DEUXIÈME PARTIE
La nostalgie est le rep-et du pays natal : aux rives du Tibre ou a aussi le mal du pays, mais il produit un effet opposé a son effet accoutume : on est saisi de l'amour des solitudes et du dégoût de la patrie.
Chateacbria^d, Mémoires d' Outre-tombe,
Tibéris qui connaissait Sienne y resta peu. Il désirait seulement revoir la cathédrale aux zones noires et blanches, et nager dans l'eau transparente de la piscine alimentée par Fonte-Branda, ce carré cristallin qu'on voit accoté au tertre vert, surmonté des briques roses de San-Dominico. Après quoi laissant Opperlin dans cette ville, où
il doit faire bon vivre, il partit pour Genève par le Gothard et Lucerne.
Il s'était endormi dans l'express Milan-Berlin, curieux du lendemain et de ses paysages qui devaient, sans transition, tant différer de ceux d'Italie. Mais il s'éveilla au milieu de la nuit ; au-dessus d'un lac, une chose immense et noire bouchait l'horizon ; il l'aurait prise pour un nuage, sans une lumière qui en marquait la mi-hauteur : c'était une de ces grandes montagnes presque verticales dont il avait perdu l'habitude entre les collines de Toscane. Puis, au petit jour, le paysage n'eut plus rien d'Italien ; le wagon courait dans la région des lacs de la Suisse centrale :
des lambeaux de mousseline brumeuse s'abattaient en des vergers très verts, et des tunnels successifs cachaient et découvraient des pans de lac laiteux. Au changement de ligne, il monta en troisième classe dans une longue voiture luisante et propre. Le parcours qu'il suivait traversait jusqu'à Berné les vallées
Le Pays des Lolophages 19
basses de l'Eiitlibuch. Ces collines herbeuses aux sommets garnis de sapins, ces chalets intimes avec leurs multiples fenêtres serrées comme les cellules d'un rayon de miel, lui parurent sans intérêt ; et la vue de ces contrées, de ces ciels blanchâtres et de ces verts gras, lui apportèrent sa première désillusion. D'autre part, il manquait à sa joie d'arriver ce bonheur qui donne des frissons au passage des frontières, qui émeut à la vue du pays et qui fait tressaillir les entrailles à l'approche de l'endroit natal. Il s'aperçut avec appréhension de ce vide, mais s'en rassura en pensant que son nationalisme suisse s'était concentré dans un patriotisme local. Débarrassé de cette obsession, il regarda le pays avec indifférence, comme si de la portière, il assistait au venir, au courir et à la fuite de sites étrangers.
Il dit quelques paroles en allemand, à un vieux bernois, dont la tête rasée ressemblait à celle d'un paysan d'estampe ; puis s'entretint en français avec un instituteur du
canton de Vaud, aimable cl serein, au loint rouge, à la moustache en brosse ; mais, il ne trouve ni chez l'un ni chez l'autre, le plaisir qu'il ressentit à renseigner en Italien, un ouvrier émigrant, mal vêtu et malpropre, terrassier Piémontais cherchant de l'embauche.
Sur un point de la voie, dans les rides d'un pays rayé de sapins bleus et verdâtres, il aperçut le point sanglant d'un drapeau fédéral et ne vibra point : ce symbole était-il mort pour lui ? Il admira toutefois l'accord de cette couleur franche avec les teintes dominantes des paysages suisses.
A Genève, il débarqua sans la joie profonde et presque enivrante qu'il avait connue jadis ; il consigna ses bagages, et descendit tout bêtement les escaliers de la gare, comme s'il venait de Lausanne en permission militaire : cette impression le déconcerta.
En se rendant au bateau, il compara cette arrivée à son premier retour de l'étranger, après un mois et demi d'absence. Il venait
d'Allemagne passer les fêtes à la maison ; c'était en décembre. Entre Nyon et Genève, il avait ouvert toute grande la portière du wagon, tant il était heureux de respirer voluptueusement les senteurs du terroir. Par les rues de la ville, les moindres détails l'avaient ému, et le loquet qu'il retrouva sur la porte de l'appartement, lui avait paru un objet aimé qui manquait dans
l'exil
Qu'était-il donc advenu pour que tout eût tant changé ?
Dans le bateau, il prit sa place à Técart pour éviter les questions fastidieuses de quelque connaissance. Le lac, très cendré, le coteau de Cologny sans beauté dans la ligne, et le ciel vraiment par trop décoloré ne correspondaient plus aux rêves qu'en Italie lui suscitait le mal du pays, quand, dans les visions nostalgiques, le lac et le ciel faisaient des harmonies exquises de roses et de gris à la Corot ; quand des coteaux vert tendre, jaillissaient en jets papillotants les peupliers
déliés, dans une atmosphère veloutée de fumée mauve, légère.
Cependant tout heureux de revoir sa mère, il n'approfondit pas cette impression ; le chalet de Madame Tibéris pointait avec ses poutres de bois rouge et son toit couvert d'ardoises ; et les taches serrées de roses, qu'il voyait de loin étreindre la maisonnette, ne pouvaient être pour l'enfant prodigue que des
signes de fête.
