‹ Le pays des lotophagesChapitre 3 sur 3 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

On y respirait une bèaliliidt

nombre, rnalo^ie it relie que durent éprouver les mnngeiirs de Lotui quand, débarquant dam une île tnchaatèe, éclairée des lueurs d'une éternelle après-midi, ils sentirent naître en eux, aux sons ossoupistanis des mélodieuses cascades, le déxir de ne jamais revoir leurs pénates, leurs femmes, leurs enfants, et ne jamais remonter sur les hautes lames de la mer

Beaudblairb.

Comme Tibéris visitait une chambre à louer, il regarda le sol et trouva que c'était propre, car la mosaïque en galantine, comme un pavement de therme, était si lisse, qu'elle reflétait la lumière en taches luisantes.

« — Tiens, du papier au mur. Et la vue, oh !... A quelques mètres, de l'autre côté de la rue, s'élevait une grande maison. — C'est bon

pour Paris, mais à Venise !... Enfin la chambre est sympathique comme dit mon hôtesse : avec la couleur et toute la lumière qu'on absorbe presque de force, au dehors, cela pourra suffire... Un vrai logement de chartreux, au fond de cette maison, tout au bout d'une cour déserte, qui correspond avec une ruelle guère plus animée ; j'y serai bien tranquille... Je vais y rester. »

Et le soir même, Tibéris défit ses malles et étoffa ses parois de tentures liberty, qu'à l'instar de ces seigneurs du moyen âge, qui, en voyage, avaient des chars pour leurs tapisseries, il transportait toujours avec lui dans une caisse spéciale.

Le lendemain qui était un dimanche, Tibéris traversait la place .Saint-Marc pour aller A la messe.

Les grands étendards tricolores se drapaient au vent sur leurs hautes hampes, couvrant et découvrant, dans l'ondulation de leurs plis, la Croix de Savoie. Le ciel était légè-

rement résilié de blanc sur du bleu; agenouillés et tendant la main, des étrangers faisaient becqueter du maïs aux pigeons qui grouillaient.

Quand Tibéris entra dans Saint- Marc, la messe était commencée.

Les reflets tombant des coupoles, comme si la lumière traversait une voûte de topaze, remplissaient l'intérieur de la basilique de cette atmosphère jaune, qu'ont seuls su rendre Carpaccio et Jean Bellin. Une odeur d'encens particulière, plus parfumée et plus orientale que celle de nos églises, s'échappait des absides. Derrière le jubé, recouvert de statues d'apôtres, du maître-autel, le plain-chant s'élançait. Tibéris se cacha dans un coin pour écouter le Credo : il ne voyait plus que les diacres en dalmatique d'or, les feuilles d'aches de gros chapiteaux bombés, et parmi les formes pleines des coupoles, l'une d'elles coupée par un arc, et percée dans sa rotondité de petites fenêtres en alvéoles, comme les capsules circulaires d'un fruit. Puis comme il désirait une messe entière,

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il sortit pour en attendre une autre, et se mit à regarder en détail le haut des colonnes du palais des doges. Cette encyclopédie de pierre, qu'a tant aimée Ruskin, lui rappela les descriptions suggestives de la cathédrale d'Huysmans.

Il passa en revue les figurines, les animaux, les fruits, les oiseaux et les scénettes qui tournent autour de ces chapiteaux, et s'arrêta finalement devant certain d'entre eux qu'enlaçait une ceinture de masques de femmes. Parmi ces visages, l'un d'eux était si fin et si exquis qu'on aurait dit la Béatrice au milieu des gentillissimes Dames : c'était une tête blanche palinée de noir, ses cheveux pendaient sous une couronne de roses plates :

énigmatique, mi-railleuse, mi-rêveuse, elle pinçait ses lèvres dans un sourire intérieur et regardait en face.

Cependant les minutes passaient, et sur la tour de l'horloge, le cadran bleu marquait automatiquement cinquante-cinq en chiffres arabes :

avant que les bonshommes de

Lotophages. Q

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bronze eussent frappé la cloche, Tibéris était entré à l'église pour y trouver cette fois sa messe pleine.

