‹ Le pays des nègresChapitre 113 sur 114 · LE SALE-TROU • 36'J · texte numérisé non relu

LE SALE-TROU • 36'J

Aussitôt il est saisi par les gendarmes et lié à un poteau des glacis de l'habitation. Les colons mangent joyeusement sous ses yeux, riant de ses plaintes. Au dessert, Rabouin ordonna aux gendarmes de le fusiller, ce qui fut fait.

Deux heures s'étaient à peine écoulées que plusieurs centaines de cultivateurs envahissaient la maison du colon, regorgeaient, lui, sa femme et ses convives.

A la nouvelle de ce soulèvement, Jambon se transporta au Cap-Rouge avec deux cents fantassins et une compagnie de dragons, mais les rebelles avaient cherché un refuge dans les mornes où il était bien difficile de les prendre.

L'insurrection, commencée de la sorte dans l'arrondissement de Jacmel, devint bientôt générale.

Au crépuscule, nous entrâmes dans l'anse qui sert de port à Sale-Trou. Les petites barques seules peuvent y mouiller ; encore ne sont-elles pas à l'abri des vents du Sud. Sale-Trou, le bien nommé, est un village qui date de 1*791. On y a du gibier et du poisson en abondance. Son quartier et le canton des Anses-à-Pitres produisent du café qu'il vend à Jacmel.

Derrière Sale-Trou, l'œil aperçoit au fond du ciel et y trouve pour ligne extrême les hauts sommets duBahoruco, qui fronce le sourcil. C'est dans ces montagnes que se réfugièrent à diverses époques le Kacik Guarakuya, parent de l'infortunée Ana-Kaona, le Kacik Enrique et les nègres marrons de l'uue et de l'autre colonie. Ces derniers les appelaient Doho. Guarakuya s'y retira après le supplice de la reine du Xaragua, en 1503. Poursuivi par les Espagnols, il fut pris et mis à mort. Plus heureux, -le Kacik Enrique, dont le père et l'aïeul avaient péri dans le massacré de Yaguana, obtint, après avoir longtemps résisté aux envahisseurs, de résider, avec les débris des tribus indiennes, sur le territoire du bourg de Boya. Enfin, les esclaves fugitifs forcèrent en 1785 le gouverneur de Belle-

combe et don Isidor de Péralta à reconnaître leur indépendance.

Le Sale-Trou est à quatre lieues de la rivière de Pedernales qui tombe dans les Anses-à-Pitre et sépare sur ce point la république Haïtienne de la république Dominicaine.

Lindor-Lindor, ayant mis à terre ses pipes de tafia et pris un chargement de café, nous fûmes de retour à Jacmel, le P' mai 1873.

J'étais impatient de rentrer au Port-au-Prince dont la distance de Jacmel par terre n'est pas de plus de dix lieues. On fait ce trajet à travers les mornes facilement en un jour. Je pris donc congé de M. Malet, vice-consul de France, qui avait voulu être mon hôte, et je partis, le surlendemain, sur une mule louée à haut prix. J'eus en route toutes sortes de mésaventures. De petite taille, cette monture d'occasion faillit être entraînée par la Gosseline, grossie par une avalanche tombée la veille ; sans mon guide peutêtre me serai-je noyé. Mise de mauvaise humeur par ce premier accident et méchante de son naturel, elle rua tout le long du chemin ; je fus désarçonné une fois, sans la protection spéciale de sainte Rose-de-Lima, fort en honneur parmi les vieilles dédés et que j'invoquai, ne sachant à quel saint me vouer en cette difficile occurrence, je me serais bien fracturé une omoplate, un cubitus ou un tibia. Force me fut d'abandonner cette maudite béte. Plus quinteuse que le cheval aveugle du démon Paphos, ou que le cheval sourd du roi Sisymordachus, elle n'avançait ni ne reculait, comme l'ànesse de Balaam !

