Le pays des Zendjs
Entre le 12* degré de latitude septentrionale et le 26^ de latitude australe, au sortir de la mer Rouge, depuis le golfe d'Aden jusqu'à la baie de Lagoa, F Afrique, baignée par Tocéan Indien, se développe suivant un littoral immense, presque partout sauvage, âpre ou marécageux, brûlé par le soleil équatorial, terrible aux Européens par sa chaleur et par ses miasmes, à peine entrevu des anciens, inconnu durant des siècles aux peuples civilisés riverains de la Méditerranée. Ce long rivage est compris sous le nom général de côte orientale d'Afrique.
Lorsque, à la fin du xv* siècle, les Portugais eurent doublé le cap de Bonne-Espérance, ils inspectèrent rapidement toute cette région maritime, avides de découvertes, pénétrant même à quelque distance dans les profondeurs du continent, et s'en attribuant la domination tout entière, depuis les confins de FAbyssinie jusqu'au pays des Hottentots. En peu d'années, ils avaient éparpillé, du Sud au Nord, des forteresses et des comptoirs :
On disait merveilles des grandes places de Sofala, de Mozambique, de Quiloa, Monbaça, Mélinde, Brava, Magadoxo ; on envoyait des ambassades aux n^p-oi^^ Abyssins, en qui s'incarnait le mystérieux Prêtre- Jean.
Mais cette prise de possession fut de courte durée. Les conquêtes américaines, la découverte du Brésil, portèrent un coup funeste au développement des établissements d'Afrique, plus pauvres et d'un abord plus difficile. Bientôt les quatre cents lieues de côte du Zaoguebar reprenaient leur indépendance, et le Mozambique, entre le cap Delgado et la baie de Lagoa, restait seul ,sous la suzeraineté, plus nominale qu'effective, des rois de Portugal.
Cette éphémère domination d'une nation européenne, d'ailleurs uniquement attentive aux intérêts immédiats de son commerce, a bien peu contribué à dissiper les ténèbres qui couvrent l'histoire du pays. Depuis que Zanzibar est devenu le centre d'un mouvement commercial vivement activé par les découvertes modernes des grands lacs et du haut cours du Nil, on commence à mieux connaître et les côtes voisines et les peuplades qui s'y rencontrent. Mais de leur vie antérieure, des migrations de races, de leurs anciennes relations avec les côtes asiatiques, qu'aurait-on pu apprendre chez des peuples entièrement dépourvus de monuments écrits et même de traditions suivies ? Il y a là, dans l'histoire des races humaines, une lacune énorme et qu'il sera toujours bien difficile de combler.
Sans prétendre à la tâche de remplir ce vide, où l'imagination du romancier suppléerait seule au silence de
rhistoire, il m'a paru intéressant de recueillir et de coordonner le peu de faits et de renseignements que les écrivains arabes nous ont transmis sur ces régions lointaines et sur les peuples qu'ils y ont rencontrés.
Les Arabes, au moyen-âge, ont beaucoup fréquenté la côte orientale d'Afrique, pays de Tor, de l'ivoire, des parfums et des esclaves. Cependant les docimients précis sont rares ; on pourrait presque dire qu'ils font entièrement défaut. Et l'on n'en sera pas surpris si Ton songe au peu de notions vraiment certaines que nous avons nous-mêmes acquises depuis que cette partie du vieux monde est incessamment visitée par les navigateurs européens.
De nos jours, le moindre capitaine de navire frété par le seul commerce a presque toujours assez d'instruction pour recueillir et rapporter, s'il le veut, des notions profitables sur les régions où il aborde, sur les habitants et les mœurs, sur une partie de la faune et de la flore. Il est vrai, ainsi quel'afBrmait naguère au Congrès géographique de Montpellier le président de la Société de Géographie de Marseille (1879), il est vrai que les commerçants ne sont pas toujours fort empressés à livrer au public la connaissance des découvertes et des observations de leurs employés, surtout quand ils supposent que cette connaissance pourrait profiter au commerce de maisons rivales*. Mais autrefois, à cette même raison s'en
1 C'est pourtant à de simples agents d'un comptoir commercial que nous devons la découverte récente des sources du Niger.
