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Le pays des lotophages

.... Tout ce que je vois me retourne le cœur vers cette patrie qu'enfant f aspirais h quitter avec impatience frbrile. Le Lotus dont ils parlent et qui fait oublier le pays et le cythiste des licornes Je n'y crois pas.

Barbby d'Aurevilly.

Après avoir hésité pour poser le pied sur les briques froides, Tibéris se leva et marcha dans l'obscurité vers le quadrillé flou de la fenêtre.

Dehors il faisait chaud, un frisson courait sur les feuilles de la cour ; la lune cachée sous des nuages donnait une douce lumière égale ; dans le tas noir des maisons, une seule fenêtre, une ogive jaune, luisait ; mais au loin, éclairé en dessous par des globes électriques, le grand ctimpanile tout phosphorescent montrait sa tête pâle.

« Quelle détestable chose que la nuit », pensa Tibéris dans cet état d'esprit de l'insomnie, entre le sommeil et la lucidité.

Le l'ays des LotopUages

C'était deux heures ; le silence complet qui couvre toute chose à ce moment, le plus tranquille de la nuit, lui fit peur ; il alluma la lampe et chercha sur sa tablette un livre anodin ; mais en dépit du peu de fatigue que lui causait cette lecture, le sommeil ne vint pas.

Un faible jour accompagné de piaillements de moineaux s'insinua par les croisées ; un grand espace de temps s'écoula encore ; et le soleil apparut : quand ses rayons pénétrèrent de toute part, Tibéris s'endormit, la tête lassée, d'un sommeil lourd

Il devait être déjà tard lorsque Tibéris s'éveilla. Abîmé par cette nuit blanche, il se trouvait être de si mauvaise humeur qu'il sentit venir le mal du pays. Et il pensa qu'on l'enviait d'habiter l'Italie par cet avril florentin, qui coupe le travail, par ce printemps où les arbres fleurissent trop roses sur le vert foncé des champs.

Tibéris était éprouvé par le changement de saison ; aussi, souffrant de l'attache qui le retenait à Flo-

rence, se repentait-il d'avoir imprudemment promis d'attendre jusqu'en mai son ami Opperlin, tandis qu'il aurait préféré faire ses malles et fuir, pris par un besoin de calme, de ville du Nord sur une eau morte, d'une Nuremberg ou d'une Gand, ou simplement de son chez lui, dessert rafraîchissant après ces épices de l'Italie. Il se leva, toutefois, et s'étant vêtu, il se pencha désœuvré sur son agenda pour voir le quantième, puis lut toutes les recettes et tous les calembours qui en bordaient la page.

Honteux de perdre son temps si bêtement, il prit son chapeau et quitta la chambre. Dehors, la tramontane qui dispersait de son haleine froide des traînées de poussière, lui souffla au visage. Il sursauta d'énervement et ses lamentations intérieures recommencèrent.

« Quel climat ! En hiver, glace ou brouillard, brouillard ou srlace ; maintenant vent ou pluie, pluie ou vent.. Cela doit être de la faute des Italiens, puisqu'ils s'en excusent...

Et ces musées fermés aujourd'hui...

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Qu'est-ce que cela peut me faire, les fêtes du Roi, de la Reine et de la Reine Mère... Encore si c'était pour une fête religieuse ; mais pour cette famille de Savoie !... »

Et, oubliant que l'Italie n'était pas faite uniquement pour les esthètes, il s'en prit au gouvernement qu'il estimait être illégitime.

A l'angle du palais Slrozzi, il entra dons la rue Tornabuoni et la parcourut lentement pour voir les boutiques. Il y avait aux devantures des articles divers : c'étaient des peaux de velin crème, gaufrées de lys dorés ; c'étaient les tons neutres et les sanguines des photographies d'Alinari ; c'étaient les faïences d'Urbino rénovées avec leur décor aux boules des Médicis, et les majoliques des Délia Robbia surmoulées en blanc de vaisselle sur des fonds bleus de tôle émaillée. Ailleurs, coulaient les statues d'albûtre dans leur fadeur amori)he,et se roulaient, lacérés, les cadres à la florentine. Mais les tableaux abondaient : peinture à l'huile, miniatuiqs sur ivoire, assemblages de mo-

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saïquc de marbre ; et les bella du Tilien, les Vierges à la chaise, les portraits de Madame Vigéc-Lebrur., les scènes de genre, les campaniles, se dédoublaient et se multipliaient dans tous les formats et de tous les prix.

(( Rien de moderne ! Tout du toc et de l'archaïsant. Il ne leur viendrait pas à l'idée de mettre en vitrine un peu d'art nouveau, quelque affiche, quelque estampe en couleur... Quelle m oisissure que cet art industriel ! » Et Tibéris soupirait, au souvenir des g'rands magasins d'art des villes du Nord, sans se douter qu'il s'était amusé jadis de ce bibelot traditionnel qui, très soigné de travail, conservait parfois les jolies formes du passé. Mais ce genre de production artistique si inhérent à l'Italie, qu'on ne pourrait, sans fausser les harmonies, lui subslituer les essais de style moderne anglais ou belge, ne répondait plus au besoin de vitalité que demandait l'ame alanguie du jeune

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homme. Son apathie voulait être excitée par des sensations fortes, et il était persuadé que sa nervosité se serait déchargée dans un cadre d'art vibrant de jeunesse.

Ne sachant que faire, il remonta la rue pour aller déjeûner. Sur son parcours le baptistère le rasséréna.

Il -aimait ces arcades noires et blanches tournant autour de l'édifice, et ce toit de pierre ayant l'apparence d'une formation géologique comme une pente de granit légèrement usée par l'érosion : il y voyait que l'homme, puisque ce chef-d'œuvre sortait de ses mains, était encore un être supérieur ; et cette pensée, aux jours de dégoût,le rassurait sur l'humanité. Cependant, Tibéris arriva de si bonne heure à son restaurant, que rien n'était prêt ; et résigné, il alla, pour écouler l'attente, examiner les détails des portes du baptistère. La facture fluide et la li^ne de ces figurines encadrées de fleurs et de fruits commençaient à l'intéresser, quand des moustaches énormes lui vinrent boucher la vue: un homme.

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entre la porte et Tibéris, déplia en harmonica un album recouvert de rouge ; et une main fit glisser les tiroirs d'une boîte pleine de broches en mosaïque. La figure de l'individu demandait l'achat ; ses dents brillaient sur sa face jaune ; mais un juron de Tibéris l'arrêta.

« Etre pris pour un touriste après six mois de séjour à Florence ! »

Et outré, Tibéris tourna le dos et marcha furieusement vers son restaurant ; il se sentait d'humeur à faire une sortie à qui que ce soit.

Mais la carte était prête, sa place retenue, la bouteille d'eau minérale à côté de son couvert et le garçon à ses ordres. Tibéris, calmé, se mit à déjeûner.

Le père de Jean Tiîéris était avocat. Il tenait à Genève une des premières places dans le parti catholique alors nouveau. Il mourut

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jeune laissant un seul fils.

Jean Tibéris suivit les écoles de Genève puis le collège. Il y fut un élève paresseux jusqu'à l'âge de dix-sept ans. A ce moment, il sembla se réveiller et prit goût à certaines éludes. La lecture des anciens qu'il fit alors en classe lui découvrit un monde nouveau. Il se souvenait volontiers de cette période de sa vie, quand, au bruit monotone et saccadé de la voix du traducteur, tandis que ses yeux erraient sur les bancs luisants ou sur le tableau de cuir gris, il voyait en imagination passer des magnificences

C'était l'indolence aux toges multicolores des épicuriens d'Horace vautrés en des vergers mi-ombre, mi-lumière, sous des pommiers dont les fruits rouges et jaunes éclataient comme des grosses fleurs.

C'étaient des vols de hautes trirèmes vaporeuses dans le nimbe d'une aurore sur sa fin, alors qu'au milieu du calme d'une mer toute

lisse s'élevait et s'abaissait le double rang des rames. Ou bien, par les prés en pente dominés de peupliers jaunissants, dégringolaient des chèvres bigarrées, tandis qu'un étranger en chiton blanc, en pétase, penché sur une canne dans le mouvement qu'on voit sur les céramiques à fond noir, écoutait un Tityre renversé sur le sol, qui jetait les sons de ses doubles flûtes au bleu du ciel. Près de tonnelles en berceaux, dans des jardins d'orangers, entre deux vasques de porphyre amaranthe, s'élevait un édicule ; le poli de ses colonnes de marbre luisait sous les chapiteaux dorés et ses rideaux clairs à dessins réguliers s'arrondissaient comme des voiles : c'était le lieu propice aux effeuillages des roses, au murmure du Falerne ruisselant dans les coupes. Puis Annibal passait les Alpes : des gens de couleur aux armes diverses, des bêtes de guerre étranges, des éléphants, le dos saupoudré de neige, bivouaquaient en rond sur les névés autour de grands feux. Et Pline dé-

crivait sa villa, ses xysles de violettes et la mer qui frappait de son écume le bord des fenêtres du Triclinium

A côté de pareilles visions, que pouvaient évoquer les autres branches d'étude ? L'histoire naturelle, il est vrai, flattait chez Tibéris la passion de la classification ; l'histoire, malgré sa mise en scène théâtrale et le romantisme usé de ses faits, ne lui déplaisait pas ; la littérature française, étriquée ridiculement au profit d'un programme scientifique encombrant, lui donnait quelques heures agréables ; mais la physique, les mathématiques, la trigonométrie lui furent en haine ; la machine d'Atwood et les binômes de Newton en égale horreur ; les ergues, les joules, les dines, les watts, ne lui représentèrent rien, et quoi qu'il fit pour s'y mettre, sa mobilité d'esprit courant après les formes, ne put jamais dcmêloi' les raisonnements en arabesques suivies, mais enchevêtrées dans le vide.

