L'ILE D'HAÏTI
pour servir au vojafo
de M? EDGARj. LA SELVE
Ci'avé paf-tii'lwi'i.^
Dans l'Atlantique, à l'entrée du golfe du Mexique, Haïti, la plus grande des Antilles après Cuba, s'étend entre le 17® 55' et le 20« degré de latitude nord, et entre les 71® et 77® degrés deiongitude ouest du méridien de Paris.
Aussi vaste que l'Irlande, cette île occupe, de l'est à l'ouest, du cap Tiburon au cap Engano, un espace de cent soixante lieues de longueur, sur une largeur qui varie, de soixante à soixante-sept lieues, de la Grande-Pointe, au nord, à la pointe de la Béate, au sud.
On évalue sa superficie, indépendamment de la Tortue, de la Gonave, de la Saona, et des autres îles adjacentes, à cinq mille deux cents lieues carrées.
A vingt-deux lieues au N.-O., on trouve Cuba. Al'O.- S.-O., elle a la Jamaïque, distante de cent quatre-vingts kilomètres. Puerto-Rico est à vingt lieues, à l'O.-S.-E. Au N., se trouvent les Iles Turques [TurcWs islands) et les autres débouquements. De la Colombie, située au Sud, elle est éloignée de deux cent cinquante lieues. Une distance
1 De l'espagnol defemèocar, sortir du passage.
beaucoup moindre la sépare des Iles Vierges et des Iles du Vent.
Sa population actuelle est de douze cent mille habitants, à peu près : quatre cent mille pour la Dominicanie (l'ancienne partie espagnole de l'ile, que nous visiterons plus tard, à son tour), et pour Haïti proprement dit, huit cent nulle, presque tous de race africaine ou sangs mêlés.
Dans l'ile entière il n'y a pas plus de mille blancs.
Cette terre, si beUe^ présente des aspects si variés, que le seul nom d'Haïti — ^ji^?/, d'après l'orthographe caraïbe, — lequel signifie terre haute, élevée, montagneuse, n'avait pas paru, à ses premiers habitants, suffire à la caractériser pleinement. D'après d'anciennes traditions, ils lui donnaient deux autres dénominations selon le point de vue d'où ils la considéraient. Quisqueya, qui désignait particulièrement la partie de l'est, signifie grande terre ; BohiO ou Babèque, appliquée à la partie de l'ouest, veut dire terre où il y a beaucoup de villages.
Haïti était, du temps des Indiens, divisée en cinq xis ou Mos (royaumes), la Magua, le Marien, le Xaragua, la Maguana, le Higuey, gouvernés par des Kaciks, chefs héréditaires, qui avaient au-dessous d'eux, comme tributaires et vassaux, les nitaynos ou gouverneurs de province.
Lorsque Christophe Colomb, après avoir touché à Guanahani, une des Lucayes, et à Cuba, découvrit cette île, le 6 décembre 1492, trouvant, entre ses côtes et celles de l'Espagne , de Barcelone à Carthagène , une ressemblance frappante, il lui donna le nom d' Jlispanola, petite Espagne.
— Hispanola, écrivait-il à Ferdinand et à Isabelle, es una maravilla '^ !
^ Hispanola est uue merveille !
Récemment, un de ses nombreux poètes, M. Charles Villevaleix, chargé d'affaires d'Haïti à Londres, l'a saluée, à la façon Ijrique, d'un vers harmonieux et qui fait image :
Ile aux vertes forêts, fille aimable des flots '.
Puis, il a parlé de l'odeur enivrante de ses ombrages, de ses coquillages si délicatement coloriés et de son resplendissant soleil.
Quant à moi, si je ne l'avais pas visitée, je ne tenterais pas de la dépeindre, et même l'ajant habitée pendant de longs mois, j'hésite encore.
Au lieu d'une plume trempée dans une liqueur noire qui tache les doigts et le papier^ il faudrait le pinceau de Diaz, ce peintre ordinaire du soleil, imbibé des plus chatoyantes couleurs délayées sur sa palette lumineuse.
Enfin, voici mon essai de paysage-marine dont je ne garantis pas la ressemblance.
Quelque fidèle que je m'efforce de le rendre, je n'espère pas reproduire l'original d'une façon parfaite et sans retouche. Inévitablement il restera au-dessous.
^ Figurez-vous donc, car j'ai besoin que votre imagination vienne à mon aide, figurez-vous une ile, verte comme une grosse émeraude, s'élevant au-dessus d'une mer bleu-indigo, qui creuse sur ses côtes une infinité de petites baies, sur le sable d'argent desquelles viennent mourir des flots indolents.
De même que la mer a creusé des baies dans la terre, ainsi la terre, par revanche, a jeté sur la mer des promontoires et des ilôts, de telle sorte que de loin on dirait d'une immense corbeine de verdure de près de cent cinquante lieues de tour, irréguUèrement festonnée et posée sur le^ eaux, au milieu de flottantes Délos.
* Lis Primevères.
Trois nuances diversement fondues, diversement foncées, selon les accidents du paysage, dominent : le vert à la terre, l'opale au ciel, le bleu aux flots.
A l'intérieur, Haïti, comme sa voisine Cuba, est hérissée de chaînes de montagnes, formées de mornes de configuration différente et de hauteurs inégales, s'enfuyant dans tous les sens, et qui ressemblent à une succession de mamelles colossales. Entre ces mornes s'étendent des savanes, les unes vastes comme les prairies du continent américain, les autres resserrées comme les vallons de l'étroite Europe. Au milieu de ces plaines, de ces vallées, autres jardins des Hespérides, se mêlent dans l'exubérante confusion de la création, des orangers, des manguiers, couverts de leurs fruits d'or; des bananiers, chargés de lourds régimes savoureux; des figuiers, aux branches tortues; de sveltes palmiers, plus sonores que les pins d'Ionie; les cannes à sucre, les cafiers,les cotonniers, etc., etc. La nature a prodigué ici ses dons en mère qui donne sans compter. Eh bien I cette terre, vrai paradis terrestre, a été le théâtre de scènes horribles, de drames épouvantables. Son sol a bu plus de sang que de sueur I...
Bientôt après la découverte, la recherche de Tory attira de nombreux colons qui se partagèrent les premiers occupants comme des troupeaux. Sous des maîtres aussi avides, ces malheureux furent forcés de se livrer aux pénibles travaux des mines, qui dévorèrent en peu de temps ceux que le fer avait épargnés * .
* Je raconterai en détail dans la Découverte de l'Aménque la fin lamentable de ces intéressantes populations ; je retracerai les efforts héroïques de Kaonabo, deKotubanama, d'Ana-Kaoua et du Kacik Enrique, qui repoussèrent parfois avec succès, toujours avec ploire, de 1503 à 1522, les adelantados. Chacun des membres de cette trinilé de martyrs delà liberté de leur pays, quoique tombé obscurément, dans le cercle étroit des Karbels domestiques, mérite bien, ce me semble, d'être tiré de l'oubli, et a droit à l'admiration comme aux sympathies de ceux qui aiment les grands caractères et les imposantes figures.
Les Espagnols imaginèrent alors de transplanter sur ce sol, épuisé d'indigènes, des Africains à la traite desquels les Portugais se livraient déjà, parce que, si l'on en croit Herrera, un seul nègre faisait plus de travail que quatre Indiens.
En 1630, des aventuriers français expulsés par Frédéric de Tolède, amiral espagnol, de Saint-Christophe, dont ils s'étaient emparés, cinq ans auparavant, sous la conduite de Niel d'Enambuc, de Dieppe, se réfugièrent sur la côte occidentale d'Haïti que, de crainte d'y être inquiétés, ils abandonnèrent peu après, pour aller à la Tortue. Ils demandèrent alors la protection de la métropole.
En 1640, le commandant de Poincy, gouverneur des Iles fratîçaises cV Ainériqiie, envoya, pour les commander, Levasseur. Celui-ci, heureux dans ses rencontres avec les Espagnols, fut tué par Willis, chef des flibustiers anglais. Après lui, son lieutenant du Rausset réunit cinq cents hommes au Port-Margot, sur la grande terre, et reprit la Tortue, dont il se fit gouverneur d'abord, propriétaire ensuite. Appelé en France, pour rendre compte de sa conduite, du Rausset fut enfermé à la Bastille, d'où il ne sortit que le 15 novembre 1664, après avoir cédé ses droits sur la Tortue à la Compagnie des Indes occidentales substituée, par un édit du mois précédent, à la Compagnie des Indes de VAtnérique.
Pour prendre possession de l'île en son nom, la Compagnie choisit Bertrand d'Orgeron, gentilhomme angevin, qui habitait le Nouveau-Monde depuis huit ans. Son administration fut fort habile, mais il mourut en 1675. De Pouancey, son neveu, qui fut son successeur, transporta le siège du gouvernement de la colonie au Cap-Français. Mort en 1682, il fut remplacé, l'année suivante, par M. de Cussy. Chargés d'organiser le gouvernement de Saint-Domingue, d'après le système en vigueur à la Martinique,
MM. de Saint-Laurent et Bégon créèrent, à la même époque, au Petit-Goave,d'où il fut transféré à Léogane, un Conseil supérieur jugeant en dernier ressort. Ils établirent aussi quatre sièges particuliers dits royaux, au Petit-Goave, à Léogane, au Port-de-Paix et au Cap-Français.