C'était à la première entrevue de Delvèque et de Tibéris après le retour de ce dernier. L'un couché sur un long sopha turc, l'autre assis sur la table, ils bavardaient, et dans leur conversation qui ne s'attardait guère sur un même sujet, ils contaient, plaisantaient, discutaient, riaient, et faisaient échange de sensations.
Le Pays des Loloph&ges 83
« As-tu vu cette affiche? — dit Tibéris au milieu d'un entretien sur la politique locale. — Un grenadier à favoris fait la sentinelle en regard des grandes barques arrivant du bout d'un lac outremer clair..., il y a encore une foule en costume de la mère Angot, puis des tas de drapeaux genevois et suisses.
— ■ Oui ; tu as lu la légende, n'est-ce pas ?
— Si je ne me trompe : les Suisses célébreront le P^ juin la réunion de Genève à la Confédération.
— Bien, as-tu compris ?
— Non.
— Je m'en doutais : de 1814 à 1900, cela ne fait ni vingt-cinq, ni cinquante, ni soixante-quinze ans.
Et tout le monde se demande pourquoi cette fête, d'habitude si modeste qu'elle passe inaperçue, doit se célébrer avec tant d'embarras...
...Du reste, moi-même, je ne sais que répondre... Quelques-uns disent que c'est en l'honneur de la première année du siècle... Enfin, il y aura un simulacre historique :
débarquement des députés fédé-
S4 Le Pays des LotophAges
raux, réception par des syndics en costume du temps, section de vieux grenadiers rendant les honneurs...
— Et naturellement, la fête de nuit classique ?
— Oui.
— Bien.
— Cela ne t'intéresse pas toi...
Tu es si peu patriote que je gagerais que tu ne descendras pas même en ville.
— Non au contraire, je ne veux pas poser comme ces petits jeunes gens, qui, pour avoir passé une année à l'étranger, disent que tout est petite ville et laid chez eux. Je ne suis pas non plus de ceux qui croient de très bon ton et très moderne de n'avoir plus de patriotisme.
— Alors tu iras. Veux-tu que nous voyons cela ensemble ?
— C'est une bonne idée, volontiers.
Et la conversation reprit sur un autre sujet.
Le l** juin, Tibéris prit de bonne heure le bateau pour Genève ; la
Le Pays des Lotophages %b
chaleur était étouffante, et l'air, quoique pur, très lourd.
Cette manifestation historique devait lui permettre d'éprouver son patriotisme. Ses souvenirs pouvaient le convaincre : les fêtes de ce genre, tant festspiele que tirs fédéraux, l'avaient autrefois secoué d'élans d'enthousiasme dont s'était nourri son amour du pays. Il s'agissait donc aujourd'hui d'analyser en lui la fibre patriotique, de voir si elle subsistait sainement, et d'expérimenter dans ce domaine, si les mêmes motifs pouvaient produire à quelques années de distance des effets identiques. Mais, en dépit de la bonne volonté de Tibéris, cette expérience devait être vaine, car l'examen rationnel de l'émotion devait, si elle se produisait, la tuer à sa naissance : il oubliait que le patriotisme est un sentiment encore plus spontané que l'affection, et qu'il faut, pour le ressentir, s'y abandonner.
Le long du lac. les campagnes riveraines étaient si joliment pavoisées, que Tibéris en fut charmé.
R6 Le Pays des Lolophages
Certes ce n'était pas les tapis d'Orient sur les baluslres, les arcs de triomphes à figures mythologiques, les stucages enluminés et dorés, et les oriflammes effilées de nuances délicates des fêtes anciennes ; ni même encore, les gobelins déployés sur les façades, les reposoirs tout en fleurs, et les arbustes coupés pour orner les seuils, de la Fête-Dieu en pays chrétien ; mais le pavoisement était ordonné d'une manière intelligente et ses effets décoratifs. On avait fait jouer l'ornement avec le paysage : par exemple, un mur tapissé au naturel d'un lierre brillant, servait de fond à trois drapeaux carrés — le premier rouge, le second rouge et jaune, et le troisième flambé des deux couleurs, qui rayonnaient à l'antique :
— sur une terrasse entièrement tendue de rouge, s'alignaient les découpures blanches d'une série de croix alésées ; une esplanade était drapée de bandes horizontales rouges, jaunes et blanches ; et plus loin, tout au bord du lac, à mi-hauteur d'un haut peuplier, un immense
Le Paifs des Lotophages 87
étendard fédéral était suspendu comme un rideau devant le feuillage : la pourpre somptueuse contrastait avec la frondaison de l'arbre, et sur l'eau miroitante, sai^ gnaient en traînées, les reflets du grand voile.
Et par tout le coteau, les mêmes blancs, les mêmes rouges, les mêmes jaunes étaient épars sur les verts frais des gazons et sur les \erts bleus des feuilles.
