‹ Le pays des nègresChapitre 45 sur 114 · MISE EN SCÈNE DE ROCHAMBEAU U · texte numérisé non relu

MISE EN SCÈNE DE ROCHAMBEAU U

alors la suprématie : celui de Toussaint-Louverture, le plus faible^ mais le plus énergique ; celui des Indépendants, qui souhaitaient l'expulsion des Français^ mais après la chute de Toussaint-Louverture, dont la domina;tion leur paraissait trop lourde; enfin, le parti français^ hostile à Toussaint et aux indépendants, aidant de bonne foi au triomphe des armes de la métropole, mais voulant avant tout l'établissement de la liberté et de la légalité.

Donatien Rochambeau, qui succéda à Leclerc, enlevé, le . 2 novembre suivant, par la fièvre jaune, dans la trentième année de son âge, entra au Port-Républicain le 20 mars ] 803. Son arrivée répandit une terreur profonde parmi la population de couleur. Le parti français manifesta sa joie par des illuminations et des fét5s. A cette occasion, le nouveau capitaine-général donna au palais national un bal auquel furent invitées les dames noires et jaunes.

Les salles de réception étaient splendidement décorées : la musique de la garde d'honneur exécutaient les airs les plus dansants ; l'amphitryon se montrait d'une courtoisie exquise. A minuit, il pria les dames de couleur de vouloir bien passer dans un salon où elles trouveraient d'autres plaisirs et de nouvelles émotions. Au bout d'un long corridor, une porte, s'ouvre silencieusement à deux battants pour leur livrer passage. Que virent ces malheureuses qui les glaça d'épouvante?... Une vaste pièce, tendue de noir, éclairée d'une seule lampe^ dans laquelle étaient rangés par mornes files des cercueils. Soudain le chant des morts sort de bouches invisibles. Beaucoup, chancelantes^ s'évanouirent, d'autres éperdues, prirent la fuite, tandis que Rochambeau leur disait : « Vous avez assisté aux funérailles de vos époux et de vos frères. »

Le lendemain, commencèrent de nombreuses exécutions de nègres et de mulâtres. On avait donné l'ordre aux hommes de police, parmi lesquels se trouvaient des indi-

gènes fort animés contre leurs consanguins, de faire égorger, dans la cour de la geôle, les indépendants qui y étaient détenus.

Environ ce temps-là, les troupes de la métropole perdirent du terrain. Le Port-de-Paix, la Tortue, furent enlevés par Capoix, et le Port-Républicain, cerné par plusieurs chefs de bandes : Jean Rouge occupait le chemin de la Coupe ; Adam Duchemin, Turgeau ; Toby, le morne Piémont; Bassou Langlade, le Canapé vert, Condé^ la ravine Décayette ; Patience et Lubîn Iludicourt, Bizoton ; ChavanneSjla Rivière-Froide; Métellus, Truttier ; Lamérique, le Morne-à-Bàteau.

Rochambeau transféra son quartier-général au Cap , après avoir confié le commandement de l'arrondissement au général Lavalette et celui de la place au général Panis. La famine ne tarda pas à se faire sentir. Craignant que la ville ne fût saccagée, si elle était prise d'assaut, Lavalette se résolut à capituler. Il envoya un parlementaire à Turgeau oii se trouvait Dessalines. Celui-ci, prenant la fierté d'un vainqueur, répondit : « Que le général Lavalette m'envoie ses propositions par écrit et je verrai ce que j'ai à faire. » Il réunit ensuite les officiers de son armée, et leur demanda quelle conduite on devait tenir à l'égard du Port-Républicain. La plupart furent d'avis qu'on le livrât au pillage pour le punir de s'être montré si longtemps dévoué à la France. L'adjudant-général Bonnet et le général Pétion combattirent cette opinion. Le second pria fortement ses compagnons d'épargner cette calamité à sa ville natale. Dessalines céda à leurs instances réitérées. Il fît rédiger un manifeste dans lequel il promettait aux habitants que leurs vies seraient sauves et leurs propriétés respectées.

Le 5 octobre 1803, un second parlementaire, porteur d'une lettre signée par le général Lavalette, se présenta à

LES VÊPRES HAÏTIENNES 151

Turgeau. Le commandant s'engageait à évacuer le Port- "Képublicain, si Dessalines accordait le temps nécessaire à ses préparatifs de départ. Cette condition fut acceptée. On décida même que les noirs et les mulâtres esclaves, qui ne voudraient pas suivre leurs maîtres, étaient libres de rester avec les indépendants.

