PARTIE ETHNOGRAPHIQUE
l’age de la pierre a rupelmonde.
L’examen des lieux nous a donné la conviction que — au côté nord-ouest de l’enceinte des maisons à Rupelmonde, sur les parcelles de terre de la section A, Wyck Schietacker, marquées au cadastre par les numéros 183e, 185, 186% 187, 196a et 197% et celles marquées par les numéros 172, 173% 182, 183(1, 183% et 183', parcelles sur lesquelles se trouvent deux briqueteries contiguës appartenant respectivement à M. Verest-Poodts et à MM. Percy et consorts — la rive gauche de l’Escaut déviait jadis de sa direction pour faire une entrée dans les terres, et former là, sur le territoire de cette ancienne commune du Pays de Waas, une crique en communication directe avec le fleuve, comme il en existe encore le long de l’Escaut et du Rupel, et que nous nommons en flamand Killen ou Kreeken % Cette crique, orientée du nord au sud et dont le ruisseau qui sépare aujourd’hui les deux briqueteries semble éveiller le souvenir, n’était pas aussi insignifiante qu’on pourrait le croire. Autant qu’on en peut juger maintenant, elle devait mesurer approximativement de 35 à 40 mètres en largeur sur 750 à 760 mètres de longueur. Depuis des temps immémoriaux, cette crique est ensablée et comblée par des alluvions de l’Escaut qui n’ont plus été remaniées, de manière que, à la surface du sol, on
. Voyez la lettre a, figure I de la planche IV.
n’en voit plus de vestiges, et que les tranchées ouvertes pour l’extraction de l’argile à briques permettent, seules aujourd’hui, d’en prouver l’ancienne existence et d’en apprécier l’étendue.
Ces alluvions ont une puissance totale de près de 5 mètres. Elles sont formées, de la surface vers la profondeur : 1° de lm,40 de limon fluvial, faisant partie de cette nappe limoneuse générale qui tapisse, aux abords du tleuve, les flancs de toute la vallée gauche de l’Escaut, et y constitue une lisière de terre arable extrêmement fertile 1 ; 2° de 2"’, 60 d’un dépôt mixte difficile à caractériser, composé de sables verts, gris ou blancs, unis à des sables noirs, jaunes ou fauves, qui, tous, semblent enlevés aux bords du fleuve et appartenir, les premiers, au Système scaldisien, et les seconds, aux Systèmes diestien et campinien de la carte géologique de Dumont. Ce dépôt représenterait donc trois époques géologiques distinctes : l’époque tertiaire pliocène, l’époque quaternaire post-pliocène et l’époque moderne. Ces sables n’affectent aucune espèce de stratification, mais sont entremêlés de débris fossiles, végétaux et animaux, de la façon la plus bizarre. Une coupe verticale, fraîchement et nettement faite, représente une surface bariolée de taches et de veines de toutes directions et de toutes couleurs parmi lesquelles le vert clair domine. La surface même de ce dépôt suit des ondulations excessivement irrégulières et abruptes. Assurément, le terrain qui nous occupe n’est pas un terrain tourbeux, mais il a de commun avec la tourbe, d’être parcouru, en tous sens, d’une foule de branches d’arbres et d’arbrisseaux, effeuillées, devenues noires, molles, et se brisant comme du pain d’épice : le bois a perdu ses caractères botaniques, mais on a reconnu des glands et des noisettes. Ainsi composé et disposé, ce dépôt, qui commence au bord du fleuve et se continue dans les terres, est nettement séparé des terrains très différents qui l’encaissent : toute contestation sur l’existence à Rupelmonde d’une ancienne crique de l’Escaut, aujourd’hui comblée, nous paraît donc impossible. Ces alluvions sont formées 3° de 80 centimètres de vase semblable à celle qui se dépose, encore de nos jours, sur les rives du fleuve, brune-jaunâtre, grasse, plus ou moins plastique, et formant déjà la transition à cette couche jaune et grasse par où commence lenorme dépôt d'argile rupelienne qui constitue, aujourd’hui, le fond de l’Escaut à Rupelmonde, comme autrefois le fond de la crique.
i. C’est le limon que M. Dupont appelle limon fluvial quaternaire ou alluvion fluviale. (Congrès international d' anthropologie et d’archéologie préhistoriques. Compte rendu de la 6' session, Bruxelles, 1872, pp. 112 et 113).