Les camarades de Tibéris étaient

intelligents. Il se rappelait, avec plaisir le nom de quelques-uns d'entre eux avec lesquels il avait été plus intime.

Déon\ille qui était le brillant premier de la classe, descendait d'une vieille famille de réfugiés français ; frondeur et libéral, grand politicien, il avait le défaut de la race genevoise, celui de la contradiction à outrance, mais demeurait le meilleur camarade du monde.

Delvèque, issu de la gens d'artistes bien connue, qui a pourvu son pays de -tant de peintres, de sculpteurs, de musiciens, était, comme le sont souvent les aboutissants d'une lignée de talent, le résumé de ses ascendants en une nature impropre à l'action, rêveuse et compliquée, Bailly, chevalier du progrès, défendait toutes les innovations modernes, le christianime scientifique, le féminisme, les ligues antialcooliques : il considérait le moyen âae comme un non-être, méprisait les sensations et se disait socialiste. Hohen\\irth,dont la barbe blonde et le goût de la fumerie montraient l'ori-

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ginc allemande, était un esprit méthodique ; il avait gardé la même place pendant son collège entier, aimait à disséquer les grenouilles, et collectionnait les coléoptères.

Enfin Bochatey, bien que très Suisse et protestant, penchait par une héridilc cachée vers des tendances orléanistes, amassait les effigies du duc et faisait montre de ses boutonnières décorées d'œillets blancs. Parmi eux il fut une amitié qui vint s'offrir aux dix-huit ans de Tibéris. Ce n'était pas avec Déonville qui dans son orgueil d'élève d'élite conservait quelque répugnance pour l'ancien mauvais élève qu'avait été Tibéris, non plus qu'avec Bailly dont la froideur et la supériorité d'esprit scientifique étaient insupportables, que Tibéris aurait pu se lier d'amitié. Hohenw irth et Bochatey, spécialisés dans leurs idées, lui étaient indifférents.

Delvèque demeurait seul : très artiste, de caractère un peu faible, mené par l'impression plus que par la volonté, il avait quelques traits communs avec Tibéris. Ils dessi-

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liaient tous deux, et,meUaient à jour dans- leurs œuvres les visions différentes d'un même idéal. Ils par- \inrent sans trop de peine à faire concorder leurs impressions et leurs jugements, sur bien des choses, étaient tout près d'être ressemblants. Dès qu'ils se pénétrèrent et virent ces similitudes, leur amitié naquit. Joyeux de pou\oir appareiller des pensées qu'ils croyaient sans échos, ils vécurent toujours ensemble. Leurs soirées devinrent communes : dans la chambre revêtue de chrysanthèmes bleus de Tibéris. comme dans le fumoir vérandah donnant sur des espaliers de pêches, chez Delvèque, ils causaient jusqu'au tard lisant à haute voix des auteurs chers à eux deux.

Cette période heureuse dura peu: la maturité de la jeunesse devait troubler cette quiétude insoucieuse.

Tibéris apprit à voir la souffrance partout, et sa sensibilité s'étant accrue, quoiqu'il en ressentît une capacité de jouissance plus grande, son organisme affiné n'en éprouva

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les peines que da\antage. Puis ce furent les contradictions qui naquirent de tout côté ; et, comme pour les résoudre, il s'abîmait en vain, ses tristesses s'accrurent. Il en résulta des mélancolies qui ne se dissipaient que par l'habitude des occupations domestiques.

Après deux ans passés à l'Université de Genève, comme il avait de la fortune, il clijoisit une carrière spéculative : la critique d'art sembla lui convenir, et il crut devoir partir pour l'Allemagne afin d'y étudier l'esthétique.

Entre temps, il avait fait un court service militaire. Il y connut le bonheur matériel d'une existence livrée au travail physique en pleine nature.

Tibéris seul, dépaysé, chez un peuple l'opposé de son tempérament, souffrit tant que sa nature excédée se refusa aux tourments qui le hantaient sans cesse ; il repassa le Rhin : la maison seule ])ou\ ait le rétablir. Genève, en effet. le calma, mais ses études nécessitaient d'autres voyages : l'Italie lui

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parut ce qu'il y avait de plus désirable, et Florence une ville faite pour lui. Pour allonger ses vacances il prétexta la chaleur et s'attarda jusqu'en novembre ; puis il partit enfin, se promettant de rester six mois dehors et d'avoir l'énergie de vaincre le mal du pays.

Ce fut aux premiers jours de novembre, par la pluie, que Tibéris descendit à Florence.

Pour voir la ville, il avait essuyé la vitre du petit omnibus d'hôtel qui le cahotait au sortir du train : il faisait très noir, quelques becs de gaz éclairaient des porches d'église indistincts ; aux angles des rues, les palais reflétaient sur les facettes abruptes de leurs bossages humides la lueur des réverbères. Frissonnant du froid nocturne, Tibéris laissait jouer son imagination sur les noms évocateurs de la place de la Seigneurie et de la Loge des

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Lances, de Borgo dei Albizzi et de Sainte-Marie Nouvelle.

La voiture, resserrée par l'élroitessc des rues, louina, faisant retentir les dalles d'un quai, et les chevaux s'arrêtèrent devant la porte de riiôtel. Quand il fut dans sa chambre, Tibéris ouvrit la fenêtre pour regarder. De Tautre côté du mur qui plongeait dans l'Arno, à part quek|ues lumières éparpillées, rien ne révélait Florence. Ses regards pleins de désir se buttaient contre ce rideau d'obscurité ; sa fantaisie pouvait encore courir sur la ville convoitée

Au matin., tout était éclatant de soleil ; de son balcon, Tibéris vit l'Arno fuir bleu très clair parmi dos bancs de sable jaune, pour s'en aller finir dans le ciel rosé ; des enfilad(^s de ponts dorés étiiient posés sur le fleuve : les arcs qui se continuaient en cercle dans leurs reflets traçaient des lignées d'oves sur l'eau : aux extrémités du premier de ces ponts, de blanches statues égayaient les deux cfuais. Cet accueil que lui faisait Florence à

SOU le\ er, le mit en joie ; il descendit à la hâte. Sous le ciel bleu tendre, tout semblait heureux ; il s'arrêta devant rhôtel pour voir des pêcheurs lancer leur filet et des bateliers tirer du sable. Au Ponte Vecchio les échoppes d'orfèvres accrochées au tablier du pont l'attirèrent ; leurs arrière-boutiques, au-dessus de l'eau, sentaient le mystérieux : on y éprouvait le charme de tout ce qui touche aux gemmes et aux bijoux. Puis, à la percée, où les boutiques font place aux deux arches doubles qui soutiennent la galerie cachée, cheminant comme un acqueduc des Offices au Pitti, il admira le paysage encadré par les deux cintres accouplés : flots couleur d'azur et de vieil ivoire descendant sur un lit d'herbes vertes ; collines \iolettes et rousses où des murailles font des zigzags et les villages des pointillés ; cimes roses des Apennins, se terminant par des étendues floconneuses et laiteuses encombrées de nuages où commence le ciel.

A l'heure de l'ouverture des mu-

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sées, il se rendit aux Offices. Il se réjouissait de se lier plus intimement avec les œuvres dont il avait fait la connaissance par des reproductions photographiques. Il y passa le reste de la matinée, s'étonnant des dimensions minuscules d'un triptyque de Mantegna qu'il avait cru colossal, et ravi de ce que l'harmonie des roses, des bleus et des ors ajoute à la grâce de Fra Angelico.

L'après-midi le retrouva sur le haut de Fiesole, où, tenté par le tramway, il s'était laissé porter.

Assis sur un mur il contemplait la vue sans pareille que commande le couvent des Franciscains.

Rehaussée, comme par des vagues, de silhouettes flottantes superposées, la plaine immense se fondait en bleu pâle. Tout en avant ondulait la cité, avec son campanile et sa coupole au centre, avec ses autres coupoles, avec les carrés miroitants de ses cages d'escalier, avec ses cheminées et leur fumée s'étendant à l'entour ; puis venaient les collines dont la base immergée

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dans la vapeur, ressemblait aux montagnes des kakémonos japonais ; puis encore des collines et encore d'autres et beaucoup, jusqu'au ciel jaune-aurore d'une lumière éclatante, où elles venaient s'éteindre toujours plus claires.

