FRANÇOIS MIRANDA
conspiration contre le vice-roi, alla à Paris en 1791, se lia avec le parti républicain, et prit du service dans l'armée de Dumouriez. Après la trahison du général de l'armée du Nord, traduit au tribunal révolutionnaire, il fut acquitté. Accusé une seconde fois, à cause de ses relations avec les Girondins, il dut quitter la France. Il passa alors en Angleterre où il prépara une expédition contre les colonies espagnoles. De là il se rendit aux Etats-Unis oii il acheta trois vaisseaux de guerre dont une corvette de trente canons. Enfin, en 1806, il vint à Jacmel, suivi de deux cents jeunes Américains, pour recruter des équipages.
Sitôt que Dessalines, alors Jacques P^ apprit son arrivée, il envoya au général Ambroise Magloire l'ordre de faire à l'insurgé vénézuélien le meilleur accueil, de lui fournir tout ce dont il pourrait avoir besoin et de lui permettre d'enrôler des Haïtiens. Les Féquiére, les Gayot, les Jastram partirent. Il lui donna, en outre, le conseil d'appliquer, dans le Venezuela, les moyens extrêmes par lesquels lui-même était arrivé à proclamer l'indépendance d'Haïti : « Boulé cases, coupé têlês. » Le succès était, selon lui, à cette condition.
Miranda quitta Jacmel^ au commencement de mars, la même année.
Une barque, semblable à celle qui m'avait porté de Léogane à Miragôane et conduite par un nommé Lindor- Lindor, me mena de Jacmel aux Cayes-de-Jacmel.
Ce bourg, qui date d'avant 1714, époque à laquelle on y éleva une église, est ainsi nommé des récifs, cayes, semés sur la côte voisine. Près de lui, on a découvert des vestiges d'établissements indiens, qui font présumer que ce canton était habité par une tribu nombreuse, et deux usines exploitées par les Espagnols. Le minerai de fer et de cuivre y abonde. Le spath et le quartz se montrent à la surface du sol. Avant la révolution, le quartier donnait beaucoup de coton et d'indigo.
De Jacmel aux Cayes-de-Jacmel il y a quatre lieues ; et, des Cajes-de-Jacmel à Marigot trois lieues de côtes vertes et riantes dont les escarpements se mirent dans les larges squames de la mer.
Marigot, où le poète Fleury-Rattier a placé sa scène comique : Une frayeur mal à propos^ n'était, avant 1791, qu'un simple embarcadère. Aujourd'hui c'est un village insignifiant au fond d'une délicieuse savane.
La navigation était charmante. La brise faisait de la mer une immense moire bleue sur laquelle étincelaient les voiles blanches des barques que nous croisions ou qui faisaient la même route.
Une heure après avoir dépassé Marigot, nous reconnaissions le Cap-Rouge.
Puisque je suis en train de chercher des anecdotes, en voici une que je prends au passage.
En 1802, le colonel Dieudonné Jambon, qui commandait l'arrondissement de Jacmel, en l'absence du général Pageot, avait parcouru les montagnes et désarmé les cultivateurs . Comme partout ailleurs, cette mesure excita. le plus vif mécontentement. Les cultivateurs, qui avaient plusieurs fusils, cachèrent avec soin le meilleur. Une circonstance toute particulière et imprévue amena l'explosion. Un colon du Cap-Rouge, Rabouin, ayant découvert qu'un officier noir, nommé Raimond, son ancien esclave, était l'amant de sa femme, voulut tirer une vengeance éclatante de celui qu'il appelait son nègre.
Il déclara au commandant de Jacmel que les cultivateurs de son canton montraient des dispositions hostiles. On lui donna trente gendarmes. Arrivé sur son habitation, il invita à un grand repas tous ses voisins blancs. Par faveur spéciale, Raimond est le seul indigène qui y soit admis. Rabouin le félicite de maintenir l'ordre et Ton s'assied. Raimond enlève son sabre pour se mettre à table.