‹ Le pays basque et la Basse-NavarreChapitre 28 sur 75 · LES ALDUDES · texte numérisé non relu

LES ALDUDES

eut encore un combat, mais en 1794, alors que l'aile droite de notre armée cherchait cette entrée en Espagne. Dugommier venait de gagner la bataille du Boulou, dans les Pyrénées orientales, et allait occuper la Catalogne. Le col de Berdaritz fut emporté par nos soldats.

La vallée des Aldudes a pour limite le village d'Urepuel, dernier centre français d'habitation. Urepuel est assis au pied du pic d'Istzterbeguy, d'où descend la Nive, que nous avons constam-

ment suivie dans cette partie de notre voyage. L'ascension de l'Istzterbeguy est intéressante et facile à travers des bois de hêtres, jusqu'à une hauteur de septàhuit cents mètres. Unpeuplus haut, s'ouvre un col entre deux croupes nues, dont l'une porte encore une redoute ; la vue s'étend sur l'Espagne, sur de vastes espaces arides , des pics grisâtres , des vallées qui ne sont que des ravines pierreuses. Plus haut encore, les yeux pourront se reposer sur les grandes forêts de Burguète, sur le pic également boisé deLindux et surleValcarlos,qui cachent le célèbre portde Ronce-

' H A TE A D H' KTC H AUX.

vaux. Mais tout ceci est terre d'Espagne. Regardons de loin, n'approchons pas !

Et demandons grâce pour notre pays de France. Toutes ces belles vallées que nous venons de parcourir sont menacées de devenir la proie des ingénieurs. Un chemin de fer est à l'étude; le tracé venant de Cambo atteindrait Saint-Jean-Piecl-de-Port par Saint-Étienne, par un embranchement remonterait aux Aldudes, de là, par Urepuel, pénétrerait en Espagne. Et voilà le cœur de la terre basque gâté. Ces ingénieurs civils sontdetrop zélés destructeurs de nos paysages de montagnes ou de plaines, comme leurs

frères à épaulettes du génie militaire sont les massacreurs jurés de nos vieilles forteresses.

Que voulez-vous ! Il parait que les populations le sollicitent, ce chemin de fer. Parbleu! ce nest pas nouveau! Toutes les fois que des intérêts particuliers veulent abattre quelque fléau sur un pays, ils crient que les peuples le demandent.

Et le lapin aussi demandait à être écorché... Vous savez le reste de l'histoire.

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HASPARREN

Chaque après-midi, delà place des Basques à Bayonne, partent une demi-douzaine de boites roulantes, ordinairement appelées diligences. Elles partent toujours et arrivent quelquefois. — Il y en a de tous les âges — sauf l'âge moderne.

Ce départ offre un tableau particulièrement animé et bruyant les jours de marché. C'est un bruit épouvantable de ferrailles et de claquements de fouets ; les mères appellent leurs enfants à grands cris, quand une de ces lourdes machines s'ébranle; des jurons furieux s'échappent des groupes d'hommes assemblés, lorsqu'elle arrive sur eux grand train, au risque de faire une affreuse capilotade humaine.

Une de ces « diligences » se dirige vers Saint- Palais, en passant par Hasparren; mais nous avons déjà remarqué que celle qui conduit à Saint-Jean-Pied-de-Port est la mieux montée. Cinq

chevaux vont l'emporter tout à l'heure. Nous y montons, nous descendrons à l'embranchement; trois kilomètres à pied, pour arriver ensuite à Hasparren, ne nous font pas peur.

La roule est intéressante; sortant de Bayonne par la porte Mousserolles, elle suit la rive droite de la Nive, au pied des coteaux, passe à Saint-Pierre-d'Irube, qui est, de ce côté, le seuil du pays basque. Nous laissons à gauche la route d'Oloron, nous traversons la vallée du Cuada, nous sommes à Villefranque, village important vivant de l'exploitation d'une saline, à laquelle une belle allée de peupliers nous conduirait, si nous voulions la suivre. Au-dessus de Villefranque est une ruine.

