UN SYNODE
Trente-cinq ecclésiastiques, une palme à la main, suivaient la croix de procession. Six prêtres, revêtus de surplis rouges, portaient triomphalement sur leurs épaules la splendide châsse de saint Largien, dont l'effigie attirait les regards. Le martyr en tunique de pourpre tient à la main la palme d'immortalité ; des cicatrices de son front le sang semble couler comme il coula^ il y a plusieurs siècles, pour la Foi.
L'abbé Hillion^ vicaire général, suivait immédiatement les précieuses reliques. Mgr Guilloux, assisté de deux diacres d'honneur, marchait en habits pontificaux. Un grand nombre de spectateurs, dont l'âme était saisie d'une émotion profonde, se pressait sur le parcours du cortège, dans l'attitude du plus grand recueillement. Un piquet de garde nationale enveloppait d'une double haie les rangs du clergé et un corps de musique l'accompagnait.
Enfin, on arrive aux portes de la maison de Dieu, qui s'ouvrent devant la pompe religieuse. Les dépouilles du Confesseur sont déposées sous des rideaux d'étoffe de prix. Le Président, décoré du Grand cordon écarlate, au double liseret jaune sur les bords, de l'Ordre de Saint-Grégoire-le- Grand, prend place, sur une estrade préparée pour lui, ayant à sa droite le chargé d'affaires de France.
Le divin sacrifice commence. A VAgnus Dei, l'archevêque, qui officiait, élève dans ses mains l'hostie consacrée et les prêtres s'approchent de la Sainte-Table.
Après que chacun d'eux eût reçu le pain de vie, le pontife prononça une allocution simple, mais pathétique. Le lecteur s'avança et ouvrit la première réunion synodale par la promulgation de Y ouverture du synode et la lecture de modo Vivendi in synodo, de la 'profession de foi, etc.
Le 19 suivant,' M« Deslandes, bâtonnier de l'ordre des avocats, mourut, jeune encore, subitement emporté par
une maladie sans remède. Il jouissait de la considération de ses concitoyens. Sa mort fut le signe d'un deuil général.
Le jour des funérailles, je me rendis à la maison mortuaire. Sous la galerie, dans le corridor, sur les marches de l'escalier, les amis de la famille attendaient que le prêtre vînt faire la levée du corps. Au premier, dans l'appartement, tendu de draperies noires, semées de têtes de mort avec tibias en croix au-dessous, les parents et les intimes étaient assis.
Qu'on me permette ici une digression. J'ai à parler d'un tjpe curieux dont je dois la révélation à M. Jules Neff, mon prédécesseur dans la chaire de rhétorique du lycée du Port-au-Prince.
Un usage fort respectable exige qu'avant de le conduire à sa dernière demeure les parents et les amis d'un mort passent la nuit auprès de sa dépouille. Ce suprême témoignage d'estime et d'affection prouve qu'ils no peuvent se séparer de lui qu'à l'extrémité. Jusque-là, rien de mieux^ "".ftis voici venir Nécrophage ! A lui de dénaturer cet usage.
est l'accessoire obhgé de toute veillée, de toute cérémonie, de tout cortège funèbre. Le premier il arrive à la maison mortuaire, le premier à l'église, au cimetière le premier encore. On ne meui't point sans Nécrophage, et, s'il mourait lui-même, s'il ne se renouvelait comme le Phénix, je crois que l'on pourrait à tout jamais rire des ouragans, des tremblements de terre, de la fièvre jaune, de tous les accidents qui dépêchent les mortels dans l'autre monde. La mort ne trouvant plus Nécrophage serait toute dépaysée et laisserait en repos ces heureux insulaires. Paresseux, gourmand, manquant ou à peu près de moyens d'existence, il connaît l'hospitalité proverbiale de ses compatriotes, le laisser-aller créole. A-t-il vent d'un décès ? il trouvera bien à la veillée une personne qui l'ait vu deux
NECROPHAGE 215
fois. Il endosse sa lévite noire. Il se présente tellement à point que je le soupçonne fort de noter sur un agenda toutes les maladies de la ville, les mortelles s'entend, et leurs progrès, afin de n'être pris à l'improviste que par les apoplexies foudroyantes. Pour lui, comme pour l'administrateur des pompes funèbres, il y a des obsèques de première, de deuxième, de troisième classe, etc. Mais l'administration calcule d'après les tentures, d'après le nombre des cierges^ tandis que Nécrophage compte bonnement les plats et les bouteilles qui figuraient à la veillée. Oh ! c'est un être ingénieux, un habile calculateur, qui ne s'embarrasse pas de grand'chose. Je me trompe. Nécrophage éprouva, un jour, une grande perplexité. Trois personnes décédées à la fois ! ! ! Trois veillées ! ! ! Trois collations ! ! ! Son esprit, non son estomac, resta troublé un bon quart d'heure. Que vouliez- vous qu'il fit contre trois ? Ce qu'il fit, un cours de dégustation comparée. Notre parasite se présenta tour à tour aux trois veillées et, chargé de trois collations, trouva moyen de compter dans les trois cortèges et de se faire voir aux trois enterrements, car il n'abandonne ses morts qu'à la fosse.
Un moins prévoyant se nourrirait, s'abreuverait aux dépens du défunt, et le matin venu, le planterait là. Lui, c'est autre chose. En pique-assiette de génie, il sait assurer l'avenir. Il songe aux repas commémoratifs du bout de l'an. Il veut être invité et pour cela il faut qu'on l'ait remarqué parmi les assistants au convoi. D'ailleurs, l'oublierait-on qu'il a un carton plein de carrés de papier découpés dans la dernière colonne des journaux à l'article Nécrologie et qui rappellent, au besoin, à sa convoitise, les anniversaires et les galas funèbres où il peut se glisser.
Le nom do Nécrophage ne con-vàent-il pas à ce vampire ?
Lorsque le convoi quitta la maison, il était cinq heures. Les amis du défunt portèrent jusqu'à l'église sa dépouille, enfermée dans une bière d'acajou. Les bannières du Grand- Orient d'Haïti suivaient, car il était membre-né de la loge des Cœurs-Unis, et affilié à celle du Mont-Liban. Le clergé s'étant opposé à l'exhibition des insignes de la Franc-maçonnerie, on les déposa en chemin, ce qui mécontenta tous les francs-maçons présents.
Le service religieux terminé, le cercueil fut placé sur un corbillard. La pluie menaçait, plusieurs assistants se retirèrent. Le plus grand nombre accompagna le corps jusqu'au cimetière extérieur.
La pluie n'ayant pas duré, j'entrai au retour dans le cimetière intérieur, réservé aux morts de distinction. Je remarquai le mausolée du comte d'Ennery, mort gouverneur général, en 1776. A quelques pas se trouve le modeste tombeau de Coutilien Coutard. Civiques de Gastines, réfugié en Haïti, de Montègre, venu pour étudier la fièvre jaune, le fameux révolutionnaire Billaud-Varennes, déporté à Cayenne, d'où la Restauration le chassa, ont trouvé aussi là le suprême asile.
Je vis aussitôt la tombe élevée sur la fosse de Jacques I^*" par les soins de M"»" Inginac. Elle porte cette laconique inscription, que personne ne cherche, que personne ne lit :