Trois questions se présentent naturellement ici. A quelle date historique cette crique s’est-elle ensablée ? Comment son ensablement s’est-il opéré ? Et quelle a pu être sa destination ?
A la première de ces questions on ne peut répondre que par le silence : aucun document ni aucune tradition ne faisant mention de rien de semblable. Sait-on, du moins, que l’ensablement a eu lieu avant ou après l’endiguement de l’Escaut ? On l’ignore encore complètement. Ce silence peut prouver, peut-être, l’antiquité du fait, mais,
quelqu’absolu qu’il soit, il nous étonnera moins, lorsqu’on apprendra
qu’on ignore même la date du changement survenu, à Bornhem, dans le cours de l’Escaut, évènement probablement moins ancien, et, en tout cas, bien plus important que l’ensablement d’une crique
En réponse à la deuxième question, nous dirons que le mélange, dans l’alluvion N° 2, de terrains d’époques différentes, et, surtout, le désordre qui règne dans leur gisement, nous font supposer un tumulte
dans les eaux qui les ont amenés. Peut-être un ouragan ou une de
ces grandes inondations torrentielles, dont le fleuve a dû être si souvent le théâtre pendant les premiers siècles, a-t-il enlevé ces terrains aux bords du fleuve et donné lieu à un premier ensablement, brusque et violent, qui se sera complété, plus tard, par le dépôt quotidien du limon fluvial. Il va sans dire que nous n’émettons là qu’une hypothèse.
Pour aider à résoudre la question relative à la destination de la crique, nous rappellerons l’usage qu’on faisait autrefois de pareilles criques, l’ancienne importance militaire, commerciale et industrielle de Rupelmonde, et le titre même dont cette commune était fière et que tout le monde lui reconnaissait. « Avant les endiguements — dit l’ingénieur Eliminer — les lais et relais de la mer étaient coupés par des criques larges et profondes, sur lesquelles plusieurs ports importants, capables de contenir les plus grandes flottes, établissaient des communications entre la mer et l’intérieur du pays » *. La crique de Rupelmonde ne se trouvait-elle pas dans ces conditions ? Par ses dimensions et son extension dans les terres, ne pouvait-elle pas fournir un abri aux vaisseaux, établir des communications, si non avec la mer, du moins entre le fleuve et le Pays, et faire, par
t. Voyez ci-devaut à la page 13.
î. Essai sur les travaux cle fascinages et la construction des digues, par U.-N. Kümmer, page 4.
conséquent, l’office d’un port intérieur?.. Indépendamment de sa garnison, qui devait se renouveler et se ravitailler de temps à autre; indépendamment de sa forteresse, qui servait de prison d’état et de trésorerie des chartes de Flandre et au pied de laquelle eurent lieu tant de luttes sanglantes, la ville de Rupelmonde possédait autrefois des établissements commerciaux et industriels remarquables, et était peuplée par un grand nombre de commerçants et de manufacturiers. Elle était privilégiée d’une étape des bières : toutes les bières qui se consommaient dans le contour de deux lieues, devaient sortir de l’entrepôt de Rupelmonde. La fabrication des draps y était florissante : ses produits, très renommés et recherchés, s’expédiaient, francs de droits, dans les contrées les plus lointaines '. En vertu de sa Keure 2 3 *, Rupelmonde jouissait d’un privilège exceptionnel : toutes les communes du Pays de Waas étaient tenues d’y fréquenter le marché du jeudi, et ne pouvaient mettre leurs marchandises en vente nulle part ailleurs, qu’après les avoir présentées d’abord au marché de Rupelmonde 5. Les communications par terre étaient, comme on sait, peu praticables à cette époque : les voisins seuls pouvaient en user. D’ailleurs, toutes les communes riveraines de l’Escaut utilisaient naturellement la voie par eau qu’elles avaient sous la main. Nous demandons maintenant : où donc s’amarraient, se chargeaient ou se déchargeaient tous ces navires que le service militaire, le commerce et l'industrie y amenaient ou expédiaient ? Ne devait-il pas exister nécessairement un bassin à