Très peu profitèrent de la permission.

Enfin, le 15 suivant, Lavalette avisa Dessalines que les troupes dont on n'avait pas besoin pour le service des postes étaient embarquées, et le 16, jour de l'expiration du délai accordé, les navires gagnèrent la grande rade. Dans la soirée, ils appareillèrent. Le jour suivant, à sept heures du matin, l'armée indépendante, partagée en trois colonnes, fit son entrée par les portails Saint-Joseph, de Léogane et Montalet.

Le préfet apostolique', un P. Lecun, prêtre infâme, prêt à tout sacrifier, même son prochain, pour conserver une dignité, qui lui rapportait richesses et honneurs, fut cause que les blancs perdirent la seule occasion qui leur restât d'échapper à une mort certaine. Il les exhorta à ne pas s'embarquer avec les troupes, affirmant avec force serments, du haut de la chaire de vérité, que Dessalines était devenu Jacques le Bon.

Hélas ! à peine une année s'était-elle écoulée que Jacques le Bon oubliait ses promesses. Le sang des blancs coulait à flots. Après une tournée dans le sud, où regorgement s'était fait sans bruit dans chaque ville. Dessalines, revenu au Port-au-Prince, poursuivit le cours de ses assassinats en masse.

Le 16 mars 1804, à dix heures du soir, des pelotons de soldats pénétraient dans les maisons des blancs. Un vieillard nommé None, habitant la rue des Fonts-Forts, fut égorgé un des premiers. Beaucoup et de ce nombre un M. Bobœuf, sur la place du Poste-Marchand, retranchés

dans leurs appartements, résistèrent plusieurs heures, car il n'était pas permis de les tuer avec des armes à feu. Dessalines évitait le scandale. .. Un pharmacien, Saladin, défendu avec vigueur par son fils, jeune homme de couleur, soldat de la 4° indigène, s'empoisonna au moment qu'on allait enfoncer la porte de la chambre où il était enfermé. Des enfants, traînant de vieux sabres, mutilaient les assassinés et jouaient dans les rigoles avec le sang. Le massacre dura jusqu'au point du jour. Les égorgeurs respirèrent alors un instant. A huit heures du matin, ils recommencèrent. Les blancs, qui n'avaient pas été tués pendant la nuit, furent conduits hors de la ville et sacrifiés en plein jour, à la Croix-des-Martjrs , auprès de laquelle Toussaint-Louverture avait fait bayonnetter tant de partisans de Rigaud.

Le directeur des domaines, Balthasar Inginac, apposait les scellés sur leurs demeures pour en empêcher le pillage. Les biens mobihers devaient être transportés au magasin de l'Etat.

Le soir de ce même jour, il j eut bal au Palais du gouverneur. Toute la population de couleur était en liesse. Des hommes couverts de sang, ayant les poches pleines de doublons, volés dans les maisons de leurs victimes, entraient avec cynisme chez les femmes indigènes, leurs parentes, qui avaient des amants blancs, et les contraignaient à se rendre au bal avec eux. Une d'elles pria ces monstres d'avoir pitié de sa douleur. Ils lui répondirent : « Si tu ne viens pas, nous refroidirons ton blanc ; nous savons où tu l'as caché. »

Le lendemain, le gouverneur-général parcourut la ville pour voir par lui-même si Ses instructions avaient été suivies de point en point. Il n'eut pas lieu d'être mécontent. Les galeries et les places étaient inondées de sang. Comme il arrivait à la hauteur de la maison Boisblanc, dans la rue

LES VÊPRES HAÏTIENNES 153

Bonnefoi, quelques indigènes lui présentèrent un horloger français, dont ils demandaient la grâce en termes pressants.

Dessalines prit sa montre, la brisa sur le sol, et s'écria en levant les yeux au ciel : « Quel besoin avons-nous de son industrie? Quand le soleil sera perpendiculairement au-dessus de nos têtes, nous saurons qu'il est midi. »

Il fit sabrer l'horloger par les soldats de son escorte, et continua son inspection.