Afin de maintenir dans l'ordre ses administrés, pas toujours paisibles, le nouveau gouverneur envoya au Mexique une expédition qui revint avec un riche butin; puis, il enleva San-Yago aux Espagnols. Il faut dire aussi qu'attaqué par eux l'année suivante, il fut défait et tué dans la plaine de Limonade. Les vainqueurs prirent le Cap qu'ils brûlèrent par représailles.
Le béarnais Ducasse, qui remplaça de Cussy, au mois d'octobre 1691, trouva la colonie dans un pitoyable état. En 1695, il eut à soutenir une guerre contre les Anglais et les Espagnols qui saccagèrent le Cap et le Port-de-Paix, pour venger l'enlèvement de 3000 esclaves qu'il avait pris, l'année précédente, sur les côtes de la Jamaïque.
Ce fut en 1697 seulement que le traité de Ryswyk vint mettre fin à ces luttes sauvages. Louis XIV obtint du roi d'Espagne, Charles II, la cession régulière de la partie occidentale de l'île conquise depuis quarante ans. Au nord, on fixa les limites à la pointe du cap Rose, et, au sud, à la pointe de la Béate. Dans cette dernière région, il n'y avait pas cent habitants sur cinquante lieues de côtes. Le marquis de Seignelay la concéda, en 1698, pour trente ans, à la Compagnie dite de Saint-Louis, qui s'engagea à y transporter, dans le délai de cinq ans, quinze cents blancs et deux mille cinq cents nègres. Cette compagnie usa mal de ses privilèges et fut ruinée par les profusions de ses agents.
A Ducasse, nommé chef d'escadre en 1703, succéda un ancien gouverneur de la Guadeloupe, M. Auger, créole de cette île. Le pouvoir civil, exercé jusqu'alors par le gou-
verneur avec le pouvoir militaire, fut déféré à un commissaire spécial, M. Deslandes, autrefois directeur de la Compagnie des Indes. Ces deux administrateurs, qui faisaient la colonie prospère, moururent en 1706. Le premier fut remplacé par le comte de Choiseul-Beaupré et le second par M. J.-J. Mithon de Senneville, qui reçut le titre d'intendant de justice, de police et des finances des îles sous le Vent. Le comte de Choiseul-Beaupré occupa sa charge à peine quatre ans. Il fut remplacé successivement par MM. de Gabaret, le comte d'Arquin, Charles de Blénac, de Château-Morand, le marquis de Sorel.
Sous le gouvernement de celui-ci, en 1722, les colons, se plaignant de ce que la Compagnie des Indes, qui avait le monopole de la traite des nègres, n'en fournissait pas assez pour les cultures, prirent les armes. Ils incendièrent les édifices de la Compagnie et se saisireut de la personne du gouverneur. M. Desnos de Champmélin, son remplaçant, fut obligé de transiger avec eux. Cette révolte s'apaisa, lorsque les privilèges de la Compagnie eurent été abolis par le traité de Léogane.
Deux ans après, la colonie fut de nouveau désolée par un tremblement de terre qui dura quinze jours. Le Portau-Prince fut renversé tout entier. M. de Nolivos était alors gouverneur. Après lui, ces importantes fonctions furent remplies par le comte d'Ennery auquel on doit cette convention, connue sous le nom de Traité des Limites, qui fixa définitivement, en 1778, les û^ontières des deux possessions ; par M. d'Argout, en 1779 ; par M. BeUecombe, en 1780 ; par M. de la Luzerne, en 1784 ; par Barbé de Marbois, en 1785 ; par le marquis du Chiïleau, en 1788.
Tandis que la colonie espagnole déclinait, l'établissement français, moins ancien, prenait^ chaque année, un nouvel accroissement. A cette époque de sa plus grande
splendeur, — c'est un historien haïtien qui l'a écrit •, — on ne pouvait imaginer spectacle plus beau que celui des cultures dans cette Reine des Antilles. On y comptait 792 sucreries, 2810 caféières, 3097indigoteries, 705cotonnières, en plein rapport. Les exportations s'élevaient par an à 193,000,000 livres- tournois* et les importations à 200,000,000. Ce mouvement d'échange occcupait 1400 navires.
Mais, entre les colons et les esclaves, croissait une classe intermédiaire, composée d'affranchis. Cette classe s'était multipliée, autant par sa propre reproduction que par celle qui résultait du croisement des blancs avec elle. En 1789, le nombre des esclaves était de 500,000 et de 40,000 celui des colons, qui faisaient peser sur cette multitude d'opprimés la plus lourde servitude. D'autre part, les affranchis ne pouvaient exercer aucun droit politique.
A la suite de leurs réclamations, appuyées par la société des Amis des Noirs, formée à Paris en 1787 et qui comptait parmi ses membres Brissot, Grégoire, Mirabeau, Lafayette, Pétion, Robespierre, parurent, sur la proposition de Barnave, président du Comité colonial, les décrets des 8 et 28 mars 1790.
Irrités de voir admettre les hommes de couleur afiranchis à l'égal partage des droits politiques, les colons refusèrent de s'y soumettre. Vincent Ogé, fils d'un boucher du Cap et l'un des Commissaires de sa classe à Paris, réussit à tromper la surveillance du Ministre de la marine, M. de la Luzerne, et, aidé par Clakson, philanthrope anglais, revint à Saint-Domingue, sous le nom emprunté de Poissac, afin d'en réclamer l'exécution. Après avoir tenté auprès du gouverneur, le comte de Peinier, des démarches
> Moreau de Saint-Rémy, dans Pélion et Haïti. * La livre tournois valait 33 1/3 centimes forts.
restées infructueuses, secondé par son ami d'enfance, J.-B. Chayannes, il prend les armes au Dondon, avec deux cent cinquante hommes de couleur. Que pouvait cette poignée de désespérés contre les 1500 fantassins et les 2 pièces d'artillerie du colonel Cambefort envoyé contre eux ? Mis en déroute, ils cherchent un asile, les uns dans les bois de la Grande-RWière, les autres dans la partie espagnole. Ogé est arrêté a Hincha, Chavannes à San- Juan. Rouxelle de Banchelande, qui avait remplacé le comte de Peinier, demande leur extradition. Sourd aux supplications de son assesseur, don Vicente de Faura, le gouverneur espagnol, don Joaquim Garcia, l'accorde. Les rebelles furent condamnés par le Conseil supérieur du Cap à être roués. On attacha leurs têtes coupées à deux poteaux, celle d'Ogé sur le chemin du Dondon, celle de Chavannes, sur le chemin de la Grande- Rivière.
Le sang des martyrs a toujours fait lever, comme les__ dents du dragon de Cadmus, des moissons de guerriers;^__
S"p6Û de jours d'intei'valle se forment de noml:»reux rassemblements d'insurgés : le 14 août 1771, sur l'habitation Lenormand de Mézy, près du Morne-Rouge, dans le Nord ; le 21, sur l'habitation Râteau, et, le 26 du même mois, sur l'habitation Diègue, non loin du Port-au-Prince, dans l'Ouest. Prométhées en révolte, les esclaves saisissent le cou du vautour qui les ronge, le Régime colonial, et vont le tordre. Ils attestent Dieu, qui a pétri du même limon le noir et le blanc, puis ils agitent la torche incendiaire et la tnanchette plus terrible en leur main que la claymore dans celle des Ecossais. Les chefs qui les conduiront à l'incendie, au meurtre, au viol, au pillage, ne leur manquent pas. Ils sont tous étranges, redoutables, horribles. Regardez ! Ils passent au flamboiement des habitations . . .
Beauvais et sa garde de trois cents noirs qu'il appelait
Suisses ; Bouckmann, de la Jamaque, chef des cent vingt-cinq nègres marrons de la montagne Bleue, qui faisait boire à sa bande, pour la fanatiser, le sang d'un cochon égorgé par une griote, selon les sombres rites vaudoux ; la Martin, furie aux ciseaux terribles ; Romaine Rivière, ce charlatan mulâtre du Trou-Cofû, qui, se disant le filleul de la Sainte-Vierge, se faisait appeler la Prophétesse, et exerçait, grâce à leurs superstitions, je ne sais quelle puissance de fascination sur des malheureux qui ne se révoltaient que pour ne pas obéir ; Halaou qui, brandissant au milieu de la mitraille, le talisman qui le rendait invulnérable, une queue de taureau enchantée 1 luttait corps à corps avec les canons ; Biassou, le viceroi des pays conquis, qui, s'appuyant sur l'obi Habibrah, se contentait de brûler ses prisonniers à petit feu et leur arrachait les yeux avec un tire-balle ; Jean-François, qui s'attribuait les grades de grand amiral de France et de général en chef, se couvrait de galons et de croix, dépouilles de ses victimes ; inspectait ses hordes, monté sur un cheval richement harnaché ou porté dans une voiture traînée par quatre chevaux ; possédait un harem de blanches qu'il livrait à ses officiers et à ses soldats quand il en était las ; Jeannot, qui se constituait le vengeur d'Ogé et de Chavannes. Son étendard était le corps d'un enfant blanc fixé au bout d'une pique. Il entourait sa tente d'une haie de lances dont chacune portait une tête de blanc. Tous les arbres de son camp étaient pourvus de crocs oii pendaient par le menton d'autres blancs. Il sciait ses prisonniers entre deux planches, amputait les pieds de ceux qu'il trouvait trop grands ou faisait étirer de six pouces ceux qu'il trouvait trop petits. Puis, le Procuste africain disait avec bonhomie : Moé soéf ! Il coupait une nouvelle tête, en exprimait le sang dans un vase, ajoutait du tafia et buvait... Toussaint Bréda, ce cocher de M. Bayon de
Libertas^ ce fatras-bâton, qui, sous le nom de Toussaint- Louverture, devait se faire une si grande réputation ; J.-J. Dessalines, qui semble être la seconde incarnation de Kaonabo ou du farouche Kotubanama ; enfin, le Roy du Nord, Henry Christophe, ancien garçon de Y Hôtel de la Couronne du Cap, devenu un Néron et qui finit comme le Romain.
