‹ Le pays des nègresChapitre 5 sur 114 · LA CITADELLE LAFERRIÈRE · texte numérisé non relu

LA CITADELLE LAFERRIÈRE

» 1807, il marcha incontinent sur le Port-au-Prince avec » son armée. Les généraux Pétion, Yayou, Lys et » Caneaux s'enfermèrent dans la'viUe et organisèrent la » défense, de telle sorte que le Roy, qui croyait pouvoir » s'en emparer sans tirer un coup de canon, se trouva n réduit à l'assiéger dans les formes. 11 établit son quar- » tier-général sur le champ de bataille, dont il était resté » maître, et de là dirigea les opérations militaires.

» Un jour, il envoie le colonel Ambroise bombarder la » ville. Celui-ci va prendre au magasin d'artillerie, confié )> à la garde du capitaine Stanislas Desroches, les muni- » tiens dont il avait besoin. Naturellement le capitaine » livre la quantité demandée et tire un reçu.

» Malheureux dans son attaque ou inhabile, le colonel » fut repoussé par les assiégés, et, forcé d'abandonner ses » batteries, il rentra au camp avec ses artilleurs en » désordre.

» Le Roy l'accueille avec ces reproches qui soufflètent » lourdement la face d'un soldat.

» — Colonel, vous êtes un lâche, et vous allez être » fusillé.

» — Sire, ce n'est pas ma faute. Je manquais de mu- » nitions.

» — Il fallait en avoir. ,

» — Sire, le garde-magasin d'artiUerie a refusé de » m'en livrer.

» Sur cette réponse, qui invoquait les circonstances » atténuantes, le Roy, transporté d'une grande colère, se » rend au magasin. Le capitaine Stanislas Desroches, » assis dans son bureau, jouait tranquillement aux dames » avec un de ses amis, le capitaine Etienne Léo, mort » commandant de l'arrondissement du Cap, et dont vous » verrez le tombeau sur le Champ-de-Mars, auprès de K l'autel de la patrie, sous le palmier de la Liberté.

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» — Capitaine, dit le Roy à l'officier, qui s'était levé à » son entrée, vous avez refusé des munitions au colonel » Ambroise ?. . .

» — Comment, Sire ? Mais c'est faux. Que Votre » Majesté veuille... Et, en pronouçant ces mots, le capi- » taine alla vers la table sur laquelle étaient ses deux » pistolets. Henry P"" crut qu'il voulait faire usage de ces « armes :

» — Bayonnettez cette canaille !... ordonna-t-il à ses » soldats d'un ton qui n'admettait pas d'hésitation.

» — Ah I ma pauvre femme ! exclama le capitaine M Desroches, et il tomba presque aussitôt lardé de coups.

» Sur l'ordre du Roy, les officiers qui l'accompagnaient, » dressèrent, séance tenante, l'inventaire des objets con- » fiés au capitaine. En ouvrant le tiroir de la table, les » premières pièces sur lesquelles ils mirent la main, » étaient le reçu du colonel Ambroise, reçu que le Roy M n'avait pas laissé au capitaine le temps de lui montrer, » et "une lettre de sa femme lui annonçant la naissance de » son troisième fils.

» Henry P"", revenu de son emportement, mais trop » tard, prit sous sa protection les trois enfants qu'il venait » de faire orphelins si injustement. Il les plaça à l'École » Royale, instituée à Milot, et que dirigeait alors M. Hip- » polyte Gélin, qui, envoyé en France avec plusieurs » autres jeunes créoles par le commissaire civil Roume, » en 1799, avait fait ses études au collège de Liancourt.

» L'aîné de ses enfants est M. Numa Desroches, le . » peintre que vous connaissez. Vous pouvez lui demander » si ce que je vous raconte est exact. . . »

Après avoir déjeuné avec un appétit de cavalier, rien ne nous retenait plus à Milot ; le beau temps était revenu ; Bi nous songeâmes à regagner le Cap. Au lieu du chemin ^ue nous avions suivi en venant, nous primes, pour varier,

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la large route tracée par Henry l", pour sa commodité personnelle, à travers la savane du Grand- Pré.

