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Pagaies indiennes

vernis des plantes, comme par exemple avec le cumati (Asclepidea follicularis).

Quelques tribus amazoniennes poussaient três loin Part de la céramique, et fabriquaient des poteries fort curieuses : il faut voir dans les Archivos do Museu Nacional de Rio les reproductions en couleurs de ces trouvailles, généralement trop peu connues en Europe.

Cc n'est pas du premier coup assurément que nos ancêtres des

divers continents sont parvenus à extraire la ligne droite et la ligne courbe des formes variées que revêtent les différents objets de la nature. Il a fallu probablement des siècles et peut-être de longues générations d'artistes inconnus pour en arriver à ce progrès dans le dessin décoratif et ornemental.

Il est d’autres faits encore qui nous permettent de rapprocher les Indiens de certaines parties du Brésil de diverses peuplades préhistoriques de l'Europe. Ceux de l’Amazonie, par exemple, filaient le coton et quelques fibres textiles, connaissaient l’art de tisser et de fabriquer des pièces grossières d'étoffe.

Mais ces rudes artisans réservaient naturellement tout leur talent pour la confection de leurs armes et pour la fabrication de leurs ustensiles. [ls avaient avec eux. pour principale richesse, un assortiment d’arcs polis, de flèches sculptées, de rames travaillées, de bâtons de guerre, de vases d'argile ou de calebasses (cúias), arrondis comme des fruits, luisants comme des feuilles.

Leur vêtement était simple comme leurs mœurs. Cependant, par un luxe qui pourrait servir de lecon à nos élégants les plus smart, ceux de certaines tribus avaient des gants et des masques, faits de plumes, d’écorce d'arbres et du poil de différents singes, et dont ils se servaient dans les grands jours.

La langue était plus compliquée.

Sur la côte on parlait généralement une seule langue, n'ayant subi entre les tribus tupis (1) que des altérations accidentelles, créées par le climat et les circonstances, et telles que nous en constatons parmi les langues polies de l’Europe. Dans l’intérieur du pays, les tapuyas (2),

au contraire, parlaient des langues diverses. L'une et l’autre, aussi

(1) Tupi, tupy, topi, togpi : l’intérieur de la maison, qui est de la maison. Peut-être aussi de tubi, tubib : chef des parents, cacique.

(2) Tapyi, les prisonniers : de tapi, part. de tar, prendre, acheter, et ui, multitude, troupe de captifs. Peut-être aussi de tapoy, nomades. Les Tapuyas semblent avoir été les habitants primitifs, que les tupis refoulèrent loin du littoral et qui allèrent vivre dans le sertao.

ag.

LE PAYS DES AMAZONES 265 bien la langue du littoral que la langue du sertäo, avaient de nombreux dialectes.

La nécessité de se faire comprendre des naturels du pays conquis imposa de bonne heure aux traitants portugais et aux missionnaires l’idée de rendre aussi uniforme que possible la langue parlée par les Indiens de la côte. Grâce à ces efforts naturels, grâce au frottement des Indiens soit entre eux soit avec les conquérants, grâce surtout aux travaux de systématisation des grammairiens de la Compagnie de Jésus, (1) la langue de la côte devint réellement la « langue générale » — lingua geral, — que l’on a désignée plus tard sous le nom, que les Indiens eux-mêmes lui donnaient, d’abañeenga, langue de l’Indien, de l'homme, abá, pour la distinguer du caraiñeenga, de la langue du blanc, du savant, carai. On l’a aussi appelée tupi-guarani, du nom des deux grandes familles indiennes qui la parlaient : les Tupis. au Nord, au Brésil; les Guaranis, au sud, au Paraguay. Le tupi de l’Amazone s'appelle proprement ncengatú, « le bon parier ».

M. Baptista Caetano (2). dont les écrits font autorité en cette matière et mériteraient d’être mieux connus des américanistes de l’Europe, pense que tous les dialectes parlés dans l'Amérique Méridionale peuvent se réduire en définitive à cinq et peut-être même à deux seulement : le Chilidugu, l'Aymaräaro, le Kechuacallu, le Kiriri et l'Abañeenga. Le Chilidugu lui-même se filierait au Kechuacallu et à PAbanecenga; le Kechuacallu à l’'Aymaräaro, et le Kiriri à l’Abañeenga.