C'est celle d'un château où jadis un maire de Bayonne réunit dans un festin la noblesse basque; il fit massacrer ou noyer ses convives après le repas. C'était un jour de Saint-Barthélémy. La fête de ce grand apôtre est sans doute prédestinée au drame; aussi bien est-ce par un terrible drame que finit sa propre vie, puisqu'il fut écorché vif. — Cet exploit abominable du maire bayonnais s'accomplit au xive siècle.

Après Villefranque, des bruyères et des bois; à l'embranchement, nous mettons pied à terre et nous cheminons vers Hasparren, que nous apercevons bientôt au fond d'une grasse vallée entourée de coteaux. C'est une villette industrielle où se fabriquent des étoffes de laine grossière et des cuirs, ce qui ne l'a pas empêchée de donner le jour à des savants, — par exemple à un abbé d'Iharce, qui écrivit une histoire des Cantabres, dont les Basques se disent les descendants en droiture; l'abbé n'hésita point à glorifier leur antiquité et démontra victorieusement qu'ils étaient « les premiers colons de l'Europe ». Mais il n'y a plus de savants à Hasparren, et il y a toujours des cordonniers.

C'est un centre de population considérable : cinq à six mille habitants; — mais un centre tout moderne. Nous y voyons une assez belle église romane, dont on achève en ce moment la restauration. Il y en eut une première en 1660, et en creusant alors les

fondations, on rencontra une inscription romaine sur laquelle il a été beaucoup discuté. Elle consiste en quatre vers latins, très ronflants et consacrant le souvenir d'une faveur obtenue à Rome pour le pays par Vérus, grand prêtre et duumvir. Il s'agit de la séparation des neuf peuples d'avec les Gaules.

Ce Vérus serait clone le vrai fondateur de la Novempopulanie, région comprise entre le Garonne, les Pyrénées et l'Océan, qui désirait d'être rendue indépendante des Gaulois, parce qu'en effet elle n'était habitée que par des Ibères. Ce changement dans la distribution des provinces soumises se fît sous le règne d'Hadrien. Mais qui était ce duumvir Vérus? Quelques savants pyrénéens ont édifié sur lui un édifice ingénieux mais hypothétique qui les flatte; ils l'ont présenté comme le favori d'Hadrien, dont ils font d'ailleurs une sorte d'empereur à eux et de César national. Il est vrai que Hadrien, comme son père acloptif Trajan, était Espagnol, c'est-à-dire Ibère, ou tout au moins Celtibérien. C'est même lui qui mit en usage clans la légion la large et courte épée espagnole.

Le marbre qui porte l'inscription romaine a été encastré clans le mur neuf du porche de l'église d'Hasparren; l'inscription ellemême est intacte :

FLAMEN. ITEM DVMYIR. 0VEST0K PAGI. MAGISTER VERVS AD AVGVS TVM. LEGATO. MV NERE FVXCTVS PRO NOVEM OPTI NVIT POPVLIS. SE IVNGEIŒ GALLOS VRRE. REDVX. GE MO PAGI. H ANC.

DED1CAT Ai; A. M.

Ce qui constitue les quatre vers. Les voici rétablis :

Flamen, item dum vir pacique magister Verus ad Augustum legato munere functus Pro novem obtinuit populis se jungere Gallos; Urbe redux, genio pagi hanc dedicat aram.