1. Van den Bogaerdc, llct dislrikt SI. Nikolaas voorheen Land van Waas.
2. La Keure de Rupelmonde, avec commentaires lexiques et suivie de tous les octrois de privilèges accordés à cette ancienne ville waasienne, a été publiée par nous dans les Annales du Cercle archéologique du Pays de Waas, T. 1, livr. 2, 3 et 4, pp. 183, 231 et 325, T. V, livr. I, p. 71.
3. Voici le texte de la Keure relatif au marché de Rupelmonde. « Voort soo sijn schuldich die vanden Lande van Waes aile donderdaeghe te Rupelmonde ter marckt le commene, ende dat sij daernijet vercoopen, dat moghen sij voercn te wal marckten dat sij willen ende sij en sijn nijet schuldich nijevers haer goet ter marckt le voerene sij en hadden eerst geweest ter marckt te Rupelmonde ». Dans une autre leçon que nous possédons de la Keure de Rupelmonde, les termes relatifs au marché du jeudi, sont plus explicites. Il y est dit : « Item die vanden Lande van Waes, behooren te commene aile donderdaeghe ter marckt te Rupelmonde, ende de goeden ende waeren die sij daer nijet vercoopen, die moghen sij voort voeren ende leeden lot sulckx anderen marckten als hcmlieden belieft, nochtans en moghen die voorsc van Waes noch
en behooren haerb voor1 goet ende waere elderswaert ter marckt nijet te stierne of
te voerue sonder eerst geweijst te hebbene met Intime voors' goeden ende waeren le Rupelmonde voors1 ».
Rupelmonde? Et la crique en question ne formait-elle pas ce bassin indispensable? Au moyen-âge, plus d’une ville flamande était désignée par le nom de Poort, dans la basse latinité Portus. Les auteurs ne sont pas d’accord sur la signification de ce nom. D’après les uns, il signifiait « l’ensemble des bourgeois d’une commune, la cité ». D’après les autres, ce nom s’appliquait à toute ville pourvue d’un port l. Cette dernière interprétation semble se confirmer par l’exemple de Rupelmonde : dans les anciennes chartes du comté de Flandre, cette commune réunit, en effet, le double titre de « Ville et de Port » (Steede en Poorte), et rien ne prouve que ce n’est lâ qu’un pléonasme. Si cette interprétation est la bonne, Rupelmonde avait donc, non un simple quai comme celui qui existe encore, mais un port véritable. Et où trouve-t-on des traces d’un ancien port ailleurs que dans la crique aujourd’hui comblée 2? Toutes ces observations — il est vrai — ne sont que des inductions et non des preuves; mais nous ne désespérons pas d’en trouver un jour, car nous avons du mal à croire que la ville de Rupelmonde, qui, ù l’époque de son importance, avait tant besoin d’un bassin pour navires, aurait négligé d’utiliser sa crique, le plus beau bassin créé par la nature.
L’importance géologique et historique qui se lie à la découverte de l’ancienne crique de Rupelmonde, ne doit pas déjà nous faire regretter de l’avoir signalée. Mais à cette découverte se rattache, en outre, un fait ethnographique relatif à la population primitive de Rupelmonde ou de ses environs, et qui, seul, est de nature à nous dédommager amplement de nos peines, et à justifier les détails dans lesquels nous allons entrer.