L’Abañeenga ou tupi-guarani ou langue générale est parlé encore aujourd’hui par les Indiens de l'Amérique du Sud, depuis les Guyanes

(1) Les trois premiers grammairiens de cette langue furent trois Jésuites : Joseph de Anchieta, dont la grammaire parut à Coimbre en 1595 ; Antonio Ruiz de Montoya, qui publia la sienne à Madrid en 1640, et Luis Figueira, dont la grammaire fut imprimée à Lisbonne en 1687.

(2) Apontamentos sobre o abañeenga, Rio, 1876. — O Dialogo de Léry, Rio, 1876. — Estudo sobre a lingua Kiriri, Rio, 1877. — Etymologias brazilicas, Rio, 1877. — Esbóco

grammatical do abäñeé, Rio, 1809. — Aba Reta, trad. en port., Rio, 1879. — Vocabulario das palavras guaranis, Rio, 1886, etc., etc.

jusqu'aux pampas de la Patagonie. Un Amazonien (1), qui parlait le neengatú de son pays, et qui s'est trouvé, de 1865 à 1867, pendant la guerre de la Triple-Alliance contre le Paraguay, dans cette République, dans l’Uruguay et "Argentine, a constaté qu'on y parlait partout la « langue générale » plus ou moins altérée. Il ajoute que, non seulement les gens du peuple et les soldats y parlaient cet idiome, mais encore que des familles de la bonne société ne dédaignaient pas de s’en servir habituellement. Aussi, arrivé de Vextrémité septentrionale du Brésil, était-il tout étonné d’être compris sans difficulté de tous les naturels de ces parages, en leur parlant le tupi des indigènes de sa terre natale.

L'abbé M. J. de Seixas (2), Silva Guimarães (3), Gonçalves Dias (4), le colonel Faria (5), Ferreira França (6), Latham (7), le D' Carl. Friedr- Phil. von Martius (8), le professeur Hartt (9), le général Couto de Magalhães (10) et bien d'autres ont publié des travaux d'une valeur inégale sur cette langue. Seuls von Martius et Baptista Caetano semblent en avoir pénétré les secrets, bien que les recherches de tous les autres aient certainement contribué à en dévoiler les mystères.

L'étude de la langue tupi-guarani prouve que les Indiêns du littoral brésilien et en particulier ceux de l’Amazone n'en étaient plus au

simple monosyllabisme. L’agglutination prenait des proportions

) Pedro Luiz Sympson : Grammatica da lingua brazilica geral, Manäos, 1877. )

Pe. Manoel Justiniano de Seixas : Vocabulario da lingua indigena geral...., Para, 1853. ; | (3) Joao Joaquim da Silva Guimarães : Diccionario da lingua geral dos indios do Brazil..... , Bahia, 1854.

(4) Antonio Goncalves Dias : Diccionario da lingua tupy..... , Lipsia, 1858.

(5) Francisco Raymundo Corrêa de Faria : Compendio da lingua brazilica...., Para, |

(6) D‘ Ernesto Ferreira França : Chrestomatia da lingua brazilica...., Leipzig, 1850.

(7) R. G. Latham : Elements of Comparative Philology, London, 1862.

(8) D° Carl Friedrich Phil. von Martius : Wôrstersammlung Brasilianischer Sprachen...., Leipzig, 1867.

(9) Chas. Fred. Hartt: Notes on the lingoa geral or modern tupi of the Amazonas....; New-York, 1872, « Transac. of the Amer. Philol. Assoc. »

(10) Couto de Magalhães: O selvagem : Curso de lingua geral...., Rio, 1876.

savantes et s'éloignait, par des combinaisons parfois bizarres, des syntaxes usitées même parmi certains naturels des autres parties du nouveau continent.

Ce serait une vaine et puérile tentative que de vouloir résumer en quelques lignes la morphologie de cette langue ; les curieux pourront Pétudier à l'aise en s'adressant aux sources que nous venons de citer. Mais nous tenons à en signaler quelques singularités.

