LA NUIT POLAIRE
Mrs Paulina Barnett faisait la lecture. (Page 14"
entre la maison et la falaise, n'était plus qu'un long mugissement. L'habitation, qu'il prenait d'écharpe, tremblait sur ses pilotis. Sans la solidité de sa construction, elle n'eût certainement pas résisté. Très-heureusement, la neige, en s'amoncelant autour de ses murs, amortissait le coup des rafales. Mac Nap ne craignait que pour les cheminées, dont le tuyau extérieur, en chaux briquetée, pouvait cédera la pression du vent. Elles résistèrent cependant, mais on dut fréquemment en dégager l'orifice, obstrué par la neige. Au milieu des sifflements de la tourmente, on entendait parfois des fracas extraordinaires, dont Mrs. Paulina Barnett ne pouvait se rendre compte. C'étaient des chutes d'icebergs qui se produisaient au large. Les échos
lit'. LE PATS DES FOURRIRES.
répercutaient ces bruits, semblables à des roulements de tonnerre. Des crépitations incessantes accompagnaient la dislocation de quelques parties de l'icefield, écrasées par ces chutes de montagnes. Il fallait avoir l'âme singulièrement aguerrie aux violences de ces âpres climats pour ne point éprouver une impression sinistre. Le lieutenant Hobson et ses compagnons y étaient faits, Mrs. Paulina Barnett et Magde s'y habituèrent peu à peu. Elles n'étaient point, d'ailleurs, sans avoir éprouvé, pendant leurs voyages, quelque attaque de ces vents terribles qui font jusqu'à quarante lieues à l'heure et déplacent des canons de vingt-quatre! Mais ici, à ce cap Bathurst, le phénomène s'accomplissait avec les circonstances aggravantes de nuit et de neige. Ce vent, s'il ne démolissait pas, il enterrait, il ensevelissait, et il était probable que douze heures après le début de la tempête, la maison, le chenil, le hangar, l'enceinte, auraient disparu sous une égale épaisseur de neige.
Pendant cet emprisonnement, la vie intérieure s'était organisée. Tous ces braves gens s'entendaient parfaitement entre eux, et cette existence commune, dans un si étroit espace, n'en+raîoa ni gène ni récrimination , N'étaient-ils pas, d'ailleurs, accoutumés à vivre dans ces conditions, au fort Entreprise comme au fort Reliance? Mrs. Paulina Barnett ne s'étonna donc pas de les trouver d'aussi facile composition.
Le travail, d'une part, la lecture et les jeux, de l'autre, occupaient tous les instants. Le travail, c'était la confection des vêtements, leur raccommodage, l'entretien des armes, la fabrication des chaussures, la mise à jour du journal quotidien tenu parle lieutenant Hobson, qui notait les moindres événements de l'hivernage, tels que le temps, la température, la direction des vents, l'apparition des météores si fréquents dans, les régions polaires, etc.; c'était aussi l'entretien de la maison, le balayage des chambres, la visUe journalière des pelleteries emmagasinées, que l'humidité aurait pu altérer ; c'était encore la surveillance des feux et du tirage des poêles, et cette chasse incessante faite aux molécules humides qui se glissaient dans les coins. Chacun avait sa part clans ces travaux, suivant les prescriptions d'un règlement affiché dans la grande salle. Sans être occupés outre mesure, les hôtes du fort n'étaient jamais sans rien faire. Pendant ce temps, Thomas Black vissait et dévissait ses instruments, revoyait ses calculs astronomiques ; presque toujours enfermé dans sa cabine, il maugréait contre la tempête qui lui défendait toute observation nocturne. Quant aux trois femmes mariées, Mrs. MacNap s'occupait de son baby, qui venait â merveille, tandis que Mrs. Joliffe, aidée de Mrs. Raë et talonnée par le « tatillon » de caporal, présidait aux opérations culinaires.
Les distractions se prenaient en commun, à certaines heures, et le dimanHie pendant toute la journée. C'était, avant tout, la lecture. La
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Bible et quelques livres de voyage composaient uniquement la bibliothèque du fort, mais ce menu suffisait à ces braves gens. Le plus ordinairement, Mrs. Paulina Barnett faisait la lecture, et ses auditeurs éprouvaient véritablement un grand plaisir à l'entendre. Les histoires bibliques comme les récits de voyage prenaient un charme tout particulier, lorsque sa voix pénétrante, convaincue, lisait quelque chapitre des livres saints. Les imaginaires personnages, les héros légendaires s'animaient et vivaient alors d'une vie surprenante ! Aussi était-ce un contentement général, lorsque l'aimable femme prenait son livre à l'heure accoutumée. Elle était, d'ailleurs, l'âme de ce petit monde, s'instruisant et instruisant les autres, donnant un avis et demandant un conseil, prête partout et toujours à rendre service. Elle réunissait en elle toutes les grâces d'une femme, toutes ses bontés jointes à l'énergie morale d'un homme : double qualité, double valeur aux yeux de ces rudes soldats qui en raffolaient et eussent donné leur vie pour elle. Il faut dire que Mrs. Paulina Barnett partageait l'existence commune, qu'elle ne se confinait point dans sa cabine, qu'elle travaillait au milieu de ses compagnons d'hivernage, et qu'enfin, par ses interrogations, par ses demandes, elle provoquait chacun à se mêler à la conversation. Rien ne chômait donc au fort Espérance, ni les mains, ni les langues. On travaillait, on causait, et, il faut ajouter, on se portait bien. De là une bonne humeur qui entretenait la bonne santé et triomphait des ennuis de cette longue séquestration.