L'après-midi, Tibéris voulut aller voir la mer. Le petit vapeur du Lido stationnait contre le quai des Esclavons. Il y entra. Sur l'eau, des taches rouges, bordées, de blanc avec le milieu noir, vacillaient entre des veines bleues et vertes, donnant à la surface du canal qui touchait la rive, l'aspect jaspé des papiers de garde à l'intérieur des vieux bouquins. L'hélice tourna, le quai se prit à reculer et le drapeau italien qui ornait la poupe à festonner au vent. Comme il regardait ce pavillon, Tibéris s'en vint à réfléchir que, s'il changeait de patrie, il lui faudrait peutêtre adopter cet emblème. Si la Suisse ne répondait plus à ses aspirations, si le cosmopolisme de mode aujourd'hui dégoûtait le jeune homme, et si la France, qui aurait été sa patrie de rêve jusqu'en 1830, lui répugnait désormais, l'Italie, après Garibaldi, pouvait-elle faire soq

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bonheur ? Dire qu'il serait obligé de s'habituer à ce drapeau !... 11 était laid d'abord, car les trois couleurs verticales, que ce soit Italie, France, Belgique, ou Roumanie, sont toujours déplaisantes à la vue.

Puis il datait d'une époque d'enthousiasme antipathique contre Rome et les Rois. Puis il y avait la Croix de Savoie. — Pourquoi des Savoie sur les trônes italiens ? Pourquoi des Guiscard ou des Théodoric pour remplacer l'Autriche ? — Non, et Tibéris préférait encore, en fait de croix, la croix fédérale, ou mieux le drapeau de certains cantons, la mi-aigle et la clef de Genève, les crosses bâloises ou le bœuf d'Uri. C'était plus historique et plus vénérable que ces trois couleurs symboliques qui sentaient l'usurpation, la haine de l'ancien régime et la persécution de l'Eglise.

Cependant, comme le bateau accostait, Tibéris débarqua. En traversant la langue de terre qui sépare la mer de la lagune, il eut un instant des sensations de terre ferme.

C'était une grande avenue avec des

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peupliers blancs, bordée de villas et de terrains à vendre ; sur la route trottinait un petit tramway et roulaient des bicyclettes : on y sentait que cette illusion pouvait donner la nostalgie de la nature, à ceux que l'étrangeté de Venise finissait par fatiguer. Mais bientôt il fut sur Tavant-plage, et après avoir passé la zone du sable sec, — un sable pulvérulent fin et si fluide qu'il ne poudre par les souliers — il arriva sur le sol élastique et mordoré que constellent les coquilles et que mouille la mer. En se plaisant à suivre les dentelles et les guipures que traçaient les vagues alternes, il revint à ses pensées. Malgré le drapeau, le nouveau roi lui était sympathique ; et il revit sa rencontre de Fan dernier avec le jeune souverain; instinctivement, quand le roi du haut de sa voiture l'avait croisé, Tibéris, promeneur isolé, s'était découvert comme par un geste réflexe... Un roi, cela se révère... — Seulement, il y avait le suffrage universel et toutes ses délices : Voir ses enfants aimer cet état de choses

et être fier de la manière dont on a fait l'histoire en Italie au XIX' siècle ! Ce n'était pas enthousiasmant...

...Il avait fait près d'un kilomètre, tantôt regardant le rideau violet des brumes à la base du ciel, où roulaient de petits nuages blancs, arrondis comme des feuillages, tantôt la mer turquoise foncée, semée par des circonflexes d'un blanc de lait. Il s'assit un moment sur la petite falaise où le sable mourait parmi des herbes folles jaunes : de là, il se plut à chercher d'où venaient certains méandres, tracés évidemment par les petites pattes et les queues serpentantes des lézards sur la poussière sablonneuse; le talus d'un fort occupait le haut du chemin, et sur ce bastion, des canons, accroupis comme des crapauds, ouvraient leurs gueules noires. Puis, il revint avec le soleil qui lui donnait dans le dos : en face, sur le brun du sol, se détachaient des promeneurs sans ombre, et presque sans valeur, tels les personna-

ges décoratifs d*un tableau moderne.

La fin du jour approchait, les couleurs s'exaspérèrent pendant quelques vingt minutes, et la nuit vint vite. Du bateau, aussi plein et aussi bruyant qu'un train de dimanche dans la banlieue parisienne, Tibéris vit les étoiles se refléter dans l'eau très calme de la lagune, entre les fanaux des balises qui indiquaient le chemin de passage.

La nuit fut parfaitement belle.

La place Saint-Marc (éclairée non comme à Florence par les vibralions criardes et violacées de Télec- Iricité, mais par des torches de gaz sans globe), s'illuminait d'ujie lumière égale et douce ; et le décor un peu théâtral des quatre côtés de la place, encadrait le grand rectangle d'un ciel mat et noir.