Vers le milieu de l’alluvion décrite au 2° de la page 92, à 4 mètres de la surface du sol, les ouvriers-terrassiers de la briqueterie de M. Verest-Poodts à Rupelmonde, y déterrèrent, le 7 Décembre 1876, sous les yeux de leur maître, les ossements fossiles suivants : 1° quatre omoplates de quatre différents individus de bœufs (bos taurus) 3;
1. Bon J. de Saint Génois, Inventaire analytique des chartes des comtes de Flandre. — Van den Bogaerde, ouvrage cité. — L. A. Warnkônig, Histoire de la Flandre, T. II, p. 177.
2. On a appelé, un jour, « Vieux port », le fossé sur le trajet duquel se trouve actuellement le moulin à eau. C’était là un abus de mot. Ce fossé est tout simplement l’embouchure élargie du ruisseau qui verse dans le fleuve les eaux d’une partie du sud de la commune de Basele.
3. Ces quatre omoplates proviennent de quatre individus de bœufs (bos taurus), et non de cerfs élaphes (cervus elaphus), comme il a été dit au tome 111, ô'"c série, des Annales de l’Académie d’ archéologie de Belgique.
2° plusieurs autres parties de squelette du même genre, à savoir : la branche horizontale d’un maxillaire inférieur droit, les tiers inférieurs d’un fémur droit et d’un métacarpien droit, deux dents molaires notamment la cinquième supérieure droite et la cinquième supérieure gauche; 3° l’omoplate droite d’un sanglier (sus scrofa). Les quatre omoplates de bœufs gisaient réunies sur une surface de 60 centimètres carrés; les autres ossements se trouvaient séparés mais occupaient le même niveau. Tous ces os, comme on le voit, proviennent d’animaux terrestres, et appartiennent, par conséquent, à un dépôt fluvial, quoique quelques-uns d’entr’eux se trouvassent entourés d’un terrain tertiaire déposé par la mer : circonstance qui s’explique, comme nous l’avons dit, par le tumulte des eaux qui , lors d'un ouragan ou d’une inondation torrentielle, auront violemment et brusquement ensablé la crique et déposé, pêle-mêle, les ossements et les terrains. Ce que ces os offrent de vraiment curieux, c’est que, recueillis à 4 mètres sous terre et après un enfouissement d’un nombre indéterminable de siècles, ils ont conservé, la plupart du moins, des traces évidentes du travail de l’homme, et, quelques-uns, des preuves non moins évidentes que l’homme s’en est servi. C’est particulièrement une des omoplates de bœuf (PL. IV, Fig. 3), qui mérite d’être signalée, et dont l’examen nous permet de surprendre, en quelque sorte, l’ouvrier transformant l’os d’un animal tué à la chasse en un outil pour son usage. C’est ce travail de transformation que nous allons faire connaître.
A la réunion du tiers inférieur avec les deux tiers supérieurs de la face costale ou interne de cette omoplate, commence une coulisse, ouverte dans toute sa longueur, profonde de près de 2 centimètres, et creusée, à travers la table externe et le tissu spongieux, jusque sur la table externe de la face opposée de l’os. Cette coulisse est longue de 8 1/2 centimètres, large de 13 millimètres à son extrémité supérieure et de 22 millimètres ù son extrémité inférieure. Elle a une direction quelque peu oblique de haut en bas et de droite à gauche, et se termine, extérieurement, à 2 centimètres du bord de la cavité glénoide, pour se terminer, intérieurement, au milieu de cette cavité où elle débouche par une ouverture ovalaire. Les bords de cette coulisse ont été retaillés, non en une ou deux fois comme on le ferait de nos jours avec nos couteaux ou ciseaux ordinaires, mais en y pratiquant plusieurs incisions transversales rapprochées, et en faisant sauter ensuite, entre ces incisions, de petits éclats d’os : c’est ce qui explique l’état ébréché et raboteux de ces bords. L’ouverture ovalaire et le fond de la coulisse présentent, à la vue et au toucher, de l’usure