CHAPITRE PREMIER
Géog^raplile du pays des ZentU».
Au début de cette étude sur les Zendjs et leur pays, il est naturel de rechercher le sens et Torigme de leur nom. Ce nom n'est point arabe, bien que les Arabes l'aient traité comme un mot de leur langue. Sa constition en trois lettres, js, n, dj^ rendait l'assimilation facile*. C'est pour eux un terme collectif ayant la valeur d'un pluriel, mais auquel ils peuvent donner aussi ce nombre sous la forme zonoûdj , de même que de hind, singulier collectif signifiant les Hindous, ils forment le pluriel Honoûdj, Zandj, Zendj ou Zindj, comme ou voudra récrire, — car la voyelle est douteuse^, — n'a point d'attaches en arabe ; c'est évidemment un mot
* La plupart des racines arabes sont trilitères.
2 La voyelle est douteuse : Freytag donne ZanrfJ et Ztndj, Kazimirski Zandj seulement. Sylvestre de Sacy écrit linges , Quatremère Zinges ; le Vocabulista arabico du xu« ou du xiii® siècle publié par Schiaparelli donne aussi la voyelle û Dans Ptolémée, c'est un ti, dans Cosmas un c. Le plus sûr est donc d'écrire Zendj par un e, voyelle intermédiaire, qui, dans un grand nombre de cas, transcrit également bien et Va et Vi arabes.
étranger. La langue éthiopienne, sœur de l'arabe, a un verbe zanega, signifiant bavarder, bredouiller, barbariser, avec le sushtB.ïitit Zengua^ discours confus, absurde^ et ces mots sont vraisemblablement en rapport étymologique avec le nom du peuple Zendj ; mais on peut présumer que ce dernier a donné naissance au verbe et au substantif éthiopiens, de même que le nom de la tribu pillarde des Berbers (de Berbéra), voisins et proches parents des Zendj s, a produit le substantif 6er6er, voleur. L'ancienneté généralement admise des relations de rinde avec la côte orientale d'Afrique peut conduire à chercher dans les vieilles traditions du pays des Brahmes quelque mention du pays Zendj. Et en efiFet les poèmes connus sous le nom de Pouranas, et notamment le fi/iagavata (dont la rédaction d'ailleurs ne paraît pas remon. ter à une époque fort ancienne), font connaître un pays nommé Çankha, que le capitaine Wilford, au commencement de notre siècle, n'hésitait pas à assimiler au Zanguebar*. Cet écrivain reproduit une sorte de carte où l'on voit une représentation symbolique de la terre, d'après les idées des Hindous. C'est une fleur de lotus avec trois séries de pétales étalés, flottant sur l'océan et entourée par la terre d'or ou par les montagnes sacrées qui contiennent les eaux et les empêchent de tomber dans le vide. Au milieu, le mont Mérou, centre de la terre ; quatre grands pétales, figurant ce qu'on regardait sans
* Voy. Ludolf ; Dictionn. jEthiopicum, pag. 478, 2«édit. 2 Voy. son Mémoire intitulé : Anessayon thesacred ùles in the West, dans les Asiatic Researches^ tom. VIII, pag. 245 à 375.
doute comme les quatre parties les plus importantes du monde, sont accompagnés de huit autres pétales de moindre étendue, dont un porte l'inscription Çankha. Le Çankha-douîpa des Pouranas touche, il est vrai, à l'archipel Malais ; mais pour les géographes arabes, ainsi qu'on le verra plus loin, le pays des Zendjs est censé se rapprocher aussi beaucoup de ces grandes îles, par l'intermédiaire du Sofâla et du Ouâq-ouâq.
D'autre part, le traité d'astronomie sanscrit nommé Vara-Sanhita cite aussi, parmi les contrées du Sud, les Wes Çankha ou îles des Coquillages^ d'où Ton tire les cauris*. Mais il semble que cette région, voisine des Laquedives, s'assimilerait mieux aux Maldives qu'à la côte des Zendjs ^. En outre, les légendes relatives à Çankha, à sa grande capitale Grishnangana, à son souverain qui possédait un éléphant extraordinaire, au serpent Çankhanaga, dont le souffle tue à des distances énormes les
1 Wilford, ibid., pag. 345.
2 Eq parlant des Maldives, Maçoudi rapporte (Prairies d'or, chap. XVI, édit. Barbier de Meynard et Pavet de Gourteille, tom. I, pag. 338) que ces îles fournissent à l'exportation une grande quantité de Zândj, «c'està-dire de Cocos 1, ajoute l'auteur. Je soupçonne ici une erreur du voyageur, une distraction des copistes ou une glose inexacte, indûment introduite dans le texte arabe. Je croirais volontiers que ce Zândj représente le sanscrit Çankha et désigne les cauins, que ces îles en effet fournissent très abondamment. La confusion, si confusion il y a, pourrait provenir de ce que la pêche des cauris se fait au moyen de branches et de troncs de cocotiers qu'on jette dans la mer et où les coquillages s'attachent. (Voy. Edrici, !«' clim., 8® sect., pag. 39 de la trad. Jaubert.) Edrici nomme ces mollusques Kandj, Ce même nom a été lu Kabtadj par Reiaaud, dans son édition du voyage de Soléiman.
animaux et les végétaux*, ne semble guère convenir à la terre des Noirs africains. Mais c'est un point que nous laisserons à d'autres le soin d'élucider. Nous dirons cependant que, à notre avis, Çankha serait plutôt le Zânedj des Arabes que le Zendj.
Les Grecs et les Romains, jusqu'aux premières années de notre ère, ne témoignent point que le nom de Zendj soit venu jusqu'à eux. Le commerce égyptien, fort actif à certaines époques avec les côtes de l'Inde, redoutait de franchir ce fameux cap des Aromates, au-delà duquel il ne rencontrait, sur un parcours de plusieurs centaines de lieues, qu'un littoral inhospitalier, peu propice aux échanges.
C'est dans le précieux ouvrage qui résume pour nous toutes les connaissances géographiques de l'antiquité, dans le livre de Claude Ptolémée, écrit durant la première moitié du ii© siècle de notre ère, que nous trouvons pour la première fois la mention certaine du nom qui nous occupe.
Au chapitre VIII de son quatrième livre, dans une énumération des lieux sur la côte, à partir de l'Ethiopie, en descendant vers le Sud, le géographe alexandrin cite un point qu'il nomme Zrr/yLaoc o^npoc, à quelque distance au-delà du cap des Aromates (Ajow/juzra dtxjoov), mais en deçà de l'équateur. On n'est pas d'accord sur la situation de ce Zengis (ou Zingis , suivant la transcription latine) . D'Anville le place assez haut sur la côte d'Ajan, d'au-
^Ibid.u.s., pag. 306.
très le font descendre jusqu'à Zanzibar. Il nUmporte : le nom du promontoire, quel qu'en soit le véritable emplacement, est assurément le Zendj des Arabes.
Quatre cents ans après Ptolémée, un écrivain de son pays, le moine Cosmas, qui avant de se consacrer à la vie religieuse avait longtemps trafiqué sur les mers orientales, et à qui ses voyages vers l'Inde avaient même valu le surnom d^Indicopleustès, Cosmas connaît parfaitement le nom cité par le grand géographe.
a Les golfes Arabique et Persique, dit-il, partent du pays appelé Zingion * , vers le Midi et l'Orient. Or, le Zingion ^ est situé, comme le savent tous ceux qui ont navigué sur la mer Indienne, au-delà de la terre d'encens que nous nommons Barbarie, autour de laquelle coule l'Océan qui se répand dans les deux golfes. »
Et plus loin :
« Un jour nous naviguions vers l'Inde intérieure, arrivés presqu'à la Barbarie, au-delà du Zingion : c'est ainsi qu'on appelle l'entrée de l'Océan*. »
Nous reviendrons bientôt sur ces passages. Contentons-nous ici de remarquer que Cosmas n'a point vu ce Zingion qu'il nomme seulement et qu'il place, comme Ptolémée, à quelque distance au-delà du pays de l'encens, du cap des Aromates.
A compter du jour où les Arabes ont une littérature
* ExToO >670fiivou Ze-y/toy. Texte publié par D. Bernard de Montfaucon, pag. 132.
• To Z^Tyiov» ouTw yocp x«Xov(Tt to ffT^fxoc toû Axeovov. Jbid.
scientifique, le nom de Zendj paraît dans tous ceux de leurs écrits où Ton peut s'attendre à le voir figurer. Aucun de leurs géographes n'oublie de mentionner, ne fût-ce qu'en passant, une région équatoriale vaguement dénommée Bilâd-ez^Zendj, pays des Zendjs.
Lorsque, au commencement des temps modernes, les Portugais venant du Sud remontent la côte, gagnant la route des Indes , ils trouvent une longue bande de ce littoral soumise à des chefs musulmans; les trafiquants la nomment Zanguebar.
Ainsi, le nom de Zendj accompagne les premières notions sérieuses qu'on ait eues de la côte orientale d'Afrique, et ce nom a persisté jusqu'à nos jours. Qu'il ne soit point parvenu durant le moyen-âge jusqu'à nos contrées occidentales; que Solin, Isidore de Séville, Vincent de Beauvais et les cosmographes européens de toute cette longue période l'aient ignoré ou n'en aient rien su de plus que la sèche indication de Ptolémée, cela ne peut nous surprendre. Où auraient-ils puisé des renseignements sur un pays dont l'existence môme était à peine soupçonnée ? Au cœur du moyen-âge, les connaissances des Arabes ont en partie pénétré chez les Occidentaux, soit par la bouche des Francs que les hasards de la fortune ou les ardeurs religieuses avaient entraînés en Egypte, en Syrie, vers les Lieux Saints, soit par la traduction de quelques livres orientaux. Mais l'Europe chrétienne, qui traduisait volontiers en latin les ouvrages de médecine et d'alchimie écrits par les Arabes, ne s'inquiétait guère de leur géographie ni de leur histoire, non
plus que de leur littérature proprement dite, ainsi que nous Favons rappelé ailleurs.
Rien ne prouve que les Zendjs des Arabes se soient jamais eux-mêmes attribué ce nom. Les indigènes actuels du Zanguebar ne le connaissent point. Ce nom de Zanguebar, appliqué à une vaste région fort mal délimitée, tend à disparaître des cartes modernes; il n'y reste plus que sous la forme altérée de Zanzibar, qui s'applique seulement à une île peu considérable du littoral.
Notons cependant sur cette côte Texistence d'une rivière que les naturels appellent langue^ affluent considérable du Zambèze, découverte il y a peu d'années par rUlustre Livingstone. La Zangue coule à plusieurs centaines de lieues au sud de la station commerciale de Zanzibar. Faut-il croire qu'un peuple portant le nom de cette rivière aurait franchi le Zambèze et envahi les régions septentrionales, repoussé peut-être par les ancêtres de ces Gafres et Hottentots qui de nos jours occupent toute la pointe africaine au-dessous du tropique et mettent si peu de bonne grâce à accepter la domination des Boërs et des Anglais ? Ou supposerons-nous de préférence que les Zendjs fétichistes de la côte orientale, refoulés par des populations converties à Tislam, ont reculé jusqu'au bord de la Zangue et lui ont apporté leur nom ? Les traditions arabes touchant les migrations des races nègres, ainsi qu'on le verra, s'accorderaient mieux avec cette dernière hypothèse.
Essayons de délimiter les régions que les Arabes confondaient sous la dénomination trop élastique de « pays des Zendjs».
La symbolique fleur de lotus décrite plus haut ne nous apprend rien, si ce n'est que Çankha, dans la pensée du dessinateur, est une vaste contrée à l'occident de l'Inde, au sud d'une région aussi étendue que l'Inde même, mais dont il est difficile de traduire par un nom européen le nom hindou de Cetu-mala. Ce n'est pas dans une fantaisie pictucale de ce genre qu'on peut chercher la solution d^une difficulté géographique.
Chez Ptolémée, Zengis désigne, nous l'avons vu, un simple promontoire, ou peut-être plusieurs, si difxpa est un pluriel, comme on peut le croire en comparant les deux expressions presque consécutives Apwfxata c^xpov, ZYT/yKJccocTtpa. Le géographe grec n'indique pas même que ces caps offrent un lieu habité ou un port de débarquement , car le nom n'est pas suivi de l'indication ordinaire èllTïOpiOV OU xdnfJLYJ.
Pour Gosmas, le Ziyyiov est déjà une région de quelque étendue, laquelle donne son nom à l'océan qui la baigne. Il commence au Nord, à ce l'entrée de l'Océan » , entrée qu'il faut prendre , non au débouché du golfe Arabique, dans la partie qui s'évase entre la côte africaine à droite , le Yémen et l'Hadramaout à gauche , mais seulement à la limite du méridien qui passe au cap
Guardafui, après « le pays derencens ou Barbarie ». La Barbarie est comprise entre TÉthiopie et la pointe la plus orientale de TAirique, tout le long de ce littoral qui suit presque la direction d'un parallèle. Mais la géographie ancienne de toute cette région est si confuse que le nom de Barbarie embrasse toute la côte d'Ajan; et la mer Barbariquede Ptolémée, ro Bacp&apuovUélûcyoç^ s'étend jusqu'à la ville extrême de son Afrique méridionale, la mystérieuse Rhapta, PaTrra, fjLnTponohç rrjç Baf^apiaç^ que des géographes modernes veulent placer à Quiloa* .
Nous avons cité un passage de Gosmas où il est dit que, naviguant vers « Flnde intérieure » , il atteint la Barbarie, au-delà du Zingion. Pour n'être point tenté d'accuser l'auteur de se contredire, il ne faut point oublier qu'à son époque, et plusieurs siècles avant lui, le nom d'Inde s'appliquait d'une part àl'Hindoustan, appelé Inde extérieure, et d'autre part à l'Ethiopie, nommée Inde intérieure.
Si Gosmas fixe avec quelque précision le point septentrional de la côte où commence le Zingion, il est muet sur la suite de cette côte, déjà connue dès lors sous le nom d'Azanie, 'AÇav£a,et à plus forte raison sur la partie transéquatoriale.
• Pour obtenir de nouveaux renseignements, il faut descendre brusquement jusqu'au x* siècle, et s'adresser désormais aux géographes arabes. Encore la plupart de ceux-ci ne nous apportent-ils que d'insignifiantes mentions.
Ibn Khordadbeh, qui fut maître des postes sous le
* V. D'Avezac ; Afrique, pag. 32.
calife Moutamid (870 à 892 de noire ère), et qui, persan d'origine, a cependant écrit en langue arabe son recueil d'itinéraires intitulé : Le livre des Routes et des Provinces , Ibn Khordadbeh ne parle du pays des Zendjs que pour citer ce dicton* :
« Quiconque va aux pays des Zendjs gagne inévitablement la gale. Man dakhal bildd ez^Zendj\ feld boudd an yadjrab. »
Du reste, en ce passage, comme dans d'autres du même auteur, où on a lu Zendj , peut-être faut-il entendre Zdnedj ou Zdbedj, mot qui désigne une contrée fort différente, l'archipel Malais*.
Pour Istakhri, dont l'ouvrage, écrit au milieu du X® siècle, porte aussi le titre de a Livre des Routes », le pays des Zendjs touche au nord à l'/^aôac/ia (Abyssinie) *, est limité à Test par la mer de Fars, à partir de la côte située en face d'Aden^. Il semble qu'aux yeux de ce géographe, le territoire des Zendjs comprenne au moins une partie du littoral que nous avons vu Gosmas désigner sous le nom de Barbarie, a Le pays des Zendjs est plus
* Pag. 123 du texte publié par M. Barbier deMeynard. Journ, Asiat., 6« série, tom. V (1865).
, 2 Edrici (2« clim., 2» sect., pag. 111) dit que les nègres de Zaghaoua « sont très sujets à la gale, en sorte qu'à ce signe dans tout le Soudan on reconnaît unZagaouien; s'ils s'abstenaient de manger du serpent, ils en seraient totalement exempts». Ce passage marque bien que cette maladie parasitaire n'était pas générale ni môme commune parmi les Nègres.
5 Texte arabe publié par de Goege, pag. Il (Bibliotheca geograph. Àrabicorurriy pars prima. Leyde, 1870).
^ 7Wd.,pag. 36.
long que la terre des Noirs (Soudan)^ et n'a de contact avec aucune autre province que THabacha. Il fait face au Yémen, au Fars, au Kerman et enfin à l'Inde '. »
Cette dernière phrase paraît d'abord assez singulière. On pourrait croire que par ce pays qui se font face » l'écrivain entend des régions situées à peu près sur un même parallèle. Mais, la partie extrême de l'Inde étant encore fort au-dessus de l'équateur, la phrase délimiterait bien inexactement la zone méridionale du Zendj, puisque le Zanguebar est tout entier situé au-delà de la ligne équinoxiale. Aussi faut-il recourir à une explication très différente, qu'on trouvera plus loin.
Un quart de siècle après Istakhri, Ibn Haouqal se contente de répéter textuellement, et sans y changer un iota, les pâles indications que nous venons de relever dans le premier, et peut-être tous deux ont-ils reproduit les termes d'un livre plus ancien qui ne nous est point parvenu. Ils n'ont garde d'ailleurs de s'élendre sur ce qui concerne les nègres du Maghreb ni du Soudan, pas plus que sur les Zendjs , car tous ces gens-là, rebut des peuples, ne sont pas musulmans et ne connaissent ni la justice ni les bonnes manières *. C'est une agréable façon de dissimuler son ignorance. Ibn Haouqal montre assez quelle est la sienne, en reproduisant cette vieille tradition grecque qu'entre le pays des Noirs et l'Océan s'étend au midi une terre déserte où l'excès de chaleur anéantit
< Istakhri, ibid., pag. tl.
2 Texte arabe publié par de Goeje, pag. 9, 10 (BibL giogr. Àrabicorum, pars secunda).
toute existence, comme entre TOcéan au Nord et les pays de Yadjoûdj et Madjoûdj (Gog et Magog) les rigueurs du froid détruisent tout germe de vie * .
Antérieur de quelques années à Istakhri et à Ibn- Haouqal, Maçoudi est plus largement renseigné qu'eux. S'il n'a garde de négliger les documents fournis par ses prédécesseurs, — et nous lui devons la conservation de nombreux passages de livres perdus pour nous, — il prend soin d'y joindre les fruits nombreux de ses informations personnelles. Maçoudi est le plus grand voyageur de son siècle. Nul avant lui ne se vante d'avoir de sa personne parcouru en entier cette terrible mer des Zendjs, riche en objets de commerce, mais fertile en naufrages. Maçoudi est allé deux fois au moins jusqu'à Tile de Qanbalou, dont Reinaud a voulu faire Madagascar. C'est dans son grand ouvrage, Le^ Prairies d'or ^^ qu'il faut chercher les détails les plus sûrs relativement aux mœurs du peuple Zendj. Mais la partie géographique y e(Bt superficiellement traitée.
Le pays des Zendjs, dit-il, se développe surune étendue d'environ sept cents parasanges de longueur sur autant de largeur ^ Il commence à la terre de Berbéra, qu'habite une population mêlée de Zendjs et d'Abyssins,
i Ibn Haouqal, ibid., pag. 12.
2 Moroûdj ed'dhahab ou ma'âdin el-djaouher tLes prairies d'or et les mines de pierres précieuses i. Le texte arabe et la traductioa ont été publiés en 9 volumes in-8®, par MM. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille (1861 à 1877).
3 Tom. III, pag. 7 (ch. XXIII).
et ce qu'il ne faut pas confondre avec le pays desBerbors situé dans l'occident de la terre d'Ifi*iqiya, lequel n'a de commun que le nom * » . Dans Tintérieur, il touche au Soudan^ et descend au midi jusqu'au Sofâla et au pays des Ouàq-ouâq *. De l'île Qanbalou au port d'Oman, sur la côte orientale d'Arabie, les marins comptent sept cents parasanges, conjecture approximative, mais non évaluation rigoureuse*. Le territoire de Sofâlaest la limite extrême du pays des Zendjs.
Si l'on assimile le parasange de Maçoudi à la lieue de 25 au degré, on reconnaîtra qu'en évaluant à sept cents parasanges la longueur de cette région, l'aTiteur des Prairies d'or ne s'écartait pas extrêmement de la vérité *.
Nous reviendrons au livre de Maçoudi pour y puiser des renseignements sur le peuple Zendj lui-même ; nous ne songeons en ce moment qu'àreconnaître les frontières du pays.
Né un quart de siècle après Maçoudi, l'auteur de la Connaissance des climats, Moqaddacci, ne sait rien et ne veut rien savoir des Zendjs. Il prend soin d'avertir le lecteur qu'il bornera ses descriptions aux contrées musulmanes, sans se soucier du pays des infidèles, parce qu'il n'y a jamais mis les pieds et qu'il juge superflu d'en par-
« Tom. I. pag. 231 (ch. X). — « Tom. I, pâg. 205 (ch. IX). — 3 Tom. m. pag 6 (ch. XXXIII).— -• Tom. I, pag. 205 (ch. IX).
* Dans un autre passage (tom. IV, pag. 39, 40, ch. LXTI), Maçou<îi donne, d'après El-Fezari, l'évaluation absurbe de sept mille six cents parasanges sur cinq cents. Il y a ici sans doute erreur de lecture : le mot aîaf « mille » aura été confondu avec le mot aou « ou » : sept ou six cents, comme disent les Arabes.
1er*. Étant à Aden, où son humeur aventureuse l'avait conduit, il se laisse un instant séduire, comme tant d'autres, par ridée des bénéfices extraordinaires qu'on peut retirer d'un voyage commercial chez les Zendjs. Car assurément il n'ignorait pas le proverbe arabe :
« La gale (du chameau) se guérit par le goudron, la misère du pauvre dans le pays des Nègres ^. »
Mais la mort d'un de ses compagnons le refroidit beaucoup en lui rappelant cette vérité incontestable que, à la fin de la vie, il faut, hélas ! renoncer à tous ses biens*. Cet accident fâcheux et cette mélancolique réflexion nous Dnt privés du chapitre que le voyageur n'eût pas manqué de consacrer aux Zendjs, s'il les eût visités.
