‹ Le pays des nègresChapitre 81 sur 114 · UN CONFRÈRE · texte numérisé non relu

UN CONFRÈRE

— J'ai lu dans les papiers publics, reprit mon visiteur, que vous rassemblez en ce moment les matériaux d'une anthologie haïtienne.

— Oui, monsieur.

— Permettez-moi de répondre à l'appel que vous avez lancé aux littérateurs nationaux. Je vous apporte une pièce de courte baleine, un simple acrostiche. Le parterre de ma muse n'est pas grand et je n'y cultive que des violettes.

— Nous allons voir, monsieur, répondis-je comme AJceste à Oronte.

Mon confrère lut alors avec le ton du licencié Vidriera ce septain :

Lui.

Z'amour, la poésie, ont cultivé son âme,

-4 près l'avoir brûlé de la plus douce flamme;

Sq sert de leur langage en parlant à son Dieu!... En vain quelqu'un voudrait le troubler en ce lieu ; Z'âme purifiée en rien ne se dérange.

Flvant dans cette vie, accompagné d'un ange, Un l'attaquant, dès lors, son génie le venge.

Je n'étais point venu à Léogane pour aller tous les jours à un enterrement, pour recevoir des coups de poing de femmes en crise, pour qu'on m'offrît des acrostiches. Je voulais voir les sites que j'avais à peindre dans les drames d'Haïti et dans Los JncUos, afin que le lecteur sente que mes descriptions, loin d'être vagues et ambitieuses, sont des photographies prises sur lieux, et par conséquent ressemblantes.

D'autre part, je voulais abréger mon séjour le plus possible. J'exprimais donc à mes nouvelles connaissances mon désir de visiter la grotte à'Ana-Kaona qu'on appelle

communément la Madame de Léogane. M. Emmanuel Gautier me prêta deux chevaux. Le général Tibérius Zamor me donna une lettre pour le citoyen Rosier By, commandant la section des Orangers.

Le 8 février, après avoir mangé d'un poulet et d'un iasar ruisselants de mantègue, chez M. Massillon Boulin, je me mis en route pour la grotte à dix heures du matin.

Des Rayauds, qui m'accompagnait, comme il était naturel, me dit en sortant de la ville qu'en prévision de la soif que nous donnerait l'ardeur du soleil, il avait mis une bouteille de vermouth dans la fonte gauche de sa selle.

La première partie du chemin qui est plate, puisque nous étions en plaine, une fois faite, nous arrivâmes, après avoir traversé la rivière de Léogane aux eaux gazouillardes, à un sentier montant.

Ce sentier est enfoncé dans les montagnes. Nous nous sommes avancés dans des gorges où le soleil ne nous rattrapait que de loin en loin, et nous n'avons plus vu que les pentes des mornes sur lesquelles cette ardeur de végétation, si développée dans les tropiques, se fait partout remarquer.

L'appel à l'insurrection qui, jeté par Christophe en 1802 au Cap-Français, roula d'écho en écho jusqu'à Tiburon, ne se perdit pas dans ces montagnes, citadelles naturelles et formidables.

Le 11 septembre de cette même année, une révolte éclatait sur l'habitation Poulayer. Rochambeau envoya du Port-au-Prince contre les insurgés le colonel Lamartinière avec la 3^ coloniale, qui servait la métropole depuis la soumission de Toussaint-Louverture .

A la même date le gouverneur général partit lui-même pour Jacmel accompagné des généraux Lavalette et Pageot et d'une escorte de huit cents hommes. Cependant tous les défilés étaient remplis d'insurgés. Il les méprisait.

EN ROUTy POUR LA GROTTE 261

les sachant sans armes. Un cultivateur, Sanglaou, qui devait se distinguer dans ces guerres d'embuscade, fut sur le point d'enlever les trois officiers à Gressier où ils avaient fait halte. Ceux-ci ne durent leur salut, comme le brasseur de Preston, qu'à la vitesse de leurs chevaux, laquelle leur permit de rattraper le corps qui les précédait. Rochambeau s'arrêta sur l'habitation Morel, tout près de Léogane. Les insurgés vinrent l'y attaquer et le forcèrent à entrer dans la ville dont ils firent le siège. L'insurrection s'étendait de proche en proche. Cangé, officier indigène, que son ami, le colonel Dieudonné Jambon, venait de faire sortir des prisons de Jacmel, où il était pour insubordination à l'égard du général Pageot, arrivé au Grand-Goave, pénétra dans les montagnes et excita les nègres à la révolte. En peu de jours, les sections de Monsambé, de Téte-de-Bœuf, de Tavet, de Bernard, furent en armes. Beauséjour, Pierre-Louis, Sanglaou, Mathieu Fourmi, Cangé, Metellus, Adam, tous bandits de la pire espèce, obéissants à Lamour Dérance, tinrent les mornes et les savanes, jusqu'au moment où ce dernier, descendu du Grand-Fort sur l'habitation Rocheblanche, fut arrêté par Guerrier en 1803, conduit à Marchand et jeté dans un cachot, où Dessalines le laissa mourir de faim.

A la suite de la capture du formidable partisan, la 3^ demi-brigade se porta de . Rocheblanche à Léogane et renforça les troupes qui cernaient la ville. Cangé résolut de s'en emparer. Les métropolitains, assaillis sans cesse, reconnurent l'impossibilité de s'y maintenir plus longtemps. Le commandant Laucoste était tombé dans une sortie. Le chef de bataillon Dolorie, qui avait pris le commandement, forma de tous les survivants de la garnison un bataillon carré au centre duquel il plaça les femmes, les enfants et les bagages. Il sortit de Léogane avec quatre pièces de campagne. Cangé l'attaqua sans pouvoir le

rompre. Les Français atteignirent le rivage en bon ordre et s'embarquèrent sur la frégate la Poursuivante. Les indigènes prirent possession de la ville que les métropolitains ne tentèrent plus de reprendre. A quelques jours de là, Dessalines, revenant du Sud, s'installa à Léogane pour diriger de vigoureuses poursuites contre ceux des habitants qui s'étaient montrés dévoués àLamour Dérance. Mathieu Fourmi, l'un des seconds les plus actifs du chef africain, fut garrotté et dirigé sur Marchand.

Nous atteignîmes la section des Orangers sans trop nous apercevoir de la longueur du chemin. Les habitants rencontrés sur la route, nous avaient tour à tour servi de guides. Nous nous adressions à chacun d'eux pour savoir si nous étions dans le bon chemin. Ce fut avec un certain plaisir, je l'avoue, que j'entendis une jeune négresse qui, venant de puiser de l'eau à une rivière que nous dûmes traverser, marchait, son canari plein sur la tête, comme la Dorothée de Gœthe, dire à des Rayauds, qui caracolait un peu devant moi :

— On rivé; nié cai commandan section . . .

La case qu'elle indiquait du geste, juchée sur un monticule isolé, me rappela ces moulins à vent en plâtre recouverts d'un globe de verre que j'ai vu ornant certaines cheminées de province. Nous prîmes le sentier ardu qui s'enroulait autour du manielou.

Au bout d'une ascension de quelques minutes, nous nous trouvâmes devant la case du commandant de section Rosier Bj. Il n'était pas là.

Sa femme et sa fille nous invitèrent à nous asseoir en nous disant qu'il n'allait pas tarder à rentrer. Il était sorti, en compagnie du juge de paix, pour une contestation survenue entre deux de ses administrés. Son fils aîné, qui était aussi son lieutenant, descendit le prévenir de l'arrivée dé deux blancs.

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