Et sur toute la ville, les mêmes couleurs flottaient à foison.
On les voyait en énormes bannières dominer la cathédrale ; on les voyait en étioffes légères frissonner aux fenêtres ; on les voyait en banderolles sur les perches bariolées, flamber au vent, le long des quais.
Et grâce à elles, il volait dans les rues et sur les places des souffles de joies: car il s'exhalait d'elles des odeurs de fêtes.
Tibéris, après avoir rencontré Delvèque, héla un cocher.
« A l'heure. Vous vous mettrez à
88 Le Pa.ys des LotophAges
un endroit commode pour bien voir le cortège.
— Très bien, m'sieu... mais il y a du temps... Si m'sieu veut, il y a les forces motrices à voir ; c'est très intéressant et pas bien loin.
— Non, non, — et se tournant vers son ami — sais-tu ? A Florence, malgré tout ce que je faisais pour paraître italien, on ne cessait de me proposer des voitures comme à un étranger. Ici, le cocher me croit un touriste et veut me faire voir les turbines.
— C'est drôle, répondit Delvèque.
— Mais non. Où serai-je donc autochthone ?
— Nulle part, tu n'as pas une tête à cela. »
Déjà la foule se tassait aux trottoics, et les rues s'encombraient.
La voiture fit halte à l'embranchement de deux grands artères, d'où l'on devait voir le cortège arriver en enfilade, puis passer de profil.
La rue était bordée, ainsi que par deux coulisses, à gauche d'une vieille tour très remaniée, plaquée
Le Pays des Loiophages ?9
d'une enseigne de marchand de pianos, à droite de maisons basses fuyant en perspective : les nombreuses marches d'un perron dégringolaient de la tour, et le Salève, entre des marronniers, faisait un fond que découpaient en tranches des séries de fils électriques. Les fenêtres, tout ornées, regorgeaient de monde à faire éclater leurs embrasures et sauter leurs gardefous ; et la foule pressée remontait les escaliers que dominait la tour.
L'accumulation des parasols imitait la tortue romaine ; les chapeaux de paille abondaient ; aux habits des hommes, aux blouses claires des femmes, flamboyaient des cocardes: sur le devant, un enfant, la tête auréolée d'un immense canotier, se penchait pour voir dans l'interstice des corps.
Au grouillement concentré des ombrelles, Tibéris sentit venir le cortège et guetta l'émotion dans l'attente qui jaillit du remuement des foules. Une section de guides, sabre au clair, se balançait ; les petits panaches blaîics dépassaient
90 Le Pays des Lolophages
les têtes et les chevaux se dandinaient devant l'écartcment des groupes. On entendit battre les caisses, et les syndics, vêtus de noir, coiffés de hauts bicornes, apparurent.
Les tambours en vestes bleues — d'un bleu d'enseigne^ peinte à la détrempe — sentaient le neuf comme au théâtre ; et les syndics appelaient, par leur tête moderne et leur façon de marcher, les pardessus, le parapluie et l'échancrure empesée de la chemise blanche. Un corps de grenadiers en vrais costumes anciens provenant d'aïeux authentiques, releva il est vrai cet anachronisme ; mais les sociétés qui suivaient, leurs musiques chevauchant l'une sur l'autre, kurs bannières multiples aux hampes de laiton achevèrent d'abîmer les impressions de Tibéris.
Cependant, sur deux files bordant la rue, s'avançaient les étudiants ; leurs vestes noires à brandebourgs tranchaient sur le blanc des culottes collantes. Dans cet attirail romantique de jeunes libéraux d'antan, casquettes blanches, vertes
Le PAyg des Lotoph^ges 91
et bleues, larges écharpes de soie, cornes de bœufs remplies de fleurs, ils plurent à Tibéris. Il aimait, malgré leur origine germaine, ces mœurs bizarres, et celte jeunesse, toute sûre d'elle-même, lui paraissait digne de vivre.
Mais ce fut tout : les drapeaux en mouchoirs fixés à un piolet des clubs alpins, les guidons des cyclistes, les sociétés de secours mutuels se succédaient, bannières sur bannières surpassant les chapeaux de paille.
libéris en eut assez et Delvèque s'ennuyait ; ils firent tourner bride au cocher pour aller regarder l'arrivée des barques.
Comme la fête devait se terminer dans un parc au bord du lac, ils renvoyèrent la voiture et se postèrent sur une terrasse à l'encoignure du jardin. De là, par un arc dentelé, très noir de son contraste avec le ciel clair, formé par les troncs et les feuillages de deux platanes, on voyait s'éloigner l'eau jusqu'à l'autre rive vers la bande violette du Jura. De gros nuages, lourds
95 Le Pays des Lotophagei
d'ébullilion, s'arrondissaient en coupoles dans l'air surchauffé. Sur le lac, des amas de petits bateaux tournoyaient : les rames s'élevaient en cadence, et les yachts aux voiles blanches \i raient, inclinés et gracieux. Plus loin trois vapeurs rangés en ligne, comme s'ils appartenaient à quelque escadre, servaient de tribunes avancées pour des spectateurs privilégiés. Mais aux horizons, se distinguaient les barques de fête, qui s'annonçaient un peu grêles, les antennes pliées.
