‹ Le pays des AmazonesChapitre 98 sur 149 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Cultes et rites religieux. — Le sentiment religieux chez les Indiens. — Comment leurs croyances religieuses ont dû se produire. Superstitions indiennes. — Uneidole amazonienne. — Une trouvaille de M. de Castelnau. — Influence des Jésuites et des autres missionnaires sur les croyances primitives des aborigènes. — Le sairé. — Le catholicisme actuel.

Chez un peuple livré à lui-même, l’évolution religieuse suit presque toujours les lentes transformations du langage. Une langue peu riche en expressions abstraites suppose un culte grossier, à peine dégagédes sensations purement organiques. Sir John Lubbock et quelques historiens de son école prétendent que les premiers phénomènes religieux coïncident avec les premières tentations de l’âme humaine. Ils supposent que le rêve a été l’origine des manifestations religieuses qu'ils expliquent ainsi: Le sauvage a vu dans son sommeil l’image désincarnée du grand chef de sa tribu; à son réveil, il affirme que le grand chef vit encore, qu'il flotte autour de sa cabane, qu'il veille, invisible, sur ses anciens guerriers; il l’a vu, il s'est entretenu avec lui. Et voilà la voie ouverte à toutes les superstitions, à toutes les déifications successives.

Ce système, quelque ingénieux qu'il soit, ne saurait donner l’explication de tous les faits religieux chez tous les peuples. Il nous semble même qu'il ne remonte pas assez avant dans l'analyse psychologique et dans la genèse du surnaturel dans l’âme des premiers hommes. Il ne saurait, dans tous les cas, s'appliquer au fétichisme primordial des aborigènes brésiliens. :

Cette religion, comme nous allons l’exposer sommairement, paraît reposer sur une confuse abstraction de certains phénomènes naturels,

et aurait abouti à un panthéisme universel plutôt qu’à un polythéisme - humain. Sans doute, l’hallucination eut la plus grande part dans la première notion inconsciente du divin qui s'éveilla dans les étroits

cerveaux de ces hommes des bois; mais elle ne s’exerça pas vraisem-

blablement, comme chez les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord par exemple, sur des individualités humaines. Elle n'engendra pas le grand Panthéon du Totem. L'enthousiasme fut, parmi les indigènes du Brésil, plus rationnel, nous osons dire plus scientifique, puisqu'il ne se produisit que sous l'inspiration des merveilles de la nature. Il évita même en général toute manifestation extérieure et se passa de culte externe.

Cette religion sans culte, sans sorciers sacrés (car le pagé n’en était pas un véritablement, comme on l’a prétendu plus tard), dénuée de jongleurs, de prêtres, privée de temples et de cérémonies pompeuses ou d'initiations secrètes, était une simple manière de concevoir les lois de l’univers. On pourrait en fournir des preuves nombreuses.

Les premiers voyageurs qui étudièrent les Indiens du groupe Tupi- Guarani, dans le cours des siècles qui suivirent la découverte, y furent trompés. Ceux qui les suivirent répétèrent les mêmes récits sans les contrôler ou sans les soumettre à une critique sévère. Ces voyageurs affirmèrent, dans leurs Relations, que l’absence de toute idée religieuse était la caractéristique de ces tribus dégénérées et déchues depuis le péché d'Adam. Plus tard, ils attribuèrent aux Indiens une théogonie que ceux-ci avaient reçue de ceux-là mêmes qui leur en faisaient honneur.

L'un de ces anciens chroniqueurs, le Père Vasconcellos, si nous ne nous trompons, s’est même écrié, dans un accès pathétique : « Leur langue n’a ni f, ni /, ni r, comme si la Providence avait voulu montrer qu’ils n’ont ni foi, ni loi, ni roi. »

Voilà comment, à cette époque, on entendait les études comparées de linguistique et de mythologie.

Le bon Père s’est trompé, d’ailleurs.

