LE PREMIER EMPEREUR D HAÏTI
l'histoire des nations qu'un peuple ne peut être convenablement gouverné que par un seul, et que celui-là mérite la préférence, qui, par ses services, son influence et ses talents, a su élever l'édifice de notre indépendance et de notre liberté ;
Considérant qu'après une longue série de malheurs et de vicissitudes, il convient d'assurer la garantie et la sûreté des citoyens d'une manière immuable et irrévocable, et que le plus sûr moyen d'atteindre ce but est de décerner au seul chef capable de représenter et de gouverner dignement la nation un titre auguste et sacré, qui concentre en lui les forces de l'Etat, qui en impose au dehors et qui soit au-dedans le gage de la tranquillité ;
Considérant que le titre de gouverneur- général décerné au citoyen J.-J. Dessalines ne remplit pas d'une manière satisfaisante le vœu général, puisqu'il suppose un pouvoir secondaire, dépendant d'une autorité étrangère, dont nous avons à jamais secoué le joug ;
Sans avoir plus longtemps égard aux refus constants et obstinés du citoyen Jean-Jacques Dessalines d'accepter une puissance que le peuple et l'armée lui avaient déléguée dès l'époque où notre indépendance a été proclamée, puisque ce refus contrarie les intérêts, la volonté et le bonheur du pays, déférons audit citoyen Jean-Jacques Dessalines le titre d'empereur d'Haïti et le droit de se nommer un successeur.
Désirons que cette expression libre de nos cœurs, et déjà provoquée parle peuple, soit offerte à sa sanction sous le plus bref délai et reçoive sa prompte et entière exécution par un décret du peuple, qui sera extraordinairement convoqué à cet effet.
Port-au-Prince, 25 janvier 1804.
Signé: Verxet, Clervaux, Christophe, Pé- TiON, Gabart, Geefrard, J.-L. François, Férou, Guérin, Magny, Raphaël Lalondrie, Paul Romain, Capoix, Cangé, J.-Ph. Daut, Toussaint Brave, Moreau, Yayou, Magloire, Ambroise, Bazelais, général de brigade, chef de V état-major général de l'armée.
On publia également à Marchand, le 2 septembre, la jroclamation à la nation.
Des copies de ces deux pièces furent envoyées à tous les commandants d'arrondissement, avec cette recommandation sur l'enveloppe : Ce paquet ne sera ouvert que le 8 octobre.
Dessalines, paraissant céder au vœu public, se rendit au Cap, où son élévation à la dignité d'Empereur devait être solennisée avec la pompe et l'appareil, déterminés par un programme communiqué à Christophe.
Le 8 octobre, au matin, Dessalines sortit du palais du gouvernement. Son cortège était formé des diverses corporations d'arts et métiers, des habitants, des représentants du commerce national et étranger, des magistrats du corps législatif, — composé uniquement des généraux, conseillers d Etat, — des officiers de santé, des troupes. Arrivé au Champ-de-Mars , Dessalines, au bruit de la canonnade de tous les forts et de la plus terrible musique militaire qu'on puisse imaginer, gravit les degrés de l'autel de la patrie, que surmontait un arc, portant cette inscription :
Jean-Jacques Dessalines, 1^' empereur d'Haïti.
Il s'assit sur le trône préparé pour lui, au milieu du cercle formé par les généraux de l'empire, et mit sur sa tête un diadème en papier doré. On n'avait pas eu le temps ni les moyens de s'en procurer un de plus présentable. Trois salves d'artillerie saluèrent le souverain fraîchement couronné et le cortège se dirigea vers l'église.
L'office divin, célébré par le capucin Corneille Bréle, curé du Cap, fut suivi d'un Te Deum, chanté avec accompagnement d'une triple salve de canons.
De l'église, le cortège retourna au Palais. Là, l'ex-maire de la ville, César Télémaque, qui, autrefois, avait failli être victime de son dévouement à la métropole, chanta et présenta à l'empereur la cantate suivante, qui fut très applaudie.