Un certain Saint-Louis consentit à me louer un cheval, moyennant dix piastres. Or ce cheval était une jument et de plus pleine. Je descendis clopin-clopant le Gros-Morne et j'arrivai au crépuscule chez M. Bellefleur que je connaissais par hasard et qui me donna l'hospitalité pour la nuit. Le lendemain, M. Bellefleur me prêta son cheval

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souris, un fier trotteur, qui me permit de faire la route sans d'autres encombres et de revoir à une heure après midi le tableau original des rues du Port-au-Prince.

Ces cavaliers qui passent sur leurs chevaux à travers les cercles brisés, les bouts de canne à sucre, les fatras de toutes sortes ; ces boutiquières en long peignoir d'indienne qui, aunant avec nonchalance leurs tissus, n'hésitent pas à couvrir toutes les galeries de leurs étalages ; ces trôleuses en robe traînante de gingar qui balaie la poussière ; ces lourds cabrouets chargés de colis de toute nature et dont l'essieu crie plus haut que celui du char de Salmoné ; ces porteurs d'eau qui passent, un barillet sur la tête, aussi muets qu'une cariatide, j'étais privé depuis trois mois de les voir et je ne cacherai pas que je les retrouvai non sans plaisir.

Le vœu de mon ami Fleury-Battier était accompli. Ayant parcouru des côtes d'un développement de cent vingt lieues et qui ont plus de baies, d'ilôts, de récits et de promontoires que la péninsule Scandinave, je pouvais, comme le carthaginois Hannon , écrire un périple .

Avant de le terminer, je dois faire une courte digression que rend nécessaire cette question qui m'a été posée :

Quelles sont les destinées d'Haïti ? . . .

Mistress Beecher-Stowe, qu'on ne soupçonnera pas d'être hostile à la race dont elle a revendiqué les droits incontestables et aujourd'hui incontestés, dansle magnifique plaidoyer politique et social, qui a pour titre : la Case de l'oncle TOiU, dit par la bouche de Georges Shelby : « Où est la patrie du peuple noir ? Je regarde autour de moi. Ce n'est point en Haïti, il n'y a pas d'éléments; les ruisseaux ne remontent pas leurs cours. La race qui a formé le caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, allanguie; il faudra des siècles pour qu'Haïti devienne quelque chose. »

Ce jugement n'est-il pas absolu et dès lors contestable ?

Sans compter sur la réalisation de l'hypothèse d'une confédération des îles et des états de l'Amérique centrale, hypothèse que je relève dans le Civilisateur du 10 août 1813, on peut espérer qu'Haïti, n'ayant rien à envier à la république de Libéria, fondée en 1821 par les abolitionnistes américains, sur la côte occidentale d'Afrique, pour les nègres affranchis, redeviendra aussi prospère qu'au temps de la domination française. Les sources de ses richesses ne sont pas toutes taries, comme l'écrivait Moreau de Saint-Méry au commencement du siècle. La fécondité de son sol encore vierge ou à peine défloré est si grande, si avantageuse sa situation, que le jour où un gouvernement, assez fort pour l'oser, biffera l'article 7 de la Constitution, le jour où les petits-fils de Dessalines et de Toussaint-Louverture, se ressouvenant des paroles fraternelles de la Bible, répéteront aux étrangers : « Habitez avec nous : la terre est en votre puissance. Trafiquez-y et la possédez », ce jour-là Haïti sera de nouYean la Reine des Antilles.

En attendant, cher lecteur, mon patient compagnon, au revoir sur d'autres terres. Il nous reste à visiter ensemble la Dominicanie d'abord, puis Cuba, Porto-Rico, la Jamaïque, la Guadeloupe, la Martinique, Saint-Thomas, Curaçao, la Trinidad, la Barbade, en un mot toutes les îles échelonnées du fond du golfe du Mexique, entre la pointe de la Floride et celle du Yucatan, aux côtes de l'Amérique du Sud.

Mes voyages dépeints Vous seront d'un plaisir extrême.

Je dirai : j'étais là, telle chose m'advint Vous y croirez être vous-même.

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