On disait merveilles des grandes places de Sofala, de Mozambique, de Quiloa, Monbaça, Mélinde, Brava, Magadoxo ; on envoyait des ambassades aux négous Abyssins, en qui s'incarnait le mystérieux Prêtre- Jean.
Mais cette prise de possession fut de courte durée. Les conquêtes américaines, la découverte du Brésil, portèrent un coup funeste au développement des établissements d'Afrique, plus pauvres et d'un abord plus difficile. Bientôt les quatre cents lieues de côte du Zaoguebar reprenaient leur indépendance, et le Mozambique, entre le cap Delgado et la baie de Lagoa, restait seul sous la suzeraineté, plus nominale qu'effective, des rois de Portugal.
Cette éphémère domination d'une nation européenne, d'ailleurs uniquement attentive aux intérêts immédiats de son commerce, a bien peu contribué à dissiper les ténèbres qui couvrent l'histoire du pays. Depuis que Zanzibar est devenu le centre d'un mouvement commercial vivement activé par les découvertes modernes des grands lacs et du haut cours du Nil, on commence à mieux connaître et les côtes voisines et les peuplades qui s'y rencontrent. Mais de leur vie antérieure, des migrations de races, de leurs anciennes relations avec les côtes asiatiques, qu'aurait-on pu apprendre chez des peuples entièrement dépourvus de monuments écrits et même de traditions suivies ? Il y a là, dans l'histoire des races humaines, une lacune énorme et qu'il sera toujours bien difficile de combler.
Sans prétendre à la tâche de remplir ce vide, où l'imagination du romancier suppléerait seule au silence de
l'histoire, il m'a paru intéressant de recueillir et de coordonner le peu de faits et de renseignements que les écrivains arabes nous ont transmis sur ces régions lointaines et sur les peuples qu'ils y ont rencontrés.
Les Arabes, au moyen-âge, ont beaucoup fréquenté la côte orientale d'Afrique, pays de l'or, de l'ivoire, des parfums et des esclaves. Cependant les docimients précis sont rares ; on pourrait presque dire qu'ils font entièrement défaut. Et l'on n'en sera pas surpris si Ton songe au peu de notions vraiment certaines que nous avons nous-mêmes acquises depuis que cette partie du vieux monde est incessamment visitée par les navigateurs européens.
De nos jours, le moindre capitaine de navire frété par le seul commerce a presque toujours assez d'instruction pour recueillir et rapporter, s'il le veut, des notions profitables sur les régions où il aborde, sur les habitants et les mœurs, sur une partie de la faime et de la flore. Il est vrai, ainsi que l'afBrmait naguère au Congrès géographique de Montpellier le président de la Société de Géographie de Marseille (1879), il est vrai que les commerçants ne sont pas toujours fort empressés à livrer au public la connaissance des découvertes et des observations de leurs employés, surtout quand ils supposent que cette connaissance pourrait profiter au commerce de maisons rivales*. Mais autrefois, à cette même raison s'en
1 C'est pourtant à de simples agents d'un comptoir commercial que nous devons la découverte récente des sources du Niger.
Joignait une plus sérieuse encore, l'ignorance des chefs d'expédition.
Les acquisitions géographiques touchant les terres peu explorées s'obtenaient par les rapports plus ou moins véridiques de matelots ignorants, crédules, superstitieux, aussi disposés à tout croire qu'à tout nier. Si les chefs étaient naturellement portés à exagérer les périls du voyage en telle région fructueuse, afin d'en écarter leurs rivaux et de s'en réserver les profits ; d'autre part, les matelots revenant d'expéditions lointaines ne se faisaient point faute d'en conter les merveilles les plus extraordinaires devant des auditeurs toujours avides de ce genre de récits.