Tous ces Spartacus déchaînés forcent le gouverneur général Blanchelande à fuir ; ils lassent les commissaires civils Roume, Saint-Léger et Mirbeck ; Polverel, Sonthonax et Ailhaud. Ils battent à la Crête-à-Pierrot le général Leclerc, beau-frère de Napoléon 1°'" ; au morne de la Tranquillité, le général Pamphile de Lacroix ; et Rochambeau lui-même, Rochambeau qui, comme un boucanier, marchait précédé d'une meute formidable de ces limiers de Cuba, qui suivent la piste des nègres. Ils enterrent les Anglais, appelés à leur aide, dans les grèves de la Grande-Anse, de Léogane, de l'Archaie, de Saint- Marc, du Môle-Saint-Nicolas ; les Espagnols, un moment leurs alliés, sous les mornes de Ouanaminthe, de la Marmelade, de Plaisance, du Limbe, du Borgne...,
La France, à laquelle la rupture de la paix d'Amiens créait mille difficultés en Europe, lâche prise. Profitant de cette occasion favorable, les insurgés affirment avec solennité leur indépendance, le l^"" janvier 1804 ; et, l'on voit s'élancer d'un seul jet la flèche hautaine du palmier planté par Toussaint-Louverture.
J.-J. Dessalines, élu gouverneur général, se fait empereur sous le nom de Jacques P"" ! Sa conduite, immorale et impolitique, détache de lui un grand nombre de partisans. Il tombe au Pont-Rouge sous les trois coups de poignard d'un Yayou, Brutus obscur. Henry Christophe s'était distingué dans la révolte contre la métropole. Profiterait-il de l'exemple de son prédécesseur ?.... Amende-
rait-il son naturel qui lui valait déjà une triste notoriété?... A l'imitation de J.-J. Dessalines, il se fait proclamer roi sous le nom de Henrj P"". Pendant que, s'imposant par la terreur, il renouvelait dans le Nord les massacres de Toussaint-Louverture, dans le Sud Alexandre Pétion, sage, juste, pacifique, ménageait le sang de ses concitoyens et accueillait, comme des frères, ceux qui fuyaient le tyran du Cap, Henry ou que le sort des combats faisait tomber entre ses mains...
« Il ne fit couler des larmes qu'à sa mort ! » Le bel éloge à faire d'un chef d'État que de lui appliquer ce cri parti, lorsqu'il descendit au tombeau, du cœur de ses administrés, et que son biographe a enregistré fidèlement.
A Alexandre Pétion succéda Pierre Boyer.
De nouveau la colère enflamme Henry I"''. Il ordonne que Saint-Marc, le boulevard de son royaume, soit mis en état de défense. Une apoplexie, qui le frappe dans l'église de Limonade, l'empêche de poursuivre son entreprise.
Sous l'administration ferme et sage du nouveau Président, en treize mois l'ordre est rétabli, la prospérité semble renaître.
Il conquit la partie espagnole par force et par adresse, et fit un seul Etat des deux Républiques sœurs. Les relations extérieures, nouées depuis vingt-deux ans, étaient une reconnaissance toute tacite de l'indépendance de l'île. En 1825, après de longues négociations avec la France, son ancienne colonie, érigée en République, s'engagea à payer aux colons, pour les dédommager de la perte de leurs habitations, 30,000,000 de fi^ancs en trente ans, et Charles X ajouta, par une déclaration explicite, une dernière sanction à la reconnaissance de l'autonomie haïtienne.
Depuis lors, Rivière-Hérard, Guerrier, Pierrot, Riche, Soulouque, GeflErard, Salnave, Nissage-Saget, Michel
Domingue, Boisrond-Canal, Salomon, ont été successivement nommés présidents.
On se rappelle que le cinquième se fit empereur en 1848, tout comme Dessalines.
De nos jours, Haïti forme une République autonome. Son gouvernement se compose d'un président, chef du Pouvoir exécutif, d'un Sénat, d'une Assemblée nationale législative, et de cinq secrétaires d'État préposés aux départements de la Justice ; des Finances et des Affaires étrangères; de l'Intérieur, de la Police générale, de l'Agriculture et du Commerce ; de la Guerre et de la Marine ; de l'Instruction publique et des Cultes.
Son territoire est divisé en quatre départements : le Nord, l'Artibonite, l'Ouest, le Sud, administrés militairement, sous le contrôle du secrétaire d'Etat de l'Intérieur, par des généraux-commandants.
Ces départements se subdi\asent en arrondissements, également administrés par des chefs militaires, choisis par le Président, excepté ceux ayant pour chef-lieu, le cheflieu même du département, et qui restent, dans ce cas, sous la direction immédiate du commandant de département.
A leur tour, les arrondissements sont subdivisés en cantons, les cantons en communes, les communes en sections rurales.
Chaque commune a un magistrat communal assisté d'un conseil, issu du suffrage universel, et chargé de la discussion et de la surveillance de ses intérêts.
Tous les Haïtiens doivent le service militaire. La force armée se compose de l'armée proprement dite et de la garde nationale. La, flotte compte, en moyenne, deux navires.
La justice est rendue, dans chaque canton, par des juges de paix. Au-dessus des justices de paix sont les
14 LE PATS DBS NÈGRES
tribunaux de première instance, aussi nombreux que les arrondissements. Au Port-au-Prince, siège une Cour de cassation.
La très grande majorité de la population est catholique. Il y a trois diocèses, celui du Port-au-Prince, à la tête duquel est un archevêque, celui du Cap-Haïtien, sous la conduite d'un évêque, et celui des Cayes, dont le titulaire est encore à nommer.
Les autres cultes sont reconnus par l'Etat et librement professés. .
Vous savez à présent où je vous amène, ami lecteur, mon cher compagnon de voyage. Si effrayé, ce que je ne crois pas, par ce que je viens de vous apprendre, vous aviez le désir de retourner sur vos pas, il n'est plus temps : nous sommes arrivés.
Estimoz-vous donc heureux et ne soyez pas ingrat. Rendez plutôt grâce à Kouroumon, le Neptune Karaïbe, dans l'empire duquel nous sommes entrés, car vous n'avez pas eu le mal de mer, dont rient ceux qui n'y sont pas sujets, mais que Cicéron trouvait plus douloureux que la mort même, à ce que rapporte Victor Hugo.
Paris, février 1881.
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linn! r • ~ ^iii dun tyran. - La citadelle Laferrière — Phi
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courtisan et ce oui lui aâvir^t mJ:! a ~ ^^ cabrouetier
torrents sans ;Ur-ïéïa;"et"iouvTaiu'' ^""^ ^^ ""^''^'^ ^-
Le 3 noYembre 1872, à dix heures du matin, le Caraïbe entra dans la rade du Cap-Haïtien, fendant les flots avec une prudente lenteur, à cause des nombreux récifs dont eUe est semée. Il a^ait plu abondamment la veille. Cette je ne sais quelle tristesse qui régne là-bas, après une avalasse, était répandue sur tout l'horizon. Les pays inter-tropicaux sans soleil sont une lanterne magique sans éclairage. Des
^g LE PAYS DES NÈGRES
traînées de brouillard Yoilaient comme d'un crêpe blanc les sommets des mornes ; les eaux de la mer étaient d un noir lu-ubre- le vapeur lui-même avait un air triste. On désertait les cabines, Tous les passagers étaient montés sur le pont encombré de malles. Appuyé aubordage, je regardais la côte, écarquillant les yeux, sans découvrir le port. Nous n'étions donc pa. arrivés. Tout à coup le steamer s'arrêta. Le capitaine Dardignac montait à ce moment sur
la P^^^^^^^^^^^.^^^^ ^^^ ^^^^.^ ^ capitaine... lui demandai-je Le capitaine me regarda avec son noncbaloir créole et
me répondit :
— Nous sommes arrivés...^
— Vous voulez rire, capitaine?
— Du tout. Voici le Cap ... .
— Où? . . ,.,
— Sous vos yeux... A droite, cette maison qui arrondit, sous un toit de tuiles rouges, sa double rangée d'arcades superposées, c'est le bureau du port. Plusloin vers le Picolet s'étend le Carénage, faubourg habité parles pécheurs et les' bateliers. En face vous avez la Douane et les magasins des négociants consignataires. ^
Le Cap cela ! m'exclamai-je désappointé. Le bap : c'est là l'antique Guariho^ la capitale de Guakanagarik, ce karik hospitalier du Marien qui engagea Colomb a se fixer dans ses états ? C'est là la grande et riche cité siège de la juridiction du Nord et d'un conseil particulier d Amirauté, dont Moreau de Saint-Méry a laissé une description et une vue babylonniennes et qu'on avait surnommée le Paris de Saint-Domingue !
— Oui- c'est le Cap-Haïtien... répondit le capitaine. Cependant au coup de canon, signal du mouillage, des canots détachés du warf étaient venus en forçant d avirons s'accrocher au steamer. Attendant les passagers, qui de-
valent débarquer, ils dansaient sous ses flancs, violemment secoués par le remous des vagues, agitées par les roues, comme des coquilles de noix sur un lac dont un cygne émeut l'eau en nageant.