Des vénitiennes drapées dans des châles croisés aux épaules, les franges à la brise, se promenaient par deux ou trois au plus. Les colonnes du palais des doges dégageaient des bouffées d'air chaud

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qu'elles avaient accumulées sous l'ensoleillement de l'après-midi.

Du haut du quai, des gondoliers blancs avaient l'air, dans leurs gondoles noires invisibles, de fantômes marchant sur l'eau. Et le parfum de la place Saint-Marc s'émanait complexe : mollécules d'essence d'Orient mêlée d'une vague senteur de mer, où s'ajoute un peu de l'odeur du maïs des pigeons, du vernis des meubles, et même de la verroterie.

Tibéris se promenait comme tout le monde, parfaitement heureux, La musique le réveilla : c'était la marche nationale qui retentissait allègre au milieu de la place. Il approuva cet air guerrier plus assimilable que le drapeau et capable, après quelque entraînement, de devenir même enlevant.

Et cependant, au lit quand avant de dormir, il fît une sorte d'examen de conscience, il ne se trouva guère italien.

« Contentons-nous d'être catholique et latin — pensa-t-il en tour-

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nant son oreiller trop chaud, — c'est autant de gagné sur le cosmopolitisme. »

Tibéris passa un mois et demi à Venise très seul ; son temps s'écoulait à peindre un peu le long de l'eau, à travailler dans les galeries, à penser entre la solitude de sa chambre et la solitude du café ; il ne sortait pas le soir, ne connaissait personne et tout ce qu'il disait de la journée aurait pu tenir dans dix mots. Il vivait dans ses rêves et rêvait dans ses travaux.

Ce régime du silence le fatiguait, lui tendait l'esprit, était la cause d'insomnies et d'énervement. Il lui prenait des colères stupides contre ses vis-à-vis, en bateau ou au restaurant ; puis, il s'en affligeait et se repentait de son manque de charité envers son prochain el

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chassait ces accès d'irritation comme de mauvaises pensées.

Les peintres vénitiens le choquaient un peu par leur inégalité.

Il s'acclimata d'abord aux peintres du Frioul, de Trévise, de Crémone:

leurs lignes sont distinguées, ils aiment la silhouette, leurs paysages sont pleins de nature ; leur ciel est d'un bleu très pur, et ils se plaisent à reproduire ces régions lacustres et montueuses des basses Alpes en des harmonies rousses d'hiver.

Puis au bout d'un mois les Bellin et Carpaccio l'accaparèrent. Le quinze du mois d'après, il pût goûter Véronèse et Tintoret.

Mais Tiepolo qui mêle à l'envergure du grand décorateur la subtilité d'un raffiné, l'émut par dessus tout ; il voyait en lui le peintre peut-être unique, ayant pu exceller à la fois dans la ligne et dans la couleur.

Aux magnificences d'un clair octobre, avaient succédé les fumées grises d'un novembre triste qui cachait Venise avec fréquence en des nuages glissant sur l'eau.

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Les éclaircies devenaient rares ;

elles étaient tantôt toutes douceur, tantôt somptueuses ; c'étaient ou le frôlement du soleil crêpé sur les vieilles murailles de briques ; ou l'astre chutant rouge cerise dans l'orange d'un ciel brumeux, laissant sur la lagune égouttcr une colonne torse de feu, que traversaient les arcs noirs de gondoles allongées. Quelquefois, quand au crépuscule déjà sombre, maisons, églises et palais s'effaçaient dans un gris vert uniforme, les nuages et toutes les eaux venaient à s'embraser, et par les déchirures du brouillard bas entièrement rouge, un ciel de nacre projetait en tache des reflets livides sur l'étendue des ondes.

Mais Tibéris craignait ces effets extraordinaires trop en dehors des harmonies ordinaires de la nature:

dans leur succession rapide, ils apportent, avec le gris de cendre qui les suivent, une souffrance pareille à celle des lendemains de fête.

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Cependant, il visitait petit à petit chaque paroisse, leur trouvant à toutes un cachet local ; car nulle part comme à Venise, si ce n'est à Constantinople, on n'a la sensation de changer de région d'un quartier à l'autre de la ville.