Passons au siècle suivant. Un écrivain du xii® siècle va nous montrer quels progrès a faits en deux cents ans la connaissance de la côte orientale d'Afrique. Du promontoire des Aromates à Sofâla, Maçoudi, vers 950, ne connaît ou du moins ne cite aucun nom de ville ; Edrici, qui composait son remarquable Traité de géographie vers l'année 1150, nous donne une sorte d'itinéraire pour toute la région maritime qui s'étend de la côte d'Ajan jusqu'au voisinage de la crique où débouche dans la mer le Limpopo de Livingstone \
* Texte arabe publié par de Goeje {Bihlioih, geogr. Arab., pars tertia), pag. 9.
2 Voy. Daumas; Le Grand-Désert , pag. 5, in-12, 1856.
3 Texte arabe, pag. 91.
♦ L'ouvrage d'Edrici, intitulé « Livre de l'homme avide de connaître
Edrici n'avait probablement jamais voyagé vers ces lointaines régions. Mais la passion de son souverain Roger, roi de Sicile, pour les sciences géographiques, avait permis au savant musulman de recueillir dans les ouvrages antérieurs et de la bouche même d'un grand nombre de commerçants, de pilotes, de voyageurs, des renseignements assez nombreux sur cette côte africaine, déjà très fréquentée par ses coreligionnaires. Aussi nomme- t-il une quinzaine de villes ou bourgs, appellations sur l'exactitude desquelles la négligence ordinaire des copistes ne permet guère de compter ; mais le seul fait de leur énumération, avec les distances qui les séparent, soit par mer, soit par terre, montre suffisamment que, au temps du géographe sicilien, sans posséder des notions bien précises, on n'en était plus réduit à ces dénominations vagues de « pays des Zendjs » et de « terre de Sofâla ».
les horizons 1^ , fut terminé, dit l'auteur lui-môme, en cheonal 548, c'està-dire on janvier 1154. Je n'ai eu à ma disposition, comme texte arabe de ce livre, que ce qui en a été publié à Rome en 1592. sous le titre De Geographia universali Hortulus cuUissimus, dont la traduction latine par les Maronites Sionita et Hesronita a été imprimée à Paris en 1619. Le texte publié par MM. Dozy et de Goeje (1866; ne contient pas les sections relatives au pays «les Zendjs. Dans nos notes, nous renvoyons à la traduction, d'ailleurs peu exacte, de Jaubert, publiée en 1836. Nous profitons de la circonstance pour relever une erreur qui tend à se propager dans les dictionnaires biographiques, à savoir: que la Bibl. de la Fac. de méd. de Montpellier posséderait une traduction italienne d'Edrici précieuse à consulter. Cette traduction, écrite par Baldi en 1600, est des plus médiocres, fourmille d'erreurs et ne peut, à mon sens, rendre aucun service pour une édition du géographe arabe.
On peut supposer que les armateurs et commerçants avaient sur les contrées méridionales des notions plus étendues et plus précises qu'on n'en saurait juger par les ouvrages contemporains de géographie. Les capitaines de navire qui découvraient une station avantageuse au commerce n'avaient garde d'en révéler le secret aux concurrents. C'est ce que témoigne une anecdote de VAdjâîb'al'Hind\ où l'on voit un capitaine que le hasard a conduit sur une côte propice aux échanges ce passer la nuit à étudier les étoiles, à reconnaître la place des constellations, à s'orienter pour fixer dans sa mémoire le chemin de l'aller et du retour ». Car il désire revenir, mais seul, sans autres marchands. C'est par des hommes de cette sorte, attirés à la cour du roi de Sicile et convenablement rétribués, que le chérif Edrici a pu recueillir beaucoup des renseignements qu'il note sur les pays inconnus aux géographes.
Les notions acquises par Edrici sur le pays des Zendjs (on les verra plus loin mises à profit) ne s'accroissent guère durant les siècles suivants.
L'auteur du précieux dictionnaire géographique ¥odjem el^Boulddn, Yaqoût, vers 1210, se contente de dire que le pays des Zendjs part de la mer de ce nom, en allant vers le Sud, sousCanope. Il est en tout cas situé au-delà de l'équateur , car les habitants « voient le pôle Sud presque au milieu du ciel, mais ne voient ni le pôle Nord, ni la Chèvre, ni la Grande-Ourse^».
* Anecd. XVI, pag. 27 de ma traduction.
2 Édit. WûstenfeU, tora. I, pag. 502, 503. Je traduis al-djédi par
Dans ses Monuments des pays, qui sont de la seconde moitié du xiii» siècle, Kazouini (mort en 1283) emprunte tout à ses prédécesseurs , ou, s'il y joint quelques indications nouvelles, ce sont des fables d'origine grecque, où l'histoire de la géographie africaine n'a rien à prendre. Pour lui, le pays desZendjs, qui a deux mois de marche, est compris entre le Yémen au Nord, le Feyâfi (ou Feydni) au Sud, le Nouba (Nubie) à l'Orient, et l'Habacha au couchant* ; orientation étrange et qui déroute singulièrement nos idées sur la carte de cette région africaine.
Cinquante ans plus tard , le grand compilateur de traités géographiques, Aboul-féda (mort en 1331), n'en sait guère plus qu'Edrici sur le Bildd ez-Zendj. Gomme Ibn Sâ'id, dont il aime à citer des extraits, le prince-géographe compte Berbéra parmi les villes des Zendjs^, auxquels il semble attribuer la possession de la côte toute entière jusqu'à Sofâla. Son contemporain Dimichqi (1256-1327) n'offre pas de nouvelles informations. Rela-
la Chèvre, car il ne peut s'agir ici du Capricorne, qui est une constellation australe. Yaqoût ajoute que les Zendjs t voient dans le ciel quelque chose de la dimension de la lune, qui ressemble à une fenêtre ronde (tâqa) dans le ciei, ou à un petit nuage blanc qui ne s'efface jamais ni ne s'en va. J'ai interrogé là-dessus maintes personnes, dil-il, et toutes m'ont répondu de même. Les Zendjs lui donnent un nom dont je ne me souviens plus et ils ne savent pas ce que c'est. » Il s'agit évidemment d'une nébU' leuse, probablement une de celles qu'on nomme les Nuées de Magellan,
* Texte arabe, édit. Wùstenfeld, pag. 14. La Kosmographie de Kazouini, publiée par Wiistenfeld (Goettingen, 1848, 1849) contient deux ouvrages : VAthâr al-bilâd t Monuments des pays » et VAdjâib al- Makhloûqât « Merveilles de la création » .
2 Texte arabe, édit. Keinaud et de Slane, pag. 25.
tivement au pays dos Zendjs, il ne dit rien ou presque rien qu'on ne lise déjà dans Edrici* .
Les géographes postérieurs à Aboul-Féda se bornent à copier leurs devanciers • En ce qui touche la côte orientale d'Afrique, loin d'éclaircir les points restés obscurs, ils contribueraient plutôt à accroître la confusion qui règne dans les écrits antérieurs.
Ibn al-Ouardi d' Alep^, presque contemporain d'Abou'l- Féda, ne s'attarde point à la description du pays des Zendjs. Tout ce qu'il en peut dire, c'est que la terre des Zendjs, voisine de Berbéra, fait face au Sind, dont elle est séparée par la largeur de la mer de Fars", et se termine au sud au Sofâla, qui lui-même finit à la terre des Ouâq-Ouâq\
Le grand historien des Berbers, Ibn Khaldoun, à la fin du xrv« siècle, ne sait de l'Afrique orientale que ce qu'il en a appris chez les anciens géographes, parmi lesquels il cite Ptolémée et ce l'auteur du livre de Roger r> , c'est-àdire Edrici. Le pays des Zendjs, chez lui, n'est plus que le ZY)yyi(jcx du géographe Alexandrin. L'océan Indien, dit-il, baigne l'Habacha et le pays des Zendjs. «Sur ses bords, du côté du Midi, sont les contrées des Zendjs et
1 Le texte arabe de Oimichqi a été publié en 1866 dans les Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg, par Mehren, qui plus tard, en 1874, en a aussi donné une traduction française, sous le titre de Manuel de la Cosmographie du moyen-âge,
2 Une partie de l'ouvrage d'Ibn-al-Ouardi (La Perle des merveilles) a été publié en 1823 par Hylander. Nos renvois se rapportent à cette édition.'
3 Pag. 170. — * Pag. 174.
des Berbéra ; ensuite cette mer passe successivement auprès de la ville de Maqdachou, du pays de Sofâla, de la contrée des Ouâq-Ouâq et d'autres peuples, au-delà desquels il n'existe que des déserts et des solitudes* ». Ainsi, pour cet écrivain, le Bilâd ez-Zendj n'atteindrait pas l'équateur et se bornerait à la côte d'Ajan. On ne peut garder aucun doute à cet égard , car un peu plus loin Fauteur répète ses indications en décrivant les contrées comprises dans le premier climat, et place, au sortir de Bab-el-Mandeb, les Bedja, Zéïla, les villages deBerbéra, le pays des ZendjSy puis Maqdacbou, Sofâla et le Ouâq- Ouâq^
Citons enfin, pour mémoire, un géographe du xv* siècle, Bakoui, qui du reste s'est contenté ici de reproduire certains passages de Kazouini, disant que le pays des Zendjs a d'étendue deux mois de marche et se termine au Sud par la contrée nommée Alfiâni, où l'étoile Sohéil (Canope) brille chaque nuit '.
On sera peut-être surpris de ne pas voir figurer le nom d'Ibn Batouta parmi ceux des écrivains arabes auxquels nous demandons des renseignements sur le pays des Zendjs. Le célèbre voyageur en effet a parcouru, durant le xrv** siècle, quelques parties de la région ainsi nommée, et nous aurons des emprunts à lui faire dans la suite de
* Prolégomènes de VHist. des BerberSy pag. 95. Texte et trad. par de Slane. daus les Notices et Extraits des manuscrits» tom. XIX.
2 Ibid. u.s,, pag. 119, 120.
3 V. l'analyse donnée par de Guignes» dans les Notices et Extraits, tom. II, pag. 395.
ce travail ; mais son livre n'offre aucun secours pour éclaircir le point auquel nous nous étions momentanément arrêté, la délimitation du Bilâd-ez-Zendj.
En résumé, l'impression qui résulte de la lecture des écrivains arabes qui ont parlé des Zendjs, c'est que ce nom s'est appliqué aux habitants ou aux maîtres de toute la côte orientale d'Afrique, depuis le golfe d'Aden jusqu'au tropique du Capricorne. Tel en sépare le Berbéra au Nord, le Sofâla au Sud ; tel autre, comme Ibn Khaldoun, semblerait n'y pas comprendre la moindre partie du Zanguebar. Pour d'autres enfin, qui ne se piquent point de précision ethnologique, le nom de Zendj est presque synonyme de Noir^
Cette diffusion extraordinaire d'un nom d'ailleurs inconnu au reste du monde civilisé pourrait s'expliquer en supposant qu'une peuplade de Zendjs, d'humeur conquérante, s'est réellement étendue peu à peu sur tout ce littoral immense, imposant, comme Rome, son nom aux nations conquises. Mais il est plus naturel de croire que les Arabes l'ont à tort attribué à tous les riverains de l'océan Indien, sans autre raison qu'une certaine ressemblance de teint et d'habitudes entre ces diverses nations. C'est ainsi que le nom de Sarrasin, limité d'abord à quelque groupe belliqueux de l'Asie, était devenu en Occident synonyme d'Arabe, ou plutôt de Musulman et même de simple payen * . C'est ainsi encore que nous
1 Les premiers historiens chrétiens des croisades distinguaient au moins nominalement les Sarrasins de leurs coreligionnaires arabes et turcs» témoin ce passage parmi bien d'autres : « Gongregavit iunumeras
avons vu le nom des habitants de Tlnde s'étendre pour ainsi dire instantanément à tous les indigènes des deux Amériques,
Quoi qu'il en soit, nous reconnaissons que, pour ne laisser en dehors du cadre aucune des régions auxquelles s'est appliquée, dans l'esprit des Arabes, cette dénomination vague de Pays des Zendjs, il faut se résoudre à y englober toute la partie orientale de l'Afrique comprise entre les limites que nous marquions en débutant, c'està-dire environ le 12* parallèle au Nord et le 26® au Sud. Mais si ce territoire immense se déroule sur une longueur d'un millier de lieues, en revanche ce n'est, dans le sens de la largeur, qu'une faible bande de littoral, un étroit ruban au-delà duquel, à quelques lieues de la mer, commence l'inconnu.
Les navigateurs modernes ont relevé les contours de ces côtes généralement inhospitalières, TAdel, TAjan, le Souahel, le Mozambique, le Sofâla ; on en connaît à peu près les golfes, les embouchures de rivières, les villes et bourgs riverains, les îlots. Mais l'intérieur des terres garde encore une grande partie de ses secrets, et nous sommes loin de justifier la conclusion de ces vers naïfs qu'écrivait,
génies paganorum, videlicet Turcos, Arabes, Saracenos, Publicaaos, Azimitas, Gurtos, Perses, Agulanos et alias multas geates inaumerabiles. » Gesla Dei per Francos, Hanoviœ, 1611, pag. 15. (Récit de faits compris entre 1095 et 1099.)
il y a plus de trois cents ans, l'agréable traducteur de Léon r Africain, Jean Temporal, ébloui par la rapide succession des découvertes portugaises :
Car peu de gens sont passés en Lybie Outre les ports et les premiers rivages, Fust pour terreur des grands bestes sauvages, Fust pour la peur des serpents vénéneux Ou des déserts bruslants et aréneux, Défaillants d'eau et de tout fruit goustable. Donc estimée étoit inhabitable.
Mais maintenant, par terre et mer ouverte.
Est amplement l'Afrique découverte *.
Les commerçants arabes couraient depuis longtemps ces parages. Mais leurs écrivains, on Ta vu, en savaient peu de chose , et leurs notions, malgré les latitudes et longitudes données par quelques géographes aventureux, manquaient surtout de ce caractère de précision topographique qui n'a pu être acquise, beaucoup plus tard, que grâce aux observations d'astronomes et de savants oflBciers de marine. Nous dirons tout à l'heure l'idée étrange que se faisaient les géographes arabes de la direction des rives africaines.
Avant eux, on le sait, les Romains et les Grecs d'Alexandrie avaient entrevu, sinon la totalité, du moins ime notable partie de ces côtes. Nous ne parlons pas des voyages de circumnavigation accomplis, dit-on, en con-
* Sommaire commandation de V histoire A fricaine,ioiu.iQk la Descri» pHon de V Afrique, de Léon l'Africain, édit. de 1830, pag. XVIII (d'après celle de 1556).
OÉOG-RAPHIE. 37
tournant l'Afrique, de la mer Rouge au détroit de Gadès; ces expéditions, vraies ou fausses * , ne nous ont transmis aucune notion sur la côte orientale. Quant à l'intérieur du continent, les écrivains des premiers siècles de notre ère n'ajoutent rien aux vagues conceptions des anciens Grecs sur la région indéfinie nommée Ethiopie, laquelle embrasse tout le pays des Noirs. L'Ethiopie d'Hérodote ne descend pas au-delà des côtes de la mer Rouge ^. Deux siècles et demi avant notre ère, Ératosthène, et après lui Artémidore, regardent le cap des Aromates comme la limite du monde austral *. Polybe pense que personne ne saurait dire si l'Ethiopie est entourée par la mer ou si elle forme un continent qui s'étend au Sud *. Du moins il sait que la terre n'est point inhabitable aux environs de l'équateur, comme tant d'autres l'avaient enseigné et
< Les arguments que Gosselin, Vincent et quelques autres ont invoqués pour nier toute circumnavigation de l'Afrique dans l'antiquité sont en général fort peu probants. Tel de ces arguments pourrait môme servir à confirmer l'opinion contraire. C'est ainsi que Gosselin prétend argiier de fausseté le Périple phénicien sous Néchos (Hérodote, liv. IV, ch. XLII), en faisant observer que les voyageurs n'ont pu, comme ils le disent, faire leurs semailles en automne, vu que cet automne» en la région où ils se trouvaient, correspondrdit au printemps, saison qui ne conviendrait pas. Justement le commandant Guillain (Documents sur V Afrique orientale^ tom. I, pag. 48, 49) rapporte que la semaille des céréales, sur la côte orientale, se fait précisément en novembre et décembre, c'est-à-dire à la fin de ce que les Phéniciens appelaient leur automne.
2 V. Talboys Wheeler; The geography of Herodotus. London, 1854, pag. 528.
' V. Vivien de Saint-Martin ; Histoire de la Géographie, pag. 31.
* HisL. liv. m, ch. XXXVIII.
renseigneront après lui. « Les relations de ceux qui ont vu ces lieux » lui ont appris que le climat à Téquateur est plus tempéré qu'aux extrémités de la zone torride, à cause de Télévation du sol et des pluies qui l'arrosent *. Strabon est de ceux qui regardent cette zone comme absolument impropre à la vie '. Pline s'arrête aux mêmes limites qu'Ératosthène, au cap des Aromates. Mais le Périple de la mer Erythrée, document précieux de l'ancienne navigation dans l'océan Indien, conduit, par une série de stations, jusqu'aux fameux emporium de Rbapta; et Ptolémée signale plus loin encore (d'après Martin de Tyr) le promontoire de Prasum.
Les savants modernes qui ont étudié ces documents ne sont pas d'accord, il est vrai, sur la situation des localités qui s'y trouvent mentionnées. Gosselin, à la fin du siècle dernier, soutenait que Rhapta et même Prasum restent au nord de l'équateur '. D'Anville, au contraire, et les géographes de notre siècle ne font point difiBculté de ramener ces lieux à quelque 8 degrés de latitude Sud, aux environs de Quiloa, opinion infiniment plus sûre, d'après le relevé des côtes.
Ptolémée nomme, au sud de l'Ethiopie, une région Agisymba, Atto 5s (xsaniiSpiocç tri ei/roç AtStoTr&c, ev ^ Ayhviiëx Xwpa*. Y a-t-il quelque rapport entre cette Agisymba et le pays des Zendjs ? Gela est peu vraisemblable ; mais les
1 Viv. de Sainl-Martin, Ib. u. 5., pag. 148, 149.— » /^i^,^ pag. i69. 3 Gosselin place Rhapta à Bandai- Veilho et Prasum à Brava. (Recher" ches sur la géogr. des anciens, tom. l, pag. 189, 191.) * Géogr., liv. IV, ch. VI.
renseignements de cette nature, dans leur isolement, sont tels que chacun les peut employer à soutenir la thèse qui lui convient. Le plus sûr est de les noter sans conclure '. N'a-t-on pas vu des géographes chercher à découvrir dans les régions équatoriales une prétendue contrée nommée Ghampésie, qui n'est autre que TAbyssinie même, dont le nom, simplement transcrit par un Grec, subissait sans effort cette surprenante altération ?
A ce propos, et avant de présenter en faisceau les maigres détails fournis par les Arabes sur l'immense littoral qui nous occupe, il n'est pas inutile de toucher un mot des difiBcultés que fait naître, pour la lecture des noms propres, le système graphique des Arabes.
Ainsi que dans tout autre alphabet, il y a, en arabe, un certain nombre de lettres qui, par leur forme, se peuvent aisément confondre dans une écriture courante peu soignée : telles sont R, D (et même W isolé) d'une part, K et L d'autre part. Mais en outre, et c'est là la principale cause des erreurs de lecture, beaucoup de caractères ne diffèrent entre eux que par l'absence ou l'adjonction d'un ou plusieurs points dits diacritiques^ placés au-dessus ou au-dessous. Il en est ainsi, dans le corps des mots, pour les lettres &, t, th, n, i, pour r et 2, d et dhy pour ft, dj et Aft, pour f et ?, etc. Qu'on joigne
* Walckenaer pense que cette Agisymba est l'oasis actuelle d'Asben, qui a pour capitale Agadez. (Recherches géographe sur VinUrieur de V Afrique septentrionale, 1821, in-8, pag. 391.)
à cela Tabsence de tout signe pour les voyelles brèves *, et ron n'aura pas de peine à comprendre Tinextricable confusion où peuvent jeter les divers manuscrits dans le déchiffrement des noms de villes et de pays. Pour en citer un exemple entre mille, le nom du grand archipel Malais n'a-t-il pas été lu Rdih, Rdnah, Zânedjy Zdbedjy etc. ?
Ces courtes remarques étaient nécessaires pour expliquer la diversité des noms que nous aurons à signaler pour certaines localités. Elles montrent aussi à quels obstacles on peut avoir à se heurter quand on recherche Tassimilation d'un nom ancien recueilli chez un auteur arabe avec quelque dénomination moderne. Celles-ci, d'autre part, sont fournies avec plus ou moins d'exactitude, chaque voyageur ayant cherché à reproduire le nom local qu'il entendait d'après la valeur des lettres de son propre alphabet, ce qui conduit parfois à des discordances surprenantes. C'est ainsi, comme nous le disions tout à l'heure, qu'un Grec, transcrivant le nom de l' Abyssinie, a transformé Habacha en Xa/xTisT/a, le ^ étant l'équivalent de h fortement aspiré, fx7r correspondant au b dans les usages du grec moderne, et ai figurant le son chuintant cA^. Quel est celui qui, sans être prévenu, eût songé à reconnaître l' Habacha sous son travestissement, pourtant si naturel, en Champésie ?
* Quelquefois cependaut, l'auteur, pour bien fixer la lecture d'un mot, prend soin de l'épeler lettre par lettre, en spécifiant les points diacritiques et les voyelles. Mais cette, utile indication fait souvent défaut.
2 Voy. SUv. de Sacy; AhdaUaiif, pag. 354, note 28.
GÉOORAPHIE. 41
Sans revenir sur l'étude, tant de fois et si savamment faite, des documents anciens auxquels nous avons fait allusion, abordons ceux que nous fournissent les écrivains arabes.
Parmi les ouvrages en cette langue qu'il nous a été donné de consulter, le plus complet, en ce qui concerne la côte orientale d'Afrique, est celui d'Edrici. Faute d'im meilleur guide, nous le suivrons, marchant avec lui des confins de THabacha jusqu'au pays des Ouâq-Ouâq, complétant ses explications avec celles que nous trouverons à emprunter chez d'autres écrivains arabes, tels que les auteurs de la Relation des deux Musulmans, celui de VAdjâib-al'Hind , Maçoudi , Istakhri, Ibn Haouqal , Moqaddaci, Al-Birouni, Kazouini, Yaqoût, Abou'1-Féda, Bakoui, Ibn Al-Ouardi, Ibn Batouta, Ibn Khaldoun, etc.