Pendant la traversée, les officiers auxquels j'avais été recommandé par M. Adevisse, lieutenant de la Ville de Saint-N'izaire, depuis capitaine en second de la Ville de Bordeaux, m'avaient traité d'une façon fort civile, dont le souvenir m'est toujours agréable. Après avoir pris congé d'eux en les remerciant, je descendis dans un de ces canots pour me faire transporter à terre avec mes bagages. J'eus beau prendre mes précautions et faire prix d'avance avec le batelier, robuste Africain aux omoplates aussi larges que les pelles de sa pagaie, il m'écorcha impudemment, ainsi que vous le lirez plus loin.
En mettant le pied sur le petit warf en planches, qui s'avance devant le bureau du port, je dus, avec les autres débarqués, soumettre mon passe-port à l'examen du commandant et le faire enregistrer. Cette première formalité remplie, il fallut encore aller à la Place, sous la surveillance d'un agent de police.
A la Place, la sentinelle, fatiguée sans doute d'une faction prolongée, s'était assise devant le corps-de-garde, au mur duquel s'appuyait son fusil, ennuyeux fardeau, et déchirait à belles dents quelques nœuds de canne à sucre.
Nous attendîmes un quart d'heure au moins. J'employais ce loisir à examiner la salle, dans laquelle on nous avait fait entrer.
Deux poutres noircies par le temps, et les planches qu'elles portent, forment le plafond. Sous les pieds, des carreaux non vernissés. Aucun papier au mur, rien que le plâtre, qui, n'ayant pas reçu de coups de badigeon depuis longtemps, prend une teinte foncée et s'éraille. Voilà le bureau du commandant de la Place. En douterait-on après
ce premier examen, il suffit, pour achever de se convaincre, de jeter un coup d'œil sur le mobilier. L'inventaire ne sera pas long. Dans l'angle de gauche on voit une grande armoire qui rappelle à l'imagination la fameuse armoire de fer. A côté un bureau, encombré de paperasses^ couvertes de poussière, est adossé au mur. Un claque, à poil rebroussé et rouge, moisit, suspendu à un clou de la muraille, près d'une épée semblable à celles que portaient les officiers de l'ancienne infanterie française, et dont l'humidité verdegrise les ornements de cuivre.
J'eus aussi le temps de lire une ordonnance du commandant du département, le général Nord Alexis. Il y prohibait le port de toute arme, affirmant que la tranquillité, qià régnait dans la ville, donnait à chaque habitant un gage suffisant de sécurité.
Je m'appuyais sur un buisson servant de fourreau à une longue lance d'acier jaspée d'azur. Or, je me trouvai en contravention, ainsi qu'il appert, pour parler le langage de Dandin. Je réfléchissais à cela, quand parut un noir en cheveux blancs. Je le pris pour le commandant de place : il n'en était que le secrétaire. Avec un soin méticuleux, il examina nos passe-ports, surtout le mien. J'allais, à tout hasard, lui taire part de mes scrupules, lorsque entra un second personnage, infiniment plus maigre, et chauve comme nne sapotille. Une longue lévite blanche flottait autour de son corps, comme autour d'un mât la voile dégonflée. Il jeta sur nous tous un coup d'œil incisif et prit un siège avec beaucoup de gravité. Je marchai vers lui, et, saluant de mon mieux, ainsi qu'il convenait, un fonctionnaire qui paraissait si haut.
— C'est au général Nord Alexis que j'ai l'honneur de parler?...
— Non, monsieur, au général Médard, commandant la place du Cap-Haïtien.
— Ha I fort bien 1 je viens de lire l'ordonnance affichée sur la porte, et comme je suis armé d'une canne à lance, je voudrais savoir ce que j'ai à faire.
— Laissez-la dans la maison où vous allez descendre, répondit le commandant avec un sourire de bienveillante condescendance.
Je le remerciai de son conseil, qui dissipa mes inquiétudes causées par une canne à épée, achetée sur le boulevard Saint-Michel.
En sortant du bureau de la Place, je me rendis à la Douane afin de retirer mes bagages.
J'j retrouvai mon batelier. Bien que nous fussions tombés d'accord à une piastre, il en réclama quatre en plus. Ce pourboire imposé me parut par trop fort.
Débarrassé de mon warfman^ je me mis en quête d'un hôtel. Je n'avais pas l'embarras du choix. Le seul et unique qu'U y avait se trouvait près du marché des Blancs, dans la rue Neuve, parallèle au quai Saint-Louis.
Je m'y fis conduire.
On a vu un poète menuisier, maître Adam, l'auteur des Chevilles; un autre, maçon, Sédaine, l'auteur de VEpitre à mon habit; un troisième, boulanger, Reboul, l'auteur des Traditionnelles ; un quatrième, perruquier. Jasmin, l'auteur des Papillotes. Au Cap je devais en rencontrer un, gargotier, maître Oswald Durand, auteur d'un recueil volumineux Rires et Pleurs, et, à cette époque, propriétaire-gérant de Y Hôtel des Voyageurs.
Je m'informai du prix de la pension, lequel fut fixé, après une courte discussion, à une piastre et demie par jour. L'accord fait à ce chiffre, je demandai la carte.
J'avais grand'faim. Les détestables plats, qu'on me servit et auxquels je n'aurais pas touché dans toute autre circonstance, me parurent, quoique assaisonnés de fourmis, dignes d'Apicius, et, comme j'étais très fatigué, je dormis sur un
cadre, — espèce de lit de camp, composé simplement d'une toile à voile tendue sur un pliant, — dans le réduit réservé aux passants, aussi profondément.que sur le meilleur som- ' mier, au fond d'une bonne alcôve. Tout est repos et lit aux voyageurs...
Le lendemain, après mon déjeuner, je commençai à visiter la ville, matériellement parlant. ,
Le Cap-Haïtien, comme le nomment les indigènes, ou j Cap Bayti-, comme le nomment les Anglais et les Aile- ^ mands, a des fastes bien remplis. Les flibustiers l'ont fondée en 1670 ; les Espagnols l'ont prise plusieurs fois. Ogé et Chavannes y ont été roués ; Sonthonax y a déchiré le Code Noir de Colbert ; d'Esparbès, d'Hinisdal, de Lassalle, de Montesquiou-Fezenzac y sont venus; Leborgne, Rey, Kerverseau, en sont partis ; Villaret-Joyeuse l'a bloquée avec une puissante flotte ; l'armée de la métropole y a été décimée par la fièvre jaune ; Toussaint-Louverture y a été transbordé avec sa famille sur le Héros ; le général Victor- Emmanuel Leclerc y est mort ; le président Sylvain Salnave y est né.
De 1640 à nos jours, c'est-à-dire en nioins de trois siècles, le Cap a essuyé quatre terribles incendies ; le premier allumé par les Espagnols, en 1690 ; le deuxième, par Bouckman et les esclaves des habitations Turpin, Flaville et Clément, le 22 août 1791 ; le troisième, le 10 juin 1793, lors des troubles excités par le conflit survenu contre le gouverneur Galbaud et les membres de la seconde commission civile ; — Les flammes que n'éteignirent point le sang qui ruisselait, dévorèrent, selon Pamphile de Lacroix, une centaine de millions ; — le quatrième, par Christophe, en 1802, à l'arrivée du corps expéditionnaire. Ajoutez le tremblement de terre de 1842, et des bombardements qu'on ne peut pas compter. Le dernier a été fait en 1865 par le Bull-Dog, navire de
guerre anglais, à rinstigation du président F. Geffrard, qui se servait des canons étrangers pour tirer sur ses concitoyens ! Aussi la vieille ville coloniale est-elle au- I jourd'hui méconnaissable. Dès les premiers pas qu'il porte à l'intérieur, le voyageur éprouve une désillusion pénible. Il y a loin, en effet, du port qu'il parcourt au Cap- Français, au Cap du règne de Louis XV !
A cette époque prospère , on comptait six fontaines monumentales, sans parler de celles des Prisons, des Casernes, du collège des Jésuites, du couvent des Religieuses. Huit places, le Champ-de-Mars, la place d'Armes, la place Montarcher, la place Royale, la place Saint- Victor, la place Cluny, toutes de la plus grande propreté, offraient chacune leur utilité et leur agrément. A présent on tient le marché sur la dernière.
Que différent d'alors le Cap apparaît aujourd'hui I Je marchais, meurtrissant mes pieds aux aspérités d'un pavé inégal, dans des rues dont les côtés en pente forment au milieu une rigole qui sert de canal d'écoulement aux eaux pluviales.
Si Volney avait passé par là, il eût assurément ajouté quelques périodes à son amphigourique Invocation.
A droite et à gauche les maisons des colons achèvent de crouler brique à brique. Le soleil, la lune, les pluies, ont creusé les pierres, émietté le mortier. Partout les toits sont effondrés, les ouvertures béantes. Les portes ont perdu leurs vantaux. Les gonds restent. Des herbes, des graminées pendantes, ccruvrent le sol des corridors et des salles basses de leur mélancolique végétation. Des pans de murs, déchirés par d'énormes lézardes, tiennent en équilibre contre toute géométrie. Des festons de liane remplacent leurs corniches tombées.
