CHAPITRE VIll
L lie lie Mageri'l. — Gjaesver. — Saleté des maisons de ijèclieiirs. — Charmant foyer septentrional. — Bétail Carnivore. — Temps pluvieux et changeant. — Fiord verdoyant. — Ascension du cap Nord. — Paysage désolé. — Un oiseau errant. — Le soleil de minuit.
L'île de Magen") esl. In plus sepleiilrionale de l'Europe; elle est séparée de la terre ferme par un canal j)ri)l'oiid — Magerôsound — large de plus d'un mille. C'est un plateau élevé, ayant des rampes très abruptes et dentelé de baies bien abritées et de fiords. Son altitude est de mille sept cents pieds au-dessus de la mer; le cap Nord constitue son extrémité septentrionale. Si l'on veut voir le soleil de minuit de son sommet, il faut prendre terre soit à la station de pèche de Kjelvik, ou, ce qui est meilleur et plus aisé, à Gjaesver [f/jaes:, en norvégien, oie), (|ui appartient à un groupe de petites îles rapprochées, sur le côté occidental de Magerô, et aborder prés du cap, quand lo temps lepermet.
Le 21 juillet, un jieu après minuit, par une pluie battante, accompagné du consul américain, du receveur du port, et de Herr F , je
m'embarquai dans un petit bateau pour me rendre au steamer. Ces mes^ sieurs voulaient me recommander spécialement au capitaine et lui faire des observations en ma faveur. Le passage devait être peu récréatif par ce temps brumeux el pluvieux, avec le thermomètre à V6°,
Ii2 Li: PAYS DU SOLEIL BK MLMIT
Quatre vaisseaux russes, d'Archangel, à l'ancre devant Gjaesver, .'illf'iiil.iiciil leurs cargaisons de poisson; noire steamer fut obligé de jeter l'ancre à cause de la violence du courant. Passagers, malles et marchandises furent jetés pêle-nièle dans un Itatelet, et la population entière, accourue sur le rivage, et comptant environ vingt personnes, attendait notre débarquement, avide d'apprentire des nouvelles. Cet établissement consistait en i)uei(|ues maisons de pèclieurs. Les environs n'étaient rien moins qu'attrayants : des entrailles de poissons, des barils de foies de morue, du sang et de la saleté, c'est là tout ce qu'on voyait, et l'odeur infecte qui s'y ajoutait inspirait le dégoût. A l'intérieur 'des huttes régnait une malpropreté (|ne je n'avais pas encore vue ; des poêles remplaçaient les cheminées, car il fallait être économe dans l'emploi du chauiïage. Un seul ap|)arfenient serv;iil de clLunlire à coucher à toute la famille; les lits et les couvertures se composaient de duvet d'eider; quant aux draps, c'étaient probablement des articles inconnus. L'ile avait un marchand dont la maison faisait un contraste agréable avec les autres; partout la propreté, le confort el le goût; un piano se prélassait même dans un des parloirs, et les tables étaient couvertes de journaux et de livres. L'hôtesse, dmil le niai'i. pdur le(|ui'l j avais une lettre d'introduction, était à Hammerfest, me reçut avec grande bonté.
Charmante demeure, en vérité, telle (]n'nn étranger ne pourrait jamais rêver d'en rencontrer une semblable en cet endroit, et i)0urtant on en trouve beaucoup sur cette cote, la plus stérile de la vieille et glorieuse Norvège. Autour de la maison ou avail élevé des communs pour l'emmagasinage du bois, du poisson, el des piovisions. Il y avail riii(| petites vaches, mesurant seulement trois pieds deux pouces à trois {lieds quatre pouces en hauteur; quelipies moulons et beaucoup de chèvres, ces dernières friandes de l'herbe ipii croît eidre les rochers; mais comme la pâture ne suftisait pas, on les nourrissait deux fois par jour de... poisso/i! .le lus ébahi lors(|ne, ponr la première fois, je vis des vaches, des chèvres et des moulons aulour d'une cuve remplie de morceaux de poisson en i)artie cuits et souvent crus, les dévorant avec voracité. Il serait intéressant, au point de vue darwinien, de constater si, en nourrissant des créatures herbivores avec des substances animales, d'année en année, pendant un temps considérable, on arriverait à modilier leur appareil digestif; si l'on rendiail les molaires ]ilus
HABITATIONS DKS PECHEURS 113
étroites et plus traiicliaiiles, et si les canines et les incisives supérieures apparaîtraient; si les trois premiers eslomacs de l'animal ruminanl seraient moins développés et si le ipialriéme deviendrail pareil à l'estomac digestif de la créalure Carnivore ou omnivore; et si le long canal intestinal appartenant au ruminant se rapprocherait de l'inteslin court du Carnivore à la digestion prompte. Pendant la saison de la pèche on fait sécher en grand nombre des têtes de poissons que l'on garde pour doimer l'hiver au bétail et que l'on fait cuire avant de les lui servir. Même ici, des pies, apparemment appiivoisées, volaient de place en place, mais on ne voyait |iiiiiil d'hirondelles ; les canai'ds et les goélands étaient innombrables.
