LES TEMPETES D'AUTOMNE
d'îles. Le fiord extérieur est connu sous le nom de Bomniel, et formé parla terre ferme d'un côté et une série d'îles de l'autre, lesquelles, par leur position et leur nombre, le font paraître complètement fermé par la terre pendant une distance de 60 milles. Au sud de l'île Bûmmel, à l'entrée du fiord, la mer a 720 pieds de profondeur, mais cette profondeur augmente rapidement; ainsi à quelques milles plus haut, elle varie de 1,260 à 1,1 20 pieds; puis, diminuant à 408 pieds aux îles de Huglen et de Kloslernaes, elle revient graduellement à 1 ,614 pieds à la partie méridionale de l'île de Tysnaes; à l'entrée du liord intérieur connu sous le nom de Hardanger, elle est de 1,470 pieds; sa plus grande profon- (li'ur ciilie le bord orieiilal de l'ile de Varals et la terre ferme, est de 2,140 pieds.
De Bergen, la route du steamer entre l'île de Tysnaes et la terre ferme passe par un canal étroit et courbe, qui me rappela l'Hudson, prés West-Poiiit. Pendant que le steamer continue sa course au nord-est, en traversant de l'autre côté, le panorama de la partie supérieure est magnifique; ce ne sont que montagnes dans toutes les directions, avec leurs cimes neigeuses reluisanl an soleil; les champs de neige et les glaciers du Folgefonn regardeni du haut d'un vaste plateau, et lesfiords semblent ramper à sa base ,
Après sept heures de navigation depuis Bergen, on arrive à Rosendal, charmant endroit, avec le Melderskin, qui s'élève à 4,550 pieds et un vaste espace de terre cultivé, à sa base; en face, sur le bord oriental, le fiord Mauranger s'étend presque jusqu'au pied du Folgefonn. Les feuilles jaunies révélaient la présence de l'automne; les feuilles rouges du tremble et du frêne de montagne rivalisaient de beauté avec le feuillage américain à cette époque de l'année, et contrastaient élégamment avec les sombres couleurs des arbres toujours verts. En cette saison le temps est très incertain, et des coups de vent soudains descendent avec une violence inouïe des gorges delà montagne, au grand danger des mariniers. En passant devant le Melderskin, une de ces rafales vint frapper notre steamer. La vue était superbe, car le vent soufflait avec une telle force, qu'en fendant les flots avec nos roues, l'embrun s'élevait si haut, que parfois tout le fiord était enveloppé d'une brume épaisse.
DeRosendal, la navigation est belle. Ostensôest un des endroits les plus pittoresques; les maisons sont construites sur les bords d'une baie
2m; LK PAYS DU SOLEIL DL MINIIT
qui a presque la foime d'un fer à cheval ; près d'Oslensû se trouve Samlekûlleii, eulouré par îles collines bien boisées et de riches prairies. En passant à gauche de Bjûlberg-foss, avec la haute montagne d'Oxen au loin, la scène est remarquablement belle; le lionl l'ait alors un dèldur subit au sud-est, et reçoit le nom de Utne.