Il ne faudrait point se laisser éblouir par cette brillante énumération de voyageurs, de géographes, d'historiens, d'encyclopédistes. Peu d'entre eux sont des écrivains originaux ; la plupart se bornent au rôle de compilateurs, souvent inexacts ou maladroits. Tel copie littéralement son prédécesseur sans même prendre la peine d'en avertir. Tel autre coud ensemble des morceaux disparates, € hurlant de se voir accouplés ». Un détail qu'on rencontre chez trois ou quatre auteurs différents n'offre souvent pas plus de certitude que si on le relevait chez
un seul ; de mêime, tel fait cité par Pline ne nous semble aucunement confirmé parce que nous le lirons encore dans Solin, Isidore de Séville, Vincent de Beauvais, Brunetto Latini.
Au sujet de TAfrique orientale, la plupart des écrivains arabes en étaient bien réduits à copier ou à se taire. Sauf Maçoudi et Ibn Batouta, aucun d'eux n'avait franchi la mer des Zendjs. C'était une navigation longue et pénible , dont les récits des matelots exagéraient encore les diflBcultés. Les monstres marins, les écueils, les courants, les tempêtes, les peuples mangeurs d'hommes, menaçaient le voyageur de mille morts dès qu'il avait franchi ce cap redoutable qui forme au levant la pointe extrême de l'Afrique, et dont le nom moderne, d'après Bruce S signifie « promontoire des funérailles ».
Assurément Edrici n'avait pas non plus la connaissance personnelle des régions où nous allons le suivre. Mais il semble avoir fait des efforts pour mettre à profit toutes les notions acquises à son époque. Il cite une douzaine d'ouvrages où il a puisé, entre autres ceux de Ptolémée et de Maçoudi. Dans sa Préface, on croirait qu'il s'est inspiré des idées qui en ces derniers temps ont conduit à modifier d'une façon si profonde l'ancien programme des études géographiques. Il veut décrire les mers, les fleuves, les montagnes, les plaines et les vallées, les villes et leurs territoires, la nature des cultures, grains, fruits, plantes de chaque pays, les arts et métiers
* Voyage aux sources du Nil» édit. Panckouke, 1790, tom. T, pag.
de chaque peuple, leur commerce d'exportation, les curiosités et objets remarquables, l'état politique et social, les caractères physiques des races, les mœurs et coutumes, la religion, le vêtement, les idiomes * . L'auteur fait de son mieux pour remplir son excellent programme. Mais, hélas! que de lacunes inévitables en ce qui concerne notre pays des Zendjs !
Abou'1-Féda, bien postérieur au géographe sicilien, déplore cette ignorance des Arabes au sujet de bien des pays, et spécialement pour cette terre des Noirs du Sud, qui contient des races diverses et nombreuses. «Il ne nous en est parvenu, dit-il, que des renseignements bien rares ; mais encore vaut-il mieux en savoir quelque chose que de tout ignorer*». «Mais », eût-il pu ajouter avec Roger Bacon, dont il fut presque le contemporain, « peut-on s'étonner que plus de la moitié du quart habitable (du globe) où nous nous trouvons nous soit inconnu, alors que chez nous tant de villes restent ignorées des savants'*?»
Avant de commencer notre itinéraire le long du rivage africain, il n'est pas inutile de résumer en quelques mots certaines conceptions générales des géographes arabes, qui en cela, du reste, s'écartent peu des doctrines des géographes alexandrins.
^ Préface, pag. xxi. — 2 Géogr. Texte arabe, pag. 2. — ' Opus Magnum, dans Viv. de Saint-Martin; tlist, de la Géogr., pag. 289.
La terre avec ses eaux, dit Edrici *, est plongée dans Tespace, comme le jaune au milieu de Tœuf ; Tair Tenvironne de tous côtés, attirant à lui tout ce qui est léger, et la terre attirant vers elle ce qui est pesant, comme l'aimant attire le fer.
Le globe terrestre est divisé en deux parties égales par la ligne équinoxiale, le plus grand des cercles (parallèles) sur la sphère terrestre. Ce cercle se divise en 360 degrés, chacun de 25 parasanges. La parasange est de 12,000 coudées, la coudée de 24 doigts; le doigt correspond à 6 grains d'orge placés côte à côte^. Les méridiens, de Téquateur au pôle, se divisent en 90 degrés ; les terres habitables, au Nord, finissent au 64'; le reste est désert, à cause du froid et des neiges. Au sud de réquateur, point d'êtres vivants, à cause de la chaleur, qui dessèche les eaux ^.
* Pag. l et suiv.
2 Le ms. no 578, ancien fonds de la Bibliothèque nationale, qui contient le texte de la Géographie d'Abcu'1-Féda, porte en tête cinq vers que Reinaud et de Slane reproduisent dans leur édition du texte arabe, pag. 540, et qu'ils traduisent ainsi (tom. II, pag. 18) : « La poste se compose de quatre parasanges, et la parasange de trois milles , — Le mille se compose de mille brasses, et la brasse de quatre coudées. — La coudée est de vingt-quatre doigts, et le doigt se compose — De sept grains mis à côté l'un de l'autre. — Le grain équivaut à sept poils de mulet. Et voilà qui n'admet pas de contradiction. »
^ Cette croyance, empruntée aux théories des Grecs, n'empêche point les géographes arabes de citer des peuples et des villes au-delà de la ligne, f La région au sud de l'équateur, dit Ibn Khaldoun (Prolégom., pag. 108) ne renferme d'autres populations que celles dont Ptolémée a fourni l'indication. Au- delà sont des déserts et des sables qui se pro-
La moitié du globe est plongée dans Tocéan, qui l'entoure sans interruption.
La terre habitable comprend sept climats * marqués par des lignes allant d'Occident en Orient, imaginées par les astronomes. Chaque climat se partage en dix sections dans sa longueur. Ainsi, les climats marquent des divisions par cercles parallèles, et les sections par cercles méridiens. Le premier climat embrasse les contrées voisines de l'équateur, au nord de cette ligne ; c'eat à la 5' section, en allant de l'Ouest à l'Est, que commence l'Abyssinie ; la 8* se termine au point où la mer des Indes prend le nom de mer de la Chine.
longent jusqu'au cercle d'eau nommé la Mer Environnante. • Plus loin . le môme ajoute : c Au midi de l'équateur, la région déserte est beaucoup plus considérable qu'au nord j» .
1 On sait que les anciens géographes donnaient le nom de climats à des zones parallèles comprises entre l'équateur et le pèle, distinguées entre elles par la longueur du jour au solstice d'été. Les Arabes ont adopté le mot sans en retenir bien exactement la signification. On peut voir ce qu'en dit Yaqoût dans les Prolégomènes de son Dictionnaire géographique. Voici la traduction sommaire d'une partie de ce passage, où l'on trouvera un échantillon de la science étymologique des Arabes :
«Entre l'équateur et le pôle Nord, la terre se divise en sept climats. On n'est pas d'accord sur la valeur de ce mot. Il y en a qui disent que . les sept climats s'étendent au Nord et au Midij d'autres, au Nord seulement. Hermès prétend que le Midi contient aussi sept climats, comme le Nord, ce qui ne paraît pas démontré. La plupart sont d'avis que les sept climats s'appliquent au Nord seulement, qui est très habité, tandis que le Midi l'est fort peu. Le mot est, dit-on, arabe, se rattachant au verbe qalam, rogner, dont le sens primitif est t couper», et le qalam ou roseau à écrire est ainsi nommé parce qu'on le taille de temps en temps, etc. » (Texte arabe de Wiistenfeld, tom.T, pag. 25, 26.)
Quant aux parties transéquatoriales, supposées de peu d'étendue en largeur, on les rattache aux diverses sections du premier climat.
Pour comprendre le groupement des parties successives de l'Afrique transéquinoxiale dans les sections du premier climat, il ne faut pas oublier que, suivant les conceptions géographiques d*Edrici, la côte africaine, prenant une forme extrêmement différente de celle que nous lui connaissons, se replie vers l'Orient, comme si la direction qu'on observe entre le détroit de Bal-el-Mandeb et le cap Guardafui était à peine modifiée, de manière à faire face successivement à l'Arabie, à l'Inde, aux îles Malaises et à la Chine. Aussi devrons-nous chercher jusque dans la 9® section les faits concernant les parties les plus lointaines du continent africain, l'extrémité du Ouâq-Ouâq, qui continue la côte de Sofâla, se trouvant ainsi reportée au sud de la mer chinoise * .
Cette prétendue direction de la côte modifie nécessaiment l'orientation relative des locaUtés. Elle nous fait en apparence avancer de l'Occident vers l'Orient , tandis que la marche réelle est du Nord au Sud ou au Sud-Ouest. Toutefois, et c'est un point qu'il ne faut pas oublier en lisant les textes, la position d'une ville est parfois indiquée dans sa vraie situation, au midi de la précédente, alors que la direction prétendue de la côte exigerait qu'elle fût à l'Est. Cela vient, sans doute, de ce que, la
* Voir la carte d'easemble d'Edrici, reproduite par Reinaud; Introd, à la Géogr. d'Âboul-Féday pag. cxx.
position relative des deux villes étant donnée d'une façon certaine par les voyageurs, cela oblige le géographe à oublier pour un instant son hypothèse sur Forientation générale du littoral. C'est une inconséquence dont l'écrivain ne semble point s'apercevoir.
Malgré ce prolongement du continent d'Afrique jusqu'aux eaux chinoises, la mer ne laisse pas d'en faire le tour et de rejoindre l'Atlantique.
La Mer Environnante, matière (madda) de toutes les mers, ditKazouini *, VOuqidnoàs (ûjteavsç) des Grecs, aux rivages inconnus, fait le tour entier de la terre. L'Océan forme, à l'Orient, la mer de la Chine, puis la mer des Indes, d'où sortent deux bras immenses, la mer de Fars (golfe Persique) et la mer de Qolzoum (golfe Arabique) ; ensuite la mer touche au pays des Berbers, et s'étend d'Aden à Sofâla des Zendjs ; c'est là une mer qu'évitent les navires, à cause des graves dangers qu'on y court. L'Océan atteint les montagnes de Qomr (ou de Qamar, la Luné)y où le Nil d'Egypte a ses sources, vers la terre des Noirs occidentaux, et gagne les côtes de l'Andalous (Espagne). S' élevant au Nord, l'Océan longe les régions hyperboréennes et rejoint la mer Orientale ^. Vers le
^ Adjâih al'Makhloûqât, édii. Wûstenfeld, pag. 104, 105.
2 Abou'1-Féda (pag 12 du texte arabe) cite un passage du Qanoûn d'M-Birouni, aiasi conçu : « La mer du Midi commence à la Chine et se dirige le long de l'Inde, vers le pays des Zendjs... La partie extrême que visitent les personnes qui naviguent sur la grande mer, du côté du couchant, c'est Scfâla des Zendjs. Les navigateurs ne dépassent pas cette limite. La cause en est que la mer, du côté du Nord-Est, s'avance vers la terre j elle y pénètre en plusieurs endroits, et les îles y sont
Sud, Teau de la Mer Environnante est épaisse, parce que le soleil, dardant ses rayons directement et de plus près, fait évaporer les parties subtiles de Teau , ce qui la rend à la fois plus épaisse, très salée, très chaude, et partout innavigable ^
La dénomination des mers varie avec les géographes. A partir d'Aden, Tocéan Indien longeant l'Afrique prend souvent le nom de mer des Zendjs. Supposant la côte dirigée vers TOrient, Istakhri et Ibn Haouqal disent que (( cette mer des Zendjs s'élargit au point que la traversée jusqu'au pays des Zendjs est de sept cents parasanges ^ » . Pour Kazouini, la mer des Zendjs baigne le pays des Berbers, et son extrémité la plus lointaine se perd dans la Mer Environnante '. C'est une mer terrible par ses vagues gigantesques, ses monstres marins et ses écueils, telle enfin qu'Avienus, s'inspirant, dit-on, de quelque
nombreuses. Aucoatraire, du côté du Sud-Ouest, et comme compensation, le continent s'avance dans la mer. Ce lieu est occupé par les nègres de l'Occident; il s'étend au-delà de l'équateur jusqu'aux montagnes de Qomr, où le Nil prend sa source. A partir de cet endroit, la mer s'avance entre des montagnes et des vallées qui montent et descendent ; l'eau y est continuellement mise en mouvement par le flux et le reflux de la mer. Voilà pourquoi on n'y navigue point. Cela n'empêche pas la mer du Midi de communiquer avec l'océan (Atlantique) à travers ces passages étroits et par l'espace qui se trouve derrière ces montagnes du côté du Sud. On a des preuves certaines de cette communication, bien que personne n'ait pu s'en assurer par ses yeux.» (Nous avons reproduit presque sans modiflcations la traduction de Reiaaud, II, pag. 15.)
^ Ibid., pag. 21 du texte arabe ; pag. 34 de la trad. Reinaud.
2 Istakhri, pag. 28, 29.; Ibn-Haouqal, pag. 37.
î» Adjaïb al-Makhloûqât , pag. 120.
ouvrage carthaginois, peignait TOcéan, Oceanusiste.... orbis effusi procul circumlatrator % et cette mer des Indes, où surgit Timmense Taprobane :
Hac immensa patet, vastique extenditur oris Undique par pelagus : latus autem protiaus olli Âgmina cetosi pecoris, vaga moostra profundi, Adludunt: fervent Erythraei marmora ponti Tota feris : haec^ ut rigidi jugamaxima montis, Nubibus adtollunt latus omne, et terga tumescunt : Instar in bis rupis spinae ténor arduus adstat, Molibus in celsis scrupus quoque creber inhorret. Âh ! ne quis rapidi subvectus gurgitis unda Haec in terga sali lembum contorqueat unquam : Âh ! ne monstrigenis, hostem licet, inférât sestus Fluclibus : immodici late patet oris hiatus Quippe feris, antro panduntur guttura vasto; Protinus hac ipsas absorbent fa uce carinas, Involvuntque simul mox monstra voracia nautas ^.
Dans leurs descriptions efifrayées, les cosmographes arabes semblent parfois s'être inspirés de ces vers du poète latin. D'après leurs tableaux des périls sans nombre qui rendent ces mers à peu près inabordables, on devrait supposer que jamais navire de commerçant ne s'y hasarde volontairement. Les roubbans , en effet, et les nakhodas, c'est-à-dire les maîtres des navires arabes et persans, ne s'éloignent guère des côtes. Ils savent choisir la saison : ils n'ignorent pas que l'océan Indien,
* Ora maritima, édit. Lemaire, vers 390, 391.
2 Descriptio orbis terrx, édit. Lemaire, vers 779 à 794.
ténébreux et violemment agité de Téquinoxe de printemps à réquinoxe d'automne, et surtout au moment où le soleil atteint le signe des Gémeaux, s'éclaircit et se calme quand Fastre arrive au signe du Sagittaire * . Ils n'ont d'ailleurs qu'une idée confuse de la configuration de cette vaste étendue liquide. Tel, dit Moqaddaci, la compare à un taïleçan, espèce de voile que portent les Mollahs, et qui, fixé au bonnet, descend le long du dos. Tel autre y voit la forme d'un oiseau dont le bec serait à Qolzoum (golfe de Suez), le cou dans l'Iraq et la queue entre l'Habacha et la Chine. Je l'ai vue, ajoute le même écrivain, figurée sur une feuille dans le trésor d'un émir du Khoraçan, et encore sur une fine étoffe de coton chez un personnage de Niçabour, et ailleurs. Le tracé n'en était jamais pareil *.
<c Unjour j'étais avec Abou Ali Ibn Hazim sur le rivage d'Aden , les yeux fixés sur la mer. « A quoi songes-tu ? » me dit-il. « Que Dieu, répliquai-je, protège le Ghéikh. Je suis préoccupé des tracés si différents qu'on fait de cette mer. Vous qui êtes imam des marchands, vous la connaissez mieux que personne. S'il vous plaisait do me la décrire , je m'attacherais à vos paroles et reviendrais de mes incertitudes. — Tu es tombé, dit-il, sur un homme bien renseigné à ce sujet.» Alors il ratissa le sable avec la paume de la main, et y traça les contours de la mer. Son dessin ne ressemblait ni à un taïleçan ni à un oiseau ^,y>
*■ V. Kazouini; Adjâïhf pag. 111.— 2 É^it. de Goeje, pag. 10. 3 IMd.j pag. 11.
Mais, ajouterons-nous, autant qu'on en puisse juger par le profit qu'en a tiré Moqaddaci, ce nouveau tracé n'eût pas plus satisfait un géographe moderne que les bizarres conceptions critiquées par Técrivain arabe.
Laissons ces généralités sur la mer des Indes, et venons à la description du littoral africain qu'elle baigne.
Le Bilâd ez-Zendj, avons-nous dit, commence aux frontières de THabacha, c'est-à-dire au territoire de Berbéra.
Pour les géographes arabes, le Berbéra embrasse une étendue considérable du continent comprise entre la mer et une ligne vague à l'Ouest du méridien de la ville même de Berbéra. C'est la Bapêapia des géographes grecs, et la mer qui la côtoie est, dans Ptolémée, le BapSccptMç xoXttoç, qui, comme il a été dit précédemment, garde ce nom jusqu'à Téquateur et au-delà.
Maçoudi nous apprend que le peuple nommé Berbéra est une tribu des Zendjs * ; mais la population est fort mélangée d'Abyssins, et l'écrivain arabe, en parlant du Khalîdj ou bras de mer Berbéri qui baigne le Berbéra, nous donne ce territoire comme faisant partie « du pays des Zendjs et des Habacha ^ ».
Yaqoût dit que les Berber sont noirs comme les Zendjs
1 Prairies d'or, chap. xxxiii, tom. III, pag. 2.
2 Jbid,, chap. x, tom. I, pag. 231.
et forment une race intermédiaire entre les Zendjs et les Abyssins * .
Abou'1-Féda classe encore Berbéra comme pays des Zendjs *; mais la région dépend des souverains de THabacha*, qui y trouvent leurs ports de commerce. Dès le XIII® siècle de notre ère, la ville de Berbéra était presque entièrement convertie à l'islam : c'est pourquoi, dit Ibn Saïd, ce pays ne fournit point d'esclaves aux contrées musulmanes *, fait regrettable assurément, car ces esclaves étaient fort beaux ; le géographe persan Abd-el-Mo' al donne à leur sujet un détail qui a son importance au point de vue ethnographique : « On les préférait, dit-il, à ceux de Nubie, d'Ethiopie ou du Sénéga (?), parce qu'ils tirent plus sur le rouge, au lieu que les autres tirent sur le jaune ^ ». Yaqoût, au contraire, dit que les habitants du Berbéra sont extrêmement noirs. Ils parlent, dit-il, une langue qu'eux seuls comprennent*. Ils vivent de chasse. Dans leur pays, on trouve des animaux extraordinaires, inconnus ailleurs, des girafes, des rhinocéros, etc.
Les chevaux de Berbéra jouissaient aussi, et dès les temps anciens, d'une grande réputation chez les Arabes.
i Édit, de Wùstenfeld, tom. IV, pag. 602.— 2 Texte arabe, pag. 25. 3 Edrici ; 1*' clim., 5» sect., pag. 42.
* Dans Abou'1-Féda, texte arabe, pag. 159.
* D'Herbelot; Bibliothèque orientale , au mot Berhéray pag. 102 Moqaddaci (pag. 242) dit d'autre part que la pire race des eunuques est celle des Berber qu'on porte à Aden. On peut voir chez cet auteur des détails sur les opérations que subissent les eunuques.
* Lexicon geographicum, texte arabe, édit. Juynboll. Leyde, 1859.
Le plus illustre parmi les auteurs des Mo'allaqdt^ Imrouf 1- Qaïs, se montre chevauchant en imagination, à son retour du pays de César (Justinien), sur un noble coursier de Berbéra, à la queue coupée, rompu aux courses nocturnes, maigre, rapide, mordant son frein ^
Berbéra est aujourd'hui, comme autrefois, un port très fréquenté, où se rendent des commerçants de Mascate, de Bahrein, de Basra, de Bagdad et des Indes ^ ; c'est le marché le plus important de toute la côte des Soumal, au Nord '. On y trouve tous les objets du commerce ordinaire de T Afrique orientale : gomme arabique, myrrhe, encens, or, ivoire, beurre fondu, esclaves, chameaux, chevaux, ânes et mulets *. Berbéra est l'antique MalaOj Uoîkacà du Périple de la mer Erythrée ^.
L'origine du nom propre Berbéra, comme celle dotant d'autres noms de peuples, est fort inconnue. Bruce prétend que Berber signifie originairement « pasteur*»; mais comme il attribue cette même signification à une foule d'autres noms de peuplades africaines et qu'il néglige de faire connaître ses autorités, on peut garder quelques doutes sur son explication. Léon l'Africain, autre étymologiste d'une valeur très contestable, voit dans Berber la réduplication du mot bar, qui signifie, dit-il,
* Divan d'Amro'lkaïs, édit. de Slane, pag. 27 du texte arabe.
2 GmUain, Afrique orientale, tom. II, pag. 484.
3 Ibid,, pag. 486.
* Balbi ; Géogr., pag. 1239.
^ Voy. les notes qui accompagnent l'édition publiée par Ch. Muller dans les Geographi Grwci minores, tom. I, pag. 264.- ^ Voy, en Nubie, tom. I, pag. 440.
désert * . Le dictionnaire éthiopien de Ludolf ne donne au verbe barbara d'autre sens que celui de ce piller, enlever», et le substantif bar bar est traduit par prœdo, latro. Gela prouve simplement que les Berbéra étaient d'assez insignes voleurs pour que leur nom fût devenu synonyme de brigand et pillard.
Il ne faut point songer à déterminer avec quelque exactitude les limites du territoire de Berbéra. Politiquement, elles ont dû varier de siècle en siècle. Au milieu duxiv*, d'après Ibn Batouta, la capitale, ou tout au moins une de ses principales cités, était Zéilâ *, ville que Maçoudi (vers 950) attribue entièrement aux Abyssins % et qu'Istakhri note comme leur unique port de transit pour le Hedjaz et le Yémen *. Ibn Saïd et Abou'1-Féda la don-
* « D'autres soat de cette opiaion que Barbar soit un nom répliqué, parce que bar en langage arabesque signifie désert, disent que du temps que le roi Ifricus Ait rompu par les Assyriens ou bien par les Éthiopiens, s'enfuyant vers l'Egypte, et étant toujours par ses ennemis vivement poursuivi et ne sachant comment résister à rencontre d'eux, prioit ses gens bien afTectionnément le vouloir conseiller en péril si imminent, quel parti il devoit prendre, pour aucunement trouver remède à leur salut. Mais ne lui pouvant donner réponse, comme éperdus qu'ils étoient, avec une voix confuse et retirée crioient : El barbar I el barbar ! qui est à dire • au désert I au désert I • voulant par cela inférer qu'à leur salut ne gisoit d'autre refuge, fors que traversant le Nil se retirer au désert d'Afrique.! (Descript.de VAfr.,iom. I, pag. 13.)