C'était donc bien un monument votif, et il est probable que des figures sont gravées sur l'autre face de marbre, maintenant logée dans un mur où, par parenthèse, on l'a placée de travers, c'està-dire dans le sens horizontal — ce qui ne contribue pas à rendre très aisée la lecture de l'inscription. Mais, encore une fois, qui était ce Vérus ? Une brochure très intéressante a été mise sous mes yeux; elle est d'un archéologue bayonnais, M. Poydenot, et s'efforce d'établir qu'il s'agit d'/Elius Vérus, associé à l'Empire par Hadrien, et père de ce Lucius Vérus, le plus beau des Romains, qui fut ensuite adopté par Antonin en même temps que Marc-Aurèle. JElius Vérus aurait été envoyé par Hadrien en Aquitaine, dans sa jeunesse, en qualité de duumvir, ce qui fut, dans les colonies, une magistrature déjà fort élevée; ilétaitde plus questeur provincial. Mais une autre question se dresse : Vérus est aussi qualifié de magister pagi. Quel était ce « pagus » où il commandait? L'inscription aurait-elle été transportée d'un autre lieu à Hasparren? ou bien Hasparren même aurait-il été une ville importante sous la domination des Romains?

Problème ardu. Que les savants le tranchent! Quanta nous, en route pour Saint-Jean-Pied-de-Port!

Une voiture va nous conduire d' Hasparren à Saint-Jean. La route offre peu d'attrait jusqu'à Irissarry, que nous connaissons déjà, et qui en est le point culminant, Nous tournons, gravissant et descendant de terribles côtes, le pied de l'Arradoy, — ayant sans cesse un paysage de montagnes devant les yeux. Nous traversons Lacarre, où se trouve le tombeau du maréchal Harispe.Saint-Jean-Pied-de-Portse montre au milieu d'une assez

Il &.SPARREN, SAINT-JEAN-PIED-DE-PORT

petite vallée arrosée par quatre Nives, bornée au nord par une ligne de coteaux, de tous les autres côtés par des pics dont quel-

AINT- J K AN". LA XIVE DE BÉHÉROBIE.

ques-uns dépassent douze cents mètres. A l'ouest l'Arradoy, Beharia au midi, à Test Hostatéguy, Beillarte. Saint-Jean n'est place française que depuis le traité des Pyré-

nées; c'était auparavant la capitale de la Basse-Navarre. Une partie de la vieille ville est perchée sur un monticule que la forteresse couronne. Des maisons séculaires sont assises sur la terrible pente de ces rues antiques qui ne sont que des « raidillons ». Au faite, la citadelle est presque moderne. Œuvre de Vauban. La vue dont on y régale ses yeux — un vrai régal — est la plus variée, la plus magnifique, embrassant les monts et courant sur les quatre Nives et leur confluent : Arnéguy, Béréhobie, Lauribar, Arçuby, — s'enfonçant ensuite dans la vallée de la Béréhobie, fraîche à souhait, avec ses rideaux de peupliers et ses prairies vertes.

Sur la rive droite du Lauribar est Saint-Jean-le-Yieux. C'est là qu'était la ville primitive, car il y eut toujours une ville à ce débouché du -port de Ronce vaux et de plusieurs autres passages. Les Sarrasins la prirent et la brûlèrent. Un comte de Navarre rebâtit au confluent des Nives la cité nouvelle, qui fut une place de guerre en renom du xme au xvne siècle.

Vauban s'est contenté d'en rajeunir l'enceinte; cet ingénieur-là ne détruisait point pour la simple jouissance de détruire. Ces vieilles murailles adaptées aux besoins de la guerre nouvelle ont conservé leur caractère. Elles sont partout flanquées de petites échauguettes qui jettent mon compagnon en extase. Il ferait bien courir son crayon jusqu'à demain. L'église fait partie de ce système antique de défense ; et le plus étonnant de ces remparts gothiques est celui qui, contournant le chevet du monument dans la ville basse, grimpe jusqu'à la forteresse. A l'intérieur de la bourgade, une rue court parallèlement, partant aussi de la vieille tour gothique qui flanque cette église, dont elle porte le clocher, et qui commande le pont.

L'église est un monument du xmc siècle; la rue est un décor : des maisons en granit rouge, en granit grisâtre, en bois, en simple torchis, toutes chargées de leurs grands toits surplombants, presque toutes ayant l'inscription d'usage gravée au-dessus de

leurs portes, en basque, en espagnol, même en latin. Nous en avons relevé quelques-unes :

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