Cependant, la petite terrasse devenait exiguë pour la foule ; sous la pesée des corps trop lourds, un banc s'effondra ; on apportait des échelles pour grinTper sur les arbres. Delvèque après avoir cédé sa place à une dame, enviait ceux qui, assis sur le mur du quai, ou même debout dans la poussière* de la route, étaient à l'ombre ; Tibéris éprouvait, au lieu du patriotisme tant désiré, un énervement que la chaleur autant que la pression, ne faisaient qu'augmenter.
L'accostage des barques fil dis-
traction à cette fatigue. Quand la première arriva, marchant comme sans aide, remorquée invisiblement par le flanc, Tibéris fut dans l'admiration : majestueuse, surélevée d'un pavillon improvisé, elle faisait penser, sous ses ornements et son lierre, au bateau de Tilsit qui réunit sur l'Elbe les deux empereurs.
Puis après la réception, qui, cachée par des arbres, avait échappé aux spectateurs de la terrasse, les barques vides, très belles, repassèrent une à une entre les rangées des platanes : leurs coques noires anciennes, bordées de blanc, disparaissaient enguirlandées sous les étoffes qui descendaient par dessur les sabords : telles des reines de théâtre après la comédie, elles allaient se dépouiller de leurs pourpres et de leurs falbalas, pour reparaître barques de transport et passer chaque jour le lac, rasant l'eau sur toute sa surface de leurs longues ailes de tourterelles.
Cependant, le cortège augmenté des députés cantonaux, défilait par les allées tortueuses du parc, et
Tibéris et Delvèque se rendirent au buffet. Les oripeaux des tambours s'y mêlaient aux vrais uniformes et les habits noirs suivaient des maillots de gymnastes : les glaces très demandées arrivaient très lentement, et la chaleur ne diminuait pas. Tibéris eut assez de celte bousculade, il quitta Delvèque pour rentrer chez lui. Au sortir du parc, comme il jetait un regard en arrière, il se souvint d'autres fêtes, et dans son dégoût des démocraties, û préféra comme cérémonial la pompe des cortèges royaux ou les messes de la cour pontificale.
Plus tard, dans fsa chambre, après avoir jeté en l'air son col et ses manchettes, il tenta de se rassembler. Mais son esprit anéanti refusait de se livrer à l'analyse : à part quelques jolis coups d'œil, il n'avait de souvenir que pour la foule, la poussière, l'attente et la suffocation... Et sous l'impression d'une tentative manquée, il descendit à table, heureux d'aller souper.
Cette déconvenue ne gâta pas l'agrément des premiers jours que Tibéris passa chez sa mère. Mais quelques semaines plus tard, ayant joui de tous les charmes du retour aux vieilles habitudes, il s'aperçut que l'intervalle entre les repas devenait long. A son insu, dans le désœuvrement, le spleen l'envahissait.
Pour éviter les « Vous êtes de retour — Il y a bien longtemps qu'on ne vous a vu par là — C'est beau l'Italie, hein veinard ? — Qu'est-ce qu'on dit de neuf ? — Et ces études ? » — , il ne voyait personne.
Et le lac l'ennuyait tant, que le dégoût lui montait aux lèvres, d'avoir chaque après-midi, sous les yeux ce plateau d'étain luisant qui remplissait l'air d'une humidité lourde, tandis que le Jura blanchâtre fuyait en ligne droite jusqu'au Fort de l'Ecluse.
Un jour, dans son courrier, il trouva une lettre avec le cachet du département militaire ; son capitaine le convoquait à une réunion pour recevoir les ordres concernant les manœuvres prochaines, et bien qu'il songeât à se faire dispenser de ce temps de service, il se rendit à cet appel. Comme il descendait en ville, il rencontra lielvèque.
« Tiens ! toi à Genève ; qu'est-ce que tu fais ?
— Pour le moment rien ; mais pour ce soir j'ai la séance du capitaine de Rochemont.
— Ah ! c'est vrai, tu es de la III du 13 ; nous dans la II nous l'avons eue mardi.
— A quelle heure eûtes-vous fini ?
— Vers les dix heures.
— Bon, c'est amusant, je n'ai des trams que jusqu'à huit heures.
— Téléphone chez toi et couche en ville...
— Oui c'est vrai, et toi où vastu ?
Le Pays des Lotêphàfe^
— Travailler.
— Va donc.
— Mais oui, ...j'ai mon étude sur l'influence de Madame de Staël sur le cosmopolitisme littéraire, et...
— Est-ce sérieux — s'exclama Tibéris ! Et s'arrêtant, il fouilla de son regard les yeux gris bleutés de son ami. Voyons toi un artiste, un fils d'artiste, en littérature tu dois être un créateur! ...Peiner sur un travail de rond-de-cuir littéraire !