2 Ibn Batouta, tom. II, pag. 180.
^Prairies d'or, chap. xxxiii, tom. III, pag. 34; et chap. xliii, tom. III, pag. 157.
* Édit. Wùstenf., pag. 36. Le passage est littéralement reproduit dans Ibn Haouqal, pag. 41.
nent aussi comme un port de THabacha * ; mais elle possédait une sorte d'indépendance, étant gouvernée par un conseil de cheikhs, qui sans doute payaient tribut au Négous. C'était dès lors un lieu de séjour extrêmement désagréable: climat brûlant, point d'eaux courantes, mais de simples citernes ; point de jardins, de légumes ni de fruits. Les navires de Qolzoum y importaient les marchandises propres au commerce abyssin ; ils en tiraient des esclaves, de l'argent, fort peu d'or*. La religion de Mahomet y avait fait de bonne heure des prosélytes ; la ville était musulmane dès le temps d'Abou'l- Féda. Lorsque Ibn Batouta la vit, son commerce était actif et prospère ; mais le célèbre voyageur trace un fâcheux tableau de son aspect. Il la peint comme ce la ville la plus malpropre du monde, la plus triste, la plus empestée, à cause des masses de poisson qu'on y apporte et du sang des chameaux qu'on égorge en pleine rue ^ ». Le territoire avoisinant est, dit-il, un désert, et ce désert s'étend à deux mois de marche. Les indigènes, comme en général les musulmans de la côte, professent le rite chaféite.
Zéilâ est l'ancien emporium des Avalites (â AuaXizTjç du Périple). C'est le point le plus septentrional de notre itinéraire, et c'est par là que nous eussions dû commencer.
Entre Zéilâ et le territoire de Berbéra, Edrici nomme
< Texte arabe, pag. 161.
2 Edrici; l«' clim , 5» sect., pag. 40, 41. (Jaubert écrit Zalegh.)
3 Ibid. u. 5., pag. 180.
quelques villages sans importance : Manqoûbahy Aqant^ petit port en ruines où abordent seules les barques peu chargées et d'un faible tonnage; Nâqati^ mince bourgade bâtie sur une colline de sable, à une portée de flèche de la mer, peu fréquentée des étrangers, vu son peu de ressources, n'ayant d'autre industrie que l'élève des chameaux ; enfin, à huit journées plus loin, Batta^ dont le territoire touche à celui de Berbéra*.
Le Berbéra renferme beaucoup de villes ou bourgades; la première est DjoiMih, dont notre géographe se borne à citer le nom.
De Djouah on atteint, en deux journées de navigation, Qarfoûna, où s'élève une haute montagne qui s'étend vers le Sud ^. Qarfoûna est bâtie tout au bord de la mer, dans une baie, dit Ibn Saïd ; c'est la première ville du Berbéra sur le littoral de l'océan Indien ^
Dans Qarfoûna, on ne peut hésiter à reconnaître le Yerdefoun actuel, plateau qui s'élève à sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et qui a donné son nom à la pointe la plus orientale du continent, pointe un peu moins élevée, située à trois ou quatre lieues plus au Nord. C'est à celle-ci, en effet, que les Portugais ont attribué le nom de cap Guardafui *, bien que les Arabes l'appellent Ras el'Acîr^ cap de l'Esclave. C'est là que tous
* Edrici ; Ibid. w. s. — 2 !«' clim., 6« sect., pag, 44. ^ Abou'1-Féda ; texte arabe, pag. 151.
* Bruce veut qu'où dise Gardé fan, André Corsai, dans sa 2« lettre, écrite en 1517 à Laurent de Médicis, écrit Guardaf uni, {Descript, de l'Afr,, tom. IV, pag. 333.)
nos géographes s'accordent à placer le cap des Aromates, A/owfJtora d^xpov xaï èin:optov de Ptolémée et du Périple de la mer Erythrée.
De Qarfoûna, en allant vers TEst (d'après la direction attribuée à la côte, mais en réalité vers le Sud), trois jours de navigation conduisent à Termah^j qu'Abou'l- Féda nomme Bermah ^. Là se dresse une haute montagne remarquable par ses sept pointes, dont la base se prolonge à une grande distance dans la mer. Le traducteur d'Edrici, Jaubert, qui parmi les divers manuscrits dont il a fait usage a généralement la main assez malheureuse pour donner la préférence à la plus mauvaise variante des noms propres, Jaubert appelle cette montagne Khakoui; l'édition de Rome et la version des Maronites donnent Khaqoûni^ ce qui est déjà plus voisin de la vérité; TAbou'l-Féda de Reinaud et de Slane s'en rapproche encore en écrivant Khafoûnî, et la vraie leçon se lit dans le manuscrit d'Ibn Saïd, qui porte Djebel Hafoûni «montagne de Hafoûn». Tel est, du moins, le nom que donnent encore les Arabes à la presqu'île à sept pointes qu'on rencontre après le cap Guardafui, un peu au nord du 10© parallèle. Elle est bien connue des voyageurs, dit Aboul-Féda, qui mentionne ses sept tètes et lui attribue dans la mer une saillie de cent quarante milles % laquelle, dans Edrici, se réduit plus exactement à quarante-quatre.
1 Edrici ; Ihid. M. 5.— 2 Texte arabe, pag. 151 et 163. ^ At)OQ'l-Féda, pag. 156. C'est vraisemblablement une erreur de copiste.
Longtemps avant Abou'1-Féda et Edrici, Maçoudi connaissait ce nom de Hafoûn ou Hafoûni, que les éditeurs des Prairies d'or écrivent par un dj et prononcent Djafoûna *. Le grand voyageur ne fait aucune allusion à la montagne heptacéphale, mais il parle des vagues terribles contre lesquelles les navigateurs ont à lutter dans ces parages. Les marins disent que les vagues de Berbéra et de Djafoûna ce ressemblent à de hautes montagnes ; ils les nomment vagues aveugles, entendant par là qu'après s'être enflées comme des montagnes elles se creusent comme des vallées, ne se brisent pas, ne se couvrent pas d'écume comme les vagues des autres mers. Ils les appellent aussi vagues folles; et, lorsqu'ils sont au large de cette mer, les Arabes d'Oman et d' Azd, montant et descendant au gré de ces vagues, chantent en faisant leur œuvre :
Berbéra, Djafoûna, que vos vagues sont folles ! Djafoûna, Berbéra, leurs vagues, les voilà» ! »
C'est auprès du Ras Hafoûn, dans la baie qui le suit, qu'il faut placer l'emporium d'Opône, OTrwvyj, dont le Périple de la mer Erythrée fixe la situation à 400 stades du promontoire, en côtoyant la presqu'île. L'analogie de ces deux noms, Opône, Hafoûn, n'a pas besoin d'être signalée.
* Maçoudi, tom. I, pag. 233.
2 Ce passage, sauf la chanson des marias arabes, est reproduit presque textuellement dans Kazouini (Adjâïbal-Makh,y\)SLg. 120). Voy. aussi Abou'1-Féda, pag. 25, 26.
Auprès des sept pointes du mont Hafoûni se trouvent des YiUd^ges nommés El-Hdouiya\ Ce nom désigne encore aujourd'hui une importante tribu de Soumalis; mais cette tribu, à une époque qu'on ne saurait fixer, s'était beaucoup étendue au Sud, puisqu'au milieu du xiii« siècle Ibn Saïd lui donne pour capitale Merka, "ville située à deux cents lieues vers le Midi*.
De Hafoûn à Merka, Edrici compte trois petites journées par mer et sept par terre, évaluations beaucoup trop faibles et qui seraient fort propres à nous égarer dans la recherche de l'emplacement de cette ville, si elle n'avait conservé son nom jusqu'à nos jours et ne flguiait sur nos cartes à 2 degrés environ de l'équateur.
Entre le Ras Hafoûn et Merka, Edrici laisse un vide absolu, que les cartes les plus récentes ne comblent guère, du moins jusqu'à Magadoxo, dont il va être question. Cette absence de noms sur un territoire immense, comparable en étendue au littoral de la France sur l'océan Atlantique, s'explique par ce fait qu'on n'y trouve pas un seul port, pas une seule baie capable de recevoir un navire, mais seulement un petit nombre de mauvais mouillages, où le marin ne jouit de quelque sécurité que durant certaines périodes des moussons': c'est r AZauioc des Grecs, la côte d'Ajan de nos carto-
* Jaubert a lu Hadiya ; les Maronites écrivent Hawiya « id est prœcipitium f . Le mot signifie en effet t gouffre, trou profond ». Le territoire actuel des Hâouiya (M. Revoil écrit Hawed) commence au cap appelé Rhas el'Khîl. (V. Bulletin de la Soc, Languedocienne de Géogr,, 1879, tom III, pag. 5.)
2 Abou'1-Féda, pag. 163.— ' Voy. Guillain, tom. Il, chap. xi.
graphes, qui la laissent aussi nue que les anciens ; aussi peu visitée d'ailleurs par les navigateurs modernes que par les commerçants arabes du moyen âge. Ce nom d'Azanie, si l'on veut lui donner une origine grecque, comme à V ÀÇavia du Péloponnèse*, expliquerait le peu d'empressement des marins à fréquenter une région aride, infertile, inhospitalière.
La première station maritime en descendant vers le Sud est Maqdéchou^ que les cartes portugaises nous ont accoutumés à appeler Magadoxo*. Edrici ignore jusqu'à
* Aionictf locus in Peloponneso, oO wàw woXu05/3oç, ideoque sic nominatus ab oÇu scilicet cêÇa^vo), significante Ç>i/»a<vtt. — AÇovtoc ronoç tvrt Tviç ApwZiaç XeTrTÔ^eo) çvTtkripoç xal Sanapnùç mpi ôv TrovoOvreç ^so^/ayol oûSiv xofAcCôvTai. Thesaur, d'Heari Estienae. — La partie de la côte comprise entre Ras Hafoûn et Ras eUKhil est appejée par les Arabes Derr el-Khazaïn, «terre des réservoirsi, et c'est de là queGuillain (tom. I, pag. 101) veut tirer le nom d'Azan ou d'Ajan. — D'autre part, Bruce (tom. I, pag. 249) dit que « dans la langue des Arabes pasteurs, Âjam signifie eau de pluie », et la côte serait ainsi nommée parce que sans doute, à défaut de sources, on emmagasine l'eau de pluie dans des citernes. — Enfin, Silv. de Sacy (Chrest, Ar.^ tom. I, pag. 455) explique Ajan par l'ara) je el^Adjam, nom qui s'applique aux peuples étrangers à la race arabe. Berr el^Adjam correspondrait ainsi comme sens au Bap^apîa des Grecs. Ce qui est vraisemblable, c'est que le nom ancien, quel qu'il fût, entendu par les Grecs, avait quelque ressemblance avec Â(avca, co qui a porté les navigateurs à lui donner ce nom. qui paraissait s'appliquer fort naturellement à la région.
2 La prononciation de Maqdéchou est marquée dans Abou'1-Féda (pag. 160) telle que nous l'indiquons ici. Dans Ibn Batouta (tom. II, pag. 180), la voyelle du d est fatha (a, è) au lieu de kesra {t, ^, et d'après les éditeurs on doit prononcer Maqdachaou; Yaqoût (édit. Wiistenfeld) écrit Maqdaehou.
Texistence de ce nom. Mais Abou'1-Féda donne au sujet de cette ville quelques renseignements empruntés à Ibn Saïd. Elle est au bord de la mer des Indes ; ses habitants sont musulmans. Elle possède un grand fleuve qui, par ses crues d'été, ressemble au Nil d'Egypte. Ce fleuve, sortant du lac dp Koûra^ passe à l'orient et proche de Maqdéchou, et va se jeter dans la mer des Indes. Il forme, d'après Ibn Saïd, la limite qui sépare le pays de Berbéra du pays des Zendjs. Ibn el-Madj, de Moçoul, nomme Maqdéchou comme « une grande ville du Zendj et de THabacha * ». Le cours du Nil de Maqdéchou, ainsi que rappellent parfois les géographes arabes, est très fautivement décrit par ces écrivains, qui se faisaient une idée fort inexacte de la direction des côtes. Ils lui attribuent une longueur de 2000 milles, ce qui est fort audelà de la vérité. Aujourd'hui cette rivière, connue sous le nom de Ouébi-Denoq, n'arrive pas jusqu'à la mer. Elle se perd dans les sables, à une quarantaine de lieues de Merka ^.
Il est singulier qu'Edrici, qui cite tant de- villes sur la côte africaine, bien au-delà du point où nous sommes parvenus, n'ait fait aucune mention de Maqdéchou. N'existait-elle pas encore au temps où écrivait le géographe sicilien ? Un demi-siècle plus tard, l'auteur du Mo' djem el'Bouldân^ le premier grand dictionnaire de géographie universelle qui ait jamais été écrit en aucune langue, Obéid Allah Yaqoût, ne l'a point ignorée. C'est,
* Dans Abou'1-Féda, pag. 161. — 2 Guillain, tom. I, pag. 243.
dit-il, une ville de la frontière du pays des Zendjs, sur le territoire des Berbers, au bord de la mer. Ses habitants sont Arabes pur sang, et point Noirs. Ils n'ont point de roi, mais des préposés {mouteqaddamoân) qui administrent leurs affaires. Les marchands y viennent acheter dusan» dal, de Tébène, de Tambre et de l'ivoire : ce sont là leurs principaux articles de commerce; maison y en transporte beaucoup d'autres pour la vente*. Ailleurs, Yaqoût dit encore que Maqdéchou est la ville la plus célèbre du pays des Zendjs, mais que les habitants sont des Arabes qui se sont fixés dans ce pays [istaoutanoâ tilk el-bilâd). Ils y forment plusieurs tribus gouvernées chacune par un cheikh ^
Plus d'un siècle après Tépoque de la rédaction du Mo'djem el-Bouldân, Ibn Batouta, en 1330 ou 1331, toucha à Maqdéchou, arrivant de Zéilâ après une traversée de quinze jours ^. Nous donnerons des extraits de sa relation en parlant des mœurs des Zendjs. Au point de vue purement géographique, elle n'ajoute rien à ce qui précède. La cité est alors soumise à un cheikh de sang berber, lequel entend et parle la langue arabe et fait profession d'être bon musulman. La ville est immense et contient maintes mosquées.
Ainsi, pour résumer les renseignements que nous fournissent les écrivains arabes relativement à l'histoire de Maqdéchou, nous constatons qu'il n'en est fait aucune
* Édit. Wûstenfeld, tom. IV, pag. 602. Le mot adj «ivoire» désigne en même temps Técaille.
2 Ibid., tom. I, pag. 102.— ^ Ibn Batouta, tom. II, pag. 180.
mention par Edrici, qui écrivait vers le nrilieu du xii© siècle ; que Yaqoût, dans les premières années du xiii', la nomme comme une station commerciale fondée par des Arabes musulmans ; qu'un peu plus tard, Ibn el-Madj, de Moçoul, lui accorde Tépithète de grande, kebîra^ k laquelle Ibn Batouta, moins de cent ans après, ajoute la marque du superlatif, moutenahiyat al-kébr^ « la plus grande possible». Ajoutons enfin que, dans les dernières années du xrv* siècle, Ibn Khaldoun dit quV elle regorge d'habitants», que «son état de civilisation est celui de la vie nomade et qu'on y voit beaucoup de marchands * ».
Ces faits concordent assez bien avec ce que les Portugais ont pu apprendre de l'histoire de Maqdéchou d'après une chronique arabe trouvée, dit-on, à Quiloa, à l'époque où cette dernière ville fut conquise par dom Francisco d'Almeyda, chronique dont le texte est vraisemblablement perdu pour toujours, mais dont un écrivain portugais, Joam de Barros, contemporain de la conquête, nous a conservé la traduction dans son Histoire des Portugais dans l'Inde^ en quatre décades. La fondation de la ville par des Arabes émigrés d'Asie remonterait à une époque un peu antérieure à Yaqoût, peut-être même à Edrici ; mais la nouvelle colonie n'aurait sans doute pris un sérieux développement qu'au xiri* siècle, et les informateurs du géographe sicilien pouvaient n'en rien savoir. Une date seule, d'ailleurs, est bien assurée :
* Prolégom.fiiaig. 119.
c'est celle de la fondation d'une mosquée qui sert encore au culte musulman. Cette date est marquée dans une inscription toujours lisible sur le minaret, et montre que la construction en a été commencée en moharrem 636, c'est-à-dire en 1238 de notre ère.
On trouvera dans le chapitre suivant quelques détails sur l'industrie et le commerce de Maqdéchou au moyen âge. En 1500, Pedro Alvarez, qui d'ailleurs n'a point vu la ville, la traite de a cité fort belle et riche * ». De nos jours, elle n'a plus rien de son antique splendeur, et ne compte pas plus de quatre à cinq mille habitants ^.
Poursuivons notre marche le long du littoral.
De Hafoûn, Edrici nous a portés à Merka ou Merkah. A deux journées de cette ville, dans le désert, dit-il, coule une rivière sujette à des crues comme le Nil, et
* Navigation du capitaine Pierre Alvarès, Descript, de l'Afr.,iomAy» pag. 395 et suiv.
2 Voy. Guillain; Ibid. u. s. — Quelque lettré indigène a imaginé du nom de sa patrie une étymologie que Guillain rapporte en ces termes : o Peu après Tarrivée des musulmans dans le pays, un de leucs cheikhs les plus vénérés. . . . , qui passait pour être inspiré de Dieu, eut une vision : une brebis lui apparut, éclairée d'une lumière surnaturelle. L'endroit où le miracle s'était accompli fut dès lors considéré comme saint : à la mort du cheikh, on y plaça son tombeau, qui devint un but de pèlerinage. Plus tard, on y construisit une mosquée dont le nom Megaad-ech-châta (lisez Mesdjed ech-chât) rappela la merveilleuse apparition par laquelle ce lieu avait été consacré, et fut ensuite appliqué par extension à la ville tout entière 1 (tom. II, pag. 519).
dont les rives reçoivent des ensemencements de doura *. Cette rivière n'est autre que le Ouébi-Denoq ou Nil de Maqdéchou, et non, comme le croit Jaubert, la rivière Jubo, qui coule à quelque cinquante lieues plus au Sud et se jette dans la mer, tandis que le Ouébi-Denoq, on Ta vu, se perd dans les sables *. C'est à quatre ou cinq heures de marche qu'il faut réduire la distance de la ville au fleuve*.
Le témoignage d'Edrici a paru précieux au commandant Guillain pour démontrer l'existence de Merka au commencement du xii* siècle. Mais un témoignage plus ancien nous est fourni par les Prairies JCor^ dont la rédaction remonte à l'année 943 de notre ère. Maçoudi, en effet, parlant des régions africaines peuplées par les descendants de Kouch, fils de Kanaan, dit qu'a un très grand nombre d'entre eux marchèrent dans la direction de Zagaouah, de Kânem, de Merka et autres régions du pays des Noirs * ». Merka existait donc dès le commencement du X* siècle, et l'auteur arabe semble indiquer que le nom, sinon la ville, remonte à une époque bien antérieure.
On a vu qu'Ibn Saïd nomme Merka comme capitale
* !«' clim., 6* sect., pag. 44, 45.
2 Le Jubo ou Juha est nommé par les Arabes Djoûb, par les indigènes Voumbo. Il est vraisemblable que, dans leurs passages relatifs au Nil de Maqdéchou, les géographes arabes ont confondu les cours des deux fleuves. Voy. Guillain, tom. I, pag. 243.
3 Guillain, I, 195.
* Ghap. xxxiii, tom. III, pag. 2. Il est vrai que ce passage semble peu d'accord avec la position orientale de notre Merka.
des Hâouiya ; voici le passage, tel que le rapporte Abou'l- Féda : « A Torient de Khafoûni (Hafoûn), au bord de la mer, est la ville de Merka. Les habitants sont musulmans. C'est la capitale {qd'ida)de THâouiya, qui possède plus de cinquante bourgades. Elle est située sur les bords d'une rivière qui sort du Nil de Maqdéchou et se déverse à deux marches, àTorient de la ville; un bras de cette rivière forme une crique pour Merka. A Test de Merka est la ville de l'islam, fameuse dans ces parages, dont les voyageurs ont sans cesse le nom à la bouche : je veux dire Maqdéchou * . »
Après Merka, Edrici nomme Nedja, à une distance d'une journée et demie par mer et quatre par terre ; huit journées la séparent de Qarfoûna ou Qarnoûa. Abou 1- Féda inscrit la même localité sous le nom de Bedja, entre Qarfoûna et Merka *, ajoutant pour tout renseignement que Bedja est aux Berber et qu'il ne faut point la confondre avec le pays de Bedja (dans la Nubie), où se trouvent les mines d'or d'El-Alâqi. jNedja, dit Edrici, est la dernière dépendance du Berbéra ; c'est une petite ville au bord de la mer. Yaqoût la nomme Nodjah et marque seulement sa position sur la côte, au-delà de Merka^
A six journées de marche de Qarfoûna ou Qarnoûa, on rencontre un grand bourg très peuplé, Bezoûnab ou Bedoûna, dont les habitants se nourrissent de grenouilles, de serpents et autres bêtes répugnantes. Ils sont
1 Abou'l-Péda. pog. 163.— ^ /^,vi.— 3 Jhid. u. s., tom.IV,pag.762.
Kafirsy ainsi que ceux de Qarnoua, c'est-à-dire non musulmans. Le territoire de Bédoûna touche à celui des Zendjs, sur le rivage * .
Suivant la direction supposée de la côte, Edrici présente toute cette région comme faisant face au Yémen au Nord, (( dont elle est séparée par un bras de mer de six cents milles d'étendue, plus ou moins selon la profondeur des golfes dans Tintérieur des terres et Textension des caps dans le sein des mers » .