M. Escobary, qui a publié des études sur la langue aymará, prétend, et il appuie son dire de nombreux exemples, que les noms de la Bible et ceux del’Aymara sont identiques. Dans "Amazone, Noronha a fait remarquer, dès 1768, que les Uerequênas ou Arequênas, Indiens du rio Icana, avant d’avoir aucun contact avec les civilisés, portaient des noms bibliques : Joab, Jacob, David, etc. D’après lui, les Indiens du rio Ica et de ses affluents pratiquaient la circoncision sur les enfants qui venaient de naître. la mère étant chargée de cette opération. C'est seulement après la circoncision que l'on imposait un nom au nouveau-né, au milieu de danses et fêtes célébrées devant le masque du Jurupary.

Certains américanistes de nos jours prétendent que les Indiens comptaient jusqu’à 10 en tupi-guarani, et formaient ensuite les autres nombres avec cesdixunités, endisant, pouronze, dix et un ; pour douze, dix et deux; pour vingt, deux dix, et ainsi de suite. Il est certain que les sauvages en contact avec les civilisés ont dû chercher à s’en faire comprendre, et que, de nos jours, ils composent tous les nombres. Mais il n'est pas moins certain que, lors de la découverte, ils ne comptaient vraiment que jusqu’à 3. Ils disaient : 1, oyepé (qui est par soi-même); 2, mokuen (qui fait la paire); 3, mosapeire (qui met le comble, qui forme le couronnement). Pour dire 4, ils étaient déjà obligés de répéter 2 et 2, mokuen-mokuen. Pour exprimer 5, ils disaient chepó, ma main, les doigts de ma main. Pour signifier 10, ils disaient mes 2 mains; et pour signifier 20, mes mains et mes pieds.

Malgré la pauvreté relative de son vocabulaire, leur langue était

toute parfumée de poésie expressive et originale. — « L'étoile du matin, a écrit Fréd. Hartt, ils l’appelèrent le pilote du matin, pirapanem. (1) Parmi les constellations, il y avait ouegnomoin, le crabe ; yassatin (2), un oiseau ; tuyaué, le vieillard (3); coromy manipoêreouaré, le garçon qui mange du manioc (4) ; andoutin (5), Pautruche blanche, qui mange des œufs d'oiseau (ougraoupia), représentés par deux étoiles du voisinage; Tapity (6), le lièvre; Gnupouêon (7), le four à manioc, etc. Ce qu'il y a de plus intéressant encore, c'est qu’ils ont donné, comme on l’affirme, le nom de Jaouáre (8), le chien, ou, mieux, le jaguar, à une grande étoile qui vient tout de suite après la lune, et qui, selon la croyance des Indiens, court après elle pour la dévorer...

« Le Dr Silva Coutinho m’a raconté (9) que, non seulement les Indiens de l’Amazone donnent des dénominations à un grand nombre de corps célestes, mais encore qu'ils racontent des histoires à leur sujet. Ils disent que les deux étoiles formant l’épaule d'Orion sont un vieillard et un jeune garçon qui chassent une vache fluviatile (peixe boi) dans un canot. Sous le nom de manate, ils désignent une tache noire du ciel, située près de cette même constellation. Tout d’abord, ajoutent-ils, le vieillard (la grande étoile) était à la proue du canot, tandis que le jeune homme (la petite étoile) se trouvait à la poupe, tenant le gouvernail. Lorsque le vieillard aperçut la vache fluviatile, il se trouva trop émotionné pour pouvoir la harponner; il changea donc de place avec le jeune homme.

(1) Pira panê ne veut pas dire pilote du matin, mais « privé de poisson ». Ce nom, dit Bap. Caetano, était donné à Mercure, à l’influence duquel les Indiens attribuaient le manque de poissons en certaines saisons.

(2) C'est probablement une mauvaise orthographe pour yacutinga (Penelope pipile).

(3) En tupi moderne, nous disons tijuaê, et, en guarani, tuyábae.

(4) En tupi moderne : corumi manipuéra oúbae.

(5) Nhandú (Rhea americana), celle qui court.

(6) Tapiiti, lapin, en guarani.

(7) En tupi moderne : iapuna.

(8) En tupi : jagudra ou Yaguára (Felis onza).