Il visita l'église de Fiesole. Très simple, avec son plafond à poutraisons triangulaires, soutenu par des chapitaux antiques, et son abside surélevée, elle lui parut belle tant par sa pondération, que par le calme religieux qu'exhalaient ses pierres. Au fond des chapelles, la gracilité des tombeaux sculptés par Alino, sourire délicat qui frôle la manière, lui caressa l'œil tout doucement.

Comme à son retour le soleil se couchait, il vit rougeoyer l'Arno, signe cabalistique dans la plaine, entre des rameaux feuilles d'oliviers d'un gris presque plus clair que le ciel. Et, à Florence, au pied du dôme, il eut une dernière impression de beauté, quand, au crépuscule mourant, les édifices blancs et noirs de la place, apparurent fon-

dus dans une blancheur générale, ainsi que par un soir ou plutôt par une aube naissante, en pays de haute montagne et de glaciers.

Quelques jours après, Tibéris s'iiistiillail en chambre garnie.

C'était une pièce carrée, grande et claire, dont les murs, peints en rouge sang de bœuf, étaient semés de palmettes jaunes. Au plafond s'étalait en couleur vive une décoration originale et de parfait mauvais goût : un homard dressé sur un plat en était le motif central, et tout autour s'enlaçaient des pampres et des roses presque exécutées en trompe-l'œil.

La vue de la fenêtre était arrêtée par la muraille d'en face sur laquelle, au-dessus d'une ogive, un écusson sculpté dans la pierre grise représentait les armes d'Anjou ; cependant, à droite, un bout de la

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chaîne des collines environnantes dépassait les t-oits papelonnés.

L'Italie parut mettre Tibéris très à l'aise, car toutes ses tendances latines opprimées par l'atmosphère de Genève s'y trouvaient dans leur élément. La campagne florentine lui causait la joie du revoir d'un pays qu'on a quitté tout enfant, et les détails de ses paysages répondaient à son idéal du décor antique :

il ne cessait d"admirer ces collines étagécs en petites terrasses où frissonnent les oliviers ; ces rivières, au bord desquelles poussent, entre de grands roseaux, des peupliers blancs ébranchés jusqu'à la cime et des osiers aux brindilles oranges ; et aussi les toits jaunes de lichen, les porches arqués et les cours dallées des fermes ; et aussi les chars rouges, que les paysans attellent d'une paire de bœufs blancs.

Son catholicisme de même avait tout à gagner dans ce nouveau milieu. Les intellectuels voudraient en vain abaisser la puissance de la sensation ; elle n'en est pas moins

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reine dans les régions où, selon eux, elle devrait être sujette, et principalement dans le domaine religieux. Ainsi Tibéris qui, à Genève, n'allait à la messe que le dimanche, tant il était dégoûté des églises neuves avec leur revêtement de plâtre et leur décoration achetée en fabrique, se trouvait tout porté à Florence, quand il passait devant quelque chapelle intime à fleur de rue, d'y pénétrer pour suivre l'office. Santa-Croce, comme Sainte-Marie Nouvelle lui semblaient propices à la prière ; il aimait la vétusté de ces maisons de Dieu où rien n'a changé de place durant les siècles ; ces nefs, aux piliers polis par le frottement des générations, avaient un parfum de piété poétique ; et les foules prosternées au salut, priant au pied d'une vierge dans une chapelle flaml^oyante, lui donnaient, comme disent les Italiens, du conforto à l'ûme. Il séjournait aussi au dôme pour écouter chanter les heures canoniques : sous la coupole, dans une tribune polygonale, au milieu de la tache vague

des chantres, tournait un grand lutrin triangulaire, garni de trois gros psautiers où les notes noires et carrées se lisaient de très loin sur des portées rouges : de gros chanoines et des séminaristes élégants, revêtus de surplis de dentelles, bredouillaient des psaumes ; et cette rumeur confuse s'écoulait délavée dans l'immense pénombre de l'église.

Mais, un soir, en décembre, à la chute d'un jour de pluie, Tibéris s'était trouvé seul : il sentit qu'il était perdu chez des inconnus, dont il parlait la langue à peine, et qu'il n'avait comme intérieur qu'une chambre froide. C'était le mal du pays qui commençait.

Fixant des yeux, par dessus la rue étroite, l'écusson fleurdelisé qui lui faisait vis-à-vis, Tibéris en fît le coniident de ses pensées. Il regretta, au lieu du dehors sale et blafard, l'appartement maternel, sa lumière chaude, l'appartement tout en tapis, avec combien de livres pour se distraire ; il vit la nappe blanche sous la lampe, la soupière qui

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fume ; entendit la sonnette des repas carillonnant de chambre en chambre. Et c'étaient les rires fous des réunions d'amis, et le thé siroté entre deux conversations, au milieu des fumées bleues des cigarettes.

Ces souvenirs de sa famille et de sa patrie lui sourirent douloureusement. Il fut saisi par ces hantises des réminiscences, qui faisaient préférer à du Bellay l'ardoise angevine à la Rome Palatine, qui étreignaient Chateaubriand dans ses pèlerinages de l'extrême occident à l'orient, et qui serraient la gorge aux Suisses pontificaux. Et comme depuis les premiers siècles, chaque voyageur, chaque pèlerin, chaque émigrant, il fut travaillé des nostalgies indéfinies qui sont intermittentes à la manière des fièvres.

A la Noël le mal s'envenima : en pensant qu'il s'éveillerait seul dans une chambre nue au jour de la Nativité, Tibéris eut peur et partit pour l'Ombrie. La veille de Noël, il se trouvait à Pérouse : comme il errait par les rues à la nuit tombante, la joie qu'il vit dans l'agitation qui

précède la fête, l'attrista : à Genève, en ce moment, des sapins fraîchement coupés, se débitaient sur les places publiques ; et, tout autour des édifices, ces arbres jouaient les forêts, embaumaient la résine, et leurs branches s'éloignaient dans la

buée des réverbères Poursuivi

par cette vision, il s'enfuit de Pérouse, et, vers les dix heures, il descendait à Assise. Les étoiles y brillaient dans un air plus pur, et l'on se serait cru, en ce pays pieux, sous un ciel de Palestine. La messe de minuit à la Portioncule l'émut :

Saint François, certaine nuit de Noël, avait fait apparaître au peuple l'enfant Jésus dans la crèche ; Tibéris s'en souvint et la beauté de l'office s'en accrut. Le lendemain fut une journée digne de la fête ; il la i-evit plus tard bien souvent : il s'y mêlait dans un ensemble plein de calme, les messes joyeuses, les fresques giottesques et la tiédeur d'un soleil d'avril.

De retour à Florence, Tibéris sentit son mal du pays diminuer, puis s'apaiser par des secousses de

moins en moins fortes cl de plus en plus espacées. C'était l'assimilation qui prenait pied sur le patriotisme.

Cependant, comme à la promesse d'un grand bonheur à venir, Tibéris comptait toujours les semaines qui le séparaient du retour.

Le travail de Tibéris était simple.

11 parcourait les couvents, les réfectoires, les galeries et les églises, notant au hasard de son état d'âme, ses sensations artistiques ; puis, chez lui, il en déduisait le style de tel ou tel artiste. Ses plaisirs ne l'étaient pas moins. Le mercredi soir, il se rendait chez un compatriote, un ingénieur qui recevait les Suisses en séjour ou de passage à Florence. On y voyait des artistes, des employés de banque suissesallemands, des Italiens transfuges d'origine helvétique, des pasteurs

protestants, des précepteurs en place, et des familles en bottes de sept lieues pour un voyage circulaire. On y parlait art, patriotisme, primitifs, bonnes œuvres, et réunis entre Suisses, l'on s'exaltait le mai du pays ; les jeunes gens faisaient part de leur impatience du retour, tandis que les oiseaux de passage, dérangés dans leurs habitudes par le contact sans transition avec l'étranger, se lamentaient comme les Juifs captifs à Babylone. Cependant, dans un coin, les vieux, ceux qui avaient fait souche, et les enfants italiens de pères suisses, souriaient sceptiques et causaient d'autre chose.

Les vraies distraclions de Tibéris étaient solitaires.

Ainsi que tous ceux qui jeunes, sont isolés à l'étranger, il avait élu quelques-uns de ces endroits qu'on aime, banc dans un jardin public, ou balustrade d'un quai, que plus tard, en passant pour affaire ou plaisir dans la ville d'étude, on vient revoir attendri. Il en chéris-

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sait deux, l'un au jardin Boboli, l'autre aux Caséines.

Au jardin Boboli, il allait s'asseoir sur le replis de la côte qui fait amphithéâtre, et domine la vasque de Neptune : il voyait à travers des rameaux jaunes l'étang vert jade, où des milliers de poissons se poussaient autour d'une croûte de pain ; les charmilles d'yeuses s'enfonçaient en berceaux bleutés, et parfois sur ce fond un béret rouge d'enfant attirait l'œil.