Mais tu déroges !
— On ne peut pas parler avec toi ; c'est un sujet plein d'attrait. Il est lié à l'évolution...
— Et d'un intérêt capital pour le développement de la conscience humaine... Vois-tu... Tu me fais penser à l'Italie moderne qui fait de la sociologie et de la criminalité... Fais attention ! Tu te moisis
— Tibéris !
— Tu m'agaces ! » En €ffet,TLbéris s'indignait de constater, une fois de plus, que cette constitution d'artiste s'exsanguait sur des travaux de candidat au baccialauréat,
Lotopha^ag. &.
sur des essais déjà vides par leur titre prétentieux...
Ils marchèrent un instant, silencieux. Sur un mur épaissi d'une forte couche d'affiches, un petit rectangle rose collé comme une pièce à un habit attira les yeux de Tibéris. Il y lut :
« Uhypothèse Dieu. »
Conférence contradictoire par Sébastien Faure.
« Ils sont décidément incorrigibles à Genève !)),s'écria-t-il. Car ces conférences continuelles, infestant Genève de leur haine contre le catholicisme, l'exaspéraient ; il lacéra l'affiche de sa canne. Mais Delvèque qui pensait à se justifier ne fit même pas attention à cet acte. A la croisée du 'boulevard et d'une route, ils s'arrêtèrent.
« Au revoir, je rentre » — dit Delvèque.
— Au revoir, répondit brusquement Tibéris, et au lieu que de l'accompagner, comme de coutume, il lui tourna le dos, tout en faisant des
petits gestes de tête saccadés en signe de mécontentement. Quant à Delvèque, il s'éloigna, sa seniette serrée sous le bras, le regard visant la ligne d'horizon : il marchait en traînant les pieds et pensait :
« Pourquoi m'en veut-il ? ...Je ne lui ai jamais fait de mal. Il me gronde toujours, et quand je lui réponds, il se fâche. 11 est injuste ; n'ai-je pas le droit de m'intéresser à quelque chose ?
...Pourtant je suis le même ami qu'autrefois. .Je suis toujours à ses ordres quand il me demande un service... Il doit y avoir quelque chose de rompu entre nous. Il m'échappait parfois auparavant :
incompréhensible quand on cherchait à le pénétrer ; pirouettant dans une réponse railleuse, fantasque ou déconcertante, quand on s'y attendait le moins.
Mais maintenant cela devient extrême. Que faire pour le reprendre ?
Au fond, il me méprise. Est-il devenu supérieur là-bas ? Mais moi
100 Le P&ys des Lotophages
aussi ; j'ai une âme d'artiste, je sais jouir...
Il se moque de mes études ; pourquoi ? ne sont-elles pas rationnelles ? c'est désolant !... »
El quoiqu'il entrevît la vraie cause de ce refroidissement — ces lignes jadis parallèles suivies par eux deux, côte à côte, qui aujourd'hui, s'écartaient en s'éloignant toujours plus — il ne s'aperçut pas de combien l'angle d'écartement qui les séparait s'était agrandi. Et cherchant en vain dans sa conscience, il se sentait très abattu. Cette injustice de la part de son meilleur ami lui pesait au coeur.
Quand Tibéris eut téléphoné, il prit la rue de l'Hôtel-de-Ville et s'arrêta dans une boutique où
Le Piys des Lotophages 101
étaient déposées les clefs de l'appartement de sa mère. Il monta les marches usées de l'escalier, et poussa fort, pour ouvrir la porte un peu collée par la chaleur de l'été. Le corridor sentait la naphtaline et la poussière; les contrevents étaient fermés : à l'entrée, Tibéris se heurta aux meubles couverts de housses blanches, taches imprécises dans la pénombre, et butta contre des tapia en rouleaux. Au-dessous des trois rais brillants que traçait le jour du dehors sur les volets, le parquet luisait en des réfractions délayées.
Dès que Tibéris ouvrit les fenêtres, un flamboyement emplit le grand salon, tandis que les lignes tortueuses des boiseries sculptées du XVIII* siècle, ressortaient empâtées sous leurs couches séculaires de vernis blanc.
Ce décor d'intérieur le fit sourire; il aimait déranger le vieil appartement dans son sommeil, pour entendre au réveil les meubles, camarades de sa vie d'antan, lui raconter les jours anciens. Il regarda par la fenêtre, comme au temps des veil-
102 Le Pays des Lotophuges
lées d'hiver, quand le front brûlant sur la vitre froide, et soufflant pour fondre la buée, il s'essayait à distinguer la rue par le halo qui s'élargissait sous son haleine chaude. Et de même qu'autrefois, le petit porche Louis XVI donnant sur la Treille, lui apparût avec ses colonnes ioniques, ancien confident qu'avaient remplacé à Florence les armoiries aux lys d'Anjou.