« — Par la voie que nous suivions, mieux entretenue » alors qu'aujourd'hui, me dit tout à coup M. Karnès » Gourgues, Henry I^"^ se rendait au Cap, entouré de » grands officiers de sa Cour et suivi de ses gardes. Un » cabrouétier, son cabrouet et ses bœufs, venaient en sens » contraire. — C'était l'époque où le Roi avait rompu » avecPétion. — Le cabrouétier, où la flatterie, qui est » le propre des courtisans, dit-on, va-t-elle se nicher? le » cabrouétier, afin de se rendre agréable à Sa Majesté, se » mit à pester contre l'un de ses bœufs auquel il avait » donné le nom de Pétion .

» — Hi Pétion ! hi rosse ! hi salop ! Voilà un Pétion » fatras, tonnerre m'écrase !...

» Henry entendit ces imprécations, et s'arrêtant, fit » signe au cabrouétier d'approcher .

» — Ah ! tu appelles ton bœuf Pétion, et pourquoi ?. .. » demanda-t-il.

» — Eh ! Sire, répondit celui-ci, satisfait d'avance de » l'effet qu'allait produire sa réponse, c'est parce que » Pétion est un mauvais mulâtre qui fait la guerre à Votre » Majesté. Aussi, lorsque je donne des coups à mon bœuf, » il me semble que je frappe votre ennemi.

» — Au diable, canaille ! exclama le Roy, c'est -ainsi » que tu manques de respect à mon compère...

» Et lui, qui surnommait Dessalines, de son vivant, » V Empereur-sauteur, et, après sa mort, V Hydre dé- » vorante, ajouta :

» — Qu'on fouette à mort cet insolent ....

» L'ordre fut exécuté à la lettre. Tandis que le bœuf » Pétion et son compagnon de joug poursuivaient, à leur » guise, leur chemin vers l'habitation à laquelle ils appar-

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» tenaient, le cabrouétier, passé aux verges, crevait dans » le fossé comme un chien.

» Ainsi l'avait ordonné la justice du Ro}'. ^> Galopant à franc étrier, ainsi que de vrais courriers extraordinaires, mon compagnon reconnaîtra cette comparaison, — à cinq heures du soir, nous arrivions à la Fossette, second faubourg du Cap, à l'opposite du Carénage, en traversant sans trop nous mouiller, une ravine qui est un torrent après une averse, quand M. Karnès Gourgues me dit :

— Vous voyez cette ravine ?. . .

— Oui, eh bien ?

« — Sortant du théâtre achevé en quarante jours, » quoiqu'on eût été obligé de refaire la charpente, et qui » est aujourd'hui la loge VHaïtienne, le Roy rentrait à » Sans-Souci vers minuit. Pendant le spectacle, la pluie » était tombée en abondance. Le cortège royal trouva un » fleuve impétueux dans la ravine qu'il avait facilement » traversée deux heures auparavant. Savez-vous com- » ment le Roy s'y prit pour passer ?

— Ma foi, non.

— C'est tout simple. Il fit descendre dans la ravine un escadron de cavalerie qui rompit et divisa le courant, en sorte que sa voiture roula à marche-pied sec. M. Demesvar Delorme rapporte ce fait dans ses Théoriciens au pouvoi'i\ Vous avez lu ce livre?

— Quel livi'e ?

— Les Théoriciens au pouvoir...

— Non, mais je compte le lire.

J'achevais de parler, lorsque nous entendîmes dans la rue Dauphine où nous étions entrés, ce chant bizarre :

C'é pas moë qui dit

Tête à Lénave gro, gro;

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Ce August qui dit Tête à Lénave gro, gro.

Sur le trottoir était assis je ne sais quoi de difforme qui chantait ce je ne sais quoi d'incompréhensible. Ce n'était pas lin nègre comme un autre : c'était un composé de Vulcain, de Caliban, d'Habibrah, de Quasimodo. Je n'ai jamais vu être plus hideux... Court comme un gnome, ventru comme une idole hindoue, la tête, — est-ce bien tête qu'il faut dire ? — lourdement enfoncée entre les épaules et hérissée d'une laine noire et crépue, les mains et les pieds palmés, la bouche faite comme une gueule armée de dents disposées en mâchoires de requin, ce monstre, qu'on ne peut pas désigner d'une autre façon, — était là, accroupi, chantant sa chanson inintelligible pour moi, ne se doutant pas de l'attention dont il était l'objet, ce phénomène de première catégorie que tout Paris irait voir, qui détrônerait Millie-Christine et l'Homme-Chien, s'il était exploité par un de ces barnums de foire qui savent faire des recettes à rendre jaloux le Théâtre-Français, avec les bizarreries vivantes de la nature.