En haut d'une suite d'escaliers que terminait une grande Cérès, entre les buissons de roses de bengale qui poussaient sur le mur d'enceinte, la sentinelle d'un fort mitoyen montait la garde. Quand Tibéris y venait le dimanche, il froissait des tas de feuilles sèches qui se cassaient avec un bruit sec, au fouler de ses pas.

Mais aux Caséines, il s'en venait goûter cette volupté tout italienne de se chauffer au soleil. C'était sur une petite terrasse qui couronnait une grotte en tuf ; une banquette en croissant recouverte de mosaïque

s'y arrondissait ; un mur adossé à des arbres y préservait des vents du Nord ; une source minuscule y murnuirait sur le devant, puis coulait dans le bassin de la grotte :

en delà, au bout d'un pré, on apercevait la ville par les trous d'une tenture d'arbres toujours verts.

Tibéris venait s'y reposer, aux instants ensoleillés de cet hi\er florentin, pendant lecjuel les cheminées fonctionnent si mal. Après les journées passées dans sa chambre à se couvrir de manteaux et à secouer ses mains sèches de froid, il faisait bon se tenir sur la pierre tiède et se laisser caresser par les rayons du soleil ; c'était au moral l'effet du verre de vin qui remonte l'homme de peine. Seulement ces heures d'inertie réparatrice étaient courtes ; les ombres allongées chassaient Tibéris, et forcé de rentrer, il traversait l'animation des voitures pour aller s'abriter dans sa chambre froide en face de l'écusson d'Anjou.

Ouand il faisait très beau, le di-

manche après la messe, il allait déjeûner à Fiesole. L'après-midi, sur le banc du couvent des Franciscains, il alternait des lectures, et regardait la vue. Ce panorama de la large vallée ne le lassait pas : il philosophait sur cette petite Florence, concentrée autour de sa coupole au milieu de l'espace de la plaine, d'où s'était épanché sur toute l'Europe des civilisations la plus parfaite : l'apogée du monde latin christianisé. Ou mettant ses livres en poche, il gravissait les collines surmontées de châteaux en nid d'aigle : du haut de quelque crêle élevée, il voyait les sommets inférieurs plonger leurs bases invisibles dans du brouillard blanc ; à la descente, il cueillait, près des ruisseaux gelés, les fleurs vertes d'une rose de Noël au parfum capiteux ; puis^ cheminant au crépuscule, il regardait la neige rosir les pointes de Valombreuse, et, dans les étendues flottantes des vergers d'oliviers, briller par intermittences le rouge d'un feu qui laissait traî-

ner sa fumée sur les feuilles bleucendré.

Tibéris avait passé l'hiver ainsi, variant les semaines monotones par ces délassements ; et la vie de Florence lui devenait soutenable, et l'habitude lui adoucissait les choses amères, quand le printemps, qu'il désirait joyeux, s'approcha plein de fatigues et d'énervements : alors les nostalgies recommencèrent et l'envie de quitter Florence devint presque une nécessité.

L'ami pour qui Tibéris s'attardait à Florence, un peu contre son gré,, était une liaison datant de r Université.

Tibéris suivait à cette époque avec Delvèque le cours de littérature italienne d'un professeur très lettré, M. Falconnet. Ce sujet traité d'une manière attravante ne suffi-

sait pas pour attirer du monde, car les étudiants genevois, avant tout utilitaires, auraient cru gaspiller leur temps en s'intéressant à des branches d'études accessoires ; aussi dans l'auditoire à peu près vide, les nouvelles télés se remarquaient. Un jour, Delvèque et Tibéris virent entrer un étudiant inconnu. Il était rouge de teint ; des cheveux jaune-clair lui tombaient raides très bas ; son visage rude avait le front bombé ; sa bouche était un trait fin et horizontal presque sans flexuosités. Le cours roulait sur la Renaissance et M. Falconnet lisait des vers latins de Pontano ; il les prononçait à l'italienne, et les consonnes résonnaient sous le débit des mètres. Les berceuses musicales de l'humaniste napolitain firent ouvrir de grands yeux au nouveau ; il entrebâilla sa bouche, et, par enthousiasme, bien involontairement, donna dans le pupitre de gros coups de pieds.

Puis quand il vit Delvèque et Tibéris, se retourner, il rougit très fort. Le cours achevé, Tibéris jeta

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un coup d'œil à la dérobée sur le cahier de l'inconnu. Il y lut :

Opperlin-Basel.

A la leçon suivante, les deux amis offrirent au jeune bâlois de lui prêter leurs notes pour rattraper ce qui lui manquait. Opperlin rougit de nouveau et remercia ; quelques jours après, tous trois liaient un commerce d'amitié dû à cette Renaissance italienne, qui les avait réunis sous la chaire de M. Falconnet

Manfred Opperlin était un Bâlois pur sang ; son grand-père, poète romantique, avait servi comme tête d'ange pour une fresque d'Overbeck ; son père collectionnait les estampes de Piranese et rêvait de terminer ses jours dans une villa romaine.

Manfred, comme Bâlois, dégageait cette saveur étrange des Germains aux mœurs douces, et liés volontairement sous le joug latin :

saveur à la fois étrange et hybride que l'on retrouve italienne autant

qu'allemande clans l'œuvre de Bœcklin.

Il n'était comparable qu'à cert-ains paysagistes allemands de la fin du XVI* siècle, gros papillons de nuit aux parures bizarres attirés par le parfum subtil du chèvrefeuille, qui s'abattaient sur Rome pour retremper leurs sens aux sources de la vieille civilisation latine.

Il aimait à la folie les jardins à statues, où jaillit en fontaines Teau d'aqueducs antiques ; les éditions rares aux beaux frontispices Aides ou Junte ; le vin de Chianti dans ses ampoules couvertes de paille ; et les rimes lumineuses des poètes divins du quatorzième siècle.

A cet élément rare, se mêlait une particularité qui le détachait complètement de la jeunesse moderne : Opperlin était, au milieu de notre époque positive, un vrai romantique oublié dans quelque musée Carnavalet avec les gilets rouges et les pantalons à sous-pied. Mais un romantique jeune et plein de

Le Psiys des Lotophstges 3"?

vie, qui, enfant par ses enthousiasmes et sa manière de découvrir le monde, pouvait mener, avec l'énergie d'un homme, le plus fol coup de tête jusqu'au bout, sans crier gare.

Ce caractère mettait Opperlin tellement à part des étudiants ordinaires, que Tibéris et Delvèque s'attachèrent vite à lui. Dans son inattendu, ce nouvel ami répandait à foison la gaîté ; presque toujours joyeux, il n'avait que de petites bouderies de moutard contrarié. Il apportait à ses nouveaux amis, ce qui manquait à leur vie par trop contemplative, la bonne humeur et l'élément d'action.

Ils firent ensemble de l'aquarelle dans les environs de Genève et en Savoie : les visions différaient :

Delvèque, par atavisme, faisait déjà de l'art ; Tibéris, de l'analyse scrupuleuse dans un dessin incorrect ; Opperlin de la couleur outrée sur des pochades fantasques et drôles.

Bien souvent, les soirs de juin, aux derniers murmures du crépus-

38 Le Pays des Loiophages

cule, tous trois louaient une barque ; le ciel était encore pâle sur la barre du Fort-de-l'Ecluse, et l'eau toute tiède de la chaleur de midi : au bord d'une grève sauvage, ils se glissaient, ramant avec peine dans les masses frissonnantes des roseaux, et, derrière le Jura quelqu'orage sans tonnerre illuminait le calme. Puis au seul bruit du grincement des rames, ils rentraient invisibles sur le velours de l'eau noire.

Quand le semestre d'été s'en vint à finir, Opperlin dut reprendre le chemin de Bâle. Leur intimité forcément s'arrêtait ; on se promit des lettres ; on les écrivit même. Celles d'Opperlin furent des chefs-d'œuvre : Tibéris et Delvèque, qui les lisaient à haute voix, s'en réjouissaient toute une journée. Elles se composaient de naï^•ctés de choix, d'exclamations imprévues et d'enthousiasmes lyriques. Il y racontait qu'il apprenait le cor de chasse parce que c'était très romantique, et qu'il se frottait le nez d'un tesson romain pour évoquer l'ambiance

favorable aux lectures virgiliennes.

Ces phrases étaient mises en relief par la langue et le style ; le mot d'argot, pillé d'un-e conversation d'étudiant, s'y accouplait aux germanismes, et le gallicisme déployé à contre-sens, ornementait de cabochons inconnus la texture invraisemblable de ces épîtres : elles étaient écrites sur un papier jaune et rogné, coupé au dos de notes de gabelles dans un grenier d'archives.