Que sont devenus les monuments publics érigés par les Français ? Aucun ne subsiste, et, sans le pinceau conser-
vateur de M. Numa Desroches, qui les a restitués sur le papier, nous ne pourrions nous en faire une idée. Le palais des gouverneurs est un vestige, Christophe l'incendia en 1802 de sa propre main. « Il voulait que les soldats du général Leclerc ne trouvassent que des cendres. » Deux statues, acéphales et navrantes, gisant parmi les décombres, loin de leurs piédestaux, font l'effet, au clair de lune, de cadavres de décapités laissés sans sépulture. La Trésorerie offre le même aspect. Bâtie en 1774, en face du théâtre, sur le côté sud de la place d'Armes, qui lui servait de parvis, et restaurée en 1825, sous le président Boyer, par M. Besse, architecte français, l'ancienne église paroissiale, simple de construction comme une basilique, fait songer à un pâté dont on a enlevé la croûte supérieure. Elle n'a plus de toiture et son campanile est tronqué. Cependant ses murs, presque intacts, n'ont pas souffert des tremblements de terre. Gardiens solitaires de ce temple abandonné, où ne vont plus s'agenouiller les fidèles, deux saints de pierre, Paul et Pierre, prient tout bas dans leurs niches étroites, ménagées dans l'entrecolonnement des pilastres de la façade, de chaque côté du grand portail, au-dessus d'entrées plus basses.
Tout auprès^ on aperçoit d'autres ruines, séparées de l'église par la largeur de la rue. Cet édifice, dont je n'ai pu connaître la destination, avait été construit par Christophe. Des restes de murs déchiquetés surgissent au hasard avec des silhouettes bizarres. Il y a là notamment un débris ayant conservé la forme d'une tour éventrée restée debout, qui m'a rappelé la tour de Vézone, toujours présente dans mes souvenirs de Périgordin.
Cette plante, surnommée sans-cesse, à cause de sa floraison perpétuelle, se plaît ù décorer tous ces emplacements déserts, et mêlant les bouquets de ces jolies petites fleurs rose-tendre à cinq pétales à ceux couleur de safran-
donné de constater que cet enthousiasme n'a, en réalité, rien d'exagéré.
Ces merveilles du Nord sont placées non loin du Cap, à peu de distance l'une de l'autre, et il est facile de les voir toutes les deux dans la même excursion.
Sans que j'aie eu besoin de m'occuper des préparatifs, attendu que mon prévenant cicérone avait pourvu à tout, nous nous mîmes en route vers les quatre heures de l'aprèsmidi, le 26 janvier, montés sur d'excellents petits chevaux, sobres, légers et vigoureux, avec la jambe nerveuse et la corne dure, comme l'île en produirait beaucoup, si les propriétaires de battes s'appliquaient à améliorer la race.
Nous nous étions munis d'un permis et d'une lettre de recommandation du général Nord Alexis pour les autorités que nous devions rencontrer. Le ciel, couvert, promettait, de la pluie. Cette considération ne suffisait pas pour arrêter deux voyageurs aussi déterminés. Nos précautions étaient prises d'ailleurs : des manteaux de caoutchouc nous enveloppaient de leur tissu imperméable et des jambières de cuir préservaient nos jambes des éclaboussures de la boue.
Pour sortir de la viHe, nous passâmes l'embouchure de la rivière du Haut-du-Cap,dans un bac qui me transporta en idée sur les bords de ma chère Dordogne ; puis nous suivîmes quelque temps le rivage, le long de la mer qui montait, envoyant ses flots et son écume jusqu'aux poitrails de nos montures.
Prenant ensuite par la Saline, nous laissâmes le fort Saint-Michel, prison 1802 par le général indigène Pétion, repris le même jour par le général français Clausel, à notre droite, et la petite Anse, à notre gauche. Cette bourgade mérite une mention à trois titres. D'abord, eUe s'élève sur l'emplacement présumé du principal viUage de Guakanagarick ; ensuite le premier plan de bambous.
apporté de la Martinique, fut planté, en 1759, sur l'habitation Porte-Lance, dans la même commune ; enfin, durant les troubles de la colonie, Christophe y commanda quelque temps, avec le grade de capitaine de gendarmerie.
La route de Milot, qui a six bonnes lieues, est l'une des plus exécrables que j'aie faite en Haïti, à cette époque de l'année, alors que la pluiô les change toutes en abîmes de bourbe, entremêlée de quartiers de rocher.
Je TOUS fais grâce de toutes nos infortunes, dignes néanmoins d'intérêt et de compassion.
Après avoir traversé la savane de Grand-Pré, champ de bataille sur lequel Christophe voulait attirer les troupes blanches, parce qu'il était avantageux pour ses hordes noires, et passé un torrent débordé, sur ce pont qui a gardé le nom d'un Français égorgé par son ordre, nous fîmes notre entrée dans le bourg d'une façon très peu triomphale, sur les huit heures du soir.
Il faisait nuit noire. Toutes les cases étaient fermées. Après bien des allées et venues^ des tâtonnements et des demandes infructueuses de renseignements, nous prîmes gîte chez un M. Jolicœur, qui nous recueillit avec un empressement au-dessus de tous les remerciements. Nous passâmes la nuit dans une case qu'il faisait construire à quelques pas de celle qu'il habitait provisoirement, sur des nattes posées à terre, enveloppés de couvertures que nous avions eu soin d'apporter, car, dans les mornes, la température est très fraîche et même humide. Levés avec le soleil, nous cassâmes un biscuit qu'arrosa une bonne tasse de café chaud, accompagnée d'un grog cVoid Ijrandy. Ensuite, remontant sur nos chevaux, que M. Jolicœur avait lâchés la veille au soir dans son champ d'herbe, où ils avaient eu le loisir de paître toute la nuit, nous nous rendîmes au bureau du commandant de la commune, le général de brigade Turenne Jean-Gilles. Il était absent.
Son lieutenant, à la présentation de la lettre du général Nord Alexis, détacha du poste un soldat qui nous conduisit tout d'abord au palais appelé Sans-Souci, comme le château bâti près de Postdam par Frédéric II de Prusse.
Celui dont il s'agit s'élève sur les gradins inférieurs du morne du Bonnet-à-l'Evêque.
« — Autrefois, me dit tout en marchant mon cicérone, » une allée remblayée conduisait à l'entrée fermée par » deux grilles d'une serrurerie compliquée. Une guildive » et le magasin de l'Etat se montraient à droite, hors de » l'enceinte. A gauche, également en dehors, était l'église, » rotonde couverte d'ardoises, dont un fronton triangu- » laire surmontait le portail orné de quatre colonnes. » Derrière l'église on apercevait la salle du Conseil. »
A propos de la salle du Conseil, je vais vous raconter une histoire.
— Je vous écoute plus attentivement, s'il est possible.
« — On venait d'achever ce corps de logis. Seul, un )) maître -couvreur était occupé à poser les dernières » tuiles. Le Roy, qui examinait les travaux, s'arrêta » devant la façade pour donner un coup-d'œil d'ensemble. » A un certain moment, il tira sa tabatière, y plongea » les doigts, et se mit à humer une large prise de ce » macoulia qu'il faisait venir de la Martinique pour ses » nobles narines. Il paraît que le maître-couvreur, qui, » du haut du toit, suivait les mou\ements du Roi, avait » aussi l'habitude du tabac.
» Mais, ayant perdu sa modeste queue de rat, il était » depuis plusieurs jours réduit à s'en passer, privation » intolérable pour lui, car il aurait volontiers soutenu » contre Aristote, sans le connaître, que
Le tabac est divin et n'a rien qui l'égale.
» La tentation était forte. Elle avait quelque chose du
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» supplice de Tantale. N'y pouvant résister, le maître- » couvreur descend, s'avance vers le roi, s'arrête à une » dizaine de pas, fait le salut militaire et s'incline trois fois.
« — Eh bien ! toi, que veux-tu? demande Henry I'"'.
)) — Sire, sire, répond notre homme, voilà huit jours » bientôt que je suis privé de ma tabatière. Y aurait-il de » l'indiscrétion à demander une prise à Votre Majesté?
» — Avance, avance toujours, prends, prends encore, » continua Henry I^"", dont cette feinte condescendance ca- » chait le jeu cruel. Et, se tournant au même instant vers » les soldats du Royal-Dahomey qui le suivaient partout, » portant, enroulées autour de leurs jambes-, dans leurs » bottes, des lianes à lampe, verges terribles avec les- » quelles ils exécutaient ses arrêts, il ajouta :
» — S'il a le malheur d'éternuer, battez-le à mort
» Cet ordre qu'entendit le maître-couvreur refroidit » singulièrement son désir de goûter le macouba royal. Un » mouvement convulsif, dont tremblèrent tous ses mem- » bres, le fit chanceler.
» — Allons, allons, dit Henry P"".
» Le maître-couvreur enleva avec respect entre le pouce » et l'index une mince prise, la porta à son nez, l'aspira » avec non moins de respect, se gardant bien d'éternuer » en présence du roi, ainsi que vous le pensez.
» — Prends, prends encore, reprit le roi.
» Le maître-couvreur, au comble de la surprise, restait » immobile, tandis que ses yeux effarés allaient de » Henry I" aux soldats du Royal-Dahomey, qui avaient » préparé leurs verges, et de ces comparses muets, mais V prêts à agir, à l'acteur principal de cette scène comico- » tragique.
» — AUons, allons, prends encore , commanda avec » impatience le roi, qui ne pouvait souffrir qu'on hésitât à » lui obéir.
» Notre priseur prisa de nouveau et encore sans éter- » nuer. Le roi tendait toujours sa tabatière.
» — Sire, sire,... balbutia l'artisan, c'est trop de bonté, w je crains d'abuser de...
» — Non, non; reprit Henry I" dont l'irritation sem- » blait croître, ou je te fais fouetter sur l'heure...