D'abord il m'avait attiré, maintenant que je l'avais vu, il m'attristait.

— Quel est ce prodige de laideur? demandais-je à mon compagnon.

— Cette espèce d'animal manqué 1... C'est Souverain, le « garde-soute de M. Nemours Bernardin. »

— Et que signifie ce qu'il chante?

— Mot à mot : « Ce n'est pas moi qui dis que la tête à » Lénave est grosse, grosse; c'est Auguste qui dit que la » tête à Lénave est grosse, grosse. »

— L'explication de cela, s'il vous plaît?

— A la Fossette végète une espèce de nain, appelé Lénave, qui a, comme tous les nains, la tête énorme.

C'est à lui que la chanson de Souverain fait allusion.

— C'est trop fort!... m'exclamai-je; Tersite raillant le marquis de Roquelaure ; l'aveugle jetant le sarcasme et le dédain au paralytique. Hélas ! Il n'y a pas de monstre qui ne le soit moins par la comparaison d'un plus monstre que lui.

J'étais tellement fatigué en rentrant à VHôtel des Foya^ewrs, jusqu'à la porte duquel m'avait accompagné M. Karnès Gourgues, que, sans entendre l'aubergistepoëte, me demandant sans doute s'il fallait servir mon repas, j'entrai dans mon réduit, et me jetai tout habillé sur le cadre, lequel me parut, comme la nuit où j'avais fait connaissance avec ce genre de lit, une couchette fort moelleuse.

Courouille. — Le Limbe. — Clameille. — Repas sur l'herbe. — Le vial-moiiton. — Le Dondon. — La Voùte~à-Minguet. — Nuit splendide. — Histoire de Corsino, de sa l'emme Cocolte-Liqueur et de son rival Petit-Zozo. — Prise du Cap par J.-J. Dessalines. — Tuerie des blanches.

Après le palais de Bans-Souci et la citadelle Laferrière, il me restait encore à voir, en fait de curiosités locales, une caverne que M. Karnès Gourgues, connaissant mon faible, m'avait recommandée.

Beaubrun Ardouin affirme que cette grotte, appelée la Voûte-à-Minguet, tient son nom d'un colon. Pour Demesvar Delorme, ce serait du grand nombre de muguets, en créole minguettes, qui croissent alentour. Ces deux opinions sont également soutenables; je n'ai pas de préférence pour celle-ci plutôt que pour celle-là ; ni vous non plus, je pense.

Le jour qui suivit notre retour de la citadelle, fut employé par moi à faire les préparatifs de cette seconde excursion. Mon complaisant cicérone, retenu à la ville par ses affaires, ne pouvait m'accompagner cette fois, à mon très grand regret, car, ainsi qu'on a pu s'en apercevoir, c'était un vrai répertoire d'anecdotes, et le lecteur perd à son absence.

Je partis donc sans lui, à quatre heures du matin, le 29 janvier. Pour me conduire il m'avait donné un jeune sacatra du nom de Courouille, natif du Dondon, et qui, familier avec lés localités que nous allions traverser, pour les avoir parcourues en tous sens et fréquemment, était bien le guide qui convenait.

C'est avec Courouille que j'ai pris ma première leçon de créole. Je l'accablais, chemin faisant, de questions auxquelles il répondait le plus souvent par un invariable : moé pa connai, qui m'éclairait très peu, je dois l'avouer.

Nous cheminions, lui marchant allègrement pieds nus, moi à cheval, à travers les fameuses savanes de l'Acul, qui font partie de la plaine du Nord, et où, en 1791, le 93 haïtien, retentirent pour la première fois les redoutables chants d'Ona-Nassé et du Camp du Grand-Pré.

La route, plate pendant trois lieues, devient ardue tout à coup. On s'engage dans ces mornes du Limbe que Lamartine a chantés dans sa tragédie intitulée Toussaint- Louveriiire.