(a) Cf. sur tous ces sujets Folk-Lore brésilien, par F.-J. de Santa-Anna Nery, Librairie Académique Didier, Paris, 1888.

« Il y a une constellation à laquelle ils donnent le nom depalmier; tout près, on voit une rangée d'étoiles. Ce sont, disent-ils, les singes qui vont manger les fruits du palmier.

« Le D: Coutinho a trouvé un autre mythe dans le rio Branco: la lune, représentée par une jeune fille, s'éprend de l’un de ses frères, elle lui rend de fréquentes visites nocturnes. Finalement, son secret est trahi. En effet, lors de l’une de ses visites, son amant lui passa la main sur le visage, et, comme sa main était couverte d'une substance noire, la tache y restaimprimée. »

Noronha raconte qu’en 1768 il fréquenta des Indiens Passés du rio Japurá, dont il résume ainsi les idées: le soleil est insensible; la terre seule se meut pour pouvoir présenter à la chaleur chacune de ses parties. Il n’y a que deux vrais astres: le soleil et la lune, celui-là pour éclairer le jour, et celle-ci, la nuit. L'espace supérieur, au delà du soleil et de la lune, en est séparé par une voûte bleue, formant une espèce de treillis ou de jalousie. Cet espace supérieur est tout brillant de lumières, car il est le séjour du Créateur, dont on ignore la nature. Quelques rayons des lumières qui éclairent ce séjour bienheureux coulent par les interstices de la voûte bleue, et c'est là les étoiles. Les rivières et cours d’eau sont les artères et les veines du corps de la terre, et les courants de ces rivières et fleuves sont dús au mouvement de la terre.

Les Chománas (Xománas) de la même rivièreappelaientle soleil Pastre chaud (syma); la lune, l’astre froid (uaniu); les étoiles, astres luisants (vueté) ; la foudre, le bruit éclatant, yuni);le tonnerre, précurseur des pluies (guiriuá); l'éclair, épouvante (pelu): l'aurore, commencement du jour (samataca).

Pour désigner toute chose, le tupi-guarani ou mieux le neengatü amazonien a des expressions pittoresques, parlantes. En voici quelques exemples:

On connaît ces terribles petits insectes aux pattes nombreuses, vulgairement appelés mille-pieds (sco/opendra). Les Indiens leur don-

nent un nom beaucoup mieux approprié à leur forme : juruparykybaba, peigne du diable.

Les capucins paraissent parmi eux pour leur prêcher l'Evangile; aussitôt ils leur appliquent un nom qui les dépeint physiquement avec la plus grande fidélité, à cause de la forme de leur capuchon: pay-tucura, moine-sauterelle.

Les Français arrivent, et tout de suite les Indiens les désignent sous le nom de sauvages blancs, tapaytinga (1).

Chaque appellation parmi eux est un qualificatif:

Qu'est-cequ'un scorpion ? — Un excrément de serpent: mboi repoti. Et un crabe? — Une bête ayant des yeux dans les jambes: uça. Et un varioleux? Un visage troué: tabaguaré. Et les aras? — Des fils du jour: ará-ará. Et le tamanoir ? — Un chasseur de fourmis : tamanduá.

La langue française compte, d’ailleurs, des centaines de mots purement indiens ou ayant subi à peine de légères modifications, tels que ceux-ci : agami, agouti, aï, ananas, ara, boa, cacao, caïman, caoutchouc, capivard, carapa, cassave, coaita, coca, copahu, courbaril, curare, genipa, guarana, hocco, igname, iguane, ipécacuana, jaborandi, mani (résine), manioc, papayer, piassava, piaye, rocou, sagouin, sarigue, tamanoir, tapir, tapioca, tatou, toucan et tant d’autres. Il y a en France des gens qui parlent le neengatù de l’Amazone sans le savoir.

Si, à l'exemple de quelques écrivains ingénieux, nous avions envie de soutenir un paradoxe séduisant, il nous serait facile de signaler une apparente analogie entre le grec et la langue tupi-guarani. Tupan dieu, serait theo; tatá, feu, viendrait de dadeô, brüler ; oca, maison, serait oikia; cuná, femme, trouverait très facilement sa racine dans le mot grec gunè; myra, peuple, abondance de gens, serait un dérivé

de myrias; cariua, blanc, maître, seigneur, serait kyrios; catú, bon

(1) C'est là le sens admis par tout le monde ; fapaytinga, tapuya tinga, ou tapuyo blanc. Nous croyons que le vrai sens est assaillant d'aldées. de taba, aldée, réunion de chaumes, et itig, investir, assaillir; d’où tabeitig, tapaytinga.