Cependant, la tempête ne diminuait pas. Depuis trois jours, les hiverneurs étaient confinés dans la maison, et le chasse-neige se déchaînait toujours avec la même intensité. Jasper Ilobson s'impatientait. Il devenait urgent de renouveler l'atmosphère intérieure, trop chargée d'acide carbonique, et déjà les lampes pâlissaient dans ce milieu malsain. On voulut alors mettre en jeu les pompes à air ; mais les tuyaux étaient naturellement engorgés de glace, et elles ne fonctionnèrent pas, n'étant destinées à agir que dans le cas où la maison n'eût pas été ensevelie sous de telles masses de neige. Il fallut donc aviser. Le lieutenant prit conseil du sergent Long, et il fut décidé, le 23 novembre, qu'une des fenêtres percée sur la façade antérieure, à l'extrémité du couloir, serait ouverte, le vent donnant avec moins de violence de ce côté.
Ce ne fut point une petite affaire. Les battants furent facilement rabattus à l'intérieur, mais le volet, pressé par les blocs durcis, résista à tous les efforts. On fut obligé de le démonter de ses gonds. Puis, la couche de nei^e fut attaquée à coups de pic et de pelle. Elle mesurait au moins dix pieds d'épaisseur. Il fallut donc creuser une sorte de tranchée qui donna bientôt accès à l'air extérieur.
Jasper Ilobson, le sergent, quelques soldats, Mrs. Paulina Barnett elle-
même s'aventurèrent aussitôt à travers cette tranchée, non sans peine, car le vent s'y engouffrait avec une fougue extraordinaire.
Quel aspect que celui du cap Bathurst et de la plaine environnante ! Il était alors midi, et c'est à peine si quelques lueurs crépusculaires nuançaient l'horizon du sud. Le froid n'était pas aussi vif qu'on l'eût pu croire, et le thermomètre n'indiqua que quinze degrés Fahrenheit au-dessus de zéro (9° centig. au-dessous de glace). Mais le chasse-neige se déchaînait toujours avec une incomparable violence, et le lieutenant, ses compagnons, la voyageuse auraient été immanquablement renversés, si la couche neigeuse, dans laquelle ils étaient entrés jusqu'à mi-corps, ne les eût maintenus contre la poussée du vent. Ils ne pouvaient parler, ils ne pouvaient regarder sous l'averse de flocons qui les aveuglait. En moins d'une demiheure, ils eussent été enlisés. Tout était blanc autour d'eux, l'enceinte était comblée , le toit de la maison et ses murs se confondaient dans un égal enfouissement, et sans deux tourbillons de fumée bleuâtre qui se tordaient dans l'air, un étranger n'aurait pu soupçonner en cet endroit l'existence d'une maison habitée.
Dans ces conditions, la « promenade » fut très-courte. Mais la voyageuse avait jeté un coup d'œil rapide sur cette scène désolée. Elle avait entrevu cet horizon polaire, battu par les neiges, et la sublime horreur de cette tempête arctique. Elle rentra donc, emportant avec elle un impérissable souvenir.
L'air de la maison avait été renouvelé en quelques instants et les mauvaises vapeurs se dissipèrent sous l'action d'un courant atmosphérique pur et revivifiant. Le lieutenant et ses compagnons se hâtèrent à leur tour d'y chercher un refuge. La fenêtre fut refermée, mais, depuis lors, chaque jour on eut soin d'en déblayer l'ouverture, dans l'intérêt même de la ventilation.
La semaine entière s'écoula ainsi. Très-heureusement, les rennes et les chiens avaient une nourriture abondante, et il ne fut pas nécessaire de les visiter. Pendant huit jours, les hiverneurs se virent ainsi séquestrés. C'était long pour des hommes habitués au grand air, des soldats, des chasseurs. Aussi avouera-t-on que peu à peu la lecture y perdit quelque charme, et que le « cribbage » (1) finit par sembler monotone. On se couchait avec l'espoir d'entendre, au réveil, les derniers mugissements de la rafale, mais en vain. La neige s'amoncelait toujours sur les vitres de la fenêtre, le vent tourbillonnait, les icebergs se fracassaient avec un roulement de tonnerre, la fumée se rabattait dans les chambres, provoquant des toux incessantes, et non-seulement la tempête ne finissait pas, mais elle ne paraissait pas devoir finir 1
(ly i<tn de cartes très-usité en Amérique.