Le beau temps (pii m'avait suivi jusipi'au fiord Alten venait de finir. Les chances du touriste qui pousse jusipi'à une aussi haute latitude pour voir le soleil de minuit ne sont pas souvent grandes : des mers atlrenses, des tempêtes de neige, des pluies et des brouillards arrivent en hiver, tandis (pi'cn été ce sont des allcmatives de chaud soleil, de pluie, d(^ brunie, de vents froids et de brouillards ; régulièrement le climat d'été est incertain, car les veids du nonl l't du nord-est amènent du brouillard et un temps humide. Celle année, dn il au 23 juillet, on n'a eu que deux jours secs, deux avec du soleil et de la pluie ; le reste a été ou orageux, ou brumeux, et souv.ent avec une mer difticile.
La température la i)lus chaude s'est produite à Hammerfest, où le mercure s'est élevé à 59°, mais seulement un jour ; la moyenne dei>uis lors avait été de 44° à 43°, et à Gjaesver ou l'avait vue plusieurs fois descendre à 41° et 40°, la variation n'étaid |ias |ilus de o° ]ien(iant le jcuir. ,Ie connnençai à craindre dt; ne pas revoir le soleil de minuit du haut du cap Nord, car le temps était nuageux et menaçant.
Le 20 juillet, le bateau futprêt. La matinée était charmante et même ce lugubre paysage semblait sourire aux rayons du soleil, ipii s'était tenu caché pendant plusieurs jours ; la mer, d'un vert foncé, pas très salée, était si claire, (pie l'on pouvait en voir le foml de sabir à une grande profondeur; les falaises qui, à distance, olfraiiiit ini air abrupt, semblaient maintenant descendre vers la mer par un angle de 30° à 40°. Des goélands en nombre immense volaient au-dessus de nos tètes, nous prenant pour des jiècheurs ; les canards aussi étaient nombreux.
lli LE PAYS DU SOLEIL DE MINUIT
Quelf|iios-uiis se montraient défianls, mais on aurait dit (|ue les eiilers savaient i|ue personne ne les molesterait, et qu'il est défendu de les tuer.
L'île de Fruliolmeu, à 71° 3' N., planait au-dessus de l'eau lorsque nous entrâmes dans un petit liord à Fonesl de Ma<îer("», laissant au nord une autre île qui faisait l'ace à l'enlrée. Quand nous atteignîmes la pointe t\u liord, un changement remarquable s'était produit dans l'entier aspect de la nature. En prenant terre je vis une herbe verte, ])oiiilillée de boutons d'or, de dents de lion, de violettes et de myosotis dont les tiges avaient pins d'un [lied de long ; le bouleau nain et le saule abondaient, de même ipic Ir pLmlaiu {plantarjo ntajor). Parlunl, dans mes voyages en Scandinavie, j'avais vu cette derniéi'e plante, mais je lus surpris de la houvcr si loin au nord ; je ne crois pas (|u'il en existe une autre qui vive dans une latilinle aussi étendue ; elle csl commune sous l'équateur en Afri(pie et elle |)rospère an 71° nord.
Des sources et des ruisseaux semblaient jaillir de leiie, cl les rayons du soleil versaient des torrents de lumière et de chaleur dans l'étroit vallon, qui est le coin \i\ plus vert ipi'il suit possible de trouver à l'extrême nord ; (piehpies petits oiseaux s'y étaient même acclimatés.
La nnjnlée devenait par moments si raide (pie je fus obligé d m'arrêter plusieurs fois pour respirer avant d'alleindre le sonunet ; le thermomètre indi(juait 48° et l'ascension me donniut chaud. De la cime je pus apercevoir notre |)e(il balcui, (pii à cette^ distance ne paraissait pas plus gros (ju'un poinl ; deux hommes étaient restés à bord, et les trois autres m'accompagnaient. Il n'y avait point de sentier, mais la marche était généralement boime, le sol étant dur et pierreux ; nous traversâmes de petits cours d'eau, d'épaisses phupies de neige, et beaucoup dt> |)elits élaiigs encore couverts de glace flottante.
Après avoir marché plusieurs milles, je m'arrêtai sur le poinl extrême du cap Nord, à une lalilude de 71° KJ', à \\m[ cent (pialrevingls iiieds au-dessus du niveau de la mer. Gel audacieux promontoire est luie énorme masse de micaschiste, sortant majestueuse et sombre de la mer.