Il n'y avait point alors de ces expéditions savantes, telles que toutes les nations modernes se font gloire d'en organiser pour les progrès de la science nautique, de l'histoire naturelle et de la physique du globe. Si l'autiquité nous présente uflNéchao d'Egypte frétant des navires pour accomplir la prodigieuse circumnavigation de l'Afrique ; si les grands navigateurs de la Méditerranée, les Phéniciens,. ont aussi donné mission à quelques-uns de leurs capitaines d'étudier certaines routes de mer et de recueillir les données utiles à leur commerce sur les hommes et les choses de lointains pays , il faut avouer que toutes ces expéditions servaient peu au développement des connaissances géographiques, soit qu'elles fussent trop rares ou mal conduites, soit, comme on peut le croire, que les promoteurs de ces voyages en réservassent pour eux seuls les résultats acquis.
Quoi qu'il en soit, pour la région qui nous occupe, l'antiquité nous a laissés dans une ignorance presque absolue : l'appellation d'Azanie, pour la côte qui s'infléchit au sud-ouest à partir du cap des Aromates (cap Guardafui), quelques noms de villes sur le littoral du golfe d'Aden et sur le long rivage qui atteint et dépasse Véquateur. Et c'est tout. Il faut franchir les huit premiers siècles de notre ère, arriver aux géographes arabes pour trouver quelques détails sur le Zanguebar et les régions plus méridionales, jusqu'au milieu du canal de Mozambique.
Dès les premiers temps de l'islamisme, pour ne point remonter au-delà^ les Arabes ont envoyé d'Oman et de leurs autres ports de nombreux navires qui traversaient l'océan Indien, habiles à profiter des moussons, et touchaient à tous les points abordables du littoral que baigne cette vaste mer. De Basra, de Siraf, partaient aussi des vaisseaux qui fréquentaient ces parages, où le marchand réalisait des bénéfices énormes.
La côte du Zanguebar était visitée non-seulement par des Arabes, mais encore par des Persans et des Hindous. Le nom même de Zanguebar n'est point arabe. Il est formé, à la façon persane, du terme hdr^ «mot de l'Inde, dit le voyageur Soléiman, désignant à la fois un royaume
^ L'auteur du Périple de la mer Erythrée, qui tenait sans doute ses renseignements sur TAzanie de la bouche de commerçants arabes, dit que les comptoirs de cette côte jusqu'à Rhapta étaient déjà entre les mains de chefs qui dépendaient des souverains de l'Arabie. Gela ferait remonter les débuts de la colonisation arabe au moins aux premières années de notre ère.
et une côte* », et du nom propre Zang ou Zendj ; Zanguebar signifie pays ou côte des Zendjs, comme Hindoubar signifie côte ou pays des Hindous. Les Arabes disaient Bildd ez^Zendp.
Qu'est-ce que les Zendjs ? Où commence, où finit le pays qui porte leur nom? Que peut-on savoir de l'origine, du caractère, des mœurs de ce peuple, dont l'antiquité classique ignore même Texistence, ou qu'elle confond dans la masse des Noirs, sous la dénomination générale de visages-brûlés y Éthiopiens?
C'est en dépouillant les récits des voyageurs arabes du moyen-âge, tels que Soléiman et Maçoudi, et les compilations des grands cosmographes, comme Edrici, Kazouini, Abou'1-féda, qu'on peut espérer parvenir à se
* Édit. Gharton, dans les Voyageurs anciens et modernes^ tom. II, pag. 105. — Dans la Préface de son édition de la Topographie chrétienne de Gosmas Indicopleustès (Collectio nova Patrum et scriptorum GrâBcorum, in-fo, 1706, tom. II, pag. ix), D. Bernard de Montfaucon s'exprime ainsi, relativement à l'étymologie du mot Zanguebar : « Quod autem adjecimus, Zanguebar idem esse atque mare Zangui, non perinde probantur viro quodam doctissimo et amicissimo, qui, ex optimis rerum Africanorum monumentis et ex Géographe Nubiensi, nomen Zanguebar non ex Zangi et bahar, mare Zangui, sed ex Zangi et bar, continens Zangi factum pulat: nam Geographus Nubiensisillam continentem el-bar absolute nonnunquam appellat.Ejusnos sententiœ libenter assentimur.» Ge n'est point au mot arabe barr, mais au terme étranger bar qu'il faut rattacher l'étymologie. Quant à ce fait que le géographe Nubien, c'est-àdire Edrici, appelle parfois la terre africaine el-barr^ on ne saurait l'invoquer ici; car tous les écrivains arabes font constamment usage de ce terme pour distinguer la terre ferme des îles.