» Le maître-couvreur, tremblant, plongea de nouveau » ses doigts dans la tabatière qui lui sembla bien pleine. » Aucun éternuement, même étouffé, ne se fit entendre.
» — Allons, allons, encore, encore, commanda le roi.
» Le priseur, terrifié, ouvrit de grands yeux, et dit:
» — Plaît- il, sire?
» — Eh bien ! reprit vivement le roi avec des yeux » brillants de joie et de férocité, prends, prends jusqu'au » dernier grain.
» Le sens de ces dernières paroles n'était pas équivoque. » L'ordre donné aux gardes achevait de l'expliquer. Le « maître-couvreur obéit avec désespoir. L'effet du macouba V royal se faisait sentir fortement. Sa membrane olfactive » était comme brûlée ; mais il renfonçait ses éternuements, » supportant cette torture inusitée en silence, devant le >j roi impassible et les soldats muets.
» Quand le contenu de la tabatière fut épuisé, sans que » le priseur forcé eut laissé échapper le moindre bruit na- » sal, ce qui est prodigieux : — dans la circonstance, vous » comprenez qu'il dut faire son impossible afin de se rete- » nir, — le roi lui dit :
» — Au diable, canaille! Tuas de la chance... Mon » intendant te donnera deux gourdes, une tabatière et une » bouteille de mon macouba que tu trouves si bon. Va.. .
» Et, content de s'être donné cette fantaisie à la Domi- » tien ou à la Cambyse, Henry I^"" rentra au palais.
» On dit qu'à partir de ce jour le maître-couvreur ne » prisa plus.
» — Sapristi ! m'exclamai-je, il y avait bien de quoi en » perdre l'habitude.
» — Nous voici dans la cour d'honneur, poursuivit mon » cicérone, revenant aux ruines; elle était heptagone. Le » palais proprement dit se composait d'un pavillon central » et de deux corps de logis terminés par un pavillon carré. » Une large porte, de chaque côté de laquelle se dressait » un lion gardant un coffre plein d'or, donnait l'accès du » rez-de-chaussée, qui servait d'entrepôt et de magasin » pour les produits sortis des fabriques royales. Un double » escalier extérieur conduisait au premier. La reine habi- » tait le pavillon de gauche et le roi, celui de droite, près » duquel se trouvait une vaste salle de billard, car il » s'exerçait avec des billes d'ivoire à faire des carambo- » lages avec des têtes d'hommes. Dans la cour même, en- » close d'une griUe où les barreaux de fer alternaient avec » les piliers de maçonnerie, s'élevait un eaïmitier presque » aussi fameux, mais à un autre titre, que le chêne de » Louis IX. Le despote noir se plaisait à rendre, sous » son ombrage, ses sentences qui entraînaient toujours la » perte de la vie. Sur le côté et vis-à-vis s'étendaient les » logements des princes, les casernes et les écuries. Ces » différentes constructions étaient entourées de délicieux >5 jardins pleins de fraîcheur, de verdure, et tout coupés w de nombreux canaux d'irrigation.
» J 'allais oublier un détail intéressant et important à la » fois.
» C'est dans la salle haute defson pavillon, dont il avait » fait sa chambre à coucher, qu'expira Henry I^''. Le 15 du » mois d'août 1820, on l'avait vu, frappé d'apoplexie dans » l'église de Limonade, se pencher trois fois sur son siège » et sfc relever brusquement, si bien que la dernière fois sa » tête heurta si fortement la muraille qu'il se fit une bles- » sure de laquelle le sang jaillit en abondance.
» On distinguait encore, il n'y a pas longtemps, une » tache sanglante sur cette même muraille.
» A dater de cejour, leroi se sentit malade. Justamont, » médecin blanc, sauvé par lui des massacres de 1804, » mais que, dans un accès de fureur, il avait fait tuer à » coups de bâton sous ses yeux, en 1810, n'était plus là » pour le soigner. Au surplus les mauvaises nouvelles se » suivaient avec une rapidité désespérante. Le 2 octobre, » il apprit la défection du 8« régiment d'infanterie à Saint- » Marc ; trois jours après, le 5, la mort de Jean-Claude, » son lieutenant, dont la tête avait été portée à Boyer ; » enfin, à peine pouvait-il se tenir debout, tant il était af- » faibli, qu'on vint lui annoncer, dans là matinée du 8 du » même mois, la rébellion de ses troupes du Cap.
» Il tâcha de dissimuler son mal et ordonna qu'on lui » préparât sur-le-champ un bain de piment, de tafia, de » poivre et de macouba. Il espérait retrouver un peu de vi- » gueur dans cette infusion thermantique. En sortant du » bain, il se sentit, en eff'et, moins faible; mais, lorsqu'il » voulut monter à cheval, il lui fut impossible, malgré » l'effort qu'il tenta, de passer la jambe sur la croupe et » de se niettre en selle.
» Deux gardes s'approchèrent et l'aidèrent en le soute- » nant sous les bras à regagner son appartement. Son » courage ne pouvait suppléer à ses forces épuisées. Là, il » demanda la reine Marie-Louise et ses enfants. Ceux-ci, » craignant qu'il n'eût l'intention de les faire périravec lui, » puisqu'il avait perdu tout espoir de vivre, restèrent » sourds à ce dernier appel.
» Alors Henry I^"", ce roi, moitié héros et moitié tigre, » comme Voltaire l'a dit de Pierre -le -Grand, et qui, vou- » lant transformer son peuple, s'inquiétait peu des moyens ; » lui qui avait été la terreur de son entourage et de son » royaume, s'aperçut, à cette heure suprême, que ce n'est
» point par des cruautés qu'on gagne les cœurs et qu'on » affermit sa puissance. Fui des siens, haï par les popula- » tiens du Nord, devenu impopulaire dans toute l'île, se » voyant sur le point de tomber aux mains de ses ennemis, » et peut-être en proie aux remords, il prit un pistolet sur » un meuble à portée de sa main et se le déchargea dans » le cœur.
» Il s'était fait justice lui-même.
» Par les soins de sa famille, son cadavre fut transporté » dans un hamac à la citadelle où nous allons. Il n'eut » pas d'autre linceul.
» — Et que devinrent la reine et les enfants ?
» — L'aîné des fils, Ferdinand, parti, en 1802, avec le » général Boudet, pour aller en France faire ses études, » mourut misérablement dans un hôpital. Les autres le » prince Victor, le prince Eugène et le prince royal furent » tués sur les ordres de Richard, difc de la Marmelade, » gouverneur du Cap. Quant à la reine Marie-Louise, née » Coidavid, on la laissa fuir avec ses filles, madame Pre- » mière et la princesse Athénaïs. Afin de trouver une tem- » pérature qui ne leur fît pas trop regretter le printemps » éternel de notre île, elle alla en Italie où elle est morte à » Pise.
« Vous le voyez, le palais de Sans-Souci n'est aujour- » d'hui que débris sans forme, tristesse et solitude pro- » fondes. Les stupides démolisseurs qui utilisent les ruines » se sont abattus sur lui. Ils finiront par faire disparaître » ses derniers vestiges. Pour eux, c'est une carrière à » ciel ouvert et les matériaux qu'ils en tirent sont em- » ployés à la réédification de l'église de la Grande- » Rivière. 0 spectacle ! ainsi disparaît ce que nos pères » ont fait ! »
Comme ces débris explorés et fouillés, Milot ne nous
offrait rien d'autrement curieux, nous remontâmes à cheval et nous nous engageâmes dans les mornes," conduits par le soldat. Il nous restait à faire trois lieues, au milieu de forêts de pins, d'un chemin montant, glissant et si étroit que nous étions obligés d'avancer queue à queue. Le ciel était, ainsi que la veille, couvert de nuages. Bientôt une petite pluie fine nous assaillit, mais aucune case ne s'offrit à nous et nous continuâmes notre route, recevant toute l'averse avec un calme de stoïcien.
Après avoir chevauché deux heures, le chemin, taillé dans le roc, s'escarpa tellement tout à coup que, pour gravir cette espèce de talus, nous mîmes pied à terre, obligés de nous cramponner des mains aux arbustes et aux herbes, des pieds aux aspérités des larges pierres qui le garnissent, traînant par la bride nos pauvres montures qui n'étaient pas le moins à plaindre.
Au bout de trois quarts d'heure d'une ascension faite à la façon des quadrumanes, au tournant de ce sentier ardu, nous découvrîmes avec étonnement la citadelle sombre, énorme, qui avançait vers nous, comme pour nous repousser, son formidable éperon. Nous arrivâmes à ses pieds tout essoufflés.
C'est encore aujourd'hui une fière ruijie, laquelle, à 2500 pieds d'altitude, attristant de son ombre la crête vertigineuse du Bonnet-à-l'Evêque,
Se dresse inaccessible au milieu des nuées,
pareille à un burg des bords du Rhin ou comme Ossa sur Pélion. A ce moment nous ne pouvions embrasser du regard sa masse colossale par cela même que nous la touchions. Nulle part, en France, en Angleterre, aux Etats- Unis, je n'ai rien vu de plus imposant. La citadelle Laferrière est véritablement une merveille qui surprend le visiteur, myrmidon dont l'œil ne peut apercevoir le faîte.
lïsiiiiiifiiii
'""'if!
LA CITADELLE LAFERRIERE 33
Notre guide attacha les chevaux clans les hautes herbes, et nous entrâmes par une poterne dans un corps- de-garde. Trois soldats en haillons s'y chauffaient à un petit feu flambant sur les dalles. Je ramassai à terre un morceau de plâtre tombé du mur et sur une porte, qui est à droite, je crayonnai :
O Clirislophe, ô monarque insigne!