La langue tupi-guarani n’a ni f ni /; mais elle a la lettre r ; seulement celle-ci se prononce toujours très douce, soit au commencement, soit au milieu des mots. Ainsi les Indiens des Amazones disent, avec la lettre r très liquide : marica, ventre; räna, dent; pira, poisson; muira, bois, etc.

Il est vrai que, si les premiers chroniqueurs traitaient ainsi les questions d’origine, aujourd’hui on les traite avec un parti pris aussi aveugle dans ses conséquences. Est-ce que nous y voyons plus clair depuis que M. Max Müller a essayé de changer tout cela ?

Ce qu’il y a de vrai, c'est que les questions d’origine sont presque partout insolubles dans l’état actuel de nos connaissances. Trop de ténèbres les couvrent. Les traits de génie ne suffisent pas à les percer.

Tandis que les Aryâs de l’Inde s'élevaient à la notion de cause par voie d'analogie, en adaptant à Punivers le rythme ternaire de Vexistence humaine : naître, croître et mourir, Brahma, Vichnou, Siva, les Indiens tupis-guaranis procédaient plus simplement.

Ils parlaient du phénomène unigue de la génération par la maternité. Leur esprit remontait à la source de | Être, avant de spéculer sur ses trois phases à la façon hindoue.

Ces hommes incultes, tirant sur la bête, étaient surtout frappés de deux grandes choses autour d’eux : l’enfantement de l'homme, la production de la lumière.

Assis à l’ombre des mattas virgens, ils assistaient en silence, dans un recueillement superstitieux, à la naissance de leurs enfants. Ce mystère de la parturition les troublait. [ls n’y voyaient qu’une cause : la mère, la mère féconde.

Et, quand ils se retrouvaient devant cette nature éblouissante, pénétrée de clarté; quand ils plongeaient leurs regards, fatigués des ténèbres de la forêt, dans cet océan de lumière qui inondait le ciel, ils se pre-

naient encore à songer :

Qui est-ce qui a fait le jour ? C’est sa mère, ci. — Quelle est la mère du jour? C'est le soleil, uaraci.

Le soleil devient la mère de l’univers, une divinité femelle qui éclaire tout homme venant en ce monde.

Mais, sous la zone torride, il est difficile d'attribuer au soleil le rôle bienfaisant de fécondateur universel, ou plutôt de procréatrice universelle (ci). Uaraci ne touche aux plantes que pour les consumer de ses feux meurtriers.

* Qui donc engendre sur la terre cette verdure rafraîchissante ? C’est la mère des plantes. — Quelle est donc la mère des plantes ? C’est la douce lune, qui verse, pendant les belles nuits des tropiques, sa rosée sur les forêts. Et la lune fut appelée yaci, la mère des végétaux.

Les Indiens n’imaginèrent pas le croisement d’une divinité mâle avec une divinité femelle. Leur génération n'avait qu’un facteur efficace : la mère, ci.

A côté de cette religion de contentement muet, ils eurent la religion de l’effarement.

Le besoin de connaître, qui est le grand mobile de tout progrès humain, le germe qui engendre la science du bien et du mal, fut arrêté chez eux par un vague sentiment de terreur.

Abandonnés à eux-mêmes au sein de solitudes immenses, environnés de forces mystérieuses qui agissent brutalement de tous côtés, ils ne comprennent pas ce qu’il ya de caché derrière ces phénomènes qui ont l’apparence de l’énergie vitale et volontaire.

Ces arbres qui flottent au gré des vents (1), qui brament dans Potage, qui s'agitent avec démence, répandent sur la terre des ombres gigantesques, terribles comme celle du caápóra, ou bien petites et difformes comme celle du curupira (2).

(1) Le vent est fàâché (Thooru jack-jemm), disent les Botocudos. * (2) Curupira, teigneux, de curub, teigne, et pir, peau. Encore aujourd’hui le peuple; là-bas, donne parfois au diable le nom de teigneux, tinhoso.