Les parents d'Opperlin le destinaient au professorat ; il n'en fut pas content ; pour lui, un professeur était peu de chose, et, dans une de ses lettres, il disait :

— <( Quel spectacle honteux et déplorable que ces professeurs, qui parlent de grands faits guerriers des siècles passés, sans avoir jamais touché une arme (car le professeur idéal est faible plus qu'une demoiselle, mal pratique et myope) »

Pour fuir ce sort, il voulut, puisqu'il fallait être professeur, se spé-

40 Le P^ys des Lotophages

cialiser dans l'art, et, séduit par l'exemple de Tibéris, il étudia reslhélique. Après une année d'études au séminaire d'histoire d'art de Bâle, lassé de reproductions photographiques, il désira voir des tableaux. Tibéris était en Italie, c'était une occasion de le rejoindre; il lui écrivit d'avance, lui laissant le temps de réfléchir.

Tibéris — c'était au moment où il s'habituait à Florence — fut ravi et promit de rester en Toscane jusqu'à la fin de mai. Plus tard, quand la crise du mal du pays revint, et que, lié par cette promesse, il \it qu'il ne pouvait plus s'enfuir, il eut quelques regrets, mais il se résigna, offrant ce sacrifice à l'amilié de celui qui l'avait tant amusé jadis, et, qui, peuf-êfre aujourd'hui,, le rafraîchirait par son renouveau perpétuel.

Quelques semaines avant l'arrivée d'Opperlin, Tibéris avait changé de logis. Abandonnant sa chambre au homard et ses lis d'Anjou, il prit un petit appartement avec une terrasse suspendue. Les pièces étaient pavées de carreaux rouges, le salon garni de statues derrière lesquelles s'arrondissaient des niches. Sur la terrasse, une poule pépiait dans une cage faite de lattes ; entre des caisses de briques, fleurissaient des iris ; et les yeux plongeaient sur les chênes verts et les lauriers d'une cour fermée par un mur jaune. Au-dessus de cette cour, s'étageaient des embrasures de toutes formes, des pans de maisons de toutes couleurs, des arcades de logofias, des pavillons, des cheminées et des terrasses, le tout coupé par les lignes horizontales des toits rouQes et marron ;

et de ces architectures domesliques, deux coupoles surgissaient, le dôme de Saint-Laurent et celui de Sainte-Maric-dcs-Flcurs ; cl le campanile se hissait entre elles, bleu le matin, rosé le soir, et devenant la nuit, sur le noir du ciel, d'un blanc mat.

Ce fut là qu'Opperlin, un malin, muni d'un tout petit bagage, vint réveiller Tibéris. Florence remplit le jeune Bàlois d'enthousiasmes exubérants ; il était debout à l'aube, déjeûnait par cœur, et ne rentrait qu'à la nuit pour mieux jouir de la ville. Puis, quand il fut plus calme, leur vie s'organisa très douce, et Tibéris oublia ses nerfs devant l'entrain de son camarade. Du reste le printemps s'était établi :

une chaleur, amollissante un peu, mais régulière, reposait des tramontanes agaçantes de mars ; les feuilles encore toutes froissées d'avoir été contenues en bourgeons s'éployaient rapidement, larges et encore humides, sur les arbres des boulevards ; et dans les hautes chambres intenables en hiver, la

Le Pays des Lotophages 4'î

fraîcheur qui devenait nécessaire prenait la place du froid.

Opperlin et Tibéris avaient presque les mêmes goûts. Ce n'était pas cependant que quelques petites disputes ne les échauffassent parfois. Elles étaient causées par des particularités de caractère, incompréhensibles de l'un à l'autre. Si Tibéris souriait aux enthousiasmes trop enfantins de son ami et ne pouvait le suivre dans certains manques de goût totalement germaniques, Opperlin n'entrait pas dans les subtilités d'analyse de Tibéris et le bousculait un peu pour sa nervosité. Un de leurs débats favoris, digne d'un poème didactique du moyen âge.

était celui de l'eau et du vin. Tibéris n'aimait pas le vin et prenait aux repas de l'eau minérale. Cette bouteille verte, vraie pomme de discorde, faisait le désespoir d'Opperlin qui trouvait excessivement poétique de boire du vin et d'en boire beaucoup. La discussion très belle pour Opperlin. offrait peu de ressources à Tibéris ; les argu-

ments esthétiques en faveur de l'eau minérale faisaient défaut et le parti du vin triomphait avec bruit. En politique, de même, l'harmonie manquait. Opperlin était un excellent Suisse ; il admirait la représentation proportionnelle et donnait même — ce qui est en Suisse la grosse hérésie pro- Gfressiste — dans le centralisme.

Tibéris, dégoûté par la médiocrité démocratique et par l'intolérance des partis libéraux, aurait voulu revenir aux oligarchies indépendantes et fédérées du XVIIP siècle.

Aussi pour prendre sa revanche, Tibéris proférait des énormités devant lesquelles Opperlin restait muet d'indignation. Enfin, le choix des restaurants faillit amener de vraies difficultés. Les premiers jours cela n'alla pas du tout. Tibéris aimait le confort et la propreté; exempt de gourmandise, l'apparat d'un certain luxe lui était nécessaire. D'habitude il partageait ses repas entre une osterie locale, mais civilisée et le tea-room anglais de Florence qu'il aimait pour son ap-

Le Paye des Lotophages 45

pareiicc d'outre-Manche contrastant avec la rue, pour ses meubles en jonc, ses sommelières en bonnets blancs, ses tasses japonaises et ses palmiers. Accoutumé à ce genre de vie, il le voulut faire adopter à Opperlin et, dès l'arrivée, il le conduisit à son osterie habituelle. Mais au lieu d'admirer Opperlin s'indigna :

« Je ne comprends pas, comment un artiste comme toi, tu peux venir manger dans un restaurant cosmopolite comme ça ! Il n'y a

pas même de paille autour des bouteilles Moi, je ne pourrai jamais rester là. Je vais chercher une petite iraitorîa bien obscure avec des arcs gothiques »

Tibéris ne répondit pas ; le lendemain, il se laissa conduire : ils découvrirent dans la rue la plus antique de Florence, rive gauche, une trattoria très enterrée. Opperlin jubilait ; mais on dut attendre vingt minutes pour être servi ; la viande était dure et sans jus ; les légumes n'avaient pas de sel ; et, pour tout dessert, il y eut des fèves

crues présentées sur un compotier.

Opperlin accorda que ce n'était pas le bonheur rêvé, et l'on fît des concessions. Finalement, on vint prendre pitance à ïanlique restaurant d'un M. Rafaël, dont la salle avait suffisamment de décor pour Tibéris, et de la couleur locale, juste assez, pour Opperlin.

Quant au tea-room, quOpperlin ne voulait même pas aller voir, Tibéris l'y fit entrer par ruse. Un jour, feignant d'être pressé, il allongea l'allure et prit le bras de son ami en l'entretenant d'un sujet d'art captivant ; puis à l'improviste, à fleur de rue, il ouvrit une porte, si bien qu'Opperlin, qui suivait machinalement, se trouva dans le tea-room. Mais quand le pauvre garçon, timide, rouge, les yeux baissés, vint s'embarrasser dans tous ces petits meubles délicats ; quand, marchant d'un pas lourd, il s'assit avec honte sur une chaise frêle sans savoir où mettre ses pieds, et quand, pour comble, troublé, il versa du lait pour de l'eau dans la théière, Tibéris, pris

Le Pays des Lolophages 47

de fou rire, eut des remords, et se promit de ne plus lui faire de pareilles plaisanteries.

Leurs journées cependant étaient heureuses. Ils travaillaient dans des musées différents, mais l'aprèsmidi les réunissait. Ils la passaient ensemble, puis le soir, à la lampe, au milieu des parfums des iris nouveaux, ils s'enivraient à la lecture des poètes. Et ils goûtaient la Vita nuova et ses vers précieux ; Laurent de Médicis ; Pétrarque ; les humanistes, leurs épigrammes latines et leurs hexamètres ; tandis qu'Horace, qu'on ouvrait sans cesse, faisait l'entremet de chaque auteur.

La voix du lecteur résonnait dans le silence de la nuit qui s'avançait ; des insectes venaient papillonner autour de la lumière.

Opperlin au bout d'une heure tombait de sommeil. Alors, tel un petit enfant qui veut rester malgré que l'homme de sable a passé, il s'affaissait et clignait des yeux, puis, dormant à moitié, il feignait

4 s Le Pays di'S Lotophages

d'écouler. Tibéiis qui connaissait cctlc comédie répétée à chaque veille, fermait le livre, et l'on se séparait pour aller dans sa cham bre, se coucher pour de bon.

L'Ascension avait apporté la fête des grillons : des paysans étaient venus aux Caséines vendre ces insectes dans des cagettes de jonc, et les Florentins, dîner sur l'herbe, fraîchement renaissante, à l'ombre des arbres renouvelés par mai. Puis l'Ascension s'en était allée pour laisser place à la Pentecôte, et Tibéris prépara son retour. Mais auparavant, dans un petit voyage par monts et vaux en Toscane, il voulait montrer San- GemiiTiano à son camarade et revoir une dernière fois Sienne qu'il aimait.