Dans sa chambre, une mappemonde céleste, héritage d'un parent inconnu, sommeillait sur la cheminée. La pièce était en ordre et le lit avait des draps ; il y pouvait dormir. Comme il était trop tôt pour la séance du capitaine, Tibéris se souvint que les rayons de ses armoires débordaient de mille choses inutiles. C'était, pour la plupart, de ces fantaisies qui ont charmé une fois, et que l'on cache ensuite, sans oser les jeter ; des souvenirs d'enfance auxquels s'attache la superstition ; des collections — qui n'en fait dans sa jeunesse ? Coléoptères, programmes, ou timbres-poste ; — et de ces riens, que l'on traîne d'un
déménagement à un autre sans savoir pourquoi.
Tibéris pécha les objets dans l'obscurité et les sortit au jour. Il y avait une crèche de Noël en carton, découpée et collée dans son enfance ; une botte en fer blanc, remplie de fleurs séchées ; des cadres à papillons, où des insectes aux corps durcis s'effritaient rongés par de la vermine ; des photographies d'hommes célèbres aimés, entre autres de Ruskin ; un album d'articles. de journaux; de vieilles lettres ; un œuf d'autruche orné de pendeloques ; des marionnettes de Venise ; des casquettes d'étudiant, des rubans, des cocardes, et des bulletins d'association pas même coupés, entassés en paquet. Tout cela faisait un monceau pointu qui encombrait la table ; il en élimina les lettres importantes, des boutons de manchettes fleurdelysés venant de son grand-père, un cachet de famille ; puis se demanda s'il voulait garder quelque chose de ses souvenirs personnels ; enfin, il se décida et tira du tas une casquette d'étu-
diant, où selon l'usage universitaire, il avait rassemblé au fond de la coiffe des signatures d'amis.
« Voilà, se dit-il — puis se ravisant — la coiffe suffira » — et il arracha la pièce du fond de la casquette. Sur cette doublure jaunie, les signatures allaient en tout sens, croisées par des devises ; au centre le nom de Delvèque était presque effacé : cette coïncidence frappa Tibéris : on aurait dit le symbole d'une amitié qui s'éteignait. Une devise écrite au pinceau, tenait beaucoup de place, c'était le témoignage d'un enthousiasme de jadis :
Aut pugnam aut aliquid jamdudtim invadere magnum.
Mens agitai mihl : nec pîacida contenta quiète est.
Ces vers de Virgile lui firent plaisir ; il pensa qu'au fond, malgré les désillusions, ils avaient encore pour lui quelque sens.
Ce qui restait était une masse bariolée, où le rouge, le jaune et le blanc des couleurs patriotiques dominaient. Tibéris prit à deux
Le Pays des Lotoph^ges 106
mains ces choses insignifiantes par leur valeur réelle, mais si pleines d'émotion latente, en bourra la cheminée et y jeta une allumette. Les programmes s'enflammèrent, les fleurs sèches grésillèrent, une odeur d'étoffe calcinée courut la chambre.
Le sacrifice était fait : fêtes patriotiques, bals, amitiés, amourettes, tout devenait cendre.
« Voilà un passé lavé et une ligne tirée — pensa Tibéris. l'âme légère comme quand on vient de se confesser.— Plus d'impedimenta à déménager et plus de souvenirs, pièges embarrassants, qui nous retournent vers notre vie passée.
S'étant savonné les mains, il se rendit vers le local de la séance.
Mais là, un écriteau se balançant à la bise, le prévint que la réunion était renvoyée pour cause d'indisposition du capitaine. Comme il était tard, Tibéris estima qu'il était inutile de rentrer a la campagne.
(( Allons nous promener — se ditil — si la ville dort comme l'appartement, je la réveillerai, et peut-être
1©« Le P»ys des Lotophages
encore entendrai-je d'elle des choses cachées. »
Le soleil suspendait des lavis orangés aux coniiches des palais lucquois qui bordent la grand'rue.
Sur la. promenade de Saint-Antoine, l'esplanade était enflammée et les rayons obliques du couchant, qui doraient les coupoles grises de l'observatoire, faisaient passer du cuivre au rose les roches incandescentes du Salève.
Tibéris s'assit sur un banc; près de lui jouaient des enfants ; entre les ormes de la terrasse, flânaient des femmes du peuple. Au-devant, en delà du mur, un coin du lac luisait entre des ardoises aux tons d'acier ; et de côté, le collège, avec son architecture flamande, ses murs de tuf et de briques roses,
Le Piys des Lotophages 107
son clocheton et son horloge noire, s'élevait, laissant passer entre le V de deux toits, les tours de la cathédrale.
Là, de nouveau, gisait pour Tibéris une mine de souvenirs : il en sortait comme un essaim, de tous côtés : de chaque accident des corniches, d'entre les branches des accacias et des tilleuls, de sous les tuiles du toit. Et chacun de ces souvenirs, qui demeurait à la place où Tibéris, promenant jadis son regard pendant un cours, l'avait arrêté, lui faisait revoir sa vie de collège. Et le jeune homme se sentait tremper dans l'atmosphère que dégageaient ces choses, ainsi que l'on est enveloppé des vapeurs qui sortent des champs, aux soirs d'automne.