Il connut la Venise qu'on ne va pas chercher : au bout d'un petit canal, les places dallées ourlées des murs que dépassent le jet d'un cyprès et les feuilles digitées d'un figuier, où les façades intimes et basses de maisons à contrevents gris sont surmontées de cheminées en Iromblons. Il aimait la longue île de la Giudecca mi-cultivée, miindustrielle, ses fabriques, ses quais, son mouvement, et les vaisseaux couchés|Vçl9n^' on vernit le ventre, et les iDârqîics 'à voiles décorées sur des proues peintes, et les grands paquebots coloriés au minium : mais les portails de fer rouilles entre les barres desquels on voit la voûte d'une tonnelle jaunie, les jardinets quasi hollandais sur le canal intérieur, certain cloître abandonné où l'herbe poussait

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dru, la lui faisaient apprécier sous une autre forme.

Il connut les cours à puits octogonaux habilement sculptés, les façades de palais inachevés — ruines décrépites de fondations grandioses — les tableaux inconnus des guides ; et s'amusait à regarder dans les préaux déserts, les énormes chats nourris de rats d'eau se prélasser.

Souvent il allait au Fondamentc Nuove, sur le bord de Venise qui regarde le nord. Là, il suivait les quais qu'humecte, soulevée et bercée, la grande lagune libre, et montait sur les hauts ponts qui coupent la berge de leurs blanches marches. Contre l'horizon, amas compact et rose de nuages très ouatés, marchaient les triangles de voiles oranges ; et parfois, quand^ aux très beaux jours, apparaissaient les lointains, l'eau semblait aller mordre le pied des Alpes, coiffées de neige.

Les feuilles tombant, Tibéris eut la vision d'une Venise boréale, ou

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plutôt d*une Bruges sans cygnes, mais aussi morte que celle de Rodenbach.

Les campaniles surgissaient des masses molles de ramilles brunes et se détachaient sur des ciels gris perlé lavés de bleu très pâle. Sur les murailles, les tentures de vigne vierge jadis pourpre, blêmissaient et s'éclaircissaient.

Parfois des rafales retroussaient d'écume la lagune toute grise, faisaient s'entrechoquer les longues et frileuses gondoles avec des bruits d'ossements, et sur les parvis de marbres les vagues jaillissantes apportaient des varechs. Des paquebots avançaient lents, ébranlant l'air de leurs sirènes, et des mouettes, qui zigzaguaient d'un vol saccadé au-dessus des eaux remuantes et troubles, ajoutaient leur fantaisie à ce décor si peu dans la note^ de la Venise classique.

Puis le temps devint horrible, et Tibéris se dut réfugier dans les petits cafés qui cernent la place Saint-

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Marc. Dans des boxes capitonnés, s'étalaient des panneaux sous verre, peints en 1840 d'une façon naïve, à la manière des écrans de cheminée qu'on voit dans les vieux châteaux ; on y baignait dans une ambiance de confort et de vieillerie, on s'y sentait à l'aise.

Ni triste, ni heureux, se faisant un vêtement de l'habitude, Tibéris comme un vieux vénitien, végétait dans ces cafés entre une série de journaux illustrés et des tasses de moka, alternées de verres d'eau, quand un jour il se demanda s'il était bien en Italie. Il sortait en ce moment du palais des Doges, où il venait chercher en vain quelque rapport entre Tintoret et l'art italien. Sur la lagune, la brume courait pareille à des exhalaisons d'eau bouillante, les mâts des vaisseaux, la Salute elle-même étaient à peine visibles derrière le brouillard. Sans beaucoup d'imagination, on se serait cru à Hambourg ou à Liverpool. Il entendait autour de lui parler ce vénitien qu'il ne pouvait

comprendre ; un camelot l'accosta en allemand.

Le soir même ayant compris qu'il s'était trompé, il demanda son compte de pétrole et de bois et annonça qu'il partait.

Au petit matin, dans l'obscurité, Tibéris faisait claquer ses semelles sur les dalles des rues et passait les ponceaux qui font dos d'âne à chaque pas. De Venise il ne voyait plus que de l'eau, que du nord.

Seul dans son compartiment mal chauffé par une bouillotte, il dit adieu à la citta Anadiomède du chantre du Feu : elle dormait abandonnée et morte, telle une cité maudite, au milieu des ondes, dans le brouillard gris d'une nuit de clair de lune voilé.