Ses nuits sont tourmentées de visions. Ses fatigues et ses craintes perpétuelles, ses digestions lourdes, retentissent pendant son sommeil. Le cauchemar l’étreint, et le cauchemar devient un génie malfaisant qui le saisit à la gorge. C'est le Jurupary.

A son réveil, pendant ces longues nuits, un oiseau chante et jette dans sa solitude un cri déchirant et monotone. C'est le petit nain boiteux Maty-Tapéré, effrayant encore aujourd’hui les enfants de PAmazonie.

Quand l’Indien met le feu aux forêts pour y établir sa maloca (1), des spirales de flammes courent devant lui ; les serpents couchés dans l'herbe drue se tordent, brûlés, et cherchent à fuir. Il y voit le Mboitatä, le serpent de feu, qui protège la forêt (2).

S'il s'approche des rivières,pendant les nuits claires comme le jour, il entend le murmure des flots qui rongent les rives : ce sont les yáras enchanteresses, qui Vattirent pour le tuer.

Ce grand enfant de la nature s'épouvante de rien. Et, pourtant, il est brave contre son semblable. La mort, qu'il donne si vaillamment, il ne craint pas de la recevoir. Mais il y a quelque chose qu'il redoute plus que la mort : c'est l'inconnu, l’esprit des choses qu'on ne voit pas, la conjuration mystérieuse des fantômes dont [imagination peuple les lieux solitaires; c'est ce je ne sais quoi d'indéfini que Pon a dans l'âme, et qui vous tourmente dès le berceau.

C'est ainsi peut-être que le sentiment religieux s'est développé parmi ces sauvages. Il flottait encore dans le vague d'une théodicée inconsciente. La période de l'expression pieuse n'était pas encore arrivée pour ces esprits indépendants et attardés. La vie nomade, d’ailleurs, ne favorise guère l'établissement de temples et d’autels.

Jusqu'à ces derniers temps, les américanistes avaient été frappés de l'absence de toute manifestation extérieure de la religion des abo-

(1) Une agglomération de chaumes indiens.

(2) Voir: Revista Brazileira, de Rio-de-Janeiro : 4 Religião dos Tupys-Guaranys, par M. le D' José Verissimos de Mattos, américaniste distingué de Pará,

En:

rigênes du Brésil. Pas une ruine, pas un débris de sanctuaire à relever, sur un territoire qui n'avait jamais subi le ravage d'aucune invasion iconoclaste connue. Pas la moindre inscription à déchiffrer, pas le moindre fragment de divinité lapidaire à interpréter, là où l’on s'attendait à trouver debout les restes d’un passé qui pouvait conduire jusqu’à l’origine d’une race entière. La déception fut grande.

Cependant, quelques inscriptions (leitreiros) ont été trouvées depuis, çà et là.

Certains savants, dans un congrès récent, émirent sur le sujet qui nous occupe des hypothèses fort amusantes. A les entendre, nos Indiens adoraient les arbres des forêts, et choisissaient pour idoles les plus beaux produits de la végétation tropicale, ce qui leur économisait le luxe d'images taillées. Ou bien encore, ils étaient de simples schismatiques, qui s'étaient séparés du culte idolâtrique de leurs voisins pour vivre affranchis des icônes, dans une sorte d'idéalité pure.

Ces théories ne supportent pas l'examen, quel quesoit le manteau scientifique dont elles se couvrent, quelle que soit la technologie barbare qu’on emploie pour les émettre avec aplomb.

