‹ Le pays du soleil de minuitChapitre 125 sur 147 · LI-: UIFLK liEMINOTON · texte numérisé non relu

LI-: UIFLK liEMINOTON

dans ci'liii (le Mji"is-V;iii(l. A pi'ino cxisli'-l-il on Xorvèj^c uni' rivière aux eaux clairt'S ou un lac (ii'i l'on ne Ironvc |)as ce poisson. Il n'y en a réellemenl que deux varii'lés, le snlutn crio.r ol le salmn a/phu/s, ou truite alpine. Dans certains lacs, s[)écialemeut dans ceux de la Thelemarken supérieure, la première atteint une très jjraude taille; j'en ai vu Ijeaucoup pesant de 0 à 12 livres, et, dans des cas rares, jus(pr;'i 20. Ces deux variétés IVèqueuleul les rivières el les lacs; cepemlanl. ou ne trouve la dernière ipi'an nord. En septembre el au commencement d"octolir(\ elles remontent les rivières pour frayer et on les prend en ,mand nombre dans des lilets; on les sale pour l'hiver. Ce poisson a une saveur des plus agréables, et sa cliair est d'une belle couleur rose; les fermiers font souvent cuire le frai dans de la crème: c'est un mets délicieux.

Le chasseur et le pêcheur doivent savoir où aller. Il y a dans les montagnes des lacs et des rivières qui foisonnent de truites.

.l'ai vu des centaines, des milliers même, de rennes sauvages réunis ; mais il fini une gi'aude habileté pour les approcher. On est des semaines sans eu voir un, et le succès d(''pend de la dii-ectimi du vent. Le renne marche toujours contre le vent, et, s'il se |)roduit un changement dans son cours, il disparait aussitôt. Rien ne m'otfrait plus de plaisir (pie de m'en aller seul, avec mon Remington, arme légère et splendide, à la recherche de ces animaux. Ce rifle est très [)opulaire chez les Norvégiens, qui semblenl le préférer à timl antre.

De Mjôs-Vand, un sentier conduit au lac Tolak, 2170 pieds audessus de la mer; il a environ 1 7 milles de long et il est le plus large à son extrémité du sud-est. Ses fiords profonds pénètrent comme des baies dans les sombres montagnes, dont (pudipies-unes s'élèvent à 3tJ00 pieds au-dessus de la mer; le coniraste de l'eau d'un veil loncé avec les rochers produit un effet aussi étrange que sombre. Le coslume de la Thelemarken snpéiieure esl moins grotesciue que celui de la pallie inférieure de la province. Le vêtement des hommes est une jaipielte d'un bleu foncé ou noire, un gilet avec boutons d'argent, et un pantalon de même étoffe. Les femmes se mettent sur la (ête un mouchoir (pi'elles disposent d'une façon particulière el oui un jupon foncé.

Maint bâtiment de ferme est très vieux; il eu est ipn sont occupés

par les descendants de familles qui y vécurent lontïtcmps avant l"éjiO([ue de la peste (13o0) et (jui lurent épargnées par le fléau, lequel parcourut le pays cnnînii' l'aniiê (le la mort. On raconte de timcliantes légendes sur cette époque terrilianli', alors (pie la poi)ulalion de districts entiers l'ut détruite.

Cette peste (|ui désola l'Europe, dépeiqila les dislri( ts de la Suéde et de la Norvège; il y a une tradition ipii prélrmi que, dans la province de Vermiand, l'épidémie ne laissa en vie tpi'uii liomme el une femme. Le fléau apparu! aussi eu Islande el eu dreenland ((init'nland) ; comme il ne reste aucun souveinr des florissantes colonies de ce dernier pays, on snjqiose ipie la population entière en fut détruite alors.

L'église de Raudland est l'orl ancienne. Quand je ipiillai le cimetière, j'arrivai à uiu' excavaliou ipd me |iarul singulière. C'était le lieu que la tradition assigne comme sépulture àw Dcn hniiu' Funi((es //est (le cheval luim de Fornaes), qui forme le sujet d'une légende des jours de la Soj'/c f/o^/ (peste noire). Le montagnard (jui m'accompagnait devint extrêmement sérieux quand il me raconta l'histoire du noble animal ainsi (pi'il suit :

