‹ Le pays des AmazonesChapitre 138 sur 149 · Avenue Eduardo Ribeiro, à Manaos · texte numérisé non relu

Avenue Eduardo Ribeiro, à Manaos

Tout d’abord, la croyance que le blanc ne peut pas travailler sous les tropiques est dûe originairement aux affirmations des anciens partisans du travail des hommes de couleur dans ces régions. L'expérience condamne leur assertion. Le blanc travaille de nos jours sur | les plantations de café dans l'Amérique Centrale et dans l’Amérique du Sud, dans l'Australie tropicale, dans l'Afrique du Sud, aux

Antilles et aux Indes, sans éprouver des conséquences plus fâcheuses

(1) Communication faite le 27 avril 1808.

que s’il travaillait dans les régions tempérées. Les sites où règne la malaria sous les tropiques ne sont pas plus dangereux que les sites analogues de la zone tempérée. En Angleterre et en Allemagne, la malaria a presque entièrement disparu. Mais, en Italie, elle est encore mortelle et décime tous les ans les laboureurs de la campagne romaine et des rizières de la Lombardie. En France même, bien que dès 1599 un édit de Henri IV ait concédé à un Hollandais, Humfroy Bradley, l'entreprise générale du dessèchement de tous les marais que leurs propriétaires ne consentiraient pas à dessécher eux-mêmes, les marais couvrent encore, d’après un relevé effectué par l'administration des contributions directes, 185.000 hectares de terres, dont 58.000 environ appartenant aux communes (1). Dans l’Amazone, le blanc peut être tué par le béribéri ou enlevé par la fièvre bilieuse ; en Europe, il peut être emporté par la pneumonie ou ankylosé par le rhumatisme.

Ilest certain que remuer le sol vierge dans certaines localités n’est pas toujours une entreprise exempte de périls là-bas. Mais, l’on a remarqué maintes fois, même dans les grandes villes européennes, que des mouvements considérables de terres pour ouvrir des canaux ou construire des voies ferrées peuvent occasionner des épidémies en dérangeant le drainage du sol.

Ensuite on a soutenu que le blanc ne peut pas subsister sous les tropiques pendant plus de trois ou quatre générations.

On n’a pas encore amassé un assez grand nombre de faits pour détruire radicalement cette assertion, qui est jetée sans preuves dans le débat. D'un côté, la plupart des pays de la zone chaude ont négligé ces données démographiques ; de l’autre, il y a eu des mélanges de sang indigène ou de sang nouvellement venu d'Europe, et ces circonstances ne permettent pas d'exhiber un tableau parfait. Toutefois Sir Clements R. Markham, l’éminent président de la Société Royale

(1) Répertoire Général Alphabétique du Droit Français, publié sous la direclion de MM. George Frèrejouan du Saint et A. Charpentier, « Article Marais », Paris, 1898.

de Géographie de Londres, dans un rapport remarquable présenté au septième Congrès International d'Hygiène et de Démographie, a recueilli toutes les informations qu’il a pu trouver afin de démontrer que des familles de sang européen sont restées établies dans les tropiques pendant plusieurs générations, et que, dans chaque cas, les représentants vivants de ces familles étaient égaux à leurs ancêtres au point de vue du développement physique et moral.

H n'y a pas bien longtemps encore on croyait généralement que chaque espèce d'animal ou de plante avait été créée, au commencement du monde, sur le même emplacement où nous la trouvons aujourd'hui. Les principes de l’évolution ont balayé ces vieilles théories. Aujourd'hui, l’on admet que la surface de notre planète a subi des changements continuels. Le sol s’est enfoncé sous l'Océan; d’autres terres se sont dressées du fond des mers; des montagnes se sont élevées, se sont modifiées, sont tombées en poussière; les conditions physiques de chaque région ont subi de constantes altérations. La vie organique a donc été soumise à des déplacements et à des modifications sans nombre. Indépendamment même des changements topographiques, nous savons que certaines plantes et certains animaux ont dá changer plus d'une fois leur aire de distribution dans le struggle for life perpétuel. Il est difficile de se rendre compte des changements qui se sont opérés dans la végétation de | Europe depuis l'aurore de la civilisation; ils ont dú être considérables, mais nous n'en possédons pas l'histoire complète. Il en est autrement pour quelques-unes des contrées situées sous les tropiques. |

Prenons la nouvelle Zélande, par exemple. Sa flore fut étudiée avant d’avoir été trop bouleversée par l'immigration étrangère. Or, les changements qui s’y sont produits pendant la courte période de l’occu= pation européenne sont presque incroyables. Plus de 500 espèces de plantes exotiques y ont été acclimatées, et plusieurs d’entre elles sont devenues tellement abondantes dans certains districts qu'elles ont |

remplacé les plantes indigènes.