Revenant à Bédoûna dans la section suivante*, notre géographe ajoute quelques détails. La ville (ici nommée Medoûna, Nedoûba, etc., suivant les manuscrits*) est ruinée, presque déserte, sale et désagréable. Les habitants mangent, comme il a été dit, des grenouilles, des serpents, et aussi des lézards et des rats. Les coquillages et les poissons sont encore une de leurs ressources. Ils ont une singulière façon. de pêcher dans la mer. Munis de petits filets qu'ils savent tisser avec des herbes, et qu'ils s'attachent aux pieds, ils s'avancent dans l'eau, et, dès qu'ils sentent du poisson dans le filet, ils en serrent l'ouverture au moyen de nœuds coulants et de cordons qu'ils tiennent dans leurs mains. Ils excellent dans cette pèche et y déploient une ruse acquise par une longue expérience. « Bien qu'ils vivent dans un état de détresse et de misère profondes, cependant ces peuples, — Dieu aime ceux qui résident dans leurs foyers domestiques, — sont satisfaits de leur sort et se conten-
* Edrici, pag. 45.— 2 7e sect., pag. 55.
^ On peut douter que ce soit la même.
teat de ce qu'ils ont \» Bédoûna est soumise au gouvernement des Zendjs .
Partant de cette ville et suivant la côte, on atteint, en un voyage de trois jours et de trois nuits, la ville de Mélenda, qui appartient aux Zendjs. Mais avant de parler de cette cité , que les Portugais ont rendue célèbre sous le nom de Mélinde, il nous faut revenir sur nos pas pour dire un mot d'une localité bien connue, qu'Edrici nomme à peine et dont il ne semble guère connaître l'emplacement : c'est Beraoua, la Brava des cartes portugaises.
Tout l'itinéraire du cap Guardafui à Mélinde est, chez le géographe sicilien, extrêmement confus. Il semble impossible de déterminer sur le littoral la situation, même approximative, des villes qu'il mentionne, et dont les noms défigurés par les copistes, comme le prouve la multitude des variantes, défient toute assimilation. L'emploi abusif du pronom de la troisième personne, si fâcheux en arabe pour la clarté des textes, est cause ici que Ton ne sait parfois à laquelle de plusieurs villes précédemment nommées il faut attribuer les détails qui suivent.
Peut-être, dans ce qui précède, faudrait-il faire de Medoûna une localité diJBFérente de Bedoûna, car c'est entre ces deux points que l'auteur semble placer fiemcma. Le problème nous paraît insoluble et nous ne nous y arrêterons pas. Beraoua est sur le rivage de la mer, à l'extrémité du pays des Kafirs, peuples sans foi, qui n'adorent
< Trad. Jaubert, pag. 55, 56.
que des pierres enduites d'huile de poisson. Les Berbers et les Abyssins se partagent la suzeraineté du pays * .
Aboul-Fédane parle point de Beraoua, non plus qu'aucun autre géographe arabe, à notre connaissance^. Yaqoût cependant nomme sans autre indication ce Bâouari et Moulenda, deux villes voisines des Zendjs », lesquelles doivent être Braoua et Mélenda*. La Braoùa moderne est un mauvais port ou plutôt une simple rade, où la population, mélange de Soumalis et de métis arabes, ne dépasse pas 5,000. Elle a eu jadis ses jours d'activité commerciale. Les indigènes rattachent son nom à celui d'un saint musulman, Ali Braoua, qui fut sans doute en ces contrées un apôtre de l'islam. D'autres, jouant sur les noms des deux villes voisines, Merka et Braoua, disent que Merka est un mot altéré de l'arabe makar «tromper, agir en fourbe » , tandis que Braoua vient de barr « être pieux et bon » . Il est douteux que les habitants de Merka acceptent ces explications étymologiques *.
La chronique de Quiloa, dont il a déjà été question, dit que Braoua fut fondée peu de temps après Maqdéchou, par des Arabes des environs de Bahrein, débarqués sous la conduite de sept frères. A l'arrivée des Portugais, la ville était encore gouvernée par les descendants des sept
1 Edrici, pag. 55.
2 Dans VAdjdïb al-Hind (pag. 108) il est question de trois fies nommées Beraoua f dont les habitants sont anthropophages. Il ne semble pas qu'aucun rapprochement doive être fait entre ces îles et la ville africaine.
3 Ibid. u. s,, tom. I^ pag. 485.
^ Voy. Guillain, tom. III, pag. 168.
frères, et les indigènes de nos jours y sont toujours partagés en sept tribus * .
Entre Braoua ou Bédouna et Mélenda, les géographes arabes ne signalent aucun point de relâche, à moins qu'on ne veuille reconnaître la Juba des cartes modernes (à l'embouchure d'une importante rivière dont nous avons déjà parlé) dans la Djoubb de Yaqoût, « ville voisine du pays des Zendjs, sur la terre de Berbéra, d'où on exporte des peaux de girafes qui servent en Perse à fabriquer des chaussures* ». Ces brèves paroles de l'auteur du Mo'djem el-Boulddn ne peuvent évidemment servir de base à aucune conjecture sérieuse.
Passons donc à Mélenda. Au temps d'Edricl, c'était déjà une ville importante des Zendjs, située au bord de la mer, à l'embouchure d'une rivière. «Les habitants se livrent, dit-il, à la chasse et à la pèche. Sur terre, ils chassent le léopard et d'autres animaux sauvages ; de la mer, ils tirent diverses sortes de poissons qu'ils salent et dont ils font commerce. Ils possèdent et exploitent des mines de fer, et c'est pour eux un objet de commerce et la source de leurs plus grands bénéfices*.»
Voici d'autre part ce qu'en rapporte Abou'1-Féda* : Mélenda est une ville des Zendjs ; à son couchant gît une
* Guillain, lom. I,pag. 175, 176.
* Édit. Wùsteafeld, tom. II, pag. 17. Djoubb, ajoute l'auteur, au pluriel Djébâb, signifie un puits non maçonné à l'intérieur.
^ Trad. Jaubert, pag. 56. Je me permets quelques modifications. Par exemple, je traduis nemr par f léopard » au lieu de « tigre » : l'Afrique n'a point de tigres.
* Texte arabe, pag. 152.
GÉOaRAPHlS. 71
grande baie où se jette un fleuve sorti du Djebel eUQomr. Sur les bords du golfe, les Zendjs ont de nombreuses habitations * ; au Midi sont celles de Qomr. A l'orient de la ville s'élève le Kharâni, montagne bien connue des voyageurs, qui fait une saillie de cent milles environ dans la mer, dans la direction du Nord-Est, et s'étend sur le continent en droite ligne vers le Sud, jusqu'à cinquante milles environ. Ce qu'il y a de singulier, c'est que la partie de cette montagne qui est sur le continent renferme une mine de fer, et la partie située dans la mer contient la pierre d'aimant qui attire le fer. j»
Mélinde était encore florissante lorsque les Portugais, sous la conduite de Gama, y touchèrent à la fin du xv* siècle. Le capitaine Pedro Alvarez, envoyé du roi de Portugal Dom Emmanuel, qui parcourut toute cette côte depuis le cap de Bonne-Espérance, « fut merveilleusement bien reçu et fêtéJD à Mélinde par le <rroi Maure», en l'année 1500^. La ville est aujourd'hui ruinée.
Nous parlerons plus loin des Moqnefd ou «enchanteurs» de Mélinde.
Après Mélenda vient Monbaça, autre ville célèbre dans l'histoire de la conquête portugaise. Edrici évalue la distance entre les deux villes à deux journées de route ; ce sont de bien petites journées, car la distance réelle n'est que de soixante milles marins. Mais les évaluations d'Edrici sont presque toujours extrêmement inexactes,
^ Au lieu de kebirât t grandes •, que porte le texte arabe de Reiaaud, je lis kethîrât c nombreuses » .
^ Descript, de VÂfrique^ tom. IV, pag. 395 et suiv.
tantôt fort diminuées et tantôt étrangement exagérées ; il n'y faut en général attacher qu'une très médiocre importance.
Monbaça appartient aux Zendjs*. Quoique petite, elle sert de résidence au roi des Zendjs. Ce prince n'a pour sa garde que des piétons, les chevaux ne pouvant vivre en ce pays. Les habitants, comme ceux de Mélenda, s'occupent de la chasse aux léopards (ou aux panthères) et de l'exploitation des mines de fer. Ils ont des chiens de couleur rouge, capables de lutter victorieusement contre toute sorte de bêtes féroces, et même contre les lions. La ville est près de la mer, sur les bords d'une grande crique où les navires peuvent remonter vers Tintérieur des terres durant un espace de deux journées. Les rives de cette crique sont désertes. Les indigènes redoutent de s'y établir à cause de la multitude d'animaux carnassiers qui errent dans les forêts voisines; mais ils vont les y poursuivre, afin de tirer profit de leurs dépouilles*. Nous verrons en effet que les peaux de léopard sont un des principaux objets de commerce de cette région.
Abou'1-Féda apprécie un peu plus exactement l'intervalle qui sépare Mélenda de Monbaça ; il l'évalue à un degré (de vingt-cinq parasanges) . Au couchant de Monbaça est le grand golfe dont parle Edrici ; les navires y
1 Yaqoût prononce Menbaça» et n'en dit qu'un mot : « grande ville du territoire des Zendjs, où abordent les navires». (Ibid, u, s,, tom. iV, pag. 656.)
2 Edrici, pag. 56, 57.
pénètrent jusqu'à trois cents milles de rembouchure. Ensuite commence le Méfaza, situé entre le Zendj et le Sofâla* . Méfaza signifie proprement un lieu dangereux, où Ton risque de perdre la vie, et par suite un désert privé d'eau. Cette dernière interprétation serait ici fort mal placée , mais on peut regarder le mot adopté par Abou'1-Féda comme l'expression sommaire du passage d'Edrici relatif aux bêtes féroces qui rendent les bords du golfe inhabitable.
Ibn Batouta, venant de Maqdéchou, visita Monbaça, sur laquelle il nous donne les détails qui suivent. aMonbaça est une grande île, à deux journées de navigation de la côte des Saouâhil. Elle ne possède aucune dépendance sur le continent. Ses arbres fruitiers sont le bananier, le limonier, le citronnier. On y trouve aussi un fruit appelé Djammoûn (djambou), qui ressemble à l'olive, qui a un noyau pareil, dont la saveur est très douce. On n'y sème pas; les grains y sont portés des Saouâhil. La principale nourriture est la banane et le poissoa. Les habitants sont chaféites, pieux, chastes et vertueux. Leurs mosquées sont en bois solidement établi. A la porte de chacune d'elles se voient un ou deux réservoirs profonds d'une ou deux coudées, où l'on puise l'eau (pour les ablutions) avec une coupe de bois munie d'un manche long d'une coudée. La terre autour du puits et de la mosquée est soigneusement nivelée. Toute personne qui veut entrer se lave les pieds d'abord ; à la porte est un morceau de
1 Abou'l-Féda, pag. 152.
74 LE PAYS DBS ZENDJS.
natte grossière pour s'essuyer. Pour faire les ablutions, on tient la coupe entre les cuisses et on se verse Peau sur les mains. Tout le monde va nu-pieds* . »
Mélenda et Monbaça sont, d'après Edrici, les points de la côte où les Zendjs achètent et vendent. Ils y transportent leurs denrées à dos d'homme ou sur la tête, car les bétes de somme leur font complètement défaut^.
Un navigateur de notre siècle assure que le « double port » de Monbaça est « le plus beau de l'Afrique orientale »; la ville moderne est cependant peu florissante. On n'y compte pas plus de 3,000 habitants. Souahélis ou Arabes plus ou moins mélangés de sang indigène*. Des traditions font remonter rétablissement de la religion musulmane à des colons originaires de Chiraz*.
Ici doit être placée la ville de Lâmou, inconnue aux géographes précédemment cités, mais accidentellement mentionnée par l'historien Abou'l-Mahacin, qui écrivait dans la seconde moitié du xv* siècle. « Lâmou, dit-il, est une ville du pays des Zendjs, sur le rivage de la mer de Berbéra, à vingt marches environ à l'occident de Maqdéchou. Elle est maintenant presque ensevelie sous les sables, qui s'y amoncellent à plusieurs brasses de hauteur'*. La mer y jette souvent des morceaux d'ambre gris que le roi fait recueillir; on en trouva un jour une
1 IbnBatouta, tom. II, pag. 191, 192.
2 1er clim., 7« sect.. pag. 58. — ^ Guillain, tom. III, pag. 230-237,
* Ibid., tom. I. pag. 239.
* Certaines parties de Maqdéchou sont dans ce cas. (Ibid.y tom. I, pag. 299.)
pièce qui pesait douze cents livres. Ce canton produit des bananiers de diverses espèces ; on en distingue surtout une dont le fruit a une coudée de longueur. Les habitants font confire la banane et en tirent une liqueur qui se conserve plus d'une année * ».
Lâmou, de nos jours, a gardé son nom. C'est une île très voisine de la côte, à 58 lieues au nord de Pemba, à 80 de Zanzibar ; on a voulu Tassimiler à une des îles Pyralaon du Périple de la mer Erythrée^. Son port reçoit toujours un certain nombre de navires étrangers.
vm.
Franchissant un espace qu'il évalue par mer à une course et demie (cent cinquante milles, dans la traduction Jaubert) et à six journées par terre, Edrici nous conduit à une ville grande et populeuse nommée El-Bânas ou El-Bdy as ^, Les habitants ont une singulière idole : c'est a un tambour nommé er-rahim ou er-radjim^ aussi grand qu'une tonne ^, couvert de peau d'un seul côté, et auquel e^t suspendue une corde avec laquelle on frappe le tambour. Il en résulte un bruit effroyable qui se fait entendre à trois milles de distance ou environ. Là se ter-
^ Voy. Quatremère; Mémoires sur l'Egypte , tom. II, pag. 188, 189.
2 Guillaia, tom. I, pag. 104. — ^ l»' clim., 7« sect., pag. 57.
* Jaubert n'a pas su lire ni interpréter le mot al^boultiya f tonne » , qui manque dans les dictionnaires et qui a été expliqué par Dozy dans la préface du fragment d'Edrici sur le nord de T Afrique et l'Espagne, publié en collaboration avec de Goege (Leyde, 1864, pag. xi).
minent les possessions des Zendjs, et ensuite commence le Sofâla».
El-Bâyas est la ville citée par D'Herbelot sous le nom de BaiSj «une des plus peuplées et des plus marchandes de cette côté «, dit-il d'après le Messahatal-Ard*.
On passe de cette ville à Touhna par un trajet en mer d'une course et demie; mais sur terre le voyage est de huit jours, à cause d'un grand golf 3 qui sépare les deux localités, s'enfonce au Midi et empêche d'arriver directement. Entre les deux villes s'élève dans la mer une haute et large montagne nommée Adjrad, dont les flancs de tous côtés sont creusés par les flots, qui y reviennent avec un tumulte effrayant. Cette montagne attire les voyageurs qui en approchent; aussi les navigateurs prennent-ils soin de s'en tenir écartés^.
Aboul-Fédane dit rien de Bayas ou Bânas; il passe de Monbaça aux villes du Sofâla, dont la première chez lui se nomme, suivant les manuscrits cités par l'éditeur du texte arabe, Bétîna om Bénîna^. Trompé par l'analogie apparente des noms, Guillain s'efforce d'établir l'identité de cette Benina avec la Bdnas d'Edrici (Banès dans
1 Bihl. orient., pag. 179.
2 Le nom de la montagne a été lu Âdjoûd par Jaubert, Âdjourd (Agiurd) par D'Herbelot. Nous préférons 'Adjrad ou mieux *Adjarrad qui signifie en arabe c criard, braillard •, par allusion au tumulte des flots qui battent ses flancs. Hartmann {Edrisii Africa, pag. 101) suppose que la montagne, dans la pensée de l'écrivain arabe, attire les navires parce qu'elle renferme une mine d'aimant. Le texte ne détruit pas mais ne confirme aucunement cette hypothèse.
3 Abou'l-Féda, pag. 152.
la traduction Jaubert). Diverses circonstances le gênent, et notamment celle-ci, que Banès est donnée par Edrici comme ville du Zendj,etBénînapar Abou"l-Féda comme ville du Sofâla * . Le savant et consciencieux écrivain eût évité cette dissertation si, connaissant récriture arabe, il eût pu remarquer l'extrême différence graphique qui exisle entre les deux noms. Au contraire, il n'eût pas manqué de s'apercevoir que la dissemblance entre Touhna {Tohnet dans la transcription de Jaubert, Tahana dans celle de D'Herbelot^) et Bétîna ou Bénîna se borne à des déplacements de points avec une légère modification dans les jambages. De plus, dans une expression telle que tousamma bi-Touhna^ «elle se nomme Touhna» : le préfixe bi a pu facilement être pris comme partie intégrante du nom de la ville, devenu ainsi Betouhna, Bétîna. L'assimilation des deux localités est d'autant plus naturelle que l'accord est complet pour les détails. « Bétîna, ville du Sofâla, dit le Prince-Géographe, est à l'extrémité d'un grand golfe qui s'enfonce dans les terres. Au couchant de Bétîna, dirigée au Nord-Est, se trouve Adjrad, montagne qui s'allonge de cent milles en mer, et où les vagues produisent un grand tumulte. »
De même que Bayas est la dernière ville du Zendj proprement dit et touche au Sofâla, de même Touhna ou Bétîna touche au Zendj et commence le Sofâla. Ce serait donc le grand golfe placé entre les deux villes qui aurait
Guillain, pag. 248, 252 et suiv.
^Bihl. or., pag. 69.
à cette époque formé la ligne frontière entre les deux pays.
Quel est ce golfe et à quelle station moderne de la côte sommes-nous parvenus? C'est ce que nous aurons à examiner tout à Theure. Mais d'abord, que devient, dans cette énumération, la ville de Zanzibar, le seul point de la côte africaine qui de nos jours ait gardé le souvenir du nom des Zendjs? Ce point est assurément franchi en passant de Monbaça à Touhna. Ni Edrici ni Abou'1-Féda ne signalent sur le littoral aucun port qu'on puisse assimiler à cette capitale du Zanguebar, aujourd'hui le centre politique et commercial le plus important de l'Afrique orientale. Il est vrai que Zanzibar est une île séparée de la terre ferme par un canal d'une largeur moyenne de vingt et un milles * , et notre itinéraire s'est jusqu'ici borné au littoral du continent. Mais il convient de dire dès maintenant que, parmi les diverses îles de l'océan voisin, d'ailleurs très confusément décrites parle géographe sicilien , aucune ne saurait être prise pour l'île de Zanzibar. On en peut dire autant des îles qu'énumère Abou'1-Féda. Bakoui et Yaqoût en nomment une qui conviendrait mieux, tant par le nom que par les courts détails dont la mention est accompagnée. Leikhoûna, Bandjoûya ou Lendjoûya (tous noms graphiquement très voisins dans l'écriture arabe) est « une grande île du pays des Zendjs, où réside leur roi. Il y aborde des vaisseaux de tous pays. On y voit des vignes
* Guillain, tom. II, pag. 59.
qui portent fruit trois fois Tan* » . Or, Fîle de Zanzibar, dans la langue des indigènes Souahélis, se nomme Angouya^. D'autre part, Yaqoût ajoute que les habitants ont été transportés de cette île dans une autre nommée Tambâtoû, dont les habitants sont musulmans ; et Guillain, fort à propos, signale au nord-ouest de Zanzibar une île plus petite nommée justement Tombât^ sur laquelle les Arabes ont eu longtemps un fort'. Il y a là, ce semble, assez de coïncidences pour qu'il soit permis d'identifier par conjecture Lendjoûya à Zanzibar.
Nous savons par les relations nautiques qu'il est parfois difiBcile pour les navires à voile d'aborder à Zanzibar, si l'on n'a point un vent favorable, à cause d'un fort courant du sud qui règne le long de la côte *. C'est pour cela peut-être, ou pour des raisons politiques dont nous ne savons rien, que ce port, au xii® et au xra* siècle , était assez peu fréquenté pour qu'Edrici ni Abou'1-Féda n'aient eu à son sujet aucun renseignement. Il recevait pourtant des vaisseaux venus d'Egypte dès le commencement de notre ère, si, comme le veulent nos savants modernes, Zanzibar n'est autre que l'île Ménuthias, MevovOtalç du Périple.
Dans les premières années du xiv* siècle, Marco Polo parle de ce l'isle de Zanquibar », où « il se fait moult
* Bakoui, dans de Guignes (Notices et extraits, tom. II). — Yaqoût, édit. Wûstenfeld, tom. IV, pag. 366.
2 Anggouya ou inggoudja, en langue souahéli, signiûe « attends • . Le nom indigène de Zanzibar serait donc synonyme de « station » .
3 Guillain, tom. I, pag. 277.
♦ Ibid,, tom. II, pag. 2.
grand marchandises et y vient moult de marcbans et grand navie *» . Mais est-ce bien de l'île de Zanzibar qu'il s'agit ici, ou de la côte entière des Zendjs? Cette dernière hypothèse paraît seule acceptable si l'on songe que le voyageur vénitien qualifie Zanquibar de ce grant isle et noble » qui « dure bien environ deux mille milles^ » .
A l'époque où elle fut visitée par Vasco de Gama revenant des Indes (1499), Zanzibar était peuplée de Cafres et de Maures, c'est-à-dire de Zendjs et d'Arabes. 11 s'y faisait un grand commerce d'écaillé, d'ambre, d'ivoire, de cire, de miel et de riz. On y fabriquait aussi de bonnes étoffes de soie et de coton et des cordages en fibres de coco.
Zanzibar franchi, revenons à Touhna. Les évaluations de distances données par Edrici sont si peu sûres qu'on n'en peut tirer aucun parti pour fixer la position des villes qu'il nomme. La recherche de Bayas et de Touhna sur la côte, malgré les circonstances spéciales d'un grand golfe et d'une montagne battue par les flots bruyants, est demeurée un problème insoluble. On s'essaie vainement à le résoudre ; de toutes les tentatives, il ne reste qu'une incertitude absolue^. Ce golfe est-il l'embouchure de rOufidji, ou bien celle du Rouvouma, non loin du cap
i Édit. Pauthier, pag. 685.
2 Ibid., pag. 684.
3 On peut voir là-dessus les dissertations de Guillain, tom. I, pag. 212, 252 et suiv. J'ignore si l'on a cherché un rapprochement entre Touhna et l'emporium Tonice, que Ptolémée place non loin du fleuve Rhaptos.
Delgado ? Les cartes indiquent une localité du nom de Tov/ngue, un peu au sud de ce cap ; mais quelle base chercher pour un rapprochement dans cette vague ressemblance d'appellation?