Le Pays des Lolophages 49

Il fit donc SCS visites d'adieux.

Son départ définitif n'eut pas l'air d'être pris au sérieux : on lui disait au revoir, comme s'il s'agissait de vacances et que l'hiver dût le ramener ; quelques-uns même, lui prédirent qu'il leur reviendrait infailliblement. Mais Tibéris avec des rires et des protestations, se souvenait des souffrances de jadis ; et, tout en affirmant qu'il parlait pour de bon, il se promit qu'il passerait sous le Pont-Vieux toutes les eaux du Casentin, avant qu'il ne revînt habiter les bords de l'Arno.

Il fit aussi un tour de musée pour résumer tout ce que Florence lui avait fait sentir, et le termina par Saint-Marc et les Offices.

A Saint-Marc, dans les cellules du couvent jadis dominicain, dans les cellules blanches, où parlent une à une les petites fresques de l'Angelico, il admira encore la conception, la composition, le dessin et la couleur du maître-moine ; et plus que jamais l'opinion des gens

Lotopbages. 3

50 Le Pays des Lolophages

lui parut fausse. Celui que l'on traitait d'enlumineur, malgré ses enveloppements de figures dans la lumière, malgré son Annonciation rose, grise et blanche, délayée dans les reflets blancs d'un intérieur de cloître, était un bien grand coloriste.

Comme il sortait, le jardin de la cour le retint un instant. Sur le ciel bleu clair s'alternait tout un semis de nuages, qui ressemblaient à des paillettes d'un dentelé flou, presque égales. Les murs supérieurs du couvent s'y détachaient, crépis d'une belle couleur jaune d'or, avec les besants des Médicis qui faisaient saillie, incrustés sur un des pans ; et les petites fenêtres des cellules se répondaient par dessus la cour. Quatre séries d'arcades, surmontées par les tuiles creuses d'un avant-toit, reposaient sur des chapiteaux et des colonnes grises ; les briques rouges brillantes, qui pavaient les couloirs, faisaient ressortir le blanc des dalles funéraires. Sur les parois des promenoirs, s'étalaient.

joyeuses, les couleurs crues de peintures naïves du dix-septième siècle : elles servaient de cadre à deux Angelico : le Christ blond en pèlerin reçu par les moines, et la fresque si belle, où saint Pierre martyr, le crâne saignant d'une plaie homicide, grave, de son doigt vertical posé sur sa bouche, évoque le silence de la règle. Comme jardin, sur un gazon pelucheux d'un vert doux et chaud, se mêlait en corbeilles le rose des roses de Bengale au bleu cendré des myosotis ; et les formes harmonieuses d'un grand cèdre laissaient entre les branches des trous, par lesquels le mur d'or, frappé du soleil, tachait l'arbre de découpures jaunes. Et c'était si reposant, qu'après avoir passé le tourniquet qui nous jette sur une place laide, avec des palmiers ratés, dans un square mesquin, Tibéris eut un regret pour ce coin de bonheur tranquille qu'enclôt l'ancien couvent.

Les Offices l'attendrirent encore davantage. Il les connaissait à fond, et y avait tant vécu, que c'était un

peu sa chose. El puis, cette galerie, avec son aspect de planche d'un traité de perspective ancien, se liait à des souvenirs d'enfance.

Autrefois, il y avait dans l'antichambre de son grand-père une série des merveilles du monde, estampes peintes î^i la main intitulées Vues d'optique : les ciels en étaient d'un bleu épais à la façon de ceux des tableaux d'histoire, les \ crdurcs dans le même ton que le verni des meubles de jardin, et des lavis roses y rappelaient la couleur des petits gâteaux glacés. Une d'elles, ayant comme légende: Vue de la grande place d'armes à Florence, représentait les Offices ; et ce fut sous l'impression de cette image que Tibéris lors de son arrivée considéra cet édifice. Il fut surpris, à la vérité, de n'y voir que des pierres et des stucages badigeonnés d'un brun monotone, quand, sur l'estampe, elles s'étaient revêtues, sous le pinceau de l'enlumineur, de coulées pistache et L^roseille invraisemblables : mais il

reconnut quand même la galerie, et ne lui en garda pas rancune.

Il préferait son arrangement alterné, sans un ordre chronologique bien exact, dans des harmonies parfois étranges, à cette classification méthodique qu'on exige aujourd'hui dans les musées. Il y avait joui du soleil du matin donnant un éclat luisant aux ors des primitifs, par dessus les blancheurs crémeuses des sarcophages antiques ; et les tapisseries de haute lisse, à sujets héroïques, en des tons déteints bleu, vert et rouge sang-' caillé,, faisant ressortir le marbre des sculptures grecques.

Chaque salle y avait sa psychologie : la salle des tondi de Boticelli, ses tabourets de velours rouge, ses esthètes et ses sentimentales jeunes filles ; la tribune, son air vieillot, sa coupole incrustée de nacre, ses chefs-d'œuvre impitoyablement imposés, et ses statues polies ; la salle des antiques, froide et revêtue de marbre, comme un vestibule ; la salle de dessin, si attirante pour les recherches personnelles

54 Le Pays des Lotophanes

de beauté ; et la salle dite du Baroccio, avec sa table ronde en mosaïque de marbre, dont la richesse attire l'admiration plus que les tableaux des murs. Il les aimait pour y avoir travaillé bien plus souvent que dans sa chambre, et connaissait le petit monde qui les habite, et, sans lequel, le grand musée serait mort. C'étaient les gardiens menant, une existence tranquille dans ce cadre de chefs-d'œuvre passionnés, et leurs têtes galonnées, qu'on voit se hisser, pour sun'eiller par les œils de bœuf des portes vertes ; les copistes, pour la plupart pauvres, se pressent autour de la Nativité du Corrège ou reproduisent sur des ronds dorés, rehaussés de reliefs, tel des couvercles de boîtes à dragées, les anges du jugement dernier d'Angelico ; puis les visiteurs, familles énervées par la fatigue, courbées sur un guide, toute l'Allemagne en voyage de noce, des rapins français noyés dans le velours de leurs larges haut-de-chausses, les couples de soldats en guêtres blanches,

le regard morne ; et enfin, le pas rapide des inspecteurs ou du directeur arrêtant les chuchotements des gardiens groupés autour d'un brasero de cuivre.

Et c'est pourquoi Tibéris fit cette ultime visite lentement : de salle en salle il accrochait des souvenirs.

Là, c'était une petite Anglaise à laquelle il avait donné des conseils pour la copie d'un très gros Titien, en récompense de quoi, elle lui avait offert des biscuits. Là, certain lundi, il s'était réjoui de voir, au milieu d'un grand foufrou d'étoffe, les larges chapeaux de grandes jeunes filles se presser à l'entour du pliant d'une vieille demoiselle pour entendre un cours d'esthétique « the miindy lession in gallery ». Ailleurs, tel jour qu'il copiait un tableau pour en conserver les couleurs, le gardien l'avait engagé à recouvrir son travail après chaque séance, car le soir il y avait le chat « chi cammina per tutti ».

Et Tibéris ne pouvait s'empêcher de sourire au souvenir de cette

56 Le Pays des Lolophages

bête, qui se promenait, une fois les portes closes, pour chasser les souris entre les retables et les lourds cadres florentins.

Revenant sur ses pas, il couvrit d'un regard le Simone Martini somptueux et raffiné qui garde la porte, et sortit triste. Pour chasser ces pensées, il descendit, en sautant des quatre marches à la fois, le grand escalier, au scandale des gens raisonnables qui montaient accrochés à la rampe, et comme distraction il s'cnfut aux Caséines.

Il n'y était retourné de quelque temps et les jardins s'étaient parés. L'herbe qui avait crû, était un lapis souple et fort se redressant sous le pied ; la lumière du soleil s'y accrochait en jour frisant, faisant miroiter chaque lance des feuilles, et les pelouses luisaient comme de l'argent, coupées par les lignes bleuâtres de l'ombre. Des bébés à foison se roulaient dans ces espaces moelleux faits comme exprès pour jouer; et l'un, tout vêtu de rouge, enfoui jusqu'aux

chevilles dans le gazon, ressemblait, isolé des autres, à l'une de ces tulipes redevenues sauvages qui croissent à l'époque des blés verts, dans le Val d'Ema.

Tibéris retrouva son banc de l'hiver ; il dominait un de ces prés qu'il était permis de fouler. Du haut de sa grotte, il se plut à regarder cette allégresse qui débordait tellement chez les petits, qu'elle gagnait jusqu'aux bonnes en tabliers blancs, et les faisaient courir comme des fillettes entre les enfants.

Quelques jeunes gens en vacance, vinrent se coucher à l'ombre des arbres : ils mançfèrent des oranges et jetèrent les écorces éclatantes au milieu du vert de l'herbe. Puis ils se mirent à galoper, à jouer entre eux, lestes comme de jeunes chevaux, et l'on se serait cru dans une palestre antique.