En 1715, une chapelle, aj'-ant été bâtie à l'endroit où se trouve aujourd'hui le village du même nom, quelques cases vinrent aussitôt se ranger autour d'elle. En 1789, ce n'était encore qu'un hameau ; mais les vingt-deux sucreries établies dans sa petite plaine lui donnaient de l'importance. (Test dans cette commune, au Bas-Limbé, que fut inventé par M. Bélin de Villeneuve et exécuté sur son habitation, en société avec M. Raby, un équipage à sucre fort ingégénieux. Un congo, Makandal, appartenant à M. Le Normand de Mézy, planteur du Limbe, épouvanta longtemps par ses crimes ce quartier laborieux. On retrouvera cet effrayant personnage dans les Draines d'Haïti.

J'étais occupé à lire ces détails dans la géographie de

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Beaubrim Ardouin, que j'avais emportée arec moi pour m'en servir comme d'un itinéraire, lorsque n'entendant plus CourouiUe qui, depuis une heure, chantait une chanson dont il avait répété le refrain invariable si souvent que je l'ai retenu :

Madame Fiat, oh !

A la madame qui canaille !

Fiat allé Pot-au-P rince, Li di : « Cassé feuille , couvriça. »

et, ne le voyant plus devant moi, je me retournai, afin de voir s'il me suivait au moins. De CourouiUe pas même l'ombre. Il avait disparu. J'appelai :

-- CourouiUe !... Courouille ! . . .

J'étais seul dans le chemin. Je commençais à croire qu'il usait de l'occasion de me jouer un mauvais tour. Quand je me trouvai au bord d'un torrent d'une dizaine de pieds de large, lequel, gonflé par les pluies de la saison, coupait le chemin, en courant sur son lit incliné, blanchâtre et bouillonnant à grand bruit.

Sec comme un morceau d'amadou, Courouille, à genoux sur un quartier de roche bleuâtre de la rive opposée, semblait adresser à la Couleuvre ou à la Vierge, lui seul le sait, une oraison jaculatoire.

^ Je le regardai avec surprise, pensant qu'il était pris d'un accès de folie ; mais il interrompit sa prière pour me dire :

— Général, passez vite, Clameille capable vint.. . Désireux d'apprendre ce qu'était Clameille, je piquai ma

monture, qui m'eut bientôt porté auprès de Courouille.

— Que voulez-vous dire, lui demandai-je, avec votre Clameille ?

Cette fois il se signa, et, persuadé que, par ce geste, il avait éloigné le malin esprit ;

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— Clameille, répondit-il, c'est ZomM qui rété isit. Si moune pas passé vite, li égat^é yo.

Ma curiosité satisfaite par cette explication, qui me prouva que Clameille était un cousin du nain Roulon, domicilié dans un lac des Vosges, je continuai mon chemin , ordonnant à Courouille de marcher devant moi. Je lui recommandai aussi de vouloir bien, lorsque nous rencontrerions des cours d'eau, m'indiquer les gués, qui lui permettaient de les passer comme les Hébreux traversèrent la mer Rouge, c'est-à-dire à pied sec. Cela ne lui avait pas paru nécessaire, me dit-il, puisque j'étais à cheval.

Prenant au sérieux le titre de général que m'avait donné mon guide, je commandai : halte ! en descendant moimême de cheval vers midi. Il était bien temps de déjeuner. Courouille ne fit aucune objection. Ce fut chose aussitôt commencée que proposée. De la besace de cuir attachée à la selle, nous tirâmes les provisions apportées. Nous nous installâmes au bord du chemin, au pied d'un campêche en fleur, qui nous prêta son ombrage parfumé. Il ne nous manquait qu'une source dans le voisinage. Courouille m'affirma qu'il n'était pas sain de boire de l'eau en voyageant parce qu'on était en transpiration, et il me le prouva en ingurgitant sans sourciller un grog d'un demi-setier de tafia blanc. Quant à la côtelette de mouton que je lui donnai, il n'y toucha point. Je lui marquai mon étonnement de cette abstinence. Il me répondit naïvement qu'elle lui donnerait le mal-moidon. Les nègres, je n'ai jamais su pourquoi, attribuent à la viande du plus tendre des herbivores, ce gonflement de la partie inférieure de la face qu'ils appellent ainsi, quoiqu'il ait une tout autre cause. En revanche, Courouille dévora jusqu'à l'arête un hareng-saur, qui puait plus qu'un fromage attendu. Par dessus il avala une bonne demi-timbale de tafia, ce qui me fit appréhender qu'il ne s'endormit sur l'herbette. Quand nous nous remî-

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