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arriverait à se filier à agathos, et ainsi de suite. Mais Voltaire a eu raison de dire: « L'étymologie est une science où les voyelles ne signifient rien et les consonnes pas grand chose. » Ces jeux d'esprit n'ont plus de raison d'être aujourd'hui: la science exige d'autres preuves que des ressemblances accidentelles pour affirmer la parenté entre les langues. Il n’en est pas moins vrai que la langue des naturels du Brésil demande encore à présent de sérieuses études et qu'elle pourra fournir peut-être la clef de bien des énigmes (1).

Malgré tous ces éléments de civilisation rudimentaire, l’Indien, avec sa solide charpente trapue, avec sa peau olivâtre et tannée par le soleil, avec ses cheveux longs, noirs et durs ; avec ses larges épaules, ses mains microscopiques, sa barbe peu fournie, son regard plein de rêves et de langueur, l’Indien parut aux Européens comme un être inférieur à peine sorti du chaos. La chasse à l’homme commença, terrible. L'extermination se poursuivit sans pitié. Les pauvres gens luttèrent avec désespoir contre les armes à feu des civilisés. Ce ne fut qu’en semant la discorde parmi eux que les Européens parvinrent à s'emparer de leurs terres, à les refouler dans l’intérieur ou à les réduire en esclavage.

Pour arrêter le carnage, il fallut des arrêtés royaux, il fallut des bulles papales. En plein xvi° siècle, disons-le à la honte de l’Europe, un Pontife dut déclarer solennellement que les Indiens sont des hommes faits à l'image de Dieu et possédant une âme immortelle, — atiendentes Indos ipsos, ut potè veros homines.. (2).

Et, maintenant, ces misérables débris des anciens maîtres du sol sont décimés par la variole et abrutis par l’abus des liqueurs fortes. Dans ses conquêtes du Nouveau Monde, on dirait que l'Européen a cherché à empoisonner tout ce qu'il n’a pas réussi à tuer.

(x) Voir: The Brasilian Language and its agglutination, by Amaro Cavalcanti, Riode-Janeiro, 1883, série dédiée par son auteur «to His Imperial Majesty don Pedro segundo, the constant Protector of the intellectual development and the general ins-

truction of the country ».

(2) Paul III, le quatrième jour des nones de juin de l’an 1537.

On a écrit de gros volumes pour démontrer que, chez tous les peuples, la littérature a dû commencer par la poésie, et par la poésie . lyrique. Il est vraiment dommage qu'aucune strophe de ces temps reculés ne nous ait été conservée; elle eût fait bien mieux notre affaire que tous les in-folio des bibliothèques. Peu nous importe, du reste, ce qu'a pu être aux époques préhistoriques le mouvement littéraire de l'humanité. Nous soupconnons qu'il devait se réduire à un fort petit nombre d'improvisations poétiques, et que, les loisirs manquant, on devait se passer de ce luxe social. En ce temps-là, sans aucun doute, on vivait de bon gibier et non de beau langage.

Quant aux Indiens qui nous occupent, ils n’ont laissé aucun monument écrit de leur poésie d'antan. Le bardisme n'avait pas cours parmi eux. Il est à croire que l’on chantait ensemble certaines mélopées fort simples, en s'enivrant de sauts simiens et de liqueurs

capiteuses.

Presque tout ceque nous savons de leurs traditions, nous le savons depuis peu, et nous avons le regret d'apprendre aux amateurs de poésie archaique que la plupart des compositions indiennes étudiées jusqu'ici se ressentent plus ou moins du commerce des Européens.

Telle qu’elle est, cependant, cette poésie a conservé une étrange saveur. Sous la greffe, on sent encore le sauvageon. C'est un assemblage de phrases courtes, rythmées sans art, bondissant sous le jet de

l'inspiration, projetant des images fulgurantes.