Sommes-nous au nord ou au sud de Quiloa ? Malheureusement cette dernière ville de Quiloa , déjà importante assurément dès le xii* siècle, ne figure pas dans la description du géographe sicilien, non plus que dans Abou'1-Féda. On la trouve cependant citée à son ordre alphabétique dans le Mo'djem eUBoulddn^ antérieur de près d'un siècle au Taqouim du prince de Hamat, mais avec cette simple indication : aKiloua^ localité du pays des Zendjs* )».
Laissons donc Bayas et Touhna et poursuivons notre marche vers le Sud.
Si les géographes précités ne nous apprennent rien de Quiloa, Ibn Batouta, sans être fort explicite, donne au moins quelques détails sur cette ville, où il séjourna, et qui fut le terme de sa course au Midi, dans la mer des Zendjs. Kouloua, comme il la nomme, est une grande ville sur le littoral, dont les habitants sont pour la plupart des Zendjs, au teint extrêmement noir. Des plus belles et des mieux construites, elles a des maisons toutes en bois avec des toitures couvertes d'une espèce de jonc appelé Dis. Il y tombe des pluies abondantes. On y professe l'islamisme, suivant le rite chaféite. Non loin de là liabitentdes Zendjs indépendants et idolâtres, chez qui le
* Édit. Wustenfeld. IV. pag. 302.
sultan de Kouloua fait de fréquentes incursions ; mais en bon musulman il ne néglige pas de prélever le quint du butin provenant des rhaziaspourle consacrer aux dépenses prescrites par le Livre de Dieu* . Nous reviendrons sur les faits et gestes de ce prince en parlant des mœurs des Zendjs.
Nous voici parvenus au territoire de Sofâla, que les uns séparent nettement du Bilâd ez-Zendjj tandis que les autres en font une simple annexe de ce dernier pays.
Après Touhna, Edrici nommé Hantama (texte de Rome) ou Djentama (Jaubert) et Dendéma, qui sont deux bourgades séparées par un intervalle de deux marches par mer, ou sept par terre. Dans cet intervalle, on trouve des villages et des lieux de campement pareils à ceux des Bédouins. Pauvres et misérables, les habitants n'ont d'autres ressources que l'exploitation des mines de fer de leurs montagnes. Des navires des îles du Zâbedj ou Zânedj viennent prendre ce fer et le transportent dans l'Inde, où la vente en est très avantageuse. Dendéma ne laisse pas d'être une des principales villes du Sofâla^
Les Dendéma on Demdem (au pluriel Demâdim) sont connus comme peuple par les géographes arabes. Maçoudi les nomme avec les Zendjs parmi les races nègres',
1 Ibn Batouta, tom. II. pag. 192 et suiv.
2 !•' clim., 8* sect., pag. 45, 46.
3 Prairies d*or, chap. VII, tom. I, pag. 163.
non sans établir entre les deux peuples une distinction nette* . Ibn al-Ouardi place également la terre des Démâdim à côté du Zendj. Chez eux, dit-il, le Nil se partage en deux branches, dont Tune gagne TÉgypte et Tautre le pays des Zendjs. Les girafes y abondent^.
Dendéma figure dans le tableau des villes dont Abou'l- Féda donne les coordonnées géographiques. Ibn Saïd appelle les Demdem «les Tatars des noirs ^», probablement à cause de leur humeur conquérante et dévastatrice.
Aucim auteur autre qu'Edrici ne fait de Dendéma une ville située au bord de la mer, et Ton pourrait croire que ce géographe a voulu dire, non l'Océan, mais un grand fleuve comme le Nil, s'il n'avait joint au mot bahr « mer» ou «grand fleuve» l'épithète mdlih «salée», qui ne peut laisser aucun doute. Yaqoût cite un vers où il est question des plaines désertes de Demdem {Sahdri Demdem) et ajoute simplement que Demdem est une localité*.
Trois autres villes, suivant Edrici, joignent la terre de Sofâla, à savoir : Seyoûna^ Boûkha et Djesta.
Seyoûna est à trois marches par mer de Dendéma, à vingt journées par terre, à cause d'un ghobb ou estuaire très considérable qui s'étend vers le Sud et empêche de faire le trajet en droite ligne. Bien que d'une étendue
< Maçoudi, tom. III, pag. 2.
2 Édit. Hylander, pag. 174. Ici le traducteur a commis une singulière bévue ; confondaut Zurâfa « girafe » avec Zarâfa « tuyau •, il traduit : « Ductibus aquarum hsec regio est frequens» .
* Abou'1-Féda, pag. 163 — * Mo'djem el-Bouldân, II* vol. pag. 587.
médiocre, Seyoûna est un centre de commerce assez important, puisque sa population comprend non-seulement des Zendjs et d'autres peuples africains, mais aussi des Hindous. Les navires y viennent mouiller, en remontant la baie sur les bords de laquelle la ville est bâtie. Le souverain du pays y fait son séjour, avec une armée de piétons, sans cavaliers, car il n'y a point de chevaux.
Seyoûna pourrait être la moderne Sena, située sur une des branches du Zambèze, à trente lieues environ de la mer. En général, la situation des anciennes localités de cette côte, aux environs de l'embouchure du Zambèze, est d'autant plus difficile à reconnaître que le littoral y a nécessairement subi de profondes modifications, comme tant d'autres deltas, par les apports alluvionnaires de ce grand fleuve, durant une période de six à sept siècles * . La situation de Seyoûna sur le Zambèze ne serait point en désaccord avec ce qu'en rapporte Abou'1-Féda : Elle est, dit-il, sur un grand golfe {khoûr) où débouche un fleuve qui descend du Djebel el-Oomr.
De Seyoûna à Boûkha, Edrici compte trois marches. Boûkha est sur le rivage ; ime marche par mer la sépare de Djesta ^ ; par terre, le voyage est de quatre jours. Aboul-Féda garde le silence au sujet de ces deux villes. Edrici ne dit rien de plus sur Boûkha que ce qu'on vient de lire. Quanta Djesta, c'est une ville peu considérable,
* Voir dans Guillain (I, pag. 232, 233) une note de M. Loarer sur les alluvions du Zambèze. Hartmaua assimile aussi Seyoûna à Sena.
2 Jaubert a lu Djentama, mais le texte arabe de Rome porte avec raison Djesta.
6É0GRAPHIB. 85
sur une grande baie où les navires peuvent entrer. Les habitants ont un peu de doura ; ils mangent des tortues marines et des coquillages. Leur principale ressource et leur seule industrie consiste dans Texploitation de Tor, qu'on y trouve en abondance. Dépourvus de navires et de bêtes de somme, ils sont obligés de porter eux-mêmes leurs fardeaux en se prêtant mutuellement secours. Les gens de Qomr et les marchands du pays de Mahradje viennent trafiquer chez eux et y reçoivent bon accueil * . Ces gens de Qomr, dont parle Edrici, sont, à mon sens, des Indous (du cap Gomorin), et ceux de Mahrage des habitants de Farchipel Malais.
Enfin, comme dernière ville du Sofâla, le géographe sicilien nomme Daghoûta^ située aussi sur un grand golfe, à trois jours et trois nuits par mer de Djesta. Les indigènes sont nus ; les hommes se couvrent avec leurs mains à l'approche des marchands étrangers ; quant aux femmes, leur nudité les empêche de se montrer. L'or, sur le territoire de Daghoûta, est plus abondant qu'en toute autre place du Sofâla^.
D'après l'auteur du Taqouîm el-Bouldân, Daghoûta est non-seulement la dernière ville du Sofâla, mais aussi le dernier lieu habité du continent dont elle fait partie ^. Al- Biroûni, qu'il cite ailleurs, se contentait de dire que les navigateurs ne vont pas plus loin, à cause de la direction de la côte \
4 iw clim., 9« sect., pag. 78. — 2 /^^.^ pag. 79. 3 Texte arabe, pag. 152.
* Ibid., pag. 12.
Ibn Sald place Daghoûta au pied du Djebel en^Nédama (Montagne du Repentir), qui lui reste au Nord. Au nord de la ville est un golfe où se jette une rivière sortie des montagnes de Qomr, et qui a, dit-on, la même origine que celle de Seyoûna * .
Dimichqi parle aussi, en termes assez confus, d'un pays et d'une mer de Daghoûta *.
Dans les extraits qui précèdent, on a pu remarquer que rien ne s'applique à une ville portant en propre le nom de Sofâla. Ni Edrici, ni Ibn Saïd, ni leur compilateur Aboul-Féda, ne mentionnent une cité de ce nom. Yaqoût est plus précis en ce point : ce Sofâla, dit-il, est la ville [médina) la plus reculée du pays des Zendjs^ » Beaucoup plus tard, Ibn Batouta en dit aussi un mot en passant. Durant son séjour à Kouloua, un marchand lui apprit que la ville [médina) de Sofâla est située à un demi-mois de marche de Kouloua, et à un mois de marche d'une autre ville nommée Yoûji [Noûfi ou Toûfi), dans le pays des Limiyîn, d'où on porte du tibr ou poudre d'or à Sofâla \ Ces Limiyîn avaient peut-être quelque parenté de race avec les nègres de Kouloua, puisque le voyageur marocain dit que ceux-ci, Zendjs pour la plupart, ainsi qu'on l'a vu, portent au visage des incisions ou tatouages
^ Man. no 1095 du supp. Ar. delà Bibl, nat., folio 7 (dans Guillain, I. 251).
2 Texte arabe de Mehren, pag. <48, 149.
3 Mo'djem el-Bouldâriy III, pag. 96.
* Tom. n, pag. 192, 193.
{cheratdi) semblables à ceux des Limiyîn de Djénada {Djénara ou Djénaoua *).
Sofâla, chez les écrivains arabes, est d'ordinaire appelée « Sofâla des Zendjs » ou ce Sofâla de For {Sofdlat eddhahab ou Sofdlat et-tibr)y> . Cette spécification a pour but de distinguer la ville africaine d'une ville du même nom située dans l'Inde, et qu'on appelle plus exactement Soufdra ou Soubdra *. Le nom de Sofâla paraît arabe. « Toutes les fois qu'une montagne s'étend au loin sous les eaux, dit Maçoudi ', on lui donne dans la Méditerranée 'le nom de Sofdla. Tel est la Sofâla qui, de l'endroit connu sous le nom de côte de Séleucie, dans le pays de Roum, s'étend sous la mer dans la direction de l'île de Chypre, et sur lequel tant de vaisseaux grecs ont échoué et péri.» Sofâla signifie donc proprement un ce bas-fonds * » .
Au temps de la conquête portugaise, Sofâla était vassale de Quiloa. Elle avait été vue à la fin du xv® siècle, quelques années avant la découverte du cap de Bonne-
* Le môme écrivain nous apprend plus loin (tom. IV, pag. 395, 396) que Yoûfl ou plutôt Noûfi est un pays des plus considérables du Soudan sur les bords du Nil (des Nègres, Niger), où il n'est point allé du reste, car les blancs ne peuvent y pénétrer : ils seraient tués avant d y parvenir. Cest au pays de Noûfl que ie voyageur Hornemann perdit la vie, au commencement de notre siècle. (Voy. Walckenaer; Recherch. géogr. sur Vint.del'Afr.,pgLg, 504.)
« Voy. Adjâïb aUHind, nôt. 81, pag. 189.
3 Prairies Sor, chap. xvi, tom. I, pag. 331, 332.
* Il y a en Arabie une ville que Niebuhr appelle Dulsofah dans le département de Taaz (Descrîpt, de l'Arabie, tom. II, pag. 78). Silv. de Sacy la nomme Dhou'l.Sofâla. d'après un historien arabe du xvi* siècle. {Notices et extr. Aom, IV, pag. 525,)
Espérance, par P. de Govilham, qui y toucha en allant de rinde à Aden, où il était chargé d'une mission du roi de Portugal pour le souverain de TAbyssinie. Sur ce qu'on en savait au commencement du xvi® siècle, on peut voir les Décades de Barros *. Sofâla, disent les géographes modernes, n'est plusqu' «un assemblage de huttes défendues par un petit fort ^ » , le même peut-être que bâtit Pedro de Nhaya en 1 506 ^
Nous croyons, avec D'Anville *, Bruce *^, Robertson *, Quatremère\ Guillain *, etc., que l'antique Ophir, d'où les navires envoyés par Salomon rapportaient tous les trois ans de l'or, de l'argent, de l'ivoire, des singes et des toxikiim •, doit être prise sur la côte de Sofâla.
En terminant son aperçu de la côte de Sofâla, Edrici ajoute que cette contrée touche au pays des Oudg-Ouaq, et dans ce pays il nomme trois localités : Derou et Nebhenay villes pauvres et mal peuplées, à cause de la ra-
* Ou Guillain., tom. I, pag. 337 et suiv., note. «Balbi; G%r.,pag. 1138.
^ Voy. D'Avezac; Afrique, pag. 36.
♦ Mémoire sur Ophir, dans la collect. de l'Acad. Roy., tom. XXX, pag. 83-93.
^ Voy, en Nubie, tom. I, chap. iv.
^.Recherches historiques sur l'Inde^ in- 12, 1792, tom. I, pag. 13.
7 Mém. sur Ophir, 1845.
« Tom. I, pag. 10 et auiv.
9 Bois, III, chap. x, 11-22.
reté des subsistances et du peu de ressources en tout genre, et Daghdagha^ grande bourgade peu éloignée de la précédente, a Les naturels sont noirs, de figure hideuse, de complexion difforme ; leur langage est une espèce de sifilement. Ils vont absolument nus et sont peu visités (par les étrangers) . Ils vivent de poissons, de coquillages et de tortues * . »
La lecture de tous ces noms est très incertaine. Pour le premier, Jaubert cite les leçons Dadou et Dadoua, Je lirais volontiers, sans presque altérer la forme des caractères, Dhaoura ou Zaoura, pour l'assimiler au nom de la rivière Zavora, qui se jette dans la mer à distance presque égale du cap Gorrientes et du Limpopo.
On pourrait être tenté aussi de rapprocher Nebhena (ou Inebhena) de la moderne Inhambane, sur la ligne du tropique du Capricorne, bien que cette localité se trouve au nord de la précédente ; mais Edrici ne dit rien qui marque leur orientation respective, et semble très pauvrement renseigné à leur sujet.
Le géographe sicilien est d'ailleurs le seul, si nous ne nous trompons, qui ait nommé des villes appartenant au Ouâq-Ouâq. Mais beaucoup d'autres écrivains arabes ont parlé de ce peuple et de son territoire. Maçoudi ne le sépare point du Sofâla : a Les limites de la mer des Zendjs sont, dit-il, au pays de Sofâla et du Ouâq-Ouâq, pays qui produit en abondance de l'or et d'autres merveilles^» .
* 1» clim., 9t sect., pag. 79.
2 Prairies d'or^ chap. xxxiii, tom. III, pag. 6.
Et quelques lignes plus loin : (c Le pays habité par les Zendjs se prolonge jusqu'à celui de Sofâla et des Ouâq- Ouâq * ».
Dans le passage mentionné plus haut, Edrici présente le Sofâla et le Ouâq-Ouâq comme formant deux régions limitrophes. Ailleurs, il nous montre ce dernier fort loin de la situation que nous savons occupée par Sofâla. Ce Ouâq-Ouâq, pourtant identique au premier dans la pensée de l'auteur, se trouve dans les mers de la Chine. Décrivant en effet l'Océan qui baigne la Chine, les Indes, leSind et le Yémen jusqu'au Bab el-Mandeb: a Telle est, dit-il, sonétendue, et, d'après le rapport des voyageurs dignes de foi, des navigateurs qui s'y sont hasardés et des personnes qui ont fait voile d'un pays à l'autre, depuis la mer de Qolzoum jusqu'au Oudq-Ouâq^ la longueur est de quatre mille cinq cents parasanges (c'est-à-dire la demicirconférence terrestre) ^ » .
La phrase soulignée marque évidemment les deux points extrêmes de la navigation, la côte africaine et la Chine*
Plus loin, parmi les îles de la mer de Chine, notre géographe décrit celles des Ouâq-Ouâq, ce au-delà desquelles on ignore ce qui existe, où les Chinois abordent quelquefois, mais rarement ^ ».
C'est aussi dans les régions de la Chine qu'Ibn Khor-
* Prairies d'or, chap. xxxiii, tom. HT, pag.7. CeUe phrase est reproduite dans Ibn al-Ouardi (Notices et exir.^ tom. II, pag. 40).
2 Prolég.f pag. 4.
3 !«' clim., 10« sect., pag. 92.
dadbeh plaçait le pays des Ouâq-Ouâq, « si riche en mines d'or que les habitants fabriquent avec ce métal les chaînes de leurs chiens et les colliers de leurs singes ; ils livrent au commerce des tuniques brodées d'or^ ».
Istakhri, qui ne dit mot du Sofâla, n'ignore pas Texistence du Ouâq-Ouâq : c'est aux frontières de la Chine et du Ouâq-Ouâq qu'il fait commencer la mer de Fars, qui baigne ensuite l'Inde, le Sind, le Kermân et la Perse *.
Les Mille et une Nuits , dans le premier voyage de Sindbad, donnent, comme Edrici, quatre mille cinq cents parasanges de longueur à la mer de Chine, nommée ici mer Orientale, et lui attribuent également pour limites Qolzoum et le Ouâq-Ouâq^.
Le Ouâq-Ouâq est mentionné plusieurs fois dans les anecdotes de VAdjâïb al-Hind. On voit dans ce pays des scorpions volants dont la piqûre est mortelle * ; on y trouve un grand arbre aux feuilles rondes chargées d'un fruit analogue à la courge, mais plus grand, gonflé d'air et offrant l'apparence d'une tête humaine ; agité par le vent, il rend un son *. Il y a aussi un oiseau blanc, bleu et vert; nommé Senxendel^ qui peut entrer dans le feu sans se brûler *, et un quadrupède semblable au lièvre qui change de sexe à volonté '.
^ Le Livre des Routes, pag. 67 du texte arabe.
2 Meçâlik el-MemâHky pag. 12'2. Le passage est reproduit par Ibn Haouqal. pag. 192, 193.
3 Texte de LanglÔ3 (Gramm. de Savary), pag. 474.
* XXX, pag. 43.
* XXXVII, pag. 57.
* CXV, pag. 146. — » Ibid,, pag. 146, 147.
Le fruit dont il vient d'être question est assurément le même que celui dont parle Kazouini : ce fruit produit un son comme si quelqu'un prononçait Ouâq-Ouâq; et c'est de là, d'après Tauteur de VAdjâïb al-Makhlougât*, que proviendrait le nom des îles, opinion contre laquelle Al-Biroûni s'était prononcé plus de deux siècles auparavant ^. Kazouini, qui se plaît aux récits extraordinaires, rapporte aux îles des Ouâq-Ouâq, ce voisines des îles du Zànedj (ou Zâbedj) », un récit qu'on peut lire aussi dans le Meçâlik el-Memalik ^ : Certain voyageur originaire de Sirâf, et nommé Mouça Ibn Mobârek , assure que ces îles sont gouvernées par une femme ; il a été admis à l'audience de cette reine, qu'il a trouvée assise nue sur un trône, avec une couronne d'or sur la tête, et entourée de quatre mille vierges tout aussi peu vêtues que leur souveraine*. C'est toujours l'antique légende des Amazones et del'cc île des Femmes ». Si les anciens rois du Dahomey avaient jadis, comme aujourd'hui, une armée de jeunes guerrières, on pourrait croire que l'existence de cette singulière coutume avait pu parvenir à la connaissance des Arabes par des nègres venus de la Guinée à la côte orientale.
^ Édit. Wûstenf., pag. 108.
2 Voir ce passage d' Al-Biroûni dans Reinaud, Fragments relatifs à CInde. « Le Ouaq^ dit Dimichqi (pag. 149 du texte arabe), est un arbre chinois qui ressemble au noyer et porte des fruits comme une tôte humaine. Chaque fois qu'un de ces fruits se détache, on entend le son Ouaq-Ouaq plusieurs fois répété. Les indigènes en tirent des présages, i
3 Istakhri, pag. 1 3 .
* Adjâïb al'Makh., pag. 108.
« Les îles du Ouàq-Ouâq sont nombreuses» , dit encore VAdjdïb al-Hind, «leurs villes considérables, non par retendue, mais par le nombre des habitants, lesquels ont quelque chose des traits des Turks, d'ailleurs artisans des plus habiles, mais traîtres, fourbes, menteurs, les plus vils et les plus méchants des hommes. Ibn Lakis dit que ces îles sont en face de la Chine *. »
Enfin, Yaqoût croit à peine à Texistencé du Ouâq- Ouâq. (( C'est, dit-il, un pays au-dessus de la Chine (faotùq es-Sîn), dont on parle dans les contes ^. ï
De tous les extraits que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, il résulte que le Ouâq-Ouâq ne peut, en aucune façon, appartenir au pays des Zendjs. Cependant, il ressort de quelques passages de Maçoudi et d'Edrici qu'on attribuait ce nom à une région limitrophe du Bilâd ez-Zendj, fort peu distincte du Sofâla. On est même allé jusqu'à émettre l'opinion que le Ouâq- Ouâq pourrait être situé entre Zanzibar et Sofâla ^. A ce titre, nous lui devions quelques lignes.
Nous ne serions pas éloigné de croire qu'on a pu donner ce nom de Ouâq-Ouâq à une partie du littoral des Souahélis. Dans la langue des peuples qui habitent ces parages, le pluriel des noms se forme régulièrement au
i GXVm, pag. 148.
2 Mo'djem eUBouldân^ IV« partie, pag. 946.
^ « Animi sententiam declarabo et errorem meum, si qui est, lectoribus corrigendum Iradam, regionera Wakwak nimirum parvamesse nec magni momenli habendam mîhi apparere, ac sitam Sofalam inter et Zengitanam terram, ab ambabus autem distinctam. » Harlmann; Edrisii Africa, pag. 106.