Pour continuer sa rêverie, il changea de place et vint s'accouder sur le pont qui conduit à l'observatoire. A gauche, la terrasse de Saint-Antoine, perchée sur son rempart aux pierres déchaussées et moussues, soutenait, presque surplombant la chute de la mu-
lOS Le Pays des Lotopfiages
raille, une maisonnette qu'il aimait.
C'était une construction d'un étage, garnie sur le devant, à la façon des orangeries, d'une série de croisées dont les vitres manquaient. On ne l'habitait pas, et, comme toutes choses qui n'ont pas raison d'exister, elle semblait pittoresque et drôle. Tout près d'elle, annuellement, dans un enclos étroit, naissaient, grandissaient et gelaient des tournesols.
A droite, l'Observatoire, un jardin suspendu aux herbes hautes, surmonté de bâtiments en tubes et en dômes, prenait une apparence de mystère mêlé de quiétude familière. Tibéris y connaissait une petite terrasse cachée, d'où l'on avait une vue descendante sur le bleu foncé du lac. Il y avait là des instruments étranges, couverts de volets gris, qui inscrivaient d'euxmêmes, mus par des forces secrètes, des zig-zags ténus et rouges sur des rouleaux quadrillés. Longeant un jour le bâtiment central, il avait aperçu par une fenêtre de plain-pied, une bibliothèque octo-
Le Pays d€s Lotophages 109
gonale idéale de confort ; rien n'y manquait : les rayons pleins de livres, décoration suggestive, faisaient cercle autour de la chambre, un fauteuil énorme appelait le savant, une cheminée donnait à penser aux veillées d'hiver, et un lavemains attendait la fin de la lecture.
Cet asile solitaire avait quelque chose de ces cellules où les peintres anciens aiment à placer Saint-Gérôme. Souvent par les nuits étoilées, passant sous les ponts de l'Observatoire, il avait envié les hommes de science, qui, cloîtrés dans cet ermitage, le corps au chaud dans un intérieur intime, couraient avec leurs yeux par les espaces immenses, glacés et bleus; ou bien, dans la petite bibliothèque, lisaient, l'âme calme, auprès d'une tasse de thé. Et cette convoitise s'étendait même à la loge du concierge, éclairée d'un abat-jour rose, que Tibéris aurait aimé habiter, refuge tranquille en pleine ville au milieu d'un jardin.
En bas, sous les arches du pont,
110 Le Piys des Lotophàges
des néophytes apprenaient à monter à bicyclette. Tibéris les regardait dans le crépuscule blanc, mais son esprit suivait toujours le passé. On aurait dit que du grand mur s'émanaient des pensées remuantes longtemps recelées, ces pensées que jadis il avait accrochées chaque jour aux touffes d'herbe, entre les joints des murailles. Au bruit du carillon de la cathédrale qui épelait l'air de Jean-Jacques, suivi de la voix répétée et lente de la grosse cloche, il tressaillit...
Plus genevois qu'il ne se croyait, il avait senti vibrer son patriotisme caché, et cette musique lui avait révélé que le sol l'attachait : nulle part à l'étranger il ne s'était fait ainsi des amis intimes des pierres, des murs et des choses d'une ville.
Portant un nom du terroir, il aurait pu, vieux citoyen, être conservateur de quelque musée, bibliophile, journaliste ; il se vit même savant, préparer en tablier blanc, des coupes de salamandres dans un laboratoire à fenêtres claires, ou classant des coquilles au milieu des
odeurs de lysol dans les salles souterraines de l'université.
Puis il se dit « Mais non, tout cela m'est enlevé, ce n'est pas pour moi ; je ne suis pas autochthone dans cette république aussi fermée qu'au temps où elle éditait des lois somptuaires en plein XVIIP siècle :
elle me laisse de côté, car je suis un métèque... Et cependant que faudrait-il pour m'altacher ici ?
Peu de chose : un ménage, un emploi quelconque, des relations, et mes enfants et petits-enfants, enracinés toujours plus, feraient souche, plantant de force mon nom de famille au centre de la cité, jusqu'à ce qu'ils aient le droit d'avoir place à la chose publique. »
Devenu sérieux, devant cette solution, il rentra : à la paroi de sa chambre, le ciel s'attardait en reflet pâle sur le fond d'or et les auréoles d'une madone peinte autrefois par Delvèque ; dehors il faisait gris verdâtre ; au-dessus du portique une étoile naissait.
Le piano d'une maison voisine scandait une fugue de Bach qui se
112 Le Pay$ des Lotophages
déroulait limpide dans la rue solitaire ; au lointain, un ronflement de tramway électriquç, accompagné de grands éclairs bleus, était le seul indice du mouvement de la ville.
Ce soir-là, Genève était douce, et Tibéris les coudes appuyés sur le rebord de la fenêtre, demeura longuement.