Sans revenir sur des poésies et des chants indiens, que nous avons fait paraitre il y a dix ans dans le Folk-Lore brésilien et qui ont mérité d'arrêter Vattention d’un critique éminent (1), nous préférons donner ici une autre poésie et un autre chant inédit, recueillis dans

le rio Autaz chez des Indiens déjà en contact avec les civilisés, et que

(1) J. Weber, du journal parisien Le Temps, cité par M. Eduardo Prado, dans Part. | L'Art, du livre Le Brésil en 1889, de F. J. de Santa-Anna Nery, Paris 1889. 4

les caboclos de ces parages, lorsqu'ils sont en train de fabriquer la farine de manioc, chantent en guise de scie:

Se manicu Julião, Se putia pura Se manú açara (1)

a — se... = Mestre ere een fesses Es = = =

Cette esquisse resterait par trop incomplète si nous n’essayions pas - de donner une idée des fables indiennes, qui présentent toujours un certain intérêt pour les folk-loristes, quoiqu'elles soient dues à des Indiens mi-civilisés.

| En voici une, que nous croyons absolument inédite :

Un propriétaire campagnard avait eu le malheur de se lier d'amitié avec le jaguar mâle. Celui-ci lui rendait de fréquentes visites et avait

l'habitude de se faire accompagner de quelque animal du voisinage.

— Arrivé chez son hôte, le jaguar ne manquait jamais de lui croquer

une chèvre ou un mouton, pendant que tout le monde dormait dans

- la maison. Après avoir tranquillement dégusté la victime choisie, le

jaguar en recueillait le sang dans une calebasse et en aspergeait trai-

treusement l'animal qu’il avait emmené en sa compagnie. Le jour

“venu, le campagnard s’apercevait du carnage accompli dans son Ê étable pendant la nuit. Le jaguar en rejetait la faute sur son com-

… pagnon de voyage, le désignant comme le vrai coupable, puisqu'il

était encore couvert du sang de la victime. Devant cette preuve, le bonhomme tapait ferme sur l’innocent, tandis que le jaguar, repu, … riait sous cape.

La plupart des animaux en avaient passé par là, lorsque le jaguar eut

la malencontreuse idée d'inviter le singe à son excursion habituelle. —

| C'est entendu, répondit le singe, qui se défia de tant d'amabilité. Il cs

(1) Traduction : Mons Emmanuel Julien, la cuvette bout, et il oublie le manioc.

prit sa viole et son couvert, et se mit en route avec le jaguar. Le chemin était long. En route, l’on s'arrête pour respirer un peu. C'était sur une plantation de cannes à sucre, appartenant précisément au bonhomme qu'on allait voir. — N'y touchez pas, ami singe : cette plantation est à mon ami ; vous pouvez brouter l'herbe, tandis que je vais faire un tour.

Cent fois il avait employé le même stratagème avec les autres animaux, et se croyait sûr du succès. — Il dit et s’en va de l’autre côté, pour sucer des cannes à sucre. Le singe, toujours sur ses gardes, le suit à distance, Vaperçoit croquant à belles dents des cannes à sucre, et commence à en faire autant. Le jaguar, en revenant, le retrouve encore tout occupé à cetie besogne, et lui reproche son manque de savoir vivre.

On arrive de mauvaise humeur chez le campagnard, qui, toujours généreux, a préparé un plantureux repas, composé spécialement de cinq gros filets de bœuf. — Allez chercher un couvert, ami singe, dit le jaguar. (C'était le système employé avec les autres animaux, qui, en revenant, ne trouvaient plus rien dans le plat).

— Merci, je l'ai apporté, répond le singe, en tirant fièrement son couvert de sa poche.

On se met à manger. L'homme prend un morceau, le jaguar un autre, le singe un troisième. Mais celui-ci a à peine entamé le filet avec ses petites dents que déjà le jaguar a terminé son morceau et se jette sur un second. Voyant cela, le singe se hâte de jeter aux chiens son morceau commencé et prend la dernière tranche. Nouvelle colère du jaguar, qui cependant ne dit rien.