Au Brésil, lé caféier ne fut introduit à Pará qu'après 1727 et à Rio qu’en 1773; et, moins d’un siècle après, le Brésil à lui seul produisait plus de café que tous les autres pays réunis.

Certaines plantes, lorsqu'elles sont introduites pour la première fois dans un autre pays, semblent incapables d'y prospérer. Il ne faut pas se kâter d’en conclure que le climat ne leur convient pas. Le trèfle rouge n’a pu pousser en Nouvelle Zélande qu’à partir du moment où certaines espèces d’abeilles ont été introduites pour en fertiliser les fleurs. Présentement, il remplace la graminée indigène. Dans l’Amazone, en dix ans, le riz blanc importé avait remplacé le riz rouge indigène.

Ce qui est vrai pour les plantes l’est également pour les animaux.

Sur 22 animaux domestiques de l'Europe, 5 seulement sont indigènes; 12 y ont été importés d'Asie, 3 d'Amérique et 2 de l'Afrique. En revanche, l’Europe a successivement acclimaté en Amérique et en Australie des animaux qu'elle avait empruntés elle-même à l’Asie et à l’Afrique. Il n’y avait pas de mouton en Amérique pas plus qu’en Australie: à présent, leur nombre y est incalculable. Les chevaux et les bœufs ont admirablement prospéré dans l'Amérique du Sud. Dans la Nouvelle-Galles-du-Sud, les’ chevaux sont redevenus sauvages et se sont multipliés avec une rapidité alarmante. Le lapin, introduit en Australie et dans la Nouvelle-Zélande, et le moineau, introduit en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis de l'Amérique du Nord, y sont devenus des fléaux effrayants.

Mille exemples de ce genre pourraient être invoqués; le dernier est peut-être celui de l'invasion du rat brun de l’est de l'Asie Centrale, qui a pratiquement chassé le rat noir de l’Europe, absolument comme celui-ci avait chassé de l'Amérique du Sud des rongeurs plus faibles.

Nous voyons donc que, non seulement des plantes et des animaux peuvent se naturaliser sous d'autres climats, mais encore que souvent ils prospèrent dans un nouveau milieu beaucoup mieux que dans

leur habitat primitif, démentant ainsi la vieille théorie d’après laquelle

chaque espéce occupe son district distinct et y trouve des conditions mieux adaptées à sa vie.

Revenons à l’homme, et appliquons-lui ces principes.

Les anthropologistes ont divisé l'espèce humaine en plusieurs races dont le nombre varie selon les auteurs, et va de trois (Cuvier) jusqu'à quinze (Bory de Saint-Vincent).

Autrefois on considérait ces races comme formant des groupes ethniques tout à fait distincts, et l’on croyait qu’elles avaient été créées indépendamment les unes des autres. De nos jours, l’unité de l'espèce

humaine est devenue un fait accepté par tout le monde. Nous pensons de nouveau, comme Hippocrate le faisait il y a deux mille ans environ, que les « races sont sœurs des climats ».

Or, anatomiquement et physiologiquement, l’homme est un mammifère, soumis aux mêmes lois qui régissent les autres formes de vie. Par conséquent, il doit avoir eu une aire primitive restreinte. Supposer qu'au commencement il apparut en même temps partout où nous le voyons de nos jours, ce serait en faire gratuitement l’unique exception connue, et, en l'absence d’une preuve directe, nous ne pouvons pas admettre cette hypothèse. Au contraire, s’ilest un fait historique indéniable — fait que les recherches des ethnographes confirment constamment — c’est que des migrations et des acclimatations, qui en furent la conséquence, se produisirent de tout temps. L’histoire de l’humanité se compose d’une série d’invasions et de déplacements, de mouvements incessants d'individus et de masses de peuples. Les essaims de colonies fondées par la Phénicie et l’ancienne Grèce, les flots de Slaves et de Teutons qui inondèrent l'empire ro- | main au vt et au vis siècle de notre ère, et, dans des temps plus récents, les déplacements des nombreuses hordes mongoliennes, en sont des exemples connus de tous. Ces migrations, tout en prenant diverses directions, se sont répandues le long des vallées des fleuves et à travers les défilés des montagnes les moins élevées; très rare-