La peste noire atteignit la Norvège eu 1349 et I3o0, visita ses régions montagneuses les plus sauvages, el pénétra jusqu'aux districts les plus lointains. En beaucoup d'endroits, les habitants des hameaux et des fermes périrent, el personne ne resta pour raconter l'histoire. Le fléau vint aussi en Thelemarken el passa comme une avalandie sur Raudland et Mjus-Vand. Sur la livi' liu dernier, en face du Hovden, se trouvait la feime de Fornaes, à Li(|uelle le fameux cheval ap|tarlenait. A cette èpcupie, il n'y avait poinl d éLîlise à Hovdeu , ni de cimetière; les gens devaient aller priei- el se l'aire enterrer à Raudland. Tous les jours, pendanl que la pesie lil rage, le cheval vint au cirneiiére apporlaul les ('(niis des décédés; au bout de (piehpie temjis, il conniil si bien le clieiuiii, iju'il u'eni pins besoin d'èlre guid(''. Rienl(Jt ])ers(inne u'enI plus la force de le suivre; mais (piand le traîneau avait été chargé de cadavres, il allail de lui-même à Raudland, el, dès (|ue les gens chargés du service du cimetière avaient accompli les rites funéraires, rintelligeni animal nqjrenait tout seul le (diemin de son donncile. Ce fidèle serviteur n'avail iKiint de nqios; car, dès

LA LEGENDE DU CHEVAL DE FlItNAES 48!)

qu'il (''l;iil ifvfiiu à Mjds-Vand, il r;ill;iit de iiuiivcaii l'inmciier il'.iiilics cadavres; souvcnl il riait si l'atigné, qu'il chancelail dans la ncigo où il enfonçait et avait à peine la force de s'en tirer. Quand la neige était durcie, il allait et venait promptement; s'il faisait doux, il fallait qu'il marchât lentement. Enfin le moment arriva où tous les gens de Mjôs-Vand furent morts, un seul excepté. La peste l'attaqua aussi ; se sachant perdu, il mit des fers à glace au cheval, le harnacha, s'attacha lui-même avec une corde sur le traîneau, et mourut. Le cheval enmena lentement le dernier habitant de Mjos-Vand vers le cimetière de Raudiand; mais, en route, lorsqu'il eut atteint Falkeriset, à 3040 pieds au-dessus du niveau de la mer, la plus haute colline entre Mjôs-Vand et Raudiand, il perdit un de ses fers. Sentant qu'il ne [murrait aller [dus loin [)arce ipi'il enl'oneait de plus en plus dans la neige, il poussa un hennissement formidable, comme pour ai)[)eler à l'aide. Les gens de Raudiand l'entendirent, lui apportèrent un autre fer, et il put continuer sa route. Quand le corps eut été enterré, le cheval entra dans le cimetière, alla sur les tombes de tous ceux (pi'il avait amenés de Mjôs-Vand et s'airèla un peu devant chacune. Il avail fini son travail, les gens ipi'il a\ail cdinius élaienl tous inhumés là, }>ersonne n'avait plus besoin de ses services. Il s'en alla lentement, la tète basse, vers l'une des anfractuosilés entre les moraines, un peu à l'est de l'église, et, là, brisant ses fers, il se laissa aller dans le trou, soujiira et mourut. « On appelle encore cet endroit médit le paysan, en me désignant la crevasse, hp$tc dohkcn (le Iruu du cheval), et on se souvient encore chez nous Aç Ft(maes hruitc ; ce fut un noble cheval, et nous aimons raconter cette histoire à nos enfants comme nos [lères nous l'ont racontée, afin ([ue son nom passe aux générations futures. Oui, ajouta-t-il, ce fut un triste temps pour la Norvège; à Odelield, à l'autre extrémité du lac, il ne resta (pi'inie femme mariée.

Le presbytère n'était pas aune grande dislance ; le pasteur avait encore la charge de deux autres églises, dont l'une était celle de Mjôs- Vand, où il officiait six fois par an. Il était quelque peu poète et avait [lublié des hymmes; il était franc dans ses manières, libéral dans ses vues, et vraiment hospitalier.

L'église luthérienne est l'église nationale de la Suède et de la Xor-

/jllO LE PAYS DU S 01. EU. DE MINUIT

vège; ce n'est que depuis peu (pic ir.MiIrcs sectes ont été nuloiisées à bâtir (les maisons iradoralion; ccpi'iiihnit, même aujourd'luii, certains offices ne peuveni èlrr cr'lélii'és ipic par des lulli(''i'iens.