On est fatigué du voyage. On va se coucher. Le singe par précaution demande à suspendre son hamac très haut. Il n’a pas sommeil, d’ailleurs, et se met à jouer de sa viole. Le jaguar veut le faire taire, mais le propriétaire trouve cette musique ravissante et le prie de continuer. Enfin. il se fait tard, la musique cesse, l’homme s'endort, |

le jaguar fait mine de dormir et le singe l’imite.

Au bout de quelque temps, le jaguar se lève, court à l’étable, croque une chèvre, remplit de sang sa calebasse et revient pour en arroser le singe. Mais celui-ci veille ; il est à moitié assis dans son hamac, ayant air de dormir, les jambes pendantes. Lorsque le jaguar s'approche pour l’asperger, il donne un grand coup de pied dans la calebasse et en renverse le contenu sur le jaguar.

Le jour paraît. Le propriétaire constate qu’on lui a mangé une chèvre. Il s’en indigne et veut connaître le coupable.

— Ce doit être l’ami singe, s'écrie le jaguar, du coin où il s’est caché après s’être nettoyé tant bien que mal.

— Regardez plutôt ce bon compère jaguar, fait le singe; il est encore tout couvert du sang mal essuyé de votre pauvre bête.

L'homme s'assure que le singe dit vrai. Il se souvient de tous les dommages qu'il a subis, de l’ingratitude du jaguar. Il prend sa carabine, le tue raide, lui enlève la peau et donne la chair à ses chiens. Le singe (1), avant de prendre congé de son hôte, se paie un filet du jaguar et Pemporte. Il a son idée. Il l'envoie à la femelle du jaguar mâle en lui disant : « c'est un filet de bœuf, excellent à manger, un cadeau de votre mari qui ne s’est jamais mieux porté. » En même temps, pour faire pièce à la femelle de son ennemi, il va raconter aux petits de la maison que c’est un morceau de chair de leur père, mort et enterré : — Savez-vous ce que vous mangez, mère ? demandent les petits. C’est de la viande de papa, que le singe a fait tuer.

La femelle du jaguar jure de se venger. Elle se terre dans un grand trou de la plaine entièrement cachée, la gueule ouverte, espérant que le singe, curieux de sa nature et vagabond, viendra à y passer et qu’elle pourra le mettre en pièces. Le singe est en train de se promener, en effet, dans les environs. Il entend les autres animaux s'écrier: — « La terre a des dents ! », car on n'aperçoit que les crocs du jaguar.

Le singe se doute que c'est un stratagème de son ennemie. Il s'arme

(1) La crudité de ce passage est telle que nous sommes obligé de l’atténuer dans tout le récit qui va suivre.

d'une grosse pierre, s'approche avec précaution, jette la pierre dans Fr) 9 la gueule de l’once et s'enfuit à toutes jambes. La veuve inconsolée, voyant son truc éventé, sort de sa tannière.

Elle trouvera autre chose.

La sécheresse est venue. Il n'y a qu’une seule source dans la contrée. Elle la garde. Tous les animaux peuvent y aller boire librement, à l'exception du singe qui doit crever de soif. Le singe, pressé par la soif, oint tout son corps de jataicica (1), le recouvre de feuilles vertes collées sur son poil et s’avance. Tous l’admirent. On n’a jamais vu semblable animal. La femelle du jaguar elle-même, trompée, le laisse venir à la source. Le singe s’y désaltère tout à son aise ets'en va en se traînant. Parvenu à une distance respectable, il enlève les feuilles qui lui servent de déguisement et se met à se gausser de la veuve, en

se faisant connaître.

La femelle du jaguar, furieuse, décide qu’elle ne laissera plus venir à la source aucun animal de n’importe quelle espèce. Le singe met à profit le mécontentement général pour préparer un nouveau tour de sa façon. Il prépare une procession à laquelle prendront part tous les animaux de la forêt. Au jour dit, il se place courageusement à la tête de la procession et part avec tous les animaux, entonnant des chants tristes. Ils passent près de la source.— « Qu'est-ce que c'est queça? demande la veuve ; que signifientces chants religieux ? » « — C'est l'office de la Sainte-Vierge, lui est-il répondu ; nous invoquons son secours. Ne connaissez-vous pasla nouvelle? Il va souffler un orage épouvantable qui nous balaiera tous. C’est à peine siles plus gros arbres de la forêt pourront tenir debout. » — « De grâce, reprend la femme du jaguar, attachez-moi au gros ârbre que je vois là-bas, pour que je ne sois pas enlevée, moi aussi. » — « Vous nous avez fait bien du mal, reprennent en chœur les animaux. N'importe, devant le danger com-

mun, nous vous pardonnons ; nous allons vous attacher. »

(1) Résine de jatahy : Hymeneae sp.