Je quittai le steamer pour prendre un bateau, et, tandis tju'un vent léger me faisait avancer lentement, j'aurais pu m'imaginer que j'étais dans un pays enchanté, tant l'air était embaumé, le ciel bleu, les nuages argentés et le paysage ravissant, avec les montagnes couverles de neige et de glace. J'enlendis la cloche d'une église juchée sur une colline el regardant la mer; je vis venir de toutes les directions des bateaux chargés de monde; de jolies filles dans leurs pittoresques costumes, le livre de prières en main; des jeunes gens aux visages virils, fiers de ramer pour elles; des mères dans leurs immenses bonnets blancs portés seulement par les femmes mariées; des vieillards el des femmes couibés sous les années, la vue afl'aiblie par l'âge, accompagnés de leurs petils-enfants el arrière petils-enfants. En passant près de moi, ils s'écrièrent : « Américain, j'ai un fils, j'ai une fille en Américpie. Les- connaissez-vous? Les avez-vous vus ?»Un autre disait : « Mon fils habite en Minnesota ! Ma fille est à Jowa,» reprenait un autre ; et un troisième : « J'ai trois enfants dans leVisconsin!» Ils se rappi'ochèrent, el me saisirent les mains(prils serrèrent avec une force dénotant l'iidensité de leurs sentiments. Je lus forcé de leur dire qm je ne les connaissais pas, on que je ne les avais jamais \ns; niaisle lien d'amour était là; ils m'aimaient [)arce que leurs enlanis leur avaient écrit qu'ils étaient heureux dans mon pays, et euxmêmes se montraient ravis de voiripielqn'un qiu vivait sur le même sol. Lors(pie nous nous dîmes adieu, ils s'écrièrent : « Américain, venez à notre ferme, vous serez bien accueilli ; nous vous montrerons les portraits que nos enfants nous ont envoyés, el peut-être, à votre retour, jtourrezvous les aller voir et leur dire que vous avez vu les vieux chez eux; que nous pensons à eux chaque jour, qu'ils nous manquent et que nous prions Dieu de les bénir. » Et tous, en partant, me lancèrent un affectueux regard.
Je continuai ma route et, dans l'après-midi, je rencontrai une noce qui traversait de l'autre côté pour se rendre à l'église; la fiancée, avec sa coui'onne d'argent ipii la faisait ressemblera une reine, et ses vête-
Tuik'tlu de la mariée.
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nienls aux couleurs vives, était assise à côté de sou fiancé; de nombreux liateaux lemplis de gens qui allaient assister au mariage, suivaient le leur. Deux liummes jouaient du violon, et, dans les intervalles de la musi(|ue, on buvait à la ronde un couj) de la célèbre bière d'Hardanger; puis les bateaux reprirent leur course et la musique s'éteignit peu à peu dans réjoignement.
Rien ne peut mieux illustrer les dilî'érentes phases de la vie norvégienne que les peintures de Tidemand, qui sont d'une scruj)uleuse vélilé, et je ne saurais mieux faire que de donner la représentation faite par l'artiste de la toilette de la mariée (p. 297); lanière donne les dernières touches à la luilelle. pendani (pie la grand'mère la regarde et (pie la jeune sieur tient le miidir. Mais, après la noce, les longs cheveux lloltaiils ou tressés seront coupés; ell(> (piittera sa gracieuse coiffure pour prendre un bonnet blanc comme celui de sa mère, et que, seules, les femmes mariées portent. Je suis heureux de dire que souvent de jeunes femmes se récrient contre cette coutume, qui, j'espère, sera bient("it reléguée parmi les choses du passé. Une autre scène représente les mariés sous le [lorche de l'église, prêts à partir, soit dans le bateau ipii les attend pour les transporter dans la vieille deineiire de famille, (tu dans la voiture qui doit les y conduire.
Le dimanche suivant, je vis une autre procession traverser le liord, mais celle-là demeurait silencieuse et solennelle ; car c'était un cortège funèbre portant un mort au cimetière. Telle est la vie : hier un mariage, aujourd'hui un eiilerreinenl ; dans une maison, douleur et larmes; <lans une autre, espoir joyeux et avenir brillant.
Parfois encore (page 300), ce sont trois jeunes tilles arrivant dans un bateau; elles ont pris terre et tiré l'embarcation sur le sable; elles vont faire une visite dans une ferme, et ont apporté avec elles leur petit bagage; mais, avant d'aller plus loin, elles donnent un dernier coup à leur toilette, car les demoiselles d'Hardanger sont coquettes; l'une noue tranquillement son tablier; une autre arrange les cheveux de sa compagne d'une manière plus convenable. Elles portent leur meilleure robe; les manches blanches de leur chemise font opj)osition à leurs toilettes foncées. Leurs jupes courtes permettent de voir les couleurs éclatantes (le leurs bas.