Ce rappel d'impressions anciennes, dû surtout aux coïncidences qui avaient rapproché sa vie passée des sensations présentes d'un soir, fut aussi factice que l'effet produit par les piqûres d'excitants sur les malades ; c'était un faux réveil de patriotisme qui tomba le lendemain. Et le spleen qui guettait Tibéris le ligotta si bien que toute réaction devint impossible. Les journées passèrent lentes à ne rien
faire, et ce ne rien faire ne pouvait être distrait. Le crépuscule seul, qui lui apportait un instant agréable, était attendu avec autant d'impatience que le dimanche pour ceux qui travaillent. Alors Tibéris allait chez un voisin jouer au tennis. Le pré où le jeu se découpait en blanc, dominait le lac; comme on fauchait souvent, les soirs y embaumaient l'herbe coupée. Tout à son affaire, Tibéris oubliait le spleen quotidien pour les carrés de service, les volées de fond, les coupés, les jeux et parties. Et les paumes rouges sautaient sans arrêt de raquette en raquette, croisant des chauves-souris ou des lucanes, qui volaient les unes en chevrons, les autres en course droite, sur le ciel rose.
La dispense militaire de Tibéris lui avait été accordée. Il s'en réjouit, puis, quand il vit partir le bataillon bordé de ses officiers, le drapeau déployé au-dessus des files, malgré le dégoût du voyage en plein midi dans un wagon puant la naphtaline et le cuir gras, il re-
grelta de n'être pas dans sa compagnie. Il y repensa, et la vision de ce bataillon qui cantonnait sous leg auvents de vastes granges confortables, au sommet d'un coteau, déferlant après bien des vallonnements jusqu'au lac, dans les blés jaunes du canton de Vaud, le poursuivit souvent : il se souvint des journées occupées autour desquelles l'ennui n'ose rôder.
C'est curieux — se disait-il — que j'aie un côté soldat. Et, couché sur son sopha, il fixait des yeux, en sortant cette idée des autres pour la faire jouer, une fleur blanche oubliée parmi les fleurs rouges d'une tenture indienne. C'est quand même ennuyeux d'être si complexe.
Si le mariage me donnait comme enfants des élémentaux simples, il serait à tenter... L'un serait le chrétien parfait, l'autre, le peintre ne songeant qu'à l'art ; et puis en»
core, le patriote citoyen de Genève, l'officier, puis... mais cela suffît, quatre fils... alors, je verrais mes forces concentrées chacune pour elle dans un individu, et je suivrais
ces forces devenant plus parfaites jusqu'à leur épanouissement rationnel, sans qu'elles soient gênées l'une par l'autre comme chez moi par des contradictions qui les étouffent... puis je m'en moque au fond. »
Quand le bataillon revint avec les uniformes un peu détériorés par le soleil et la pluie, pour rendre aux usines leurs ouvriers et aux bureaux de Genève leurs commis, les souvenirs militaires firent place à des réminiscences d'Italie. Comme Tibéris s'était mis à copier ses notes d'art, il fut saisi de nostalgies inouïes. L'Italie semblait se venger d'avoir été haïe autrefois par Tibéris, en lui retournant le mal du pays, à l'inverse, en regret d'elle.
Dès qu'il voulait classer ses notes, son cahier lui envoyait des relents des Offices, et chaque coup de crayon, le reportait à l'instant qui en avait été le témoin. Alors il laissait tout et se vautrait pendant des heures, l'esprit crispé vers cette vie artistique qu'il avait laissée à Florence ; et ces souvenirs qui s'ac-
116 Le Pat/s de* LolophAges
croissaient en nombre, Texaltaient d'une façon si déconcertante, qu'il les sentait le suivre même au cours de la nuit, en rêve. C'est alors qu'il songea au remède ; pourquoi rester. Pourrait-il demeurer l'hiver à Genève ? Qu'y avait-il à faire ? Il lui était impossible d'étudier Liotard toute sa vie.
Puis vraiment sa place n'était pas là. Il comprenait qu'on y vécût, qu'on s'y plût même, et qu'on s'y plût beaucoup, si l'on avait tout une ascendance de syndics et de magnifiques seigneurs. Mais sinon ? La vieille ville, le seul quartier habitable, s'émiettait sous la spéculation d'entreprises étrangères, et le cachet de la petite république oligarchique et huguenote avait disparu. Ce n'était plus qu'une démagogie ouverte à toutes les doctrines socialistes, où l'aristocratie même, allait se repaître à des conférences de désagrégation sociale.
Non vraiment, un autre combat appelait Tibéris, une autre voie lui était sans doute frayée. Ici les por-
tes se fermaient devant ses bonnes intentions, il n'y avait donc plus que le pays latin. Cependant il lui restait encore quelques doutes.
Etait-ce l'Italie ou Florence qui lui étaient destinées ? Et, pour juger si l'impression restait pareille, il se décida d'aller voir la Péninsule sous une autre face, se réservant, à défaut de paradis terrestre, de revenir en Toscane comme en terre promise.