Non loin de l'église est située rancienne i'eiane de Raudland, avec un stahhur (jue l'on dil avoir été construit vers l'an lOUO. Frés du liord, es! la lerme de Berge, embrassant huit bàlinienls — -la maison d'iiabitatlun est un type de rarcliileclure de Thelemarken. A gauche de l'entrée, il y avait une chamlire de 20 ]tieds carrés environ, avec la cheminée habituelle dan-^ un cdin, meublée d'une grande laide ]i('inle en rouge, d'un banc de bois el lic ipHd(pies (diaises de formes bizarres, faites chacune d'un tronc d'arbre; les fenêtres consistaient en petites vitres de verre. Dans deux coins de la chamlire, on avait construit des lils (|ui ressemblaient à des coques de navire; ces lits étaient peinis en coulcnis vives et ils atteignaient pres(|iie le plafond, qui avait 8 |iieds de haid. Un iiurfel colorié (■(ininie les lils. aussi haut ipie la chambre et scelli'' au mur, contenait des assielles, des verres, des cuillers, etc. Trois fenêtres, dont deux ornées de pois de lleurs, donnaient un jour suffisant. Le plancher était sale, car on ne le lavait que tous les samedis et les gens y entraient sans cesse avec les souliers crottés. En face de la maison d'habitation se trouvait le slalibur, datant sans dnule de |ilus de cin([ cents ans; mais j'ai vu des maisons de bois beaucoup plus vieilles dans diverses parties de la Norvège. La planche de la page 'i7() doiuie une juste idée d'un slabbur..Te montai par une échelle rapide à l'élage supérieur et j'entrai dans la chambre après avoir fait tourner dans la serrure une énorme clef; la |)orte tournait sur des goinls d'une fiirnie (irange, el le jiuir n'arrivait dans la pièce (|ne par uni' ouverture fantasliipu' de la piazza. (Vite cliainluc sombre sentait le moyen âge, car tout y Jtaraissait vieux el très bizarre; les i)rincipaux objets étaient d'énormes armoires porlard les noms de leurs propriétaires; chacune des trois filles de Rickard, le niaili-e de l'endroit, avait son armoiic niaripièe de son nom, et dont le coidemi devait former une pari iuiporlanle de sa dol, sous fornu' de hardes, vêlements el bijoux. Siu' des traverses pendaient quatorze peaux de mouton blanches comme la neige; plusieurs nappes avec des ouvrages de fantaisie au crochet à chaipie bout, et des couvertures de couleurs Ijariolées de Vossevangen, étaient disposées autour de la chambre. H y avait un lit où dormaient autrefois

LE FMirrAdK EN NORVEGE 491

II' iii;iri l'I 1,1 lVimiie;mnis,d('|iiiisi|iii' les lilli's ;iv;iii'iil nr.iiidi.loiilos ocrii- |i;iii'ul li'iii's clianibrcs dans la maison |iivct''di'iiiiiirnl dociilc. La (diambrc du lias coutonail de grands casiers à grain placés I'mii à cuir' deTaiiIre; de plus, des provisions de niouloii el de lard salé, des sacs de farine et iU'<. [laniers de laiiii', doni une parlie était cardée. Rickard et sa femme Sigrid se montraient Imspii.diers au suprême degré, et Torhiôr, Sigrid et Ingeborg, leurs Mlles, élairnt des nnidélcs de [trospéiilé. .le me souviendrai longtemps des belles journées que j'ai passées à Berge.

Parmi les anciennes coutumes de la population rurale qui régnerd encore sur bien des points de lu contrée, il faut compter celle appelée fricri, qui signilie en réalité « faire la cour ». .l'ai eu occasion d'en être témoin el ipiehpielnis je m'en suis beaucoup amusé.

Le samedi, les parents qui veulent avoir une nuit de bon repos et ne pas être éveillés par des cognements incessants, laissent leurs [tortes ouvertes; car, s'ils ont beaucou[) de fdles, ils peuvent être sûrs ipi'elles auront aussi beaucoup de visiteurs. Les demoiselles demeurent souvent fort loin; conséquemmcul li's amoureux ont à faire des milles, et parfois par des nuits ob'jcures, sur la neige et sur des lacs glacés, ou par des sentiers dangereux quand le temps est très froid ; mais rien ne semble arrêter leur détermination, si ce n'est une pluie battante. Il est généralement convenu (pie l'heure de l'arrivée ne doit soiiiH I' ipie quand les vieux se sont retirés.

Un étranger peut à peine croire à celte absence d'artifice dans bien des districts, et il lui est diflicile de la comprendre. Quand je revenais fatigué et mouillé de la chasse, ou d'une excursion dans la montagne, ou de la ferme d'un ami. l'un des membres féminins de la tamiile me mettait au lit ciuiime si j'eusse été un enfant, et bordait ma couverture en me recommandant de bien dormir et en me souhaitant « une lionne nuit ». Le lendemain matin de bonne heure, quand j'étais encore au lit. la mère ou la lille m'apportait une tasse de café.

Page 1