Tibéris eut de la peine à quitter ce petit coin de terre. Il dit adieu, presque ému, au banc, et à la source.

Et les « vous nous reviendrez »

des amis de Florence lui résonnaient aux oreilles, comme les mauvaises pensées d'une tentation.

(( — Tu sais, ce matin, en rentrant ? »

— Non, je ne sais pas — répondit Opperlin à Tibéris.

— Et bien, dans une ruelle isolée, il y avait des gosses qui s'amusaient... Un d'eux était couché sur le dos en croix de saint André, pendant qu'un autre dessinait sa silhouette sur les dalles, en suivant les contours avec un bout de charbon... Quand il eut fini, le gosse couché se leva d'un bond, et l'autre inscrivit le nom du modèle au milieu du circuit du dessin..

Cela faisait tout-à-fait l'ombre perdue, agrippée sur le sol, des contes du Nord... N'est-ce pas?... Et

l'on parle de la décadence des races latines ! »

Ils se rendaient à Fiesole à la veille de leur départ. Leur conversation était intermittente, couverte de -temps à autre par les grincements chantants des roues du tram aux tournants montueux. On passait sous des jardins en terrasses, bordés de haies de roses de Bengale, plantés d'iris en lignées, encombrés par l'accumulation des glycines. Le coucher du soleil empourprait le \'al d'Arno. C'était le plein printemps.

« — Et Delvèque ? Il n'écrit pas ?

Je ne sais rien de lui — demanda Opperlin.

— Delvèque ? C'est un lâcheur.

— Est-ce qu'il n'est plus ton ami ?

— ■ Non, ce n'est pas tout à fait cela. Nous nous voyons encore..., même avec plaisir. Seulement il évolue, moi aussi, et nous n'évoluons pas dans le même cercle...

comprends-tu ?... Alors si cela continue et si nous allons toujours divergeant, une fois ou l'autre,

60 Le Pays des Lolophages

nous ne pourrons plus nous voir.

Tiens, il fait un tra\ ail sur Madame de Staël et

— Comment il n'est plus peintre ?

— Mais non, tu ne sais pas?...

Il fait des lettres et veut être professeur.

— Oh!

— Voilà... Et puis c'est dommage quand même... Tu te rappelles Delvèque. Un goût que rien ne pouvait tromper, une âme peutêtre un peu trop féminine, une admirable machine à sentir... Je ne sais pas ce qui s'est passé :

peut-être est-ce le manque d'énergie pour s'attaquer à la matière ?

La crainte de la condition un peu ouvrière du peintre a-t-elle offusqué sa distinction qui est presque

du dandysme? Il prépare une

licence en lettres... Naturellement, lié par ce programme de l'Université, il s'est assimilé Renan, Taine ! Monsieur Taine !... Nort, je t'assure que quand j'ai appris cela — il me le cachait — j'ai eu besoin de toute ma charité chrétienne pour ne pas rompre avec lui...

C'est un grand crève-cœur pour moi... Il est vrai qu'il ne recherche le professorat qu'afin d'avoir une carrière assurée qui lui permette d'écrire ; seulement cette éducation universitaire est fatale, elle glace le sang' et corrompt le goût..., non, je préférerais le voir employé dans les bureaux de l'Hôtelde-Ville, comme Huysmans ou Verlaine l'étaient au ministère. On a sa petite besogne, sa paye, et on ne s'y aliène pas le jugement.., moi qui comptais sur lui pour produire le peintre de mes rêves. »

A Fiesole, où la nuit les avait rejoints, ils s'installèrent sous une tonnelle : un falot éclairait le vert des feuilles qui découpaient leurs formes échancrées sur d'autres feuilles obscures.

Le dîner fut tout italien : aux fraises qui sentaient les sous-bois, Opperlin proposa de lire à haute voix : « Mais d'abord il faudrait boire, avec ce siphon que tu as là, c'est impossible.

— Lis donc... Tu sais bien que

62 Le Puys des Lolopharjes

je peux imaginer. La poésie du lieu aidant, mon siphon azuré devient une amphore pointue et mon verre à pied une patère repousséc ou un gobelet d'argent.

— Tais-toi. Ecoute. »

El il lut dans l'ode à Delius, ces vers cités par Fénelon comme si parfaits pour décrire la nature :

« Quo pinus ingens albaque populus » Umbramhospilalem consociarc amant » Ramis ? quid obliquo laborat, » Lympha fugax trepidare rivo ?

» Hue vina

Et pendant que l'ode se dessinait scandée, faisant image, au milieu des effluves de glycines montant d'en bas, un énorme paon de nuit, ocellé et zébré, aux ailes grosses comme celles d'un moineau, vint voleter maladroitement à la lanterne clignotante, s'accrochant avec des froufrous aux feuillages du berceau

« Si nous écrivions à Delvèque dit soudain Tibéris... Je prends une carte blanche ; les cartes illustrées gâtent tout : ce soir il ne faut

Le Pays des Lotophsges

pas profaner l'impression » Et .ur la carte que lui lendit le garçon il se mit à tracer à la japonaise une toge avec une tête couronnée cl'ache, et des vignes décoratives encadrèrent la carte

« Oh! mais c'est magniiique....

— dit Opperlin — commence, en latin, naturellement. '

— Naturellement!... C est rouillé ce ressort-là chez moi. Je n ai pas l'entraînement d'une correspondance latine à soutenir avec un oncle humaniste, moi. »

Opperlin reprit la carte et y écrivit une épigramme tramée des motifs - le style le demandait -amitié, libation, et roses. Puis ils payèrent leur note et se mirent en

route. .

L'heure des tramways était passée ; ils revinrent à pied. Opperlm ne le fit pas sans peur et iiben^ non plus -.tous deux avaient entendu parler d'attaques nocturnes dans la banlieue. Ils n'en dirent rien ; mais la conversation roula sur les mauvaises rencontres. Ils marchaient au centre de la route, et comme des

Le Pays des Lotopha^es

gaillards résolus, faisaient frapper leurs pieds entre l'écho des murs.

« Mais... mais — dit Tibéris inquiet. Il voyait des drôles de lumières scintiller dans les haies — ah mais ! ce sont les lucioles ! c'est la saison, le milieu de mai. »

Sur la route une fusée s'allumait en ligne courbe ; puis s'arrêtait au-dossus de leur tête, reprenait plus loin, et, parabole interrompue, disparaissait sous des rameaux d'oliviers.

Et dans les jardins, sur le haut, de nouvelles petites lumières clignaient, remplissant l'espace qu'on devinait entre les troncs des arbres.

Et c'étaient les pétillements d'une mer phosphorescente, transportée sur terre ferme au versant des collines.

Ce plaisir nouveau les réjouit comme des enfants ; mais ils le savourèrent en poètes.

De vingt pas en vingt pas, des accacias en fleurs, les enivraient, leur jetant des bouffées d'odeur forte.

Des susurrements de grenouilles couraient dans les lointains.

Une fois en ville, fatigués, ils s'assirent sous les arcs d'un café :

un mandoliniste passionné et maigre chantait des chansons de pie di groita. Ils prirent des glaces en écoutant des airs langoureux et sentimentaux, d'où s'échappaient, de temps à autre, des accents de mélancolie ou de tendresse où n'atteignent jamais les romances françaises.

« Tu es bête de partir — dit Opperlin à Tibéris qui songeait.

— C'est vrai que je suis bête...

mais il faut, sans cela, je vais prendre racine en Italie.

— Mais pourquoi partir ?

— Pour n'a^■oir pas de déception en rentrant, afin que mon retour compense ce que j'ai souffert ici.

— Ah ! tu parles toujours de ce que tu souffres ; c'est impossible de dire toujours la même chose...

tiens, il te faut boire décidément :

je vais comm.ander du chianti.

— Pas de blagues, Manfred ; si

66 Le Pays des Loiophages

je songe, c'est parce que j'ai énormément joui ce soir, et cela me donne à penser. »

Ils rentrèrent par les ruelles embrouillées, désertes à dix heures, du centre de Florence Les chapelles illuminées éclairaient les carrefours de leurs lampes alignées ; des chiffonniers exploraient les ruisseaux avec des lampes de forme antique ; à la place Saint- Laurent, un quart de vieille lune, tardivement levée, s'en vint bleuir la face du Médicis des bandes noires, assis, vêtu à l'antique avec sa barbe de Flavien.

Ils entrèrent dans leur palais à portique massif, et disparurent dans l'escalier de pierre aussi noir qu'un souterrain.

Il est, à San-Geminiano, sur le devant de la collégiale, un escalier bordé d'une rampe de pierre pleine.

Sur ce parapet incliné, couchés en ligne droite l'un au-dessus de l'autre, Opperlin et Tibéris le nez aux étoiles, s'oubliaient dans l'étendue du firmament constellé. Les tours, cernant la place, montaient en perspective, plus minces au faîte ; sur leurs sommets, à travers le vide et la nuit, se répondaient des hulottes.

La journée s'était passée tout entière sur les routes.