Opperlin s'approcha de la fenêtre encroûtée d'une couche de glace opaque et l'ouvrit : une bouf-

ISS Le Pays des LotopJutges

fée de froid lui frappa le visage ; vis-à-vis, de grandes stalactiques cristallines pendaient : et il eut l'appréhension de traverser la rue jusqu'à l'Université par cette atmosphère de quinze degrés audessous de zéro. Cependant faute de pouvoir se chauffer suffisamment chez lui, il descendit l'escalier, pensant aux chaleurs d'Italie et aux sueurs versées sur la route de Sienne en mai dernier.

A peine eut-il ouvert la porte à vitraux de la maison, qu'il s'entendit héler par un homme couvert de fourrures, qui avançait en silence sur le feutre de la neige.

Opperlin reconnut le facteur, qui exhalait de la buée sous sa moustache poudrée de givre, et prit de ses mains une lettre au timbre italien. Quelle chance ! c'était une lettre de Tibéris, et au lieu d'aller à l'Université, il se mit à chercher un café pour l'aller lire au chaud.

Il suivit le jardin public, marchant rapidement au milieu de la chaussée ; la neige était striée par les traîneaux et maculée par place

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en jaune du crottin des chevaux.

La ville d'Allemagne qu'Opperlin habitait semblait endormie sous le blanc qui la couvrait. Un soleil, tel celui qu'on nous prédit dans quelques millions d'années, rosissait sans éclat ni chaleur les pelouses du parc ; des paillettes de neige, qui flottaient dans l'air, brillaient comme des étincelles.

Opperlin, arrivé dans une rue populeuse, poussa la porte d'un café et pénétra dans le tambour en secouant ses galoches. Puis il s'assit à une nappe rose, heureux de se sentir chauffe, commanda une chope et glissa le pouce dans l'enveloppe pour en sortir la lettre de Tibéris.

Florence, 15 février 19. .

Très cher,

Je suis très méchant de ne t'avo.ir écrit depuis trois mois — • si je ne me trompe — depuis que j'ai quitté Venise.

. Me voici à Florence. Pourquoi ?

Comment?... Je me le demande.

On dirait que je suis lié par une chaîne à cette Toscane, puisque m'y revoilà malgré mon désir de voir et vivre d'autres villes italiennes.

J'ai gardé de Venise, une vision qui touche au rêve par son originalité irréelle et rare, mais ma conception de l'Italie est, en somme, concentrée sur Florence.

Venise ne m'était pas assimilable ; mon tempérament, un tant soi peu idéaliste, n'y était pas à l'aise. Les peintres vénitiens m'ont laissé une certaine gêne et des jugements incertains.

Cette cité colorée sans ligne, ses ciels trop lourds, ses églises plus riches que pieuses, me tournaient la tête. Ce que d'Annunzio a dit est vrai : « Tuttavia corne a un rifugio benigno non vengono qui le anime gracili, e quelle che celano qualchc piaga inconfessabile, e quelle che compirono qualche finale rinunzia, e quelle che cffemino un morbido amore, e quelle che non cercano il fiilenzio se non per sentirsi périra ?

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Forse ai loro pallidi occhi Venezia appare corne una clementa citta di morte abbraciata da une stagno soporifero... » Un novembre tout en brume changeant l'aspect de la ville et la transplantant dans une Hollande triste, m'ébranla tant, qu'un soir vers cinq heures, j'étais penché à la fenêtre d'un train qui sinuait sur les pentes rousses de l'Appenin. Nous descendions vers la plaine de l'Arno : tel celui qui revoit la mer après une longue absence et qui en aspire l'air salin avec joie, je humais l'air vif de la montagne et me trempais dans l'or qui semblait émaner de la nature entière. Après le barbouillage et les gouaches des ciels vénitiens, cette grande coupole vierge de nuage et si pure m'ôtait un poids du cœur.

J'étais comme un soldat, mon compagnon de voyage, qui, caserne à Venise, revenait chez lui et racontait ses impressions aux paysans attentifs : « Venise, oui c'est une belle ville certes, artistique à la vérité ; mais pour un soldat ce n'est rien... Il y a trop d'eau. »

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Pour moi je retrouvais mes collines et comme Paul Fort, dans ses Ballades françaises, je disais :

« Mais vous voici, ô petites col lines ! Que vous êtes fragiles ! Vous monter ? vous descendre ?... »

Dans un crépuscule imprégné de lumière, les églises, petits cubes jaune clair, surmontaient le bleu des crêtes ; la plaine se liquéfiait en teintes fondantes ; et Fiesole dorée et très pâle dans le creux de sa colline géminée, me donna le choc doux que je sentais jadis à la vue du Salève qui pointait sur le lac aux approches de Genève.