94 LE PAYS DBS ZENDJS.
moyen d'un préfixe ot^, qui, par suite, est d'un emploi fréquent dans le discours * . Serait-ce la répétition de ce terme dans la bouche des indigènes qui les aurait fait nommer Ouâq-Ouâq par les Arabes ? Guillain signale, de plus, une peuplade nombreuse, encore nommée Oua- Koua^. Il n'est donc pas impossible qu'une nation de ce nom ait été connue des Arabes, non loin de la côte de Sofâla, Faut-il donc supposer que deux contrées différentes, séparées par un immense intervalle de mer, ont porté le même nom, l'une dans l'Afrique sud-orientale, Vautre vers les îles de la Malaisie ? Oui, peut-être, dans la réalité, mais non dans l'esprit des géographes arabes, qui, pensons-nous, ont dû croire à une parfaite identité entre le Ouâq-Ouâq voisin du Sofâla et le Ouâq-Ouâq situé en face de la Chine.
Pour comprendre la possibilité d'une pareille assimilation, il ne faut point oublier les idées que se faisaient les Arabes de la forme et de la direction des côtes africaines. Nous les avons exposées plus haut. C'est toujours la croyance de Ptolémée, unissant, comme Hipparque et Marins de Tyr, la côte orientale de son Afrique à la fameuse Chersonèse d'or, par-delà la presqu'île indienne, faisant ainsi de la mer Erythrée une autre Méditerranée'. D'autres pensent tout au moins que la côte africaine se rapproche beaucoup de la Chine. Edrici et les autres écri-
* Voir V Essai de Grammaire Souahéli, dans Guillaia, tom. III, pag. 480.
2 Ibid., tom. I, pag. 230, note.
^ Voy. Vivien de Saint-Martin : HisL de la Géogr., pag. 31 et 207.'
vains arabes ne sont pas mieux renseignés, et cette erreur extraordinaire est cause d'une confusion déplorable dans leurs descriptions des archipels de Tocéan Indien, où telle île semble toucher à la fois aux rivages de TAfrique et aux côtes les plus lointaines de l'Asie orientale. Il n'y a pas lieu ici de s'étendre sur ce sujet, qui sort de notre cadre.
Nous voici parvenus au point extrême, je ne dirai pas de la navigation des Arabes, malgré la phrase d'Al-Biroûni, répétée par l'auteur du Taqouim el-Bouldân, mais bien des connaissances géographiques de leurs écrivains. Les commerçants ont pu étendre plus loin le champ de leurs courses ; accidentellement, un navire battu par la tempête ou entraîné par les courants a peut-être touché aux rivages plus méridionaux, au-delà du Limpopo et de la baie de Lagoa ; mais rien, dans les écrits que nous connaissons, ne semble autoriser cette assertion de Reinaud, que les géographes arabes ont décrit la côte orientale d'Afrique jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Comme Guillain, qui a étudié cette question avec les doubles connaissances d'un érudit consciencieux et d'un marin distingué*, je crois que leurs renseignements les plus lointains s'arrêtent au cap Gorrientes ou plutôt à quelques lieues au-delà, si Ton admet que la rivière de Zavora, suivant ma conjecture, fasse partie intégrante du Ouâq- Ouâq d'Edrici.
* Tom. I, pag. 257.
Il nous faut maintenant revenir sur nos pas et refaire notre voyage à quelque distance de la côte, pour reconnaître, comme disent les navigateurs, les îles qui par quelques points se rattachent au pays des Zendjs. Si nous avons rencontré d'insurmontables difficultés à établir la situation réelle des localités dénommées sur le littoral, où nous trouvions du moins quelques points de repère bien assurés, Berbéra, Mélinde, Monbaça, Sofâla, etc., que sera-ce pour les îles dont les situations relatives peuvent à peine être conjecturées, et parmi lesquelles une ou deux seulement sont reconnaissables à leur nom moderne ?
Le première à laquelle nous nous arrêterons est dans ce dernier cas. C'est Soqotra ou Socotora, célèbre par son aloès appelé socotrin (nom que nous avons si singulièrement altéré pour en faire chicotin).
Avant cette île, Edrici en cite deux autres qu'il nomme Khartdn et Martân ; mais elles sont habitées par des peuples de race arabe qui parlent la vieille langue d'Ad, et elles dépendent du pays de Ghihr, où croît l'.encens; on ne peut en aucune façon les rattacher au pays des Zendjs V
Quant à Soqotra, les géographes latins et grecs l'ont connue souslenomdeDioscoride^, Dioscurias, Aiodxouptôç,
* !«' clim., 6« sect., pag. 48, 49.
2 Voy. Pline, liv. VI,chap. xxxii : «Nec minus altéra clara in Azanio mari Dioscoridu» .
A(o<7Kopt3>?çS dans la première partie duquel on reconnaît le mot diou ou div (en sanscrit dvîpajy signifiant a île », qui se retrouve dans un assez grand nombre d'autres appellations géographiques des terres baignées par T océan Indien [Maldives, Laquedives, Sérendip, Dibadjdt),
Soqotra, d'après Edrici, est à deux journées de navigation du continent, par un vent favorable ^. L'auteur veut-il parler du continent africain ou de la péninsule arabique ? La seconde hypothèse semble indiquée par le contexte , mais c'est un point qu'il est fort inutile d'exaijiiner. Elle fait face vers le Nord et l'Ouest au Yémen, dont elle est une dépendance. Du côté opposé, elle est vis-à-vis de Mélenda et de Monbaça, du pays des Zendjs. Nous soulignons ce détail, qui montre le peu de foi qu'on doit avoir dans les indications topographiques de notre géographe. C'est une île grande, belle, renommée, couverte d'arbres. Nul autre pays ne produit im aloès aussi bon que le sien^
Abou'1-Féda lui donne une longueur de quatre-vingts parasanges *. Abou Zéid, au point de vue géographique, dit simplement que Soqotra est près du pays des Zendjs et de celui des Arabes'*. Moqaddaci nomme l'île à'Ousqoûtra, <c qui est comme une citadelle dans la mer avec sa ligne de fortifications. Les navigateurs la craignent et ne cessent de trembler jusqu'à ce qu'ils l'aient laissée
1 Ptolémée; Géog., liv. VI, chap. 7 : Am^xo/d^Sov v^oç.
2 Ibid. u. s., pag. 45.— ^ Md., pag. 47.— * Texte arabe, pag. 370 5 Les deux Mahmn.t pag. 149.
derrière eux* ». Cette comparaison de Tîle à un fort est très juste pour les navigateurs venant de l'Inde et rangeant son littoral aride et nu, qui, sur une étendue considérable, s'élève à une hauteur uniforme de 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, sans aucune déclivité, battu à certaines époques de la mousson par une mer furieuse^.
Yaqoût consacre un assez long article à Soqotra, a grande île qui contient nombre de villes et de villages, près de laquelle on passe en allant au pays des Zendjs. On en tire l'aloès et le sang-dragon, qui est la gomme d'un arbre et ne se trouve en aucun autre lieu... Le navigateur qui va d'Aden au pays des Zendjs tient sa route comme s'il voulait gagner Oman, ayant Soqotra à droite, jusqu'à ce qu'il ait dépassé l'île ; alors il tourne du côté de la mer des Zendjs et longe l'île sur une distance de quatre-vingts parasanges^»
Au moyen âge, Soqotra présente cette singularité d'avoir une population chrétienne, ainsi isolée de tout autre peuple de sa communion, entourée sur les deux continents de musulmans et de fétichistes. Les habitants sont chrétiens, baptisés, et ont un archevêque, dit Marco Polo*. Cet archevêque, ajoute le voyageur vénitien, n'a point de relations avec l'évêque de Rome ; mais il est soumis à un archevêque qui demeure à Baudac (Bagdad), lequel T envoie en cette île comme aussi il en envoie d'autres en diverses contrées, à la manière du pape. Tout •
* Édit. de Goeje. pag. 14.-- 2 Voy. GuiUain. II. pag. 344.— « Édit. Wùstenf., lom. III, pag. 101, 102.— * Édit. Gharton, pag. 411, 412.
ce clergé et ces prélats n'obéissent point à TÉglise de Rome, mais regardent ce grand prélat de Baudac comme leur pape.
Longtemps avant l'époque de Marco Polo, le moine Cosmas, ayant touché à Socotora, s'y était entretenu avec quelques-uns des habitants qui parlaient grec et dont beaucoup étaient chrétiens *.
Les Arabes n'ignorent pas cette particularité, et Maçoudi l'explique de la façon suivante :
« Non loin d'Aden se trouve l'île de Soqotra, qui a donné son nom àl'aloès Soqotri, car c'est de là seulement que provient et qu'on exporte cette substance. Aristote, fils de Nikomachos, écrivit à Alexandre, fils de Philippe, au moment de son départ pour l'Inde, et lui donna des renseignements sur Soqotra, l'engageant à y établir une colonie pour l'exploitation de l'aloès, qui s'emploie dans les Ydredjât ^ et autres (médicaments), Alexandre, en effet, expédia dans cette île un certain nombre de Grecs, la plupart originaires de la patrie d' Aristote, fils de Nikomachos, laquelle est Istâgher (Stagyre). Une flotte transporta ces colons et leurs familles dans la mer de Qolzoum. Ils soumirent les Hindous établis dans l'île et s'emparèrent du pays. Les Hindous y avaient une grande idole qu'il fit enlever... Après la mort d'Alexandre % à
* Topogr, Christ, ^ lib. III, pag'. 179.
2 Ydredjât est le pluriel arabe de Yâredj, pris du persaa Yarèh, qui représente le grec 'lipà (7rô(Ttç), potion purgative.
^ Maçoudi est trop instruit pour faire d'Alexandre un chrétien, comme cela est arrivé à son quasi contemporain Firdouci, dans un passage du Chah'Namèh, Voy. le Livre des Rois, trad. de J. Mohl. Préf., pag. lvi.
ravénement du Messie, les habitants de Tîle se firent chrétiens. Ils le sont encore... Là relâchent les harges des gens de Tlnde qui font la chasse aux musulmans allant vers la Chine, Tlnde et autres régions * . »
Le même récit se lit, en termes peu différents, chez Abou Zéid ^, chez Edrici * et chez Yaqoût, qui rapporte en outre une tradition différente, empruntée à Haçan Hamadâni» Celui-ci conte que les chrétiens y furent amenés du pays de Roum par Kesra (Cosroès), el qu'ils y forment une population de dix mille combattants, mêlés
4 Prairies d'or, chap. xxxiii, tom. III, pag. 36, 37. Yaqoût, répétant cette dernière phrase de Maçoudi, ajoute : i II n'en est plus ainsi». Ibid. u. s., III, 102.
^Ibid. u. 5., pag. 149, 150.
3 Voici le récit d'Bdrici : « La plupart des habitants de Soqotra sont chrétiens, et la cause en est qu'Alexandre, ayant vaincu le roi de Perse et ses flottes, ayant pris les îles de l'Inde, et lui-môme ayant tué Four (Porus), roi de l'Inde, voulut satisfaire au désir de son maître Aristole qui lui avait recommandé de rechercher l'île de l'aloès. La conquête des îles de l'Inde achevée, leurs rois soumis, comme il revenait par la mer de l'Inde du côté de la mer du Yémen, après avoir soumis aussi ces îles, il parvint à celle de Soqotra. Émerveillé de l'excellence de la terre et de la douceur du climat, il en écrivit à son maître. Aristote répondit à son message en lui conseillant de déporter les indigènes et de les remplacer par des Grecs ; ceux-ci auraient ordre de conserver l'arbre de l'aloès et de le soigner à cause de ses excellentes qualités et parce que laloès est nécessaire à la perfection des Yâredjât.... Alexandre obéit, renvoya tous les habitants et transporta dans l'île des Grecs à qui il confia le soin de garder l'arbre de l'aloès, de le planter et de l'entretenir, ce qu'ils firent. Ils vécurent en paix et acquirent de grandes richesses jusqu'au jour où parut la religion du Messie, que les Grecs embrassèrent. Ceux de Soqotra devinrent aussi chrétiens et leurs fils sont demeurés tels, ainsi que les autres habitants de Hlei (pag. 47, 48).
à des tribus de Mahra, en partie christianisées. Les gens d'Aden, ajoute le même écrivain, disent que jamais il n'est venu de Roumi dans l'île, sauf des moines *,
Quoi qu'il faille penser de ces traditions, il est certain que la population indigène n'avait guère été entamée, ce Le reste de ces Grecs s'est maintenu jusqu'à ce jour, dit Abou Zéid au x* siècle, mais il s'est aussi conservé des hommes d'une autre race *. » Jlt cinq cents ans plus tard, André Corsai, dans une lettre à Laurent de Médicis que nous avons déjà citée, ne parle plus de race blanche, mais aflBrme que les habitants de Soqotra sont a naturellement éthiopiens y comme les chrétiens du roi David (d'Abyssinie), ayant toutefois les cheveux plus longs, noirs et frisés ^ ». Gela marque une race métisse où le sang nègre indigène s'est quelque peu mêlé de sang caucasique.
Les traditions chrétiennes n'étaient pas encore oubliées à Soqotra lorsque cette île fut découverte par le capitaine Diego Fernandez Pereira.
A la suite des trois îles de Khartân, de Martân et de Soqotra, Edrici en nomme une quatrième qu'il appelle Qabela ou Qanbela^ à deux journées par mer de la montagne d'El-Mandeb, en face de la forteresse yéménoise Mikhlâf Hakem (château-fort de Hakem). Elle est boisée, mais inhabitée, avec des montagnes hautes et escarpées, infestée d'animaux féroces et d'autres bêtes sauvages. Une source qui se déverse à la mer y attire parfois les
1 Éd. Wûst., III, pag. 102.— a Ibid. u. s,, pag. 150.— » Descript. de l'Afr., tom. IV, pag. 333.
navires du Yémen, de FHabacha, de Qolzoum, qui viennent y faire de l'eau \
Abou'1-Féda, dans cette région mal définie, place aussi une île Qanbela^ «jadis habitée, aujourd'hui déserte », qui aurait même été un lieu de séjour des rois des Zendjs ^. Aucune particularité de sa mention ne permet de l'identifier sûrement avec la Qabela d'Edrici.
Il est encore question d'une Qabila^ capitale des Zendjs, dans un passage que Maqrîzi emprunte à un historien de la Nubie, Abd- Allah ben- Ahmed, d'Assouan. Ce Nubien trace, pour aller chez les Zendjs, l'étrange itinéraire suivant :
ce Des voyageurs qui ont parcouru le pays des Zendjs m'ont donné le détail de la route qu'ils tiennent pour y parvenir. Ils naviguent sur la mer de Chine, à l'aide du vent du nord, en côtoyant le rivage continental de la presquHle d'Egypte jusqu'à ce qu'ils atteignent le lieu appelé Ras Djafari (lisez Djafoûni, Hafoûni)^ qu'ils regardent comme l'extrémité de la presqu'île d'Egypte. Delà, fixant les yeux sur une étoile qui les guide dans leur marche, ils s'avancent vers l'occident, ensuite ils tournent droit au nord et suivent constamment cette direction jusqu'à ce qu'ils arrivent à Qabila, ville capitale du pays des Zendjs '. »
Il est vraiment bien difficile de chercher quelque relation entre cette métropole des nègres et les îles qu'on vient de nommer.
* Pag. 46. — 2 Texte arabe, pag. 371.-- ^Voy. Quatre mère; Af^moir^ hist. et géograph.sur VÉ'^ypte, lom. II, pag. 22.
Si nous poursuivons notre marche vers l'Orient, dans le système d'Edrici, c'est-à-dire vers le Sud, ou plutôt dans l'un et l'autre sens, — car on ne sait plus vraiment où le géographe nous conduit, — après Qabela, nous parvenons, sans rencontrer aucune autre île, à celles du Zânedj ou Zâbedj « en face des rivages des Zendjs * ».
Ces îles, dont le nom a été lu de bien des manières, ont toujours fait le désespoir des géographes modernes qui tentaient d'en fixer la position sur la carte. Une confusion perpétuelle entré les mots Zânedj et Zendj empêche de distinguer avec précision ce qui appartient à la mer voisine de l'Afrique et ce qui doit être reporté à l'autre extrémité de l'océan Indien, vers l'archipel Malais. Les écrivains arabes ont certes une intention bien marquée de séparer les deux groupes d'îles : « Celles de la partie de la mer indienne qui est tournée vers l'orient et qui se rapproche de la Chine, sont les îles du Zâbedj, dit Al-Biroûni ; les îles situées du côté de l'occident sont les îles des Zendjs * ». Kazouini n'a pas un sentiment différent : il met les îles des Zendjs en tête de son énumération et celles du Zânedj h la fin*. Mais on ne saurait mieux placer qu'ici le dicton que les extrêmes se touchent. Yaqoût dit qu'on trouve dans la mer de Berber, à Torient, les îles du Zânedj (WUstenfeld écrit Rânedj), puis les Dibadjât, ensuite Qomair, et enfin les îles des Zendjs *.
* !•' clim., 7e sect., pag. 59.— ^ Voy. Reinaud; Introd. à la Géogr, d'Ahoulféda, pag. 408.— ^ Àdjâïb al-Makh . , pag. 105.— * Mo^djem el'Bouldân, I, pag. 21.
104 LE PAYS DES ZjSNDJS.
Parmi les îles que nomme Edrici, nous laisserons de côté celles qui ne peuvent en aucune façon appartenir à la région des Zendjs, quelque amplitude qu'on veuille bien lui accorder. Cela réduit beaucoup le nombre de celles dont nous devons dire un mot.
Voici d'abord El-Andjebah^ située à une marche de Bayas sur la côte des Zendjs. Elle a quatre cent3 milles de tour. La ville principale, en langue zendj, se nomme EUAnfoudjah. Les habitants, quoique mélangés, sont pour la plupart musulmans. Leur principale nourriture est la banane. On y voit un grand nombre de villages, du riz, beaucoup de bétail. Le commerce y est fort actif. Une grande montagne nommée Ouébrah la traverse, et sert de refuge aux vagabonds, qui y forment une population de bandits incommodes \
Non loin de cette grande île s'en trouve une autre peu considérable, dominée par une haute montagne inaccessible, qui brûle tout ce qui en approche ; durant le jour il s'en échappe une épaisse fumée, qui pendant la nuit se change en feu ardent. De sa base coulent des sources, les unes froides et douces au goût, les autres chaudes et salées ^.
Cette île volcanique, Edrici ne lui donne pas de nom. Faut-il la rapprocher de celle que Kazouini appelle Ed- Doûda, dans la mer des Zendjs? Dans celle-ci, on voit une montagne qui jette un grand feu la nuit, et d'où sortent un bruit et des grondements qui, suivant les indigè-
i Pag. 53.-2 Ibid., pag. 60.
nés, présagent la mort d'un de leurs rois. Les marins y descendent quelquefois pour faire de Teau; et cette eau, disent-ils, est douce, excellente, avec un parfum de camphre '.
Quelle est l'île qu'Edrici a en vue sous le nom d'Andjé^ ha? La situation qu'il lui donne, son étendue, la montagne qui la traverse, font naturellement songer à Madagascar. Il est impossible que cette vaste terre ait échappé aux investigations des marins arabes durant leurs voyages continuels aux stations opposées du continent. Qu'ils en aient mal apprécié les dimensions, qu'ils en aient fait plusieurs îles; que les géographes en aient même confondu certaines parties avec les régions lointaines des archipels indiens: cela est possible, probable, presque sûr. A défaut de coordonnées géographiques sur lesquelles on puisse compter, à défaut de descriptions topographiques tant soit peu précises, il ne faut point songer à établir un ordre acceptable dans cette confusion de noms jetés pour ainsi dire pêle-mêle. Tantôt la même terre est désignée sous des noms dififérents, tantôt un même nom s'applique à des îles diverses. Les rares détails qu'on peut recueillir sur telle localité nommée par un géographe sont si vagues ou d'une nature si banale, qu'ils conviennent également à une infinité d'îles ou de côtes souvent fort éloignées les unes des autres; on n'en peut alors tirer aucun profit pour reconnaîtra la situation du lieu. Les faits caractéristiques sont rares.
* Adjâïb al'Makh.,paLg. 121.
Ici, pour Andjéba, nous en avons un : c'est la présence dans ses eaux d'un îlot contenant un volcan en activité. Nous disons îlot, d'après Tauteur ; mais les indications de notre géographe ne sont point d*' ordinaire assez rigoureuses pour qu'on ne puisse supposer ici que l'îlot prétendu fait lui-même partie de la grande terre. Si celleci n'est autre que Madagascar, on pourrait chercher le volcan dans une des petites îles de formation éruptive qui l'avoisinent à rentrée du canal de Mozambique. Mais une chose frappe, c'est que le nom de la capitale ce en langue zendj », qu'on a lu Anfoûdja^ se lirait aussi, presque sans modification dans l'écriture arabe, Anghazidja. Or, Anghazidja est le nom que porte de nos jours l'île principale du groupe des Gomores , et les flancs de cette île sont encore travaillés par les feux souterrains d'un volcan dont les dernières éruptions ne datent point d'une époque fort éloignée.
Il est vrai que TAndjéba d'Edrici a quatre cents milles de tour et que la grande Comore n'en a pas plus de cent quarante. Mais le passage du simple au triple, dans les évaluations du géographe sicilien, n'est pas fait pour surprendre; Terreur serait en sens opposé bien autrement considérable, si l'Andjéba représentait Madagascar (dont le périmètre est d'environ 4,000 kilomètres). Cette dernière opinion s'accorderait mieux par certains points avec le texte de Dimichqi, lequel décrit l'île d^Anfoûdja comme étant de forme allongée, avec 2,000 milles de tour. Elle contient, dit ce géographe, des terres incultes et des déserts. Les habitants occupent la partie septen-
trionale, sur des hauteurs d'où on aperçoit la mer à droite et à gauche * .
Au sujet des volcans africains, qu'on nous permette une courte digression qui d'ailleurs ne nous écarte guère du pays des Zendjs.
L'Afrique continentale paraît dépourvue de volcans en activité, bien que le P. Kircher en compte sept dans la région qu'embrassait Tancien nom d'Ethiopie ^. Pline, énumérant les volcans du monde entier ', nomme en Ethiopie le fameux « Char des Dieux », Theôn Ochêma^ haute montagne penchée sur •la mer, brûlant de feux éternels, « uns grans tertres, comme dit Brunetto Latini * traduisant Solin% qui giete grant planté de feu ardant tosjors sans estanchier ».
Dans un article sur Zanzibar, inséré au Bulletin de la Société de Géographie de Marseille ®, M. Rabaud rapporte qu'au pays de Masaï, près de la côte orientale, les indi-
* Texte arabe, pag. 149. Nous avoQS vu Edrici nommer Ouébrah la montagne qui traverse l'île. Dans l'hypothèse que nous exposons, on assimilerait volontiers Ouébrah avec Vigagora^ nom que les premiers visiteurs européens de Madagascar donnent à la chaîne de montagnes qui domine la partie septentrionale de la grande île. (V. le Diction, de Moréri, art. Madagascar.)
