CHAPITRE VIII
Arts, sciences, folk-lore. — La situation des indigènes à l’époque de la découverte. — Leur civilisatiou primitive. — Leur langue. — L'abaneenga et le neengatú. — Poésie de leur langue. — Un chant indien inédit. — Une fable inédite. — Danses indiennes.
Reculons de quatre cents ans en arrière, remontons jusqu’à l’aurore du xvi* siècle.
L'Europe renaît; le moyen-âge a pris fin. L'imprimerie propage l’idée, multiplie le verbe humain et appelle toutes les classes, nobles, bourgeois et manants, à la sainte communion des lettres. Dans les châteaux de la féodalité. on installe des cabinets d'étude; les armes cèdent le pas à la toge. Nous touchons au siècle de Léon X ; nous voyons surgir l’Arioste, Machiavel, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Raphaël, Erasme, Copernic, Marot, Rabelais. Déjà la grande voix de Luther appelle les peuples à la réformation, en attendant que la puissante voix de Mirabeau lui réponde. presque au bout de trois siècles, demandant la réforme.
C'est alors que les Européens arrivent au Brésil.
Qu'y trouvèrent-ils en débarquant?
— Ils trouvèrent devant eux d’immenses solitudes, des forêts, des marécages, une sorte de vieille Gaule druidique, habitée par des hommes étranges. Ces terres vierges servaient d’asile à une race de sauvages qu’on dédaignait de prendre pour des hommes.
Ici, en apparence, rien de la civilisation poétique des Incas du Pérou, rien des mœurs grandioses des Aztèques du Mexique ; mais des peuplades libres, livrées la plupart du temps à des instincts féroces, menant la vie de nature au milieu des bois, passant le temps
à courir partout, à manger, à assaillir, à s’entre-tuer. Dédaignant l'or et les pierres précieuses que recèle leur sol, ces sauvages préféraient poursuivre le tapir et les pacas (1), et se livrer aux âpres délices d'une chasse sans fin.
Leurs corps nus pénétraient dans les broussailles et se tenaient
- immobiles, des heures entières, à l’affût des oiseaux et des fauves. Ils dévoraient le gibier tout saignant. Repus, ils s'endormaient sous la sombre végétation des forêts, au bord des fleuves. Ils n'avaient guère qu’un seul compagnon, leur arc, pesant comme du fer. Ils ne s'associaient que par intervalles, pour se défendre contre un danger commun. Leurs sens seuls étaient développés. Ils voyaient admirablement à travers l’immensité. Ils recueillaient les moindres bruits de la forêt. Leur odorat avait une acuité canine. Ils tiraient avec adresse et manquaient raremement leur coup.
Le cerveau, n'ayant qu'une idée fixe, se repaître, manquait d'étendue et de ressort. Leur agilité d'esprit se traduisait en ruse. La force de leurs muscles leur tenait lieu de vigueur intellectuelle. Cette force était vraiment prodigieuse. Jean de Léry raconte qu'aucun de ses compagnons ne put bander Parc qu'un enfant indien de dix ans maniait sans beaucoup d'effort. Ces hercules avaient en général une horreur profonde pour tout travail agricole, et, la plupart du temps, leur besogne se bornait à recueillir les fruits sauvages qui pendaient aux arbres. Il y en avait, cependant, qui témoignaient plus de goût pour certaines occupations industrielles.
Quand les Portugais débarquèrent au Brésil,ils crurent reconnaître un commencement de civilisation dans certains essais assez avancés, observés parmi un petit nombre de tribus du littoral. Dans les loisirs que leur laissaient la chasse, la pêche, la guerre et les longues courses à travers les forêts, les Indiens de cette région broyaient le manioc,
extrayaient du cajú (Anacardium occidentale) un vin excellent, fabri-
(1) Le tapir est le tapirus americanus, et la paca est la coelogenys Paca des zoologues.
quaient des huiles de palmier pour leur usage. D'autres s'employaient à conserver des provisions de viande, de gibier ou de poisson en les boucanant au moyen d'un procédé spécial (le moquém), ou bien ils passaient la longue saison des pluies à enluminer leurs igassáuas ou urnes funéraires, leurs vases et leurs calebasses d'ornements fantasti-
ques, en les coloriant de la façon la plus pittoresque avec le suc et le