Le mieux serait peut-être de s’en tenir à "opinion qu'exposait certain jour M. Frank, dans son cours du Collège de France : « Les Indiens de l'Amérique du Sud, disait-il, sont des hommes comme les autres, pourvus des mêmes droits, mais condamnés, par on ne sait quel vice d’origine et par un écrasement fatal des milieux, à rester inférieurs aux autres hommes. Nous sommes obligés de reconnaître que ces crânes soudés, que ces cerveaux coagulés étaient dans l’impuissance de parcourir par eux-mêmes toutes les phases du progrès religieux et scientifique de l'humanité. »

S'ils se sont arrêtés au moment où le culte positif se dégage des aspirations confuses d’un mysticisme rêveur et naturaliste, c'est que, chez eux, le degré du conscient était fixé par une loi fatale de leur

être. Peut-être aussi ces habitants des forêts n'ont-ils jamais eu la

bonne fortune de tomber sur une de ces circonstances révélatrices qui entr'ouvrent aux nations les perspectives d’un avenir plus glorieux. Une étincelle aurait peut-être suffi à les éclairer et à les pousser en avant. Ils n’ont eu queles duretés de l’existence et la nuit de leurs bois profonds pour les étreindre. Ils se sont assoupis dans ces ténèbres. Vouloir pénétrer le mystère de leur état d’abattement vaudrait autant que de demander ce qui a manqué aux grands vertébrés pour en faire

des hommes.

Depuis quelques années, on a découvert des idoles et des restes de temples indiens dans certaines parties du Brésil ; on a trouvé et étudié des armes, des instruments de pierre, de nombreux échantillons d'art céramique, des mounds, des sambaquis, des inscriptions, une série complète d'antiquités, que des découvertes récentes enrichissent chaque

jour.

M. J. Barbosa-Rodrigues a consacré un livre aux « Antiquités de

l'Amazone ». M. Ladislau Netto, le regretté directeur du Muséum

National, dans une excursion qu'il entreprit, en 188r, jusqu'à Para pour préparer l'Exposition d'anthropologie brésilienne effectuée à Rio-

de-Janeiro l’année suivante, trouva des fragments de statues dans l’île

de Pacoval, et émit l'opinion que cette île, située à l'embouchure du fleuve des Amazones, a été bâtie artificiellement par les Indiens, qui lui auraient donné la forme d’une tortue, en la destinant à servir de sépulture à leurs morts. Plus récemment encore, M. José-Verissimo

de Mattos a découvert une idole qui confirme les données qu’on avait

recueillies après l'examen de l’idole rapportée de l’Amazonie, en 1875,

par M. Barbosa-Rodrigues.

Remarquons, toutefois, que ces découvertes se rapportent exclusi-

vement aux contrées amazoniennes. Elles ne détruisent donc pas les

conclusions générales que nous avons cru pouvoir formuler plus.

haut. Tout en maintenant pour le reste du pays et pour la plus

grande partie des tribus indigènes l’existence d'un fétichisme pri-.

De a sol East Hitmténte tré

mordial, il est permis d'admettre que certains groupes d'Indiens se sontélevés à un système religieux moins rudimentaire.

Ici deux suppositions se présentent à la pensée: ou ces naturels privilégiés ont atteint d'eux-mêmes, par des causes internes et externes non encore déterminées, ce degré de religion effective qui se traduit par des œuvres d’art et par un ensemble de rites publics; ou bien ils ont emprunté ces progrès à des étrangers.

Tout semble recommander la dernière hypothèse.

Il est possible que des migrations mexicaines soient venues se fixer, à des dates reculées, dans les îles de Marajó et de Pacoval; il est possible aussi que les contacts fréquents et probables des indigènes du haut Amazone avec ceux du Pérou aient introduit chez ceux-là certaines formes religieuses plus avancées.

On sait aujourd’hui, en effet (1), que "Ucayale, l’une des branches de l’'Amazone, a ses rives peuplées de niches, de grottes artificiellement agrandies, de mausolées tenus par des piliers couronnés d’un linteau,et de sépultures. C'est aussi sur les bords de l’Apurimac, une autre branche de l’Amazone, que se dressait la forteresse de Choccequirao, résidence des héritiers de la couronne des Incas, Ce fut là Pasile des derniers survivants de la race Manco-Capac.