2 Je n'ai pas noté l'emploi, par les Arabes, du terme Zenàjbâr antérieurement à l'ouvrage de Yaqoùt, écrit au commencement du xin® siècle.
faire une idée approximative de ce que le monde musulman comprenait sous cette appellation mal définie de Zendjs et de pays des Zendjs.
Ce travail, qui pourtant n'était pas sans intérêt, n'a encore tenté personne. Il n'existe, à ma connaissance, aucune œuvre d'ensemble sur les Zendjs. Le savant Etienne Quatremère a publié, il est vrai, un Mémoire sur les Zindjes * ; mais ce prétendu mémoire, de sept à huit pages seulement, se borne à la traduction de quelques passages de Maçoudi.
Ce qui a pu détourner les orientalistes d'une entreprise de ce genre, c'est sans doute la rareté des documents qu'il est possible d'y mettre en œuvre. Les diserts édiflcateursde systèmes, les ingénieux faiseurs d'hypothèses ne se laissent point arrêter par de telles considérations. Peutêtre même l'absence de faits certains a-t-elle pour eux un attrait particulier, car elle leur permet de bâtir jusqu'au bout, sans crainte de se voir accusés d'inexactitude dans le plan, de disparate dans l'emploi des matériaux. Mais il est des architectes qui pour construire demandent un terrain, des pierres et du mortier ; il est des chercheurs qui veulent trouver et non inventer, des esprits simples qui n'ont point d'imagination pour suppléer à la connaissance.
Malgré cette pénurie de matériaux pour une sorte de monographie du peuple Zendj, j'ai voulu m'essayer à ce travail, auquel je m'étais senti poussé en traduisant Les
1 Dans ses Mémoires histor, et gèogr, sur V Egypte, tom, II, pag. 181 à 189.
Merveilles de l'Inde. On reconnaîtra, je Tespère, que ce champ d'études n'était point aussi infertile qu'eût pu le faire croire un examen superficiel.
Voici, en quelques mots, Tordre suivi dans ces recherches. Après avoir délimité tant bien que mal l'étendue des contrées auxquelles peut s'étendre le nom de BilâdeZ'Zendj, nous parcourrons la côte dans toute sa longueur, nommant dans leur ordre les localités citées par les Arabes, avec tous les détails qu'il a été possible de recueillir. A la suite de ce coup d'oeil géographique, nous grouperons en un chapitre ce que les écrivains rapportent du peuple Zendj et de ses mœurs, sans oublier les rares mots de leur langue qui nous ont été conservés. Nous rappellerons aussi le rôle accidentel mais terrible que jouèrent un instant les Zendjs dans l'histoire du Califat. Nous passerons ensuite en revue les produits commerciaux de la région, leurs animaux les plus étranges, réels ou légendaires ; et peut-être me pardonnera-t-on d'avoir ici, sortant un peu de mon sujet, suivi la trace de quelques-unes des légendes, soit dans l'antiquité classique, soit dans les Bestiaires du moyen-âge.
Il m'a paru nécessaire d'indiquer constamment les sources où je puisais. Cette profusion de notes et de notules est, je le confesse, une gène pour le lecteur. Mais elle donne à celui qui lit avec un esprit critique une facilité de contrôle qu'il ne trouverait pas dans une simple indication générale, et qui lui permettra de relever plus aisément les erreurs commises.
Je ne me flatte point d'avoir épuisé le sujet. J'espère cependant n'avoir négligé aucun document d'une importance notable parmi ceux qui sont parvenus à la connaissance des Européens. Je fais appel au bienveillant concours des lecteurs qui voudraient prendre la peine de me signaler mes inexactitudes et mes oublis. Une monographie de ce genre ne devient une œuvre un peu complète que par la collaboration de tous ceux qui ont porté leur attention sur le sujet traité.