ment, elles ont pris le chemin du Nord,et elles ne l’ont fait que sous

la poussée irrésistible de voisins plus forts. Le plus souvent elles s'acheminèrent vers le midi à la recherche de régions plus chaudes et plus fertiles. Habituellement, les émigrés s'établirent sous des climats pas trop différents de ceux auxquels ils étaient accoutumés. Il y eut cependant d:s exceptions : c'est ainsi que les Vandales allèrent vivre dans l'Afrique du Nord.

En suivant l’évolution de quelques-uns de ces essaims d'hommes qui, ily a des siècles, allèrent s'établir loin de leurs anciens habitats, nous constatons qu'ils s’y trouvèrent assujettis aux mêmes lois qui régissent la dispersion de tous les êtres organiques. Ainsi, selon les circonstances plus ou moins favorables, tandis que les uns disparaissaient totalement, d’autres continuaient d’exister. Parmi ceux-ci, les uns se trouvèrent considérablement transformés par leur nouvelle condition de vie et par leur mélange et leur croisement avec les naturels du pays ; les autres subirent des changements à peine perceptibles et réussirent si bien dans leur nouveau milieu qu'ils s’assimilèrent entièrement, remplacèrent ou poussèrent dehors les occupants primitifs. — Aux Indes, si les Rohillas, les Rajpouts et les Parsis de race aryenne sont demeurés inchangés depuis des siècles, par contre les Portugais de Bombay et de Gôa éprouvèrent des modifications considérables, et, à présent, ils sont aussi foncés de couleur que les Kôles ou les Bhils. De même en Amérique : tandis que les Anglo- Saxons de l'Amérique du Nord sont demeurés semblables aux types de la mère patrie, les Espagnols et les Portugais se sont prêtés à des mélanges de sang évidents dans presque toutes leurs anciennes colonies.

Or, si les Aryens émigrés jadisont pu, non seulement prospérer, mais encore absorber les habitants sémites des Indes et les peaux cuivrées de l'Amérique chaude, pourquoi les Aryens de nos jours seraient-ils incapables d’en faire autant ?

Les Indiens de l'Amérique habitent aussi bien les plaines glacées de

la baie de Hudson que les plus chaudes régions du Sud-Amérique.

Dans la République de l’Equateur, ils vivent sur des hauteurs qui atteignent 2.225 mètres d'altitude aussi bien que dans les terres basses situées au pied des Andes. Si ces sauvages peuvent s'accommoder de ces températures, pourquoi le blanc, qui a d’autres facilités de confort, ne pourrait-il pas le faire ?

Tes juifs ont réussi admirablement sous des climats tout à fait différents de celui de leur pays d’origine: ils vivent tantsous les glaces de la Pologne que sous le soleil de l'Afrique du Sud. Les Portugais et les Espagnols, et, tout récemment, les Italiens se sontnaturalisés facilement dans quelques-unes des régions les plus chaudes de l'Amérique. Le taux de la mortalité des Espagnols à Cuba a toujours été inférieur au taux des décès en Espagne. Les Hollandais ont prospéré dans l'Afrique du Sud et dans les Moluques. Au Cap, où ils se sont établis et où ils sont restés à peu près isolés pendant 200 ans environ, ils ont à peine changé; ils sont restés comme en Hollande grands et robustes, et l'Afrique du Sud n’a pas de plus beaux hommes que les Boers.

On répète souvent que les émigrants appartenant au midi de l’Europe ont plus de chance de s'acclimater dans les pays tropicaux. que les émigrants des pays du Nord. Nous venons de voir, par l'exemple des Hollandais en Afrique, que cela n'est vrai qu’en partie. Mais il est certain que des régions chaudes, comme l’Amazone, n'ayant jamais fait un essai de peuplement méthodique au moyen d'immigrants européens, doivent donner la préférence à des Européens du Midi, Portugais, Espagnols, Italiens, avec un appoint de Savoyards, de Basques, de Suisses du Tessin et de Tyroliens.