En revenant au Palais, il passa devant la. prison. Plusieurs blancs qu'on conduisait à la mort en sortaient au même moment. Un de ces infortunés s'échappe des mains des soldats, s'élance vers le gouverneur-général^ se jette à genoux : « Gouverneur, crie-t-il de toutes ses forces, c'est votre bottier qu'on va tuer : sauvez-moi. » Dessalines s'arrêta et dit à ses aides de camp : « Quel blanc audacieux ! » mais il ordonna qu'on lui laissât la vie.

Jean Zombi, mulâtre d'une figure ignoble, louche et rouge, s'était maintes fois fait remarquer par sa cruauté. Traité de modéré par ses pareils, qui ne l'avaient pas vu à l'œuvre, il sort de sa demeure^ arrête un blanc, le met nu, l'emmène sur le perron du palais et lui coupe la gorge avec un rasoir ébréché. Ajjrès cela, il va par la ville, tirant vanité de ce qu'il appelait son fait d'armes. Un autre, tout aussi scélérat, Jean Zépingle, montra à la tuerie un acharnement sauvage.

Tous deux méritent qu'on voue leur nom à l'exécration.

Dessalines, informé par ses espions que des indigènes avaient refusé de verser le sang français, leur ordonna de lui apporter des têtes de blancs. Il fallut obéir. — « Ce que nous faisons, disait-il, est nécessaire à l'afiermissement de notre indépendance : Je veux que le crime soit national ; que chacun trempe sa main dans le sang ; que les faibles, les modérés que nous rendons heureux, malgré eux, ne

Ia4 LE PAYS DES NEGRES

puissent pas dire plus tard : nous n'avons aucune part à ces atrocités. Le seul responsable^ c'est Dessalines, — Jean-Jacques le brigand.

Quoique l'ordre eût été donné d'épargner les prêtres, Juste Chanlatte saisit l'occasion qu'il croyait favorable de prendre du préfet apostolique, qui avait eu une intrigue amoureuse avec sa femme, une vengeance depuis longtemps cherchée. Il communiqua son projet à plusieurs officiers de ses amis qui s'entendirent avec lui pour attirer le P. Lecun dans un guet-apens. Le colonel Germain Frère se chargea aisément de l'affaire. Il envoya au préfet apostolique une invitation à dîner. Ce dernier, avisé à temps qu'on devait le châtrer au dessert, se déguisa en femme, et, favorisé dans sa fuite par plusieurs dévotes, monta sur un bâtiment américain, à la nuit tombante.

Le jour qui suivit son départ, on trouva dans les salons du presbytère un sofa à ressort qui se développait en forme de lit. C'est sur ce meuble, digne de figurer dans un dispensaire, que ce Claude Frollo confessait ses pénitentes.

Dessalines, voyant cela, se déclara chef de la religion, comme un czar, et nomma des prêtres. Un nommé Félix eut la cure de Saint-Marc, singulière Retraite pour un ancien tambour-major de la légion Dessources !

A tout prendre, il valait bien le P. Lecun.

Des acrobates. — Le comte de Lémont. — La dette franco-haïtienne.

— Le tombeau d'Alexandre Pétion. — Un clarinettiste éleveur de porcs. — Le D' Jean-Bapliste Dehoux. — L'école de médecine. — Aspects divers du Port-au-Prince. — M. Baudet et son alezan. — Le Pont-Rouge. — Dessalines marche sur le Port-au-Prince. — Il est assassiné. — Fidélité de Charlotin Marcadieux. — Biographie de Dessalines. — Complications politiques. — Manifeste de Christophe. — Défaite des républicains à Sibert. — Pétion, en danger d'être tué, est sauvé par Coutilien Coutard. — Manette Bonnaire.

— Assaut donné au Port-au-Prince. — Christophe lève le siège. — Notice sur Coutilien Coutard. — Nous rentrons en ville. — L'hôtel des Voyageurs.

Peut-être vous paraîtrai-je tomber fréquemment dans le défaut reproché par Horace à ces écrivains qui placent, dans le but de varier leurs descriptions, un dauphin au milieu des forêts, un sanglier au sein des flots. Mais vous devez considérer une fois pour toutes que ce n'est point ici une histoire suivie, mais bien une relation de voyage; que les sujets d'observation ou d'études se présentent sans lien apparent, comme par hasard ; qu'il faut enfin les saisir au passage sans avoir les mo^-ens de préparer les transitions.

Le dimanche qui suivit mon débarquement, j'eus l'occasion d'aller au spectacle. Un pompeux programme m'avait alléché. Ce programme est trop singulier pour n'être pas rapporté. Le voici :

Page 1