Le singe se charge de la besogne. Il prend une corde de curauá (1) et commence l'opération. L'once est déjà plus qu’à moitié liée étroitement à l'arbre, quand elle dit : — « Attachez mon derrière plus solidement encore. » — « Impossible, reprend le singe gouailleur; et la place pour le fouet, donc ? »

En effet, à peine le jaguar est-il bien attaché qu'il lui administre avec délices une bonne volée de bois vert et s’en va riant de la bonne farce.

A Paricatuba, sur le rio Mamiä, Ribeiro de Sampaio (2) assista, en 1774, à la fête queles Indiens célébraient à l’occasion de la puberté de leurs enfants. Pendant cette cérémonie, qui dure huit jours, ils se fouettent réciproquement au moyen de lanières en cuir de cerf, de tapir ou de poisson-bœuf, ayant une pierre au bout. Un Indien se place au milieu de la pièce, les bras ouvers en croix, tandis qu'unautre le fouette, puis prend la place de celui-ci et se soumet à la même fustigation. Pendant ce temps, les vieilles femmes de la tribu ont préparé le payauarú, vin fait de fruits et de cassave, et le paricá (Mimosa acacioides, que De La Condamine appelle curupa, comme les Cumbebas), tabac qu'ils prennent de la plus singulière façon : chacun d'eux a à la main son tuyau rempli de la poudre de parica ; il applique l’une des extrémités de ce tuyau au nez de son voisin et souffle dans le tuyau de toutes ses forces. L'autre lui rend le même service. Cet exercice agréable dure la journée entière et la nuit est consacrée à la boisson et aux danses.

Parmi ces danses, l’une des plus bizarres est celle que les Uaupés exécutent en l’honneur du Jurupary, au son d’une douzaine de torês sacrés, qu'ils gardent avec soin loin du regard des femmes et dont elles ne doivent même pas entendre les sons.

C'est ainsi que chez les peuples dans l’enfance les cris et la danse viennent en aide à la pauvreté de l’idiome, et lui prêtent leurs

(1) Palmier (Attalea spectabilis).

(2) Ribeiro de Sampaio; ouvr. cité, p. 22.

ressources d'expression. A mesure que les nations vieillissent et entrent dans le calme de l'expérience, les muscles tendent au repos, les corps deviennent plus sobres de démonstrations violentes, le discours gagne en ressources, les sensations se transforment en sentiments et ceux-ci en pensées raffinées. La civilisation excessive rend les cœurs impassibles, les têtes froides et les membres rigides. Ce phénomène d'apaisement est très sensible chez les Indiens qui sont entrés en contact avec la civilisation des blancs. Pour la danse, comme pour la religion, ainsi que nous le verrons bientôt, il s’est produit une simple adaptation des mœurs étrangères. Les danses d'autrefois sont restées; leur pétulance seule a été modifiée. Voici la description que donne Agassiz (1) de la chorégraphie moderne des Indiens de " Amazone ; elle est d'accord avec nos observat:ons personnelles : « La danse commença. Elle était d'un caractère tout particulier, et si languissante qu'à peine mérite-t-elle ce nom. Le corps ne fait presque aucun mouvement; les bras, levés et fléchis, sont raides et immob les doigts claquent comme des castagnettes en accompagnant la musique, et l'on dirait des statues glissant de place en place plutôt que des danseurs Les femmes surtout produisent cette impression, car elles se meuvent encore moins que les hommes. » Quand aux habitants actuels des villes de Amazone, ils ont introduit chez eux la musique et les danses de l’Europe. Rien ne les dis-

tingue des civilisés du vieux monde.

(1). M.et Mo: L. Agassiz: Voyage au Brésil. Paris, 1876.

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