nous étudierons mieux les sépultures dans les vallées de la Soûle, où les vieux usages sont plus intacts qu'au voisinage de la mer.
L'église de Saint-Pée a des dimensions peu ordinaires, qui témoignent de l'antique importance du bourg. Je franchis le portail ouvert tout au large pour le passage de la procession, et je reconnais d'abord les trois étages de tribunes. La nef est carrée; point de voûte, un plafond plat, ei revêtu de couleurs éclatantes. Au maître-autel, qui s'appuie à la muraille de fond,
un rétable curieux, à panneaux soutenus par des colonnes torses, encadrés de feuillages, le tout redoré à neuf.
Je sors de l'église et m'arrête sous le porche, examinant le paysage qui m'environne. A gauche, au-dessus d'une route que je crois être celle de Cambo, voici de lourdes ruines, les débris d'un manoir carré, presque ensevelis sous un grand manteau de lierres. Ce fut la maison forte des marquis de Saint- Pée, grands seigneurs en Euskarie, rivaux ordinaires, jusqu'en plein xvie siècle, des seigneurs d'Urtubie, près d'Urrugne. Mais le château acquit peu après une bien autre renommée que celle qui lui venait de ses seigneurs. C'est là que siégea longtemps messire Pierre de l'Ancre, conseiller au Parlement de Bordeaux et délégué en 1609, avec un conseiller du roy « en son conseil d'Etat », le sieur d'Espaignet, « pour la recherche du crime de sorcellerie au pays de Labourd et lieux circonvoisins ». Pierre de l'Ancre fit brûler et pendre une effroyable quantité d'hommes, et surtout de femmes, avec la conscience intime de la parfaite inutilité de ces rigueurs. « Le nombre des sorciers est si grand en ce pays de Labourd, écrit-il dans son discours sur l'incrédulité et mescréance du sortilège plainement convaincue, où il est amplement et curieusement traicté de la vérité ou illusion du sortilège , de la fascination et de l 'attouchement , etc., — le nombre des sorciers, donc, est si grand et se trouve en ce pays tant d'âmes dévoyées, que de penser les ramener ou déterrer par la voye de la justice il est du tout impossible. »
Et parce que c'était « du tout impossible », messire le conseiller alluma de nouveaux bûchers et lit tresser de nouvelles cordes. Voici comment il peint les sorcières qu'il faisait « ardre ou brancher » : « Ce sont des Eves, vivant parmy les montagnes en toute liberté et naïveté comme faisoit Eve dans le Paradis terrestre. Elles escoutent hommes et démons et prestent l'oreille à tous serpens qui les veulent séduire. Elles sont là, assises ou croupies à troupes, caquettant, devisant de ce qu'elles ont veu la nuict pré-
cédente et du plaisir qu'elles ont prins au Sabbat, l'aspreté et hauteur de ces montagnes, l'obscurité des antres qui s'y rencontrent, les cavernes, grottes et chambres d'amour qui s'y trouvent le long de cette coste de mer laquelle de son escume jadis engendra Vénus... Ce meslange de grandes filles et de jeunes pescheurs qu'on voit à la coste d'Anglet, se pesle meslant dans les ondes, fait que l'amour les prend par le filet »
On voit que dans les accusations portées par le conseiller tortionnaire, l'amour et la sorcellerie, ou la sorcellerie et l'amour se marient et s'engendrent. Comment? De l'Ancre ne le dit pas. Parmi ces choses obscures, il y en a deux claires : c'est l'imbécillité de la rhétorique alors en usage et la férocité d'un esprit court. Le conseiller de l'Ancre, son assesseur d'Espaignet et les membres de la « commission » royale, les sieurs d'Urtubie et d'Amou, décimèrent le Labourd; ils se transportèrent dans vingt-sept paroisses, bien que le château de Saint-Pée demeurât le centre de leurs « opérations » ; ils multiplièrent les exécutions sanglantes, envoyèrent tant de pauvres gens aux prisons de Bordeaux qu elles devinrent trop étroites, et s'attaquèrent même aux prêtres qui défendaient leur troupeau. Aussi de l'Ancre dit nettement que les premiers sorciers dans le pays basque c'étaient les curés. L'un d'eux, qui avait voulu arracher une malheureuse femme au supplice, fut convaincu de complicité diabolique, car, au moment où « le bourreau détachait la condamnée du gibet pour la jeter au feu, une affreuse éruption de crapauds sortit de dessous sa tête ». De l'Ancre affirme « qu'il en a été témoigné ». Il ajoute que ce sont les prêtres qui ont enseigné aux femmes damnées à recueillir, pour en faire des remèdes qu'elles vendent à prix d'or, « un lichen qui croit sur le crâne des morts ».