Mais, nous le répétons, une excessive prudence est de rigueur toutes les fois qu'il s’agit des monuments de la civilisation indienne au Brésil. Voici un exemple qui doit nous instruire suffisamment:

Il y a au Louvre, dans une des salles fermées au public et où nous n'avons pu pénétrer que sur une permission spéciale de M. de Ronchaud, une statue de singe très curieuse à étudier (2). Elle rappelle, par sa facture assez poussée, quelques-uns des beaux échantillons de Part mexicain. Cela peut être un dieu sauvage, rêvant sous les

cocotiers à des amours lubriques, car un phallus exagéré est entaillé

… (1) Voir, à ce sujet, Popinion de M. le marquis de Nadaillac, dans son bel ouvrage : l'Amérique préhistorique.

« (2) Cette statue se trouve aujourd’hui dans une des salles du Musée du Trocadéro.

sur les parties abdominales. M. de Castelnau s'y est parfaitement mépris. Comme il passait, vers 1846, par la ville de Barra-do-Rio- Negro (aujourd’hui Manäos, chef-lieu de la province des Amazones), il trouva cette statue, qui servait de siège à la porte d'une maison. Il crut avoir trouvé le Pérou. Il se chargea de sa relique et Vemporta en France. Une légende se fit aussitôt autour de cette fausse idole. M. Paul Marcoy assura que ce petit dieu simien avait été recueilli par des Carmes à la source de la rivière Uaupès, que les bons religieux l'avaient transporté à l’une de leurs missions, d’où un marchand l'avait expédié ensuite à Mandos. C'est dans cette ville que M. de Castelnau trouva l’idole qui jouit maintenant des honneurs de Paris.

Or, ce singe de pierre, qui, d’après nos deux voyageurs, descendait en droite ligne du Panthéon indien ; ce singe, qui fut le héros d’une odyssée étrange, est tout bonnement, on l’a prouvé depuis, l’œuvre “d'un maçon portugais, qui le fabriqua en l’an de grâce 1784; etl’œuvre du Senhor Antonio-Jacintho de Almeida a eu, du moins, lemérite d’inspirer la verve de notre regretté poète Porto-Alegre, qui en raconta les aventures dans une comédie désopilante.

Toute cette grosse affaire archéologique finit par des couplets.

Quant à l’idole amazonienne de M. Barbosa-Rodrigues, elle est plus . authentique et de meilleur aloi. Elle remonterait, d’après lui, à plus de trois siècles. Elle fut trouvée enfouie dans le jardin d’une maison de la ville d'Obidos, dans la province de Pará, sur la rive gauche de l’'Amazone. C'est, dit-on, une idole de pêche, et le savant brésilien

rappelle que, même de nos jours, quelques Indiens de l’Amazonie attachent sur leurs barques informes (montarias) des feuilles de tajá, pour charmer le poisson et rendre leur pêche miraculeuse.

Malgré ces quelques perfectionnements, que nous considérons comme étant d'importation mexicaine et péruvienne, contrairement à l'opinion de M. Barbosa-Rodrigues, qui a émis à ce sujet des hypothèses hardies et fort séduisantes, il est douteux que la religion primitive des [Indiens du Brésil ait jamais réalisé sa synthèse monothéiste.

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Il a fallu à la Grèce et à Rome trois cents ans de philosophie, greffée sur plusieurs siècles de polythéisme, pour produire la notion d’un dieu suprême dans certains cerveaux privilégiés de platoniciens et de stoïciens; et encore n'est-il pas certain scientifiquement qu'elle n’ait pas été importée, c’est-à-dire révélée. Il est impossible de calculer le temps qu'il aurait fallu à des fétichistes inconscients pour arriver au dernier terme de l’abstraction religieuse et métaphysique.

La prédication catholique des missionnaires a réalisé à peu près ce miracle en quelques années.