De Poggibionsi, au sortir du wagon, ils étaient allés au monastère de San-Lucchese voir des œuvres d'art peu connues. Il avait fait chaud : un ciel orageux, modelé de nuages massifs noir intense et gris violacé, crépitait sans cesse, très haut, sur leurs têtes. En longeant un château-fort démantelé, Opperlin avait fourré sa tête dans chaque trou des murailles^

Au couvent de San-Lucchese, il y avait dans l'église un retable en terre cuite, chef-d'œuvre d'un sculpteur ignoré : malgré quatre siècles, le rire des émaux polychromes y demeurait intact ; et sur

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leur surface bossuée, les têtes de la Vierge et ries anges abondaient en grûce. Les fresques du réfectoire, et la façon dont elles étaient comprises charmèrent Tibéris ; elles représentaient dans un paysage poétique, les traduisant pour tous, les pages de l'Evangile sur la multiplication des pains.

De là, ils coupèrent la vallée de l'Eisa. La rivière faisait des S, coulant dans des verdures opulentes et des entrelacs de branches, où pesaient de lourdes feuilles. Marchant comme des éclaireurs, en ligne droite, ils passaient les haies et franchirent h la dérobée les talus d'une ligne ferrée. L'orage menaçait toujours ; les nuages d'un noir terrifiant laissaient, dans un liseré rose, quelques trous de ciel vert.

Deux autres vallées suivirent ; sur les collines qu'ils gravissaient lentement, des granges et des hangars h colonnes de pierres sèches alternaient avec des villas. De la troisième crête, ils découvrirent la route à rejoindre.

Un chemin taillé dans une roche

Le Pays des Lolopliages GÔ

rousse qui s'effritait en poudre, descendait rapide. Tibéris pour dégourdir Opperlin, l'y fit dévaler en courant ; lui-même lancé, comme une bête avec des bonds qui croissaient en vitesse, dépassa son camarade : ils entendaient avec joie retentir leurs sauts comme un galop sur la terre ; au pied d'un arbre, à la lisière de la route, ils s'abattirent, les semelles brûlantes.

Ils stationnèrent là longuement :

des vignes s'enlaçaient collées par des liens d'osier contre des arbustes, émergeant de la caresse d'une avoine vert tendre, piquée de coquelicots rutilants.

A la nouvelle étape, la silhouette de San-Geminiano leur apparut fantastique avec ses tours inégales hérissant une hauteur. Ils la perdirent en tournant derrière une élévation, puis la retrouvèrent plus loin : mais ce ne fût qu'au soir qu'ils passèrent les portes gothiques de la ville.

Tibéris y connaissait une auberge du Lion blanc ; ils y furent logés dans un appartement de trois pièces

de hauteurs inégales ; des poutres passées à la chaux y étayaicnt les plafonds. A\ant souper, ils purent encore aller voir les deux compositions si parfaites de Ghirlandaio, et les fresques de Gozzoli leur donnèrent quelques minutes de bonheur.

Ayant mangé, ils reprirent la Grand'rue ; des jeunes filles se tenant par le bras, en bandes, se promenaient à la brune : et sur les escaliers de la collégiale, ils s'allongèrent pour délasser leurs membres fatigués de la marche.

Au lendemain, vers quatre heures, Opperlin éveillé par le soleil, mit le nez à la fenêtre et fut émerveillé : de la brume couvrait les vallées, cernant les collines comme les bras ramifiés d'un fleuve immense ; la lumière de l'astre levant y coulait en rose ; les dômes des hauteurs émergeaient comme des taupinières. Sur un mur fleur de pêcher se détachait en bleu clair l'ombre d'une branche.

Le Pays des Loiophages

Opperlin vint secouer son ami et Tibéris fut traîné à la fenêtre ; il tombait de sommeil ; il jeta un coup d'œil et retourna au lit.

A huit heures cependant ils étaient en marche. Sur un pont, ils virent un joli groupe à vol d'oiseau: des lavandières chantaient des mélopées le long du courant entre des peupliers élégiaques aux écorces blanches. La marche rappela aux jeunes gens des souvenirs militaires.

« Tu étais heureux à la caserne ; hein Manfred ? Cela devait l'aller.

— Oh oui, vois-tu ces assauts à la baïonnette, c'est quelque chose...

puis cette ligne toute en fer et en feu.

— Oui, je connais ; seulement cela manque d'imprévu... On pourrait trouver quelque chose de plus épique et surtout de moins fatiguant. Tu sais, ces assauts avec ce sac déplorablement lourd ! A la fin, quand on se jette à terre, le cœur bat comme les trépidations d'une automobile, l'haleine court désordonnée, on a des points par-

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tout et l'on se demande si Ton pourra vivre encore.

— Mais enfin quand même...

c'est enthousiasmant... Il n'y a qu'une seule cliose désagréable.

— Qu'une seule ?

— Oui, dans les lignes de tirailleurs, aux haltes, celui qui était à gauche était dans un endroit sec, celui qui était à droite aussi à un endroit sec ; et moi je ne trouvais que de l'eau et de la boue pour m'allongcr... Et quand je me relevais, j'étais tout plein de saleté...

et les autres ils disaient : « Voilà encore Opperlin tout dégoûtant », et tous se moquaient de moi.

Tibéris rit. La région, haut située se froissait en vallonnements puissants, et la terre crevait les prairies d'échancrures rouges. Ils remarquèrent au fond d'un cirque à croupe molle, revêtu de champs de trèfles roses, le carré vert poudré de brun d'un petit marécage qui trahissait de l'eau.

Plus loin, ils descendirent un chemin encaissé sous des rameaux croisés ; le passage d'une rivière à

gué les divertit ; ils se frayèrent une trouée dans les halliers compacts de la berge.

On fit halte pour déjeûner à Colle di Val d'Eisa, petite ville mi-suspendue, mi-écrasée, au bas d'une éminence, où sur des vestiges de fortification s'accrochaient en terrasse des tonnelles et des jardinets.

L'après-midi, le pays se renouvela. Ils suivirent entre des avoines la ligne droite d'une longue route.

A distance, une montagne verte et bleue, mouchetée de sapins, les suivait ; les troncs d'éclatants peupliers, riches de leurs larges feuilles vert foncé, dépassaient l'horizon vague des céréales. A leur droite, sortirent d'entre des chênes verts, les arcs cintrés d'une abbaye romane, double évocation de l'antiquité et du moyen âge romanesque.

Au bout de la route, au flanc d'une colline, grimpait un chemin entre des murs et des oliviers ; une muraille percée d'une porte festonnait la crête. Et l'on aurait dit, voyant le rond de cette ouverture

Lotophàges. k

coupée net dans le ciel, un vantail fait de porcelaine de chine en bleu.

Pris de fatigue, ils s'étendirent à terre ; leurs yeux levés n'avaient comme champ de vue qu'un ciel de lin très limpide, où s'ébauchait, blanche, une lune en décroît. La quiétude du repos leur fut un délice : Tibéris aurait voulu être désincarné pour s'évaporer tout âme dans cet azur ; mais Opperlin, pris du souvenir du poète, vivait l'arrivée sur le sommet de la montagne d*expiation, dans les campagnes de joie propices aux visions, où l'on pressent la Béatrice.

Dans cet oubli des choses, Tibéris gardait cependant la notion du temps, et reprenant sa volonté il fit lever son camarade.

De curieuses bornes en volutes côtoyèrent à l'improviste la route.

Les deux jeunes gens s'en intriguèrent, puis comprirent : c'était le message avant-coureur d'une villa princière qui cachait sa magnificence dans le désert des bois.

Une rampe y montait entre deux lignes de cyprès ; des bancs de

marbre appuyés au portail faisaient rauraône de leur siège aux voyageurs. Cet apparat de conte de fée les émerveilla : Tibéris pensa à la Belle au Bois dormant, et Opperlin à Dornroeschen.

A l'entour, une immense forêt couvrait de ses chênes le terrain montueux. Des clairières la parsemaient, où, parmi des bruyères, le sol blanchâtre perçait entre les touffes grises des buissons. Sur les talus ils cueillirent des genêts, des cyclamens, et des digitales. Tibéris, de temps à autre, respirait une églantine rose et laissait sa fatigue dans la coupe au parfum frais de cette fleur.

Puis la forêt s'effaçant fut remplacée par une plaine cultivée mais déserte. Sur les sommets environnants des fermes faites comme des forteresses, semblaient garder cette étendue. On prévit bientôt Sienne aux villas qui se multipliaient ; elles étaient pour la plupart antiques et portaient toutes la marque dune individualité. Par place, il y avait des échappées ra-

pides sur des vallées très bleues, lointaines. La terre devenait de plus en plus rouge.

Enfin la ville fut en vue ; elle leur apparut enfoncée derrière une colline qu'elle dépassait de ses coupoles et de ses campaniles.

Et telle Pinturicchio l'avait dû voir, quand il la représenta, comme fond d'une des fresques de la vie d'Aeneas Silvius, issant d'entre les courbes d'un groupe d'arbres stylisés.

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