D'être né Français tu fus digne, Et je t'admire avec effroi, Nègre-Titan, esclave-roi ! . . .
« — Henry Christophe, l'effrayant Titan de Laferrière, » comme vous venez de le nommer si justement, me dit » alors M. Karnès Gourgues, fut nommé président par » cinquante voix contre quatorze, accordées au général » Paul Romain et une donnée à Alexandre Pétion ; mais » lorsque Juste Hugonin, son ami, lui eût écrit du Port- » au-Prince, qu'avec la nouvelle constitution « il n'aurait » pas le pouvoir d'un caporal », il prit au sérieux, en » dépit du Sénat, le 2 juin 1811, la royauté qui lui échut » dans une partie de plaisir au Fort-Liberté, où l'on avait » découpé un gâteau à fève. Telle fut l'origine de cette » guerre civile entre le Nord et le Sud, qui dura neuf » longues années.
» Dès janvier 1804, n'étant encore que général de » division, conseiller d'Etat et commandant en chef du » département du Nord, sous les ordres du gouverneur- » général Dessalines , il commença cette forteresse , » d'après les plans d'un homme de couleur, officier du » génie, Henry Barré, Toute la population fut de corvée. » Les jeunes habitantes, même les plus délicates, por- » talent sur la tête des pierres, des briques, des boulets. » Quand elles succombaient sous leur fardeau, les soldats » les relevaient à coups de lianes.
» — Avons-nous refusé, disaient en créole ces mal- » heureuses, lorsque nos frères et nos époux combattaient » les blancs, de leur fournir, sous le feu de l'ennemi, des » munitions ? Si l'indépendance était en danger, nous » nous livrerions avec ardeur à ce travail de bête de » charge. Nos oppresseurs sont chassés à tout jamais. Le » règne de la légalité doit s'établir. Ces travaux, au- » dessus de nos forces, nous rappellent trop les exigences » de nos anciens maîtres. N'aurions -nous fait que » changer de joug ?. ..
» Ces plaintes étaient justes. Le despote noir ne s'occu- » pait point de si peu de chose. Il força la nature de toutes » les' façons. Ayant achevé sa citadelle après l'assassinat » de J.-J. Dessalines, il y transporta ses archives, ses » trésors que P. Boyer pilla ; des armes et des munitions » de guerre dont il n'eut pas le temps de se servir. » Derrière les murs de ce refuge inexpugnable, il bravait » les assauts des soldats de la République. Il semble que » Dieu pouvait seul démanteler cette nouvelle Babel. Dans » le courant de l'année 1817, le feu du ciel tomba sur la » citadelle, toucha au magasin des poudres et fit sauter » une partie des constructions. Vous allez en juger. » Avançons... »
Sur un mot de mon cicérone, notre guide prit au feu un tison et soufflant de toute la force de ses poumons sur cette torche improvisée, il éclaira notre marche en nous précédant dans les sombres galeries de cet antre profond.
L'intérieur de la citadelle n'est pas seulement lugubre, il est aussi délabré. Je tirai mon calepin, et, à chaque station que nous faisions^ j'écrivis les notes que vous allez lire. Prises sur les lieux mêmes, elles ont du moins le mérite d'être précises et exactes.
Nous entrons dans une cour. — A droite, se dresse le
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mur extérieur de la forteresse. — A gauche, est une porte par laquelle nous pénétrons dans une pièce obscure. i — C'était la salle de bain. — Les murs du bassin sont ébréchés. — Nous prenons un corridor. — Il nous conduit à la salle de billard, qui est voûtée. — A la suite est le Trésor, salle basse, pleine d'eau croupie. . . Il n'y a plus que deux coffres de fer, vides et rongés de rouille. — Puis, les cachots, vastes oubliettes. — Par un escalier, sur les marches duquel l'herbe et la mousse ont étendu un tapis végétal de velours vert, nous montons au premier. — Nous sommes dans les appartements du Roij nus comme une caverne. — Les murs sont verdis et ridés. — On dirait qu'ils ont la lèpre. — La pluie, filtrant à travers les pierres déjointes de la voûte qui s'effondre, a formé à la longue sur les dalles des dépôts calcaires, sur lesquels je trébuche. — La torche de notre guide s'est éteinte. — Pendant qu'il la rallume, nous nous arrêtons dans une cour. — Toutes les plantes des ruines s'y sont installées et y prospèrent. — Au milieu s'élève le tombeau du prince Noël, frère de la Reine, que Henry P'^ fit mystérieusement disparaître. — Ce tombeau est de forme carrée. — On le dit vide. — La poudrière est devant nous. — De toutes parts pyramides de bombes, de boulets. — Nous montons encore. — Je jette par une meurtrière un regard sur la campagne. — L'horizon est très vaste. — Nous traversons les casernes : elles pouvaient contenir 10,000 hommes. — Nous parcourons les batteries supérieures. — De longues couleuvrines sur leurs affûts brisés ou chancelants. — Beaucoup d'embrasures vides. — Je demande pourquoi à mon compagnon. — Il me répond :
« — Sur les brisées de Dieu et du temps, cet auxi- » liaire de "Dieu, sont venus les brocanteurs. Ils ont em- » porté les belles pièces sur le sort desquelles vous me » questionnez et les ont vendues comme ferraille ! Les
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» descendre était difficile et offrait de grands dangers. » La plus grosse, Manpi7iba, qu'on ne put retenir à » force de bras, roula dans les falaises, où elle est restée. » Sous le Roy, il y en avait 365, autant que de jours dans « l'année. On avait employé, pour les monter si haut, le » moyen qui avait réussi à l'armée française, passant le » Saint-Bernard. Des troupes d'hommes les tiraient, » enveloppées de deux demi-troncs, le long des ravins. »
Nous continuons nos explorations :
A droite, des logettes. — Je regarde dedans. — Elles sont remplies de pierres à fusil. — Sur les murs les noms foisonnent. — Mon compagnon ajoute le sien. — Je l'imite. — Nous montons encore. — L'escalade devient difficile, — Nous grimpons de terrasse en terrasse. — Cette opération occupe nos pieds et nos mains. — Les arbustes, posés comme des panaches au front de cette immense masure, agités par le vent, laissent tomber sur nos têtes les gouttes de pluie restées sur leurs feuilles.
Nous voici arrivés, non sans peine, sur le faîte.
De là, par le beau temps, on embrasse d'un seul regard la magnifique plaine du Nord, laquelle, depuis la rivière du Massacre jusqu'au Port-Margot, a cent quatre-vingts lieues carrées. Et cependant, Christophe, un peu avant sa mort, songeait à exhausser encore cet édifice inouï !
Appuyé à un mur, me raidissant pour ne pas céder à l'attraction de l'abîme, je contemplai. Tout en bas, au pied du Bonnet-à-l'Evêque, le palais de Sans-Souci paraissait comme un gros tas de pierres ; devant nous, le Cap, chétive ville abritée par la Bande-du-Nord, où est située l'habitation Cormier, sur laquelle J.-J. Dessalines naquit en noS,;- à droite et à gauche, aussi loin que la vue peut s'étendre, une foule de forets, des savanes sans fin, dont le Guayubin, la Grande-Rivière, la rivière du Massacre, la rivière du Haut-du-Cap rayent la verdure
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foncée de leurs blanches sinuosités ; d'innombrables hameaux, portés sur le dos des mornes ou cachés dans leurs flancs, et que l'on aperçoit en tournant sur ses pieds, comme une girouette, vers les quatre points cardinaux : le Limbe, célèbre par les crimes du féroce Makandal ; l'Acul-du-Nord, visité par Colomb, en 1492 ; le Dondon, lieu natal de V. Ogé ; le Quartier-Morin, où fut fait le premier essai de culture de la canne à sucre ; Limonade, où a été retrouvée l'ancre de la Nifia, naufragée dans la nuit du 24 au 25 décembre 1492 ; la Grande- Rivière, le GnaroMuai des Indiens, le Sainte-Rose des colons, témoin du soulèvement de J. -B. Chavannes ; Sainte-Suzanne, dont les cafés sont recherchés ; le Terrier- Rouge, dans le voisinage duquel Colomb assit le fort de la Nativité ; le Fort-Liberté, ci-devant Fort-Dauphin, où se trouve le tort Labouque, prison d'Etat sous Soulouque, et lieu natal de Bruno-Blanchet, en 1760 ; Ouanaminthe, appelé Gumiami7ito par les Indiens ; au-delà du Grand- Yaque, à quatorze lieues du Cap, dans la République dominicaine, San-Francisco de Monte-Plata, qui élève des bœufs estimés ; plus loin encore, Puerto-de- Plata, au pied de sa montagne éblouissante, que les Espagnols, la croyant, par une illusion d'optique, couverte de neige, nommèrent Sierra-de-Plata ; enfin, tout à l'extrémité, la mer, brillantée par les rayons de soleil, sorti des nuages qui les interceptaient, et, suivant le contour capricieux de la côte, formait le cadre étincelant de ce paysage auquel je ne trouvais rien' à comparer.
M. Karnès Gourgues me donnait ces indications, me nommait tous ces lieux, en me les montrant de la main.
Dire ce que j'éprouvais à cette hauteur, me voyant si petit au milieu de choses si grandes, est impossible : j'en appelle à ceux qui les ont vues... Avec un plaisir mêlé d'effroi, je saisis tout l'ensemble de cet immense pano-
rama, dont il n'est pas un détail qui ne soit merveilleux. Je restai anéanti dans une contemplation muette, et, pris de vertige, je fus un moment obligé de fermer les yeux devant tant d'éblouissements.