2 On cite cependant le Mongo-ma-Lobah dans la Guinée, et le Défasse dans le Ghoa.
3 Liv. II, chap. ex; et plus loin liv. VI, chap. xxxv.
* Liv. I, partie IV, ch. cxxv, pag. 171.
* Polyhistor.j ch. xxxiii. — • N'> de juin-juillet 1879.
gènes connaissent une montagne très élevée, nommée «la montagne de Dieu», qui a s'éclaire tous les soirs d'une lueur magique en faisant entendre le bruit du tonnerre». Si ce fait est exact et dénote l'existence d'un volcan, on peut être surpris qu'il ait jusqu'ici échappé à la connaissance des voyageurs européens.
Dans une anecdote de VAdjâïb aUHindy un capitaine de navire assure qu'il a vu au pays des Zendjs deux grandes montagnes entre lesquelles est un vallon portant les traces du feu, jonché d'os calcinés et de peaux brûlées. On lui apprit, dit-il, qu'à certaines époques un feu traversait ce vallon et parfois surprenait les troupeaux et les bergers, qui y perdaient la vie. Ce feu arrivait à certains jours, courant comme un torrent*.
Ici le phénomène paraît d'un autre ordre. Ce n'est pas un volcan, ce n'est pas une coulée de laves qui ravage le vallon; le fait s'explique naturellement par un acte volontaire des hommes. Bruce, en effet, nous apprend que chez les Ghangallas, après la saison des pluies, la terre redevenant sèche en peu de jours, l'herbe se flétrit sous les rayons d'un ardent soleil et se dessèche entièrement. Les indigènes alors y mettent le feu, « et ce feu parcourt avec une violence incroyab^.e toute la largeur de l'Afrique, passant sous les arbres avec tant de vélocité qu'il brûle l'herbe sèche et fait tomber les feuilles sans que les arbres périssent ^ » .
* Merveilles de l'Inde^ XCIII, pag. 128.
2 Voy, en Nubie, lom. II, pag, 599.
Diverses relations qui traitent du « pays du Prêtre- Jean » parlent de ces incendies volontaires et prétendent que les habitants les allument pour détruire la multitude des serpents qui infestent les forêts :
ce Veniunt universi populi de proximis regionibus secum ferentes paleas, stipula et ligna aridissima, quibus cingunt totum nemus undique ; et cum ventus flaverit vehementer, ponunt ignera infra nemus et extra, ne aliquis serpens extra nemus possit exire , et sic omnes serpentes in igné fortiter accenso moriuntur, praeter ilios qui suas intrant cavernas * . »
On connaît le passage du Périple d'Hannon où il est dit que les navigateurs aperçurent sur la côte africaine des torrents de feu qui couraient du haut des montagnes et se précipitaient dans la mer. Bruce explique aisément ce phénomène que maints savants modernes ont traité de fable. Les ravins, dit-il, où s'est conservée l'humidité, ont aussi des plantes plus tardivement. Lorsqu'on les brûle, il semble que l'ancien torrent soit changé en mer de feu. « J'ai été souvent témoin de ce spectacle et j'ai même failli en être victime ^. »
Ces explications n'ont rien d'incroyable ; elles rendent parfaitement compte de l'anecdote de VAdjdïb al-Hind, que Bruce ne pouvait connaître. Cependant Gossellin, avec son parti pris de dénier ou de réduire au plus bas les grandes expéditions maritimes des anciens sur le lit-
* Der Preister Johannes, par Friedrich Zarncke. Leipsig. 1879. Prétendue lettre du prêtre Jean à l'empereur Emmanuel, pag. 912. 2 Ibid. u. s., pag. 602.
toral deTAfrique, Gossellin n'admet point cette interprétation du récit d'Hannon, et préfère ce rejeter le fait rapporté par le navigateur carthaginois au rang des fables que les Grecs, suivant Pline, avaient ajoutées à ce récit * . » C'est là une manière fort simple de trancher les difficultés, et qui n'exige point un grand effort d'imagina^tion .
Revenons aux îles de la mer des Zendjs. Nous négligeons entièrement celles qui ne peuvent appartenir aux eaux africaines.
Parmi les îles, grandes et petites, qu'il faut certainement rattacher aux archipels de l'Inde ou de TOcéanie, il en est une nommée Djaloûs, dont Edrici dit cependant que les habitants sont Zendjs; mais ce mot ici ne marque point la nationalité et doit être pris comme synonyme de noir ; ce sont vraisemblablement des Papouas, des Endamènes ou quelque autre variété de cette population noire qui semble avoir été jadis plus répandue encore que de nos jours, au-delà de la presqu'île Indienne et dans les îles de la Sonde. Voici cependant un abrégé des paroles d'Edrici : Les habitants de l'île Djâloûs sont Zendjs, aux cheveux crépus, à long cou, maigres et laids de figure. Ils vont entièrement nus. Lorsqu'il leur tombe entre les mains un étranger, ils le suspendent par les
* Recherches sur la géographie des ancien^^ tom. I, pag. 96, 97.
pieds, le coupent en morceaux et le mangent. Ils vivent dans des fourrés et des lieux marécageux. On trouve chez eux une montagne dont la terre passée au feu se dissout en argent * .
Je ne m'arrêterai pas à la Mohtaraqa (la Brûlée), ainsi nommée parce qu'elle est brûlée tous les trois ans au passage d'un certaine étoile au zénith^; à Tîle de Seksar^ habitée par des anthropophages à tête de chien (cynocéphales); à Vile des Pygmées, qui se battent contre les grues. Kazouini, Ibn al-Ouardi, Bakoui, répètent ou amplifient les légendes grecques ^.
Nommerons-nous Vile des Singes^ à deux petites journées du continent qui touche à l'Habacha ? « Elle est très grande, très boisée et remplie de précipices d'un accès difficile. On y trouve toute sorte de fruits. Les singes s'y sont multipliés au point qu'ils en sont les maîtres. On prétend même qu'ils ont un chef auquel ils obéissent, qu'ils portent sur leur cou et qui les régit de façon à les empêcher de se nuire entre eux. Ce sont des singes à queue, d'une nuance rougeâtre, intelligents etsagaces. Lorsqu'un navire se brise sur cette île et qu'un naufragé y cherche refuge, ils le mordent cruellement, le tourmentent, et finissent
* 1er clim., 8« sect., pag. 77, et 9® sect., pag. 79.
2 « Tous les trente ans. une étoile à queue (comète) paraît sur son horizon, et, montant jusqu'au zénith pendant six mois, laisse tomber du feu qui brûle tout ce qui se trouve sur l'île. Les habitants s'enfuient et reviennent ensuite.» Dimichqi, texte ar., pag. 163.
3 Kazouini; Adjâïhal-Makh., pag. il^-Wl, Âthâr alrBildd, pag. 16, 148, 149. — Ibn al-Ouardi ; Notices et extr., tom. II, pag. 40-59. — Bakoui; Ibid.y pag. 397, 398.
par le tuer. Les insulaires de Khartân et de Mârtan leur font la chasse et les transportent dans le Yémen, où ils en tirent un bon prix, car dans ce pays les marchands les emploient en guise d'esclaves pour garder leurs biens dans les boutiques. » L'île des Singes est à deux journées de navigation de Soqotra * .
On se perd au milieu de ces îles éparses dans la vaste étendue de l'océan Indien. Les noms eux-mêmes, par suite des incertitudes de lecture ou jette l'écriture arabe, ainsi que nous l'avons exposé plus haut, ne nous présentent rien d'assuré. Il en est deux cependant auxquels nous devons accorder un instant d'attention, parce qu'ils ont particulièrement occupé les géographes modernes ; ce sont ceux de Qomr et de Qanbalou ; l'un et l'autre ont été pris pour des appellations de Madagascar.
Le nom de Qomr, que l'absence de voyelles brèves dans le système graphique des Arabes a permis de lire Qamar^ c'est-à-dire ce Lune », s'applique à diverses localités ^. La plus célèbre est la montagne où le Nil et les
^ !•»• clim., 7« sect., pag. 61.
^ « Oa ne s'accorde pas sur la manière d'écrire le nom de la montagne de Qomr. Quelques-uns écrivent i4/-j5amar et traduisent t montagne de la Lune » (comme Ptolémée, opri aùyr^oûa)\ mais j'ai vu ce nom écrit Al- Qomr dans le Mochtarek, Yaqoût, auteur de cet ouvrage, prononce de môme le nom de l'île du pays des Zendjs dans les régions les plus reculées du Midi.» (Abou'1-Féda, pag. 64 ; trad. Reinaud, pag. 81.)Nacir-eddinet- Thouci, d'après le témoignage de personnes qui ont de loin observé la montagne, dit qu'elle est blanchâtre et que cette blancheur provient des neiges qui en couvrent le sommet. Abou'l-Féda combat cette opinion, « inadmissible, dit-il, vu qu'à 1 1 degrés de latitude nord, qui est la
fleuves de FAfrique orientale sont censés prendre leur source, montagne connue de tous nos anciens géographes sous le nom de ce Monts de la Lune * ». Il y a ensuite une contrée {beled) d'Egypte, blanche comme le gypse, d'où l'historien Hadjâdj Ibn Soléimân tire son surnom d'Al-Qomri ^; puis une île Qomr ou Qomor, que sa proximité des Dibadjât (Maldives) ^ porte à assimiler au cap Gomorin, à la pointe méridionale de Tlndoustan ^; mais ici nous croyons qu'il vaut mieux lire Qomdr^ comme Maçoudi * et Abou'1-Féda ®, et comme Edrici luimême, quelques pages plus loin '; et, sous ce nom, il faut entendre une côte immense fort mal définie, puisqu'on la prolonge jusqu'aux eaux chinoises *. C'est dans la grande île malaise de Djaoua qu'Ibn Batouta place la ville de Qomâra, célèbre par son aloès ^ Békri, dans son Dictionnaire géographique, prononce Qimdr*^ ; Yaqoût Qimâr ou Oamâr* * .
Enfin El-Qomr est une île souvent confondue avec
latitude d'Aden, on n'a pas ouï dire qu'il fàt jamais tombé de la neige; et il doit en être de même à 11 degrés de latitude sud» (Ibid.y pag. 65).
^ M. le colonel Trumelet a publié dans le Bulletin de la Société Languedocienne de Géogr. (no de mai 1880) la traduction d'un itinéraire arabe de Touggourt au Djebel el-Qamar.
2 Abou'1-Féda, pag. 368. — 3 Edrici, 1" clim., 8» sect., pag. 67.
* On sait que le mot arabe djezîra se dit non-seulement d'une île, mais aussi d'une péninsule.
* Prairies d'or, tom. I, pag. 72, 169.— ^ Géogr., pag 369.— ' !«' clim., 9« sect., pag. 79. — « /&îd.,pag. 83. — Aboul-F., pag. 369.— 9 Tom. IV, pag. 240.-^0 Édit. lithogr. de Wùstenfeld, pag. 744.
i» Éd. Wiist., tom. IV, pag. 173.
Qomâr, mais qui s'en distingue par sa situation dans la mer, « au milieu à\ipays des Zendjs », et cette mer n'en contient pas de plus grande * . L'île de Qomr a beaucoup de villes et de rois qui ne s'accordent pas entre eux ; on en exporte de la cire, et on recueille l'ambre sur ses rivages ^.
Edrici place l'île de Qomr à une journée de navigation de la ville de Djesta, sur la côte de Sofàla.
On peut raisonnablement présumer qu'il s'agit ici d'une des Gomores. Mais le lecteur qui parcourt tous les documents relatifs à l'île de Qomr ou de Qomâr reste convaincu que les géographes arabes ont confondu non-seulement les Gomores avec Madagascar , mais encore celle-ci avec les grandes îles de l'archipel Malais.
On peut lire à ce sujet une dissertation sommaire de Guillain, qui semble avoir sérieusement examiné cette question \
Ajoutons seulement qu'Ibn Saïd attribue à l'île de Qomr (ou Malâï) une longueur de quatre mois de marche sur une largeur maxima de vingt journées. Commençant à l'orient de Seyoûna, elle forme avec le continent un canal qui finit au Djebel en-Nedama et présente en ce
^ Abou'l-Féda, texte arabe, pag. 368. Ici l'auteur prend soin d'épeler le mot jjomr et le mot Zendj lettre par lettre, afin d'éviter toute confusion orthographique.
2 Yaqoût, tom. IV, pag. 174. Cet écrivain regarde le mot Qomr comme le pluriel de l'adjectif Aqmar, « extrêmement blanc/».
3 Tom. I, pag. 260 et 267.
point une largeur de deux cents milles. Il y a là, dit-on, des tournants qui engloutissent les navires * .
Ces détails, et d'autres cités par Reinaud, paraissent désigner Madagascar plutôt que les Comores, qui toutefois peuvent bien s'y trouver englobées.
Nous passons à l'île de Qanbalou, dont on a voulu aussi faire Madagascar, opinion peu sûre, ainsi qu'on en conviendra après avoir pris connaissance de tous les documents où cette île est mentionnée. Nos géographes partent de cette idée fort naturelle que la vaste terre malgache, si peu éloignée du continent, n'a pu se dérober à la connaissance des marins arabes, qui pendant des siècles ont descendu et remonté le canal de Mozambique; une tempête, un accident, à défaut de toute autre cause, devait tôt ou tard les amener sur quelque point de l'immense côte. Gomment douter que l'île de Madagascar ne figure parmi celles que les géographes arabes ont nommées dans la mer des Zendjs? Si Qomr n'est point Madagascar, ce sera Qanbalou.
Maçoudi est peut-être le seul auteur qui parle de Qanbalou avec quelques détails. Abou'-l-Féda n'en dit qu'un mot. Après avoir parlé des vagues terribles de la mer
* Voy. Reinaud ; Inirod. à la Géogr» d'Aboulféda, pag. cccxvii ei suiv. L'île de Qomor ou de Malâi, dit aussi Dimichqi. est longue do quatre mois de marche et large d'un mois, située vis-à-vis et au sud de Sérendib, très riche en forêts aux arbres gigantesques, séjour de l'oiseau Rokh, e\c. (Texte arabe, pag. 161). Tout cela n'éclaircit rien. Notons que cet auteur, dans un autre passage relatif à Qomor la-Grande^ dit que la partie méridionale de cette île est inhabitée; circonstance marquée déjà pour l'île d'Anfoûdja, dont il a été question.
de Berbéra, il ajoute : « On y navigue pour aller à l'île de Qanbalou, dans la mer des Zendjs, île où se trouvent des mulsumans ^ . » Dimichqi note simplement que Qanbalou est une île des Zendjs, bien peuplée, et qu'on y trouve de rébène, des épices et de l'or^. Quant aux passages de l'auteur des Prairies dCor^ en voici la traduction :
(( J'ai vu dans Djografia (la Géographie de Ptolémée ?) le Nil représenté sortant du pied de la montagne de Qomr ; ses eaux, qui jaillissent d'abord de douze sources, se déversent dans deux lacs semblables aux étangs (de Basra), se réunissent ensuite et traversent des régions sablonneuses et des montagnes. Puis il traverse la partie de la tetre des Noirs (Soudan) qui avoisine le pays des Zendjs, et forme un bras qui se jette dans la mer des Zendjs, laquelle est la mer de l'île de Qanbalou. Cette île est bien cultivée ; il s'y trouve des musulmans qui, il est vrai, parlent la langue zendj. Ils sont devenus les maîtres de cette île et ont réduit en captivité les Zendjs qui s'y trouvaient, de même que les musulmans se sont emparés de l'île de Crète dans la mer de Roum. De là à Oman, on compte par mer environ cinq cents parasanges, au rapport des marins, simple conjecture et non évaluation rigoureuse. Plusieurs nakhodas ou patrons de Sirâf et d'Oman, qui fréquentent ces parages, disent y avoir observé, à l'époque des crues du Nil ou un peu avant, un courant d'eau difiBcile à couper, à cause de son ex-
^ Texte arabe, pag. 26.— * Dimichqi j texte ar., pag. 162.
trème rapidité; ii sort des montagnes du Zendj, large d'un mille, avec une eau douce et limpide qui se trouble au moment de la crue du Nil en Egypte \ »
Plus loin, parlant du bras de mer qui baigne le Berbéra, et qui a cinq cents milles delong sur cent milles de large : « Les pilotes de l'Oman, dit-il, traversent cette mer pour gagner l'île de Qanbalou, de la mer des Zendjs, ville (médina) où se trouvent des musulmans parmi les Zendjs infidèles*». «Le terme de leur course sur la mer des Zendjs est cette lie de Qanbalou et le pays du Sofâla et du Ou&q-Ouâq, sur les confins de la terre des Zendjs, au fond de ce bras de mer ' d .
Enfin, à propos des îles des Zendjs qui fournissent des noix de coco, il dit encore : «Une de ces îles, située à une ou deux journées de la côte des Zendjs, renferme une population musulmane, au sein de laquelle se transmet la royauté : c'est l'île de Qanbalou* ».
Maçoudi a visité plusieurs fois de sa personne l'île de Qanbalou ; sa dernière traversée de Qanbalou à Oman eut lieu en l'année 304 de l'bégire, en compagnie de deux armateurs sirâflens qui depuis périrent corps et biens dans cette mer dangereuse ^.
Voilà, si je ne me trompe, tout ce que l'auteur arabe nous a transmis relativement à l'île dont nous nous occupons. Ce n'est point assez pour en justifier l'assimilation à Madagascar. Et s'il eût eu en vue cette vaste terre, on
' Prairies d'or, ch. ix, tom. I, pag. 2)4, 205. — ^ /ftid., ch. X, pag. 231, 232. — '^ Ibid., pag. 233. — * Ibid,, chap. xxxiii, tom. III, pag. 31. — * Jbid., ch. X, pag. 233.
ne comprendrait pas que Técrivain n'eût fait aucune allusion à son immense étendue.
A rhypothèse de Reinaud (et à celle de Guillain, qui verrait volontiers dans Qanbalou la Grande Comore *), ne cherchons pas à substituer de nouvelles conjectures.
On regrette, en toutes ces questions géographiques, de ne pouvoir se montrer plus afiBrmatif. Le lecteur aime à voir conclure ; il lui déplaît d'être .obligé de se former lui-même une opinion. Il la préfère bâtie de toutes pièces, soit qu'il l'accepte sans difficulté, soit qu'il ait des propensions à la combattre. Les incertitudes, les peutêtre, les qui sait ? ne lui plaisent point. Nous savons cela ; mais qu'y faire ? Il résulte pour nous, de Texamen des documents et des dissertations auxquelles se sont livrés les savants modernes, qu'aucun géographe n'est arrivé à des certitudes ou à des probabilités satisfaisantes autres que celles qu'on a vues ici rapportées. Tel a pu faire des assimilations ingénieuses et séduisantes; tel autre, venant après lui, renverse l'agréable édifice et y substitue des constructions non moins élégantes et non moins fragiles. A la vérité, on peut dire qu'il est plus facile de s'abstenir que de se prononcer. Mais parfois n'est-ce point aussi plus sage ?
De la Qanbalou de Maçoudi et de la Qabela d'Edrici, que nous avons citée plus haut, on peut rapprocher, à cause de la consonnance, une île Phébol^ qu'Aristote place dans Tocéan Indien. Malheureusement l'écrivain
tTom. I, pag. 170.
grec est d'un laconisme si excessif que sa mention peut autoriser toutes les assimilations sans aider à en confirmer aucune. Après avoir nommé les grandes îles Albion et lerna qui sont dans l'Océan, il ajoute qu'on en connaît d'autres plus petites, Taprobane vers les Indes, Phébol vers le golfe Arabique y xoî rj ^eëok naloviiivin xara rov Apoêtxov xoXttov *. L'absence de toute autre indication laisse le champ libre à toutes les conjectures.
Nous terminons ici la partie purement géographique de ce travail.
En résumé, les Arabes au moyen âge connaissent passablement la côte orientale d'Afrique; les pilotes et capitaines de navires n'ont point de diflBcultés nautiques sérieuses à gagner les places de commerce jusqu'à l'extrémité du Sofâla. Mais les géographes sont mal renseignés. S'ils nous transmettent des noms dans un ordre assez exact, leurs indications relativement aux distances ne sont souvent que des évaluations grossières ou même tout à fait contraires à la vérité ; elles n'ont d'autre base que la durée des traversées, transmise sans doute de mémoire aux auteurs par des marchands plus occupés de supputer leurs bénéfices que de compter les milles et les parasanges : on sait que pour l'Arabe le temps est sans valeur. Les écrivains qui, comme Maçoudi et Ibn Batouta, ont eux-mêmes parcouru la mer des Zendjs et touché en quelques points du rivage, ne nomment
< ni^xô<rfAou, chap. III; édit. Didot,tom. III, pag. 630.
qu'un très petit nombre de villes. Maçoudi, plus savant, plus grave que les autres, ne songe aucunement à fixer les itinéraires ; le sentiment de Tordre dans l'emploi des matériaux lui fait d'ailleurs complètement défaut. Ibn Batouta est un fantaisiste et ne se plaît qu'aux anecdotes. Au fond, malgré ses imperfections, ses omissions, ses énormes inexactitudes, certainement accrues pour nous par la négligence des copistes, Edrici est encore le meilleur à consulter pour qui veut apprécier l'état des connaissances géographiques des Arabes dans la partie du monde que nous examinons.
Pour un certain nomtre de villes des Zendjs, Abou'l- Féda fournit les coordonnées géographiques ; il est rare que ces latitudes et ces longitudes approchent de la vérité. Il est clair qu'elles n'ont point été calculées par des observations directes, mais simplement évaluées sur des cartes tracées d'après les conceptions des hommes de cabinet, ou sur les rapports de voyageurs dépourvus de connaissances astronomiques.
Cette ignorance de la topographie de pays aussi lointains ne surprendra point, si l'on songe qu'en France, à peu près au temps d' Edrici, un abbé de Gluny tremble de s'égarer en partant pour aller fonder une abbaye à Saint-Maur-les-Fossés, près de Paris, et que les moines de Saint-Martin de Tournay errent des mois entiers à la recherche de l'abbaye de Ferrières * .
^ Voy. Paul Gaffarel ; Études sur les rapports de V Amérique et de Vancien continent avant Christophe Colomb, pag. 163.