‹ Le pays des nègresChapitre 67 sur 114 · LES FINANCES · texte numérisé non relu

LES FINANCES

res qu'on y rencontre sont des cabris qui broutent avec insouciance l'herbe poussée sur les décombres.

D était fréquemment question depuis plusieurs mois du retrait et dubrûlement « des vieux papiers, i) Le gouvernement avait nommé des commissions qui paraissaient faire de sérieux efforts « pour débarrasser le pays de cette lèpre qui l'ulcère au vif et dévore le sang du peuple. »

Ce papier de crédit, tombé en 1826 des mains du président Bojer, dans le but d'acquitter la dette française, soulagea un moment le pays pour le ruiner ensuite ; car, la monnaie de papier, ressource extrême, qui doit être établie dans un temps de prospérité, pour se soutenir dans un temps malheureux, pousse à une spéculation éhontée qu'il faut appeler par son nom, — l'agio.

En tous pays et dans tous les temps, la valeur intrinsèque des monnaies reste fixe. En Haïti, où l'argent des Etats-Unis est la seule monnaie métallique en circulation, la valeur de ces assignats, dont aucune compagnie solide ne répondait, comme en Angleterre ou en France, qui audehors n'étaient que des chiffons de papier, suivaient d'étranges fluctuations. La gourde avait le caractère changeant. Aujourd'hui il en fallait cent pour représenter une piastre, demain il en fallait cent cinquante, après demain trois cents ; puis brusquement, sans transition, du jour au lendemain, la piastre retombait à cent, selon que les capitalistes faisaient rafle de presque toutes les espèces métalliques ou les jetaient dans la circulation.

L'habitant avait tellement perdu l'usage de l'argent proprement dit, il était tellement habitué à user de ces assignats comme d'une monnaie normale, qu'il les acceptait en paiement de ses denrées, de préférence au numéraire dont il se défiait.

J'ai entendu conter au D"" J.-B. Dehoux, à l'obligeance duquel je dois nombre de renseignements précieux, que

dans une excursion au fond des mornes, il voulut payer avec de la monnaie forte.

— Moé pito des gourdes, répondit l'habitant.

— Mais, continua le docteur, je vous donne une pièce qui a une valeur vraie, tandis que le papier n'a que celle qu'on lui attribue. Et si le gouvernement faisait battre monnaie?. . . .

— Si gouvernement-la prend H, moé prend li

Voilà le peuple le plus gouvernable du monde. Eh bien,

n'entendant rien à la spéculation, ne comptant que sur le prix de ses denrées, il était — avant la suppression du papier monnaie, — livré à l'agiotage, pieds et poings liés. Il était dupé par les coups de hausse ou de baisse qu'on regarde «au bord de mer» comme chose naturelle et licite. Lorsque, afin d'atténuer sa perte, ce pauvre mouton, toujours tondu^ introduisait quelques poignées de cailloux dans le sac de café qu'on lui payait en gourdes d'une valeur si variable, les acheteurs criaient au vol.

Examinons maintenant la situation financière de la république.

Sous l'administration française, la colonie rapportait par an cent cinquante millions de livre-tournois. Les revenus d'Haïti sont d'environ trois millions de piastres. Les appointements des fonctionnaires s'élèvent ensemble au chifire d'un million deux cent mille piastres. Pourtant il arrive souvent que les employés, pendant près de deux ans, ne touchent pas une seule fois leurs appointements, directement de la caisse publique. Ils sont réduits à escompter leurs feuilles avec des marchands, à 50 pour 100 de perte. En revanche, l'acheteur va au Trésor se faire rembojirser quand et comme bon lui semble. La faveur est la règle ; la loi, jamais qu'une rare exception. Des plaintes justes s'élèvent contre l'administration qui soumet périodiquement au hasard l'existence de ces infortunés budgétophages, lesquels font

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