Dans un Mémoire que nous avons présenté au 1* Congrès de Géographie tenu à Gênes, et que la Société de Géographie de Rome a bien voulu faire imprimer (1), nous avons calculé que, sur 1.095.955 émigrants européens qui forment la moyenne annuelle de l'émigration

(1) F. de Santa-Anna Nery: L'Emigration et l'immigration pendant les dernières années. Genova, 1804.

totale, près de 365.000 sont fournis tous les ans par l'Italie, l'Espagne et le Portugal. L'Etat de l'Amazone n’en recevrait-il que la dixième “partie que ce serait encore un merveilleux appoint pour son peuplement.

Quoiqu'il en soit, il nous semble avoir réussi à prouver, grâce aux arguments du D' Sambon, qu'en eux-mêmes les agents météorologiques ont bien peu de valeur lorsqu'il s’agit d'acclimatation.

Sans doute, là comme ailleurs, la chaleur et l'humidité ont leur influence nuisible. Mais, pour combattre ces agents météorologiques, il y a deux armes infaillibles : l’une consiste dans ce mystérieux procédé d'adaptation organique qui peut changer en poils la laine des moutons européens importés aux Indes Occidentales, et à la côte occidentale d'Afrique; l'autre, c'est le progrès de la civilisation, qui nous affranchit, chaque jour d'avantage, des sujétions de la nature ambiante.

A une époque assez récente, entre 1830 et 1850, les Français les plus optimistes avaient fini par croire qu'ils ne pourraient jamais prospérer en Algérie, dont ils considéraient le climat comme mortel pour “es Européens. Un général français allait jusqu’à dire : « Les cimetières sont les seules colonies toujours croissantes en Algérie.» Aujourd'hui, les médecins français envoient leurs convalescents en Algérie, et plusieurs villes de ce pays sont considérées comme un excellent sanatorium. Il en sera de même pour l’'Amazone, dans quelques années.

Ce ne sont donc pas les agents météorologiques qui font obstacle au peuplement des régions chaudes, mais les microbes, les infiniment petits, et, à ce propos, le D' Patrick Monson cite des faits décisifs.

Autrefois, expose-t-il, sous l'influence des notions rudimentaires généralement recues, il était franchement pessimiste, et admettait les opinions courantes au sujet de l'impossibilité du peuplement des zones tropicales par la race blanche. Plus tard, ses idées subirent une

révolution complète. Cette révolution commença lorsque l’origine

parasitaire d'un grand nombre de maladies fut prouvée. Elle s'accentua lorsqu'il fut démontré que les maladies des hommes, aussi bien que celles des animaux et des plantes, sont dues à des organismes vivants. Cette révolution devint complète lorsque ses propres expériences lui prouvèrent que l’immortelle découverte de Laveran au sujet du germe protozoaire de la malaria est un fait indéniable. Aujourd’hui, il croit fermement à la possibilité du peuplement de, la zone chaude par la race blanche. | Les adversaires du peuplement de la zone tropicale par la race blanche faisaient une dernière objection à la colonisation du Brésil par des Européens, en alléguant l'esclavage qui régnait dans ce pays. L'homme libre, si misérable soit-il, n'aime pas à se trouver en contact avec l’esclave. Il répugne à ses instincts de mêler ses efforts à ceux de cette chose sans nom. Son travail libre semble flétri par le voisinage du travail forcé. Il n'est pl:s aussi fier de soutenir sa vie à la sueur de son front. On lui a dégradé son gagne-pain. Il craint d'être confondu avec la race tenue dans l’abjection, et il préfère promener son indépendance de salarié, sa misère prolétarienne dans les pays où il est citoyen comme le patron. Là, du moins, si le capital

l’opprime, il a le droit de le saisir à son tour et de s’en faire une force

émancipatrice.

Dans l'Etat de l'Amazone, les travailleurs étrangers peuvent venir, car, depuis 1884, il ne compte plus un seul esclave. Ils n'y trouveront plus des hommes dont on achète le corps, mais des ouvriers comme eux, dont on rétribue les services.

Qu'ils viennent donc en masse à la conquête de l'indépendance et

de la fortune par le travail honoré. Qu'ils s'associent entre eux, qu’ils

apportent leur travail individuel ou qu'ils se groupent autour d'un riche colon, peu importe. Ils peuvent être assurés qu’ils rencontreront

au milieu de nous des citoyens libres, des amis, des frères.

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