Nous touchons ici à un point délicat de critique religieuse. Nous dirons seulement en quelques mots que l’admirable doctrine du Christ s'est rendue accessible à toutes les âmes et à toutes les races d'hommes, tant elle est profondément humaine, pour ne pas dire divinement inspirée. Mais cette sublime et universelle quintessence du conscient a pris différentes qualités, suivant qu’elle a été versée dans des vases plus ou moins précieux, comme dit l'Évangile.

Parmi les fiers stoïciens de Rome, la croyance christnéenne a produit la religion des martyrs et des Pères de l'Eglise; parmi les Barbares germains, elle a donné la foi obtuse du moyen âge ; dans les solitudes du Nouveau Monde, elle a abouti à une sorte de fétichisme chrétien.

Nous allons nous expliquer.

Après le sang versé par le conquérant cupide, la parole de vie a été semée par des hommes de cœur et de dévouement. Le prêtre a voulu rattacher à sa patrie terrestre aussi bien qu’à la patrie éternelle des âmes que l’on voulait tout simplement exploiter. Il a passé à travers nos forêts avec son crucifix et son livre de prières. Il a pansé les plaies et relevé les courages. Le missionnaire a su présenter à ces grands enfants, frappés par le malheur, des consolations ineffables. Il leur a dit que le vainqueur était soumis à un maître juste, qui récompense les bons et punit les méchants; à un Être qui a tout

créé et qui gouverne tout. Il leur a montré que ce serait un allège-

ment à leur infortune que de se confier à ce grand bienfaiteur du monde. Mais aussi il ne leur a pas caché que ce Dieu devient quelquefois un Dieu terrible, promptà châtier.

Les missionnaires ont ainsi rendu accessibles à ces intelligences attardées les principaux dogmes du catholicisme. Ils ne se piquèrent pas de rigueur théologique. Ils étaient sûrs que leur orthodoxie serait bien vite défigurée. Ils n'avaient qu’un but : rendre douces et bonnes de malheureuses créature humaines se ruant sans remords à toutes les impétuosités des passions violentes, vouées à tous les hystérismes de la chair et du sang.

Ils parvinrent de la sorte à enlever aux Indiens une partie de leur férocité et à défigurer insensiblement leurs croyances primitives.

Le Dieu des chrétiens devint pour ces sauvages imaginatifs le Tupan (1) redoutable. Satan fut incarné dans la personne du terrible Anangá (2). Les génies dont nous avons parlé plus haut firent place au culte des saints. Puis on leur prêta une trinité, calquée sur la Trinité catholique, et composée du Soleil (Uaraci), de la Lune (Yaci) et d'un dieu d'amour, Rudá ou Perula. |

Les prédicateurs portugais furent non moins heureux auprès de leurs catéchumènes, en ce qui regarde le culte extérieur et les cérémonies sacrées. Il réussirent à leur faire accepter des fêtes et des simulacres de dévotion.

Nous avons assisté, dans notre enfance, à des processions où les croyances fétichistes se mêlaient à des rites chrétiens. M. Barbosa- Rodrigues nous a décrit la fête du saïré (3), dont nous gardons encore un souvenir très précis. Cela ressemblait plutôt aux théories antiques qu'aux sévères solennités catholiques.

Le sairé est un demi-cercle en bois, de 1". 40 de diamètre. Dans

(1) Tupan, l'âme du père ou des parents, du protecteur, du créateur. (2) Anangá, l'âme du mal.

(3) Voir: Revista brazileira.

ce demi-cercle, deux autres demi-cercles, plus petits, sont inscrits tangents l’un à l’autre, et reposant leurs extrémités sur le grand diamètre. Cette bannière solide ressemble à une fenêtre romane géminée. Du point de tangence des deux demi-cercles s'élève, perpendiculairement au diamètre du grand demi-cercle, un rayon qui dépasse la circonférence et qui se termine par une croix. Les deux petits demi-cercles ont aussi leurs rayons perpendiculaires au diamètre et ornés également d’une croix. Ces arcs sont entourés d’un bourrelet de coton frappé et enveloppés de rubans. Une quantité de petites glaces, de gâteaux, de fruits, sont suspendus à cet instrument. Un grand ruban en oriflamme part de la croix du milieu.