Il parait certain que, vers ce temps où de l'Ancre « opéra », le pays basque, et surtout le Labourd, connut un singulier état de la santé publique, — santé du corps et santé de l'esprit. La race est demeurée l'une des plus superstitieuses du monde, et, de nos
jours, elle est encore en proie à des variétés surprenantes de maladies nerveuses dont l'épilepsie est la plus commune. On l'appelle trop souvent « possession ». Les femmes en ont sans cesse été tourmentées plus que les hommes, et les Basques ont toujours attribué à des influences surnaturelles les maux dont ils sont affligés. Aussi l'art chimérique des conjurations, des pratiques mystérieuses contre les maléfices, est-il encore très répandu dans la contrée. C'est ce que de l'Ancre appela la vérité ou Y illusion du sortilège. Nous rencontrerons des possédés dans leSouletain et la Basse-Navarre, où maintenant ils sont plus nombreux que dans le Labourd; la proportion est renversée. Il n'y a pas plus de vingt ans qu'un homme fut condamné judiciairement pour avoir violé une sépulture, à seule fin de se procurer cette fameuse mousse que fait germer la tête des morts, et qui est le seul remède efficace contre les « convulsions ». Les «jeteurs de sorts » continuent à remplir les villages. La justice ne les inquiète plus, mais les habitants les maltraitent. Il est parfaitement reconnu qu'une correction appliquée à la sorcière guérit le malade que la méchanceté de la vieille diablesse a cloué dans son lit. Il est probable que lorsque de l'Ancre et sa « commission» parcouraient le Labourd, suivis du bourreau toujours prêt, une partie de la population leur faisait aussi cortège, applaudissant aux atrocités des commissaires. De l'Ancre, dans un de ses « discours », assure qu'il aurait fallu exterminer trente mille personnes pour purger cette terre des abominations infernales. On n'en tua guère que trois à quatre mille. La moitié fut jugée à Saint-Pée, par ces juges dérisoires, plus ignorants que leurs justiciables et bien plus méchants. Ces vieux murs devraient encore garder une odeur de sang et de lisons; on assure que, la nuit, ils sont hantés.
Pourtant, voici un joli chemin, honnête et gracieux, qui passe sous les ruines et descend à la Nivelle.
In vieux pont traverse la rivière; le chemin incline à gauche et me conduit au petit village d'Olha; j'en laisse a droite un autre
qui mène à Sare; la Nivelle a fait un coude et me présente un nouveau pont; celui-ci est de bois, tout à fait rustique. La grande vallée qui s'en va serpentant vers Sare, en replis d'une fraîcheur délicieuse , est désormais à mes pieds ; je m'élève à travers des bouquets de bois de chênes, au feuillage noir et serré. Singuliers petits arbres trapus, qui ombragent, deci, delà, la cour d'une métairie jonchée de paille, où des poules pi-
l'église d'aixhoue.
corent ; au centre, clans un trou vaseux, des canards barbotent. Petite nature de couleur très chaude, de tons pourtant un peu sombres, qui rappelle les tableautins du peintre Jacques. Le métayer est sur sa porte : chemise blanche, espadrilles blanches, ceinture bleue, grand berret bleu, un mouchoir au cou, la veste noire à l'épaule, culotte noire.
Le chemin monte entre cette bordure de chênes ; la montée même est assez raicle. Les ombrages cessent, et je me trouve
LA VALLEE DE LA NIVELLE. loi
placé au-dessus d'un cercle de vastes prairies ; la Nivelle y trace un joli croissant d'eau brillante. La route se resserre de nouveau et me présente un court défilé, au sortir duquel Ainhoue m'apparait , se dessinant en silhouette dominée par une église qui porte un clocher alerte. Je rejoins la grande route d'Espagne, venant à Bayonne par Cambo; je revois encore une fois la frontière espagnole. Ainhoue est, de ce coté, le dernier village français.
La rue principale, c'est tout simplement la route, bordée, sur un parcours de trois à quatre cents mètres, de ces mêmes belles maisons de bois qui réjouissent les yeux à Saint-Pée. Celles-ci sont en partie décorées de balcons de fer ; le balcon, c'est usage d'Espagne. Ainhoue est dans une situation charmante, assis sur ce plateau, environné de prairies et de cultures. Le petit mont d'Axulay domine le bourg; là est un ermitage, Notre-Dame- del' Aubépine, où se fait un grand pèlerinage à la Pentecôte ; mais le temps de l'aubépine est passé ; il vaut mieux descendre vers la Nivelle, jusqu'à la frontière même, marquée par le pont Danchariaénea, où se trouve une étonnante auberge.
Etonnante, d'abord parce qu'elle est propre comme une hôtellerie suisse. Tout y est peint, à l'huile, les murailles en jaune, avec des lambris bruns, les poutrelles du plafond en blanc; le plancher est soigneusement ciré. Les sièges, les tables, les buffets de la salle à manger, sont en sapin verni ; au mur, des estampes représentant des scènes de mœurs espagnoles, et les costumes de ces proches voisins ; — dans un des angles, encombrant même passablement le centre de la pièce, le meuble le plus inattendu en un lieu pareil— un piano à queue. — Je n'ai rien à dire contre ces grandes machines à musique, si ce n'est qu'elles tiennent de la place. Mais, après tout, la présence de cet instrument énorme s'explique ici par le nom même de Danc/iariaénea. Il parait qu'en langue basque, ce mot, qui n'en finit point, veut dire le pays des gens qui dansent.
L'hôtelière parait ; elle est vêtue à la française, — en dame ; —
elle connaît Paris, elle y a vécu. J'aime assez à rencontrer en voyage de ces anciens damnés du grand enfer qui ont eu le bonheur d'en sortir. Le plus amusant, c'est qu'ils croiraient se manquer à eux-mêmes, s'ils ne témoignaient point tout de suite que le souvenir en est resté, saignant et frémissant, dans leur cœur. — Ah ! Monsieur, on ne vit qu'à Paris ! — Eh, oui ! c'est en-