Quand nous fûmes descendus de la citadelle, nous allâmes, avant de quitter le Bonnet-à-l'Évêque, voir le palais du Ramier, autre fort qui est écrasé, bien entendu, par sa voisine. Puis nous fîmes le tour de celle-ci. Au pied des murs, gisent dans l'herbe des canons, des mortiers de tout calibre. Je choisis, parmi les projectiles, qui se couvrent là de rouille depuis 1820, un biscaïen de deux livres que je conserve comme souvenir de mon excursion : je l'ai fait monter en presse-papier.
Dans le but d'en obtenir de nouvelles anecdotes, je me remis à faire des questions à M. Karnés Gourgues. Il n'était pas, en effet, à bout d'érudition.
« — Pendant la construction de cette citadelle cyclo- » péenne, reprit-il, le froid vif, qui règne continuellement » dans les régions montagneuses de l'île, bien qu'il n'y » gèle jamais, avait encore redoublé, car on était en plein » hivernage et la pluie tombait, comme lorsque Dieu ouvrit » les cataractes du ciel pour faire le déluge.
» Les travailleurs, interrompant un instant leur labeur » surhumain, s'étaient étendus en rond autour d'un grand » feu allumé dans un endroit abrité du chantier. Le Roy, » faisant sa ronde d'inspection, les surprit endormis. » Irascible par tempérament et habitué à voir ses sujets, » tremblant à son approche, redoubler d'activité et d'ef- » forts sur son passage, il devint furieux à cette vue.
» Hors de lui, il tombe comme une bombe au milieu des » travailleurs, brandissant au-dessus de leurs têtes le » terrible cocO'macaqve qui lui servait de bâton de com- » mandant, et les frappe à coups redoublés, en leur » ordonnant de se mettre à l'ouvrage.
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» Arrivé à l'un des généraux chargés de conduire les » travaux, vétéran de la guerre de l'Indépendance, le » même qui devait s'asseoir sur le fauteuil présidentiel, le » 3 mai 1844, Henry 1'='' lève le bras, en l'accablant d'in- » jures, pour le bàtonner comme les autres. Mais celui-ci, » portant la main à la poignée de son sabre :
» — Sire, nous avons combattu ensemble pour conqué- » rir la liberté et assurer notre indépendance. A présent » qui frappe Guerrier est mort. . . .
» Cette réponse inattendue, l'accent ferme avec lequel n elle était dite, le caractère du vieux compagnon d'armes » qui la faisait, tout cela arrêta subitement, loin de l'ex- » citéï* davantage, la colère du Roy. Un mélange indéfi- » nissable de sentiments opposés, une étrange expression » de surprise passa rapidement sur ses traits. Reprenant » un empire immédiat sur son irritation, sa physionomie » redevint calme et froide. Le honteux instrument de » tyrannie retomba cette fois sans frapper.
» — Au diable, canaille ! . . . se contenta de répliquer » avec dépit le despote.
» En eflfet, dans cette attitude pleine de dignité de » Philippe Guerrier, il n'y avait pas de bravade, mais » bien la réclamation de droits difficilement acquit. » Henry I*"", que la moindre résistance exaspérait, l'avait- » il compris ? Tout porte à le croire. »
Tandis que M. Karnés Gourgues me racontait ceci, notre guide avait amené les chevaux. Les pauvres bêtes avaient eu le temps et les moyens de se refaire en broutant, autour de la citadelle, l'herbe haute humectée de pluie.
Il était neuf heures. Nous nous remîmes en selle. Maintenant il s'agissait de descendre le Bonuet-à-l'Evêque, ce qui est plus périlleux, sinon plus difficile, que de le gravir. Bref, après trois heures de marche avec précaution sur ses
pentes rapides, nous découvrîmes, parmi les arbres, les ruines que nous avions visitées le matin.
— Tiens!... exclama mon compagnon, à la vue du palais, il me revient à l'esprit une histoire sanglante....
— Voyons ; vous n'avez pas idée à quel point vos récits m'intéressent
« — Parmi les familiers du Roy se trouvait M. Rou- » mage aîné, directeur des domaines. Un soir, tous deux » jouaient ensemble au lansquenet. Ce dernier, peu favo- » risé de la chance, perdit grosse somme sur grosse » somme. L'heure de se coucher venue, le Roy donna » congé au courtisan.
« Le lendemain matin, M. Roumage, venant déjeuner » avec Henry P"", à la table duquel il mangeait, s'informa » si Sa Majesté avait bien dormi, et si Elle se trouvait bien. » — Fort mal ! Fort mal ! mon compère, dit le Roy ; » j'ai fait un rêve singulier, qui m'a tourmenté toute la » nuit.
» — Sire, reprit M. Roumage, est-il permis de deman- » der à Votre Majesté quel est ce rêve ?
» — Oui, oui ; j'ai rêvé, compère, que je vous cou- » pais la tête . . .
» — Ah ! Sire, c'est impossible. J'aurai plutôt cru que » vous aviez rêvé que vous me rendiez l'argent que j'ai » perdu hier au soir.
» — Non ! Non ! J'ai bien rêvé que je vous tuais, com- ■ » père : c'est un avertissement de Dieu. Vous me trom- )) pez. Vous êtes un faux ami, un Judas. N'avez-vous pas » averti le général Bonnet, venu à Laferrière, après » l'assassinat de Dessalines, que j'avais envoyé à Macaya, •» l'ordre de le faire disparaître à son passage à Camp- » Coq ? et si vous avez tant d'argent à exposer sur des » cartes, n'est-ce pas parce que vous avez mal versé ? On » va vous conduire à la geôle.
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» Prévenus de ce qui se passait, les enfants et la femme » de M, Roumage, sachant que le Roy exécutait toujours » ce qu'il disait, vinrent le supplier, les larmes aux yeux. » Ils se traînèrent à ses pieds, ils embrassèrent ses genoux. » Toutes leurs tentatives pour toucher son cœur furent » inutiles : Henry I^"" resta inexorable. Fatigué de leurs » prières, il les fit mettre à la porte.
» M. Roumage se livra aux soldats sans souffler mot. » On l'enferma dans la prison du Cap, qui s'élevait alors » près de la Providence, non loin de la Grande-Ravine.
» Deux mois plus tard, Henry I"'" faisait élargir le » prisonnier et l'invitait à diner. Celui-ci entrait chez le » Roy au moment où le majordome annonçait que le repas » était servi. On passa dans la salle à manger. Les deux » convives se mirent à table, en face l'un de l'autre, — » comme autrefois. Le Roy mangea et but de bon appétit. » M. Roumage, content d'être rentré en grâce, fit hon- » neur à tous les plats. Le dîner dura une bonne heure. » Au dessert, Henry I^"" remplit son verre et celui de son » invité, puis élevant la main.
» — A votre santé ! mon compère, fit-il.
» M. Roumage, si joyeux qu'il ne remarqua pas le ton » ironique du Roy, répondit à son toast.
» Sur un signe les gardes s'approchèrent. Henry ^"'i » sans se lever, tira du fourreau le sabre flf> ^'^^ deux, » et, avant que son convive eût dp-'-^iê son mtention, il » lui enleva la tête.
» Puis, sans paraître plus ému que s'il avait fait la » chose du monde la plus simple, il rendit au garde le » sabre dégouttant de sang, quitta la table, et descendit » à la salle de billard. >>
J'avais écouté cet horrible récit, tout haletant d'intérêt, et quand je connus son dénouement, l'indignation m'arracha ce cri : 0 la bête féroce !
.'/•2 I.E PATS DES NEGRES
— Mai?, demandai-je à M. Karnès Gourgues, étesvous bien sûr que l'affaire se soit passée de la sorte ? . . . De qui tenez-vous ces détails ? . . .
— Eh ! mon cher monsieur, que voulez-rous que je vous réponde ?.. De la tradition. . . .
Nos pères l'ont contée et ^oi je la redis.
Avec une complaisance que ma curiosité, toujours plus avide, pouvait bien fatiguer, mais ne lassait pas, M. Karnès Gourgues voulait bien m'instruire de ce que le règne de Henrj I^"" avait de particulier. A mon sens, insister aurait été peu convenable. Je ne poussai donc pas plus loin ma critique historique.
D'ailleurs nous étions déjà devant la porte de notre hôte. Au bruit des pas de nos chevaux, M. Jolicœur avait paru sur le seuil pour nous recevoir avec son bon sourire et sa franche cordialité. Il nous invitait à mettre pied à terre, ce qu'il if eut pas besoin de répéter. Nous entrâmes dans sa maison, où nous attendait sur une table carrée, ornée de la plus belle vaisselle de son dressoir, un de ces plantureux dîners créoles, avec lesquels, si l'on a bon appétit, on se restaure à merveille avec le pois-riz, les .bananes bouillies, qui remplacent le pain, et le tasso de riguow
« — Puisquoje suis en train de souvenirs, permettez- » moi encore une petite hic+oire, qui sera le pendant de la » précédente, me dit mon compagnon «n me servant. Par » les différents traits que j'ai rapportés, vous savez déjà » que, d'après les croyances du Roy, tout devait céder à » ses désirs fougueux. Le fait suivant vous prouvera qu'il » faisait aussi tuer les gens sans grands indices ni preuves » certaines de culpabilité. Il pensait et agissait comme » Tibère.
» Vainqueur des troupes du Sud à Sibert, le l^'' janvier