Tout le récit biblique du déluge est contenu dans cette représentation symbolique.

Le grand cintre représente l’arche de Noé; les petites glaces signifient la lumière du jour; les gâteaux et les fruits, l’abondance qui régnait dans l’arche ; le coton et le tambourin, l’écume blanchätre et. le bruit des flots du déluge ; le mouvement qu'on imprime au sairé rappelle le balancement de l'arche sur les eaux. Les trois cercles pris ensemble sont la figure des trois personnes de la Trinité, distinctes quoique se pénétrant. Les trois croix sont l’image du Calvaire, du Christ crucifié entre deux larrons, et ainsi de suite.

Le prêtre ingénieux qui inventa cet instrument a plus fait, certainement, que tous les prédicateurs réunis, pour perpétuer parmi les Indiens ur semblant de culte catholique.

Quand les Indiens fêtent quelque saint, ils dressent dans leur chaume un autel où ils placent l’image du saint, et, à ses pieds, le saïré. Sur le devant dela maison, ils élèvent un grand toit de chaume. Des tables sont dressées, et tout est disposé pour la danse et les festins. Il ne s’agit ici évidemment que des Indiens catéchisés.

Le jour de la fête arrivé, on transporte le saïré de la maison à l’église. L'ordre de la marche est ainsi réglé : en avant, un Indien

grave porte une bannière, sur laquelle se détache l’image du saint

que l’on vénêre. Vient ensuite le sacro-saint sairé. Trois vieilles | Indiennes, revêtues de leurs plus beaux atours, le tiennent en Pair . par le diamètre. Une jeune fille balance le grand cordon du sairé, tandis qu'à ses côtés l’une de ses compagnes agite le tambourin sacré, pomponné de rubans aux vives couleurs. Le cortège des femmes s'avance par derrière, et les hommes ferment la procession. Pendant le trajet, par intervalles réglés, les vieilles Indiennes porteuses penchent le saïré tantôt en avant, tantôt en arrière, et lui impriment un mouvement de roulis et de tangage des plus expressifs. Pendant ce temps, la jeune fille au tambourin joue de son instrument en dansant, obéissant au rythme de la voix et des chants.

La mélodie est triste et monotone. C’est une longue plainte d'âmes souffrantes. Les paroles sont naïves et respirent l’espérance de la vie future (r). Elles disent :

— Dans des fonts baptismaux en pierre, l'enfant Jésus a été baptisé.

Le chœur répond :

— Et Jésus et sainte Marie.

— Sainte Marie est une femme belle; son fils est comme elle; il est dans les hauts cieux, sur une grande croix, pour garder nos âmes (1).

Le chœur répète :

— Et Jésus et sainte Marie.

L'idée chrétienne continue de hanter même les esprits de ceux des Indiens qui n’ont jamais recu aucune instruction religieuse: leurs ancêtres leur ont transmis ces préoccupations. C’est ainsi que sur la montagne de Parintins, en face de l'embouchure du Jamundä, sur la rive droite de " Amazone, il y eut autrefois une mission de jésuites.

Les sauvages qu'ils avaient catéchisés se révoltèrent un beau jour,

(1) Le refrain est en portugais; l’antienne, en langue tupi. En voici le texte :

Itá camuti pupé neiassúcaua pitanguê puränga ité.

(1) Santa Maria cunân puránga, imembóira iauérá iuaté pupé, oicou curussã uassu pupé, ianga turama rerassú.

ore, la tradition affirme que, parfois, dans le silence de la nuit, on entend gémir, comme pour reprocher à ces sauvages leur ingrati- .

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