L'incantation s'achevait, j'avais donné dans les mailles du piège, Florence m'avait repris.

Dans la ville, été et automne passés au dehors s'effacèrent, et je me retrouvais, ainsi qu'un soir au pied du dôme, au retour d'une promenade dans les bois de cyprès de Vincilliata.

Sur les mêmes marches, stationnaient les mêmes mendiantes, aux vitres des cafés les mêmes garçons servaient. J'étais envahi par Thabi-

tude, et sous le porche d'une chapelle, où j'allais souvent après souper assister à une fin de saluft, l'illusion se paracheva : mêlé à la foule, au sortir, je cherchais dans ma poche les clefs de notre appartement !...

Puis il s'est passé bien des choses depuis, cependant que tu nous abandonnes pour faire de la vraie esthétique chez les Germains. Une revue d'art m'a offert la place de correspondant pour la partie moderne en Italie ; c'est intéressant et peut-être bon. J'ai accepté. C'est un moyen d'être utile à la cause latine, je tâcherai d'attirer l'attention des jeunes sur les points de jonction à prendre avec leurs anciens, et de démêler les individualités dignes de produire, dans cette race qui produira encore, j'en suis sûr.

Me voici donc fixé à Florence.

Sous peu, ma mère qui tient peu à Genève me viendra rejoindre. Nous louerons une villa ; tu la vois d'ici : dans une rue encaissée et dallée avec des reflets roses, une porte de forteresse entre deux piliers sur-

montés de chiens en terre cuite, tandis qu'un groupe de vieux cyprès garderont solennellement le seuil :

le soir les rossignols y chanteront.

Le jardin verra tleurir en mars les jonquilles, en avril les pensées et les giroflées, les haies de roses en mai ; une statue dans une niche, des vases de brique avec des citronniers y feront ornement. De la terrasse, la vue s'étendra sur les oliviers, qui dès le premier plan ont des airs de lointain ; et il y aura une sorte de grotte pour mettre les fiasques vides et les outils du jardinage.

La maison aux salles hautes aura ses murs à l'intérieur peints en rose ou en bleu, les plafonds seront mi-voûtés ; et dans l'escalier droit, large et commode il sera impossible de se casser le cou.

Ton lit sera toujours prêt. Quand seras-tu des nôtres ? '

J'ai invité Delvèque en mars, afin de me réconcilier avec lui — nous nous étions un peu brouillés cet été — c'est un bon garçon, et je ne

peux lui en vouloir de ce qu'il a trompé les espérances que j'avais fondées sur lui.

Serai-je heureux ici ? Je n'ose le croire. Mais ce qui est sûr, c'est que j'y serai dans mon milieu. Je pensais à me faire italien, puis j'y ai renoncé par scrupule pour Genève et à cause du drapeau : Le pavillon italien me déplaît, je me contenterai pendant ma courte vie de l'allure presque espagnole du drapeau genevois.

On ne s'improvise pas patriote d'un pays avec du sang mêlé, je l'ai expérimenté à Genève. Reste à ces déclassés, à ces rastaqouères, comme moi, les patries d'élection.

C'est moins noble, mais qui sait si ce n'est pas une vocation pour l'avenir d'une souche cachée. Il ne peut y avoir que la Providence pour nous attirer vers un but que l'on ne s'était pas fixé.

Les Lotus de l'Odyssée sont vrais : c'est l'appât par lequel nos voies sont changées.

A revoir, et reviens-nous ; nous

tenons à loi car lu es rare sans que tu t'en doutes.

Jean Tibéris.

En ce moment, passait de Tautre côté des grandes glaces du café, une compagnie de uhlans. Ils étaient en capotes noires, les lances penchées, les banderolles bicolores au vent ; le trot des chevaux résonnait sourd sur la neige : ces ombres noires sur blanc faisaient penser aux horreurs des guerres en hiver, à Eylau, à la campagne de Russie, à 1870.

La sentinelle d'un palais voisin rendit les honneurs par gestes saccadés.

« Dire qu'il y a les trois quarts du monde civilisé qui peut vivre loin de l'Italie tout en étant content — pensa Opperlin ressentant lui aussi la saveur des Lotus ».

Venise 1901.

Paris 1902.

La Bibliothèque Université d»Ottawa Echéance

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