Devant moi, aussi loin ipie r(eil |)onv;nt alleindre, se développait le bleu foncé de la nier Arcliqiie. disparaissant à l'horizon septentrional ;
ASCENSION DU CAP N(tlîD 113
(.'Ue éti'iil aussi calme que le vent qui l'el'tleui'ail à [)eirie, comme s'il craignait de réveiller sa fureur, et de troubler un de ces jours rares, limpides et délicieux du nord i^lacial. (|ui jouissait aidrefois d'un climat aussi tempéré que celui de rAnglelerre aujourd'hui. Je ne [louvais voir le soleil, car à ce moment du jour il coidinuait sa course derrière moi, c'est-à-dire autour du [loinl où je me tenais.
Au loin par delà, c'était celte région inconnue, gardée par un mur de glace cpii en interdit rap[)roclie et déjoue les elîorts de tous ceux qui essayent d'en [lercer le mystère et d'atteindre le pôle nord ; derrière moi. c'était l'Europe avec ses climats ensoleillés et l'Afrique aux déserts hrùlauls et aux marécages malsains; à ma droite, l'Asie; à ma gauche, l'Amérique, improprement nommée le nouveau monde.
Partout où je regardais, je voyais une nature nue, lugubre, désolée"; grandiose certainement, mais triste. Le sol était couvert de fragments qui avaient été détachés des couches rocheuses par l'action de la gelée et du temps ; pas une habitation humaine, pas un arljre en vue ; tout autour de moi d'immenses falaises qui m'étourdissaient. Sur le côté occidental du cap, quatre larges fissures déchiraient les nuu's de rochers ; au delà, la terre formait une anse dont le côté opposé était comparativement bas et arrondi, descendant doucement à la mer. Il y avait un ilôt rocheux, sur lequel se brisait le ressac, et sur ses bords gisaient les troncs échoués de deux grands arbres que les vagues cherchaient à reprendre ; peut-être avaient-ils poussé dans le nouveau monde et avaient-ils été entraînés ici par le Gulf-Stream ! Un peu plus loin et faisant sallie vers le nord, c'est Kuivskjœlodden ; mais cet îlot n'a pas la grandeur du cap Nord. La vue s'arrêtait aussi sur une ligne de côtes élevées, dentelées et déchiquetées de })récipices, paraissant surlir brusquement de la mer ; tandis que plus loin encore — et sans doute la dernière terre visible — se montrait le cap Nordkyn, le point le plus septentrional sur la terre ferme d'Europe. Tout 1(> long du rivage les vagues battaient sans cesse contre les rochers (pu les arrêtaient, et se brisaient en une continuelle frange blanche sur la base des falaises.
Ce n'est (|u'à distance ipie le cap. comme la côte, semble vertical ; ([uand on longe les bords en bateau, l'apparence du promontoire change beaucoup. Ainsi que le montre la gravure, la pointe tomlie dans la mer en pente douce.
IIG
Une ;iliii()s|ih(''i't' de liisli'ssc llollt' sur ce paysaL;!' (l(''Si)|r,(|iii a laissé dans mon souvenir une inipivssidn indéléliile; je voulaisie quitter alors, car l'oppression m'avait saisi, et j'essayai eu vain de la chasser; mais j'avais fait un long voyage expressément pour voii' une dernière fois le soleil de niinnil du sommet de ce roc élevé, barrière de l'Europe septentrionale et je n'avais plus ipie dix lieures à attendre.
Prenant nnin marteau de niinéi-aldgisle, j'allai au point extrême du cap (pii lomhe à pic dans la mer. Je me couchai à jilat ventre pour regarder par-dessus le bord de la falaise, et pendant (pi'un de mes guides me tenait solidement je jjarvins à détacher un morceau du rochei' en micaschiste, atin de le conserver comme souvenir de mon voyage'.
Je jiensai alors à la saison d'Iiivei' et combien doi\i'nt èti'e lerrilianles les tempêtes qui balayent les falaises; avec quelle fureur les venis doivent hurler, combien la neige tondie éjiaisse, et avec quelle rage l'océan vient battre les murs gigantesques (pii lui font obsta(de, précipitant ses vagues en masses immenses d'écume !
Même pendant ce beau jour d'été le tenqts était froid, bien que le soleil fût éclalanl ; le Ihi'iiuométre, à deux heures trente minutes après midi, denieuiait à 4(i". Malgré sa force, le soleil était si pâle qu'il paraissait presque blanc, et le ciel, d'une teinte bleuâtre et brumeuse, se nuançait de blanc vers l'horizon.
Derrière le point extrènu' du capNord et descendant doucement jus- (pi'à lui, il y a un tertre un peu plus élevé; puis une dépression traverse toute la largeur du promontoire de l'est à l'ouest et se relie avec les deux anses de cha(|ue côté. La seconde cliaine de collines est pins l)ierreuse que la première avec ses marécages, son cours d'eau et son étang; ici, l'herbe étant protégée contre le froid et le vent, était verte, et des lleurs sauvages y poussaient; la troisième chaîne est encore plus rocailleuse (|ue la seconde et demeurait couverte de plaques de neige. A la pointe extrême du cap avaient germé (piehpies brins d'herbe.
Un peu plus loin siu' la terre ferme apparaissait le bouleau nain, plus grand lors(ju'ii était abrité, mais si petit d'abord (pi'on le voyaità peine: il n'atteint (|u'une hauteur d'un pied avec un diamètre d'un ipiari à uli
1. A iiiiiii irhiiir à (.liiisliiiiliii, iiiiiii ,iiiii 11" iinil'i'ssrHr KjciuU' me di'iiuuiiia iiii iiiorceaii ilii iiiilicr, |ioiir Ir ilr|iiisi'r :ui iiiusruiii de l'I'iiiveisité.
LE SOLEIL DE MINI IT d17
tiers (le |ioiic(', ci nir'iiif il lui faut une géïK'ration ou deux [Kiiir niTivcià ces dimensions; il ne iimlc pas siin sommet vers le soleil: il se lapil sur la terre, et s'y cramponne comme ime |)lante rampante, alin île n'èlie pas mis en pièces par la force des vents. Bien des fois depuis lors, en traversant des chaînes de montagnes, j'ai oliservé le même phénomène.
En marchant, pour tuer le temps, au sud du cap, j'aperçus une araignée, un bourdon et un petit oiseau; j'avais épaulé mon fusil pour le tirer et le conserver comme un souvenir du cap Nord ; mais, en voyant la petite bestiole voltiger effarouchée, je n'eus pas le courage de lui prendre la vie. Elle sautait de place en place, ses cris aigus prouvaient son anxiété; évidemment cet oiselet n'était pas chez lui. .le me dis alors : « Je ne le tuerai pas ! car, comme moi, c'est un vagabond dans ces climats de l'extième Nord. » A |)eine cette pensée m'était-elle venue qu'il prit son essor et s'envola vers le sud.
Je commençai à devenir inquiet car, depuis une heure, des nuages s'étaient amoncelés de l'est au sud, s'èlevant lentement, mais de plus en plus. A onze heures, une grande portion du ciel était couverte, mais vers le nord il restait clair; si la masse noire n'avançait pas vivement dans cette direction, je pouvais cncdie voir le soleil.
L'astre [s'enfonça de plus en [)lus lentement, et, quand approcha l'heure de minuit, il sembla pendant un certain temps suivre la ligne de l'horizon; à cette heure il brillait magniliipiement sur la mer solitaire et sur le pays lugubre. Lors(|u'il dis|)arnt derrière les nuages, je m'écriai au liord du précipice : « Adieu, soleil de minuit! »
Je l'avais vu depuis le sommet des montagnes, éclairant un pays stérile, désolé et couvert de neiges; je l'avais contemplé montant et descendant au-dessus de pittoresques rivières, ou traversant des lacs solitaires; j'avais vu maints paysages, des champs fertiles, des prairies verdoyantes, de grandes et vieilles forets, teints de sa lumière assoupie; je l'avais suivi du golfe de Bothnie à la mer Polaire, et je ne pouvais aller |)lus loin.
Je retournai donc jusqu'à l'endroit où j'avais laissé notre petit bateau. Les hommes nous attendaient; la pluie commençait à tomber, et lorsque nous atteignîmes (Ijaesver j'étais miuiillé et transi, avec les pieds glacés. Je me sentais épuisé, car j'avais passé vingt-deux heures sans dormir; mais j'avais vu ces falaises sombres et câpres, ce paysage
LE PAYS ni" SOLEIL DE MINLIT
Irislf cl silencieux, celle iium' .\ivlii|iic srins repos, ol ce beau soleil de iiiiiiiiil liiillaiit sur le loul. A celle lieiue. j'entends encore le murmure des vagues liatlant le solitaire cap Nord'.
.Te reviendrai en hiver dans ces régions sepleulriunales, pour errer avec les Lapons et leurs reiuies sur les montagnes neigeuses, et le long des vallées et des rivières glacées, afin ^de voir les côtes Inuellées par les mers tempétueuses et enveloppées des lempêles de neige aveuglante.
L Los tiilili'aux siiivanls dimiiciil les dalos ilc ra]i]}arilion et ili' la ilispaiilinii ilii pnli'ij lie iiiiiniil en il^dans du cercle Aiitiiiue.
NUIT CO.NTINUELLE
Oii l'on voit le soleil en rli'i'iiier.
Rodo (li'-ccuihro ITi
Karasjok nuvembre 20
Trùinso — 25