J'entrai dans la vallée de Gravedal et ensuite je traversai les monta-
gnes à Ulvik, pour voir la région sise entre les deux fiortls, au commencement d'octobre, quand les Icuilles lombeul en masse. Je passai devant plusieurs fermes et j'atteignis le plateau; les sommets des plus hautes collines se cachaient sous la neige, et la glace apparaissait le long des bords des cours d'eau et du lac Vaine; le thermomètre se tenait à 34°. Trouvant les « saeters » déserts, je descendis à Ulvik. Sur le chemin, les femmes rassemblaieul les fcinlles tombées des fi'èiies
Finissant leur loileUe.
pour les donner au bél;iil pendant i'Iiivei', car la récolle du foin avait été luédiiicre |iar suite de la sécheresse. Ulvik regorgeai! tl'élrangers venus pour assister à la session de la cour qui avait lieu alors en cette ville. Le tribunal était situé près de l'auberge, sur le fiord; c'était une simple maison en bois, contenant une table, quelques chaises et des bancs. Dans la plupart des cas il s'agissait de deltcs, ou d'intérêts impayés siu' des hypnihèques.
Après l'ajournement de la cour, le juge, les avocats, le leusmand et les étrangers se remlirent à l'auberge |)our dîner. Pendant ipie j'errais alentour, je rencontrai une lrou|)e di' trois jeunes lilles étrangères, qui
Mariés sortant ilc I uuH;'-
ACOUEIL AMIOAL DE LARS 303
demeuraient sur un autre côté du fiord Hardanger. A peine les eus-je quittées, que je vis venir un bonde conduisant un cliar. Je le saluai en norvégien. « Bonjour étranger, me répondit-il; d"où ètes-vous? De l'Amérique? — Oh! reprit-il, j'ai un frère en Amérique, j'y ai des parents. » La conversation s'engagea. Quel âge avez-vous? me demanda mon curieux ami. Etes-vous marié? Combien avez-vous de sœurs et de frères? Votre père et votre mère vivent-ils? Quel genre d'affaires faites-vous? Avez-vous une ferme? Combien coûte un chevalen Amérique? Quel est le prix d'une bonne vache laitière, d'un mouton, d'une chèvre, dune livre de beurre? Condjien de sortes de fromages faites-vous? Avez-vous du vieux fromage (y«/«»?e/ os/)? Que venez-vous faire en Norvège? N'êtes-vous pas fds d'un Norvégien? Comment se fait-il que vous compreniez et parliez le norvégien? » — Pendant le temps que j'avais répondu à toutes ses questions, nous étions arrivés à la partie de la route où nous devions nous séparer; alors mon questionneur me dit: (c Ne voulez-vous pas venir à ma ferme ? N'ous y serez bien reçu. — J'y con- ■ sens répondis-je. — Comment vous appelez-vous? — Paul DuChaillu. Paul est un nom norvégien, vous devez être le fils d'un norvégien et vous aurez un peu oublié votre langue maternelle. » Je le suivis. La route étant très montueuse, il voulut me faire asseoir dans son char, mais je refusai. La pluie venant à tomber, il insista pour que je misse sa cotte sur mes épaules. Nous continuâmes de monter en passant devant plusieurs fermes et en longeant un courant écumeux. Les arbres, l»ien qu'assez rares, étaient dispersés dans la prairie, ou poussaient sur les côtés de la route ; on les avait émondés de leurs branches qui doivent servir de chauffage. La ferme de mon ami était parmi les plus élevées. Quand nous atteignîmes le sommet de la colline, mon excellent comiiagnon s'arrêta, et, me désignant un groupe de bâtiments, dit : « Voici Lione.» et bientôt nous fûmes devant sa maison. J'étais à peine assis que Lars ouvrit une armoire, y prit une iiouleille et insista pour ipie je busse un verre avec lui ; puis il alla chercher sa femme, qui me souhaita la bienvenue; après quoi, elle nous servit un repas substantiel composé de lait, de crème, de fromage, de lieiirre, de mouton séché et de saucisses. Pendant que nous mangions, un de ses frères entra, mais ne voulut pas s'asseoira table avec moi; l'étiquette ne l'admellait pas, attendu que le repas avait été préparé spécialement pour rélr.inger. On a|»pela deux
l'anls; rainée, Anne-Maria, âgée de treize ans, avait des cheveux blonds siiperljes, et un teint rosé qu'aurait envié la plus belle personne de son sexe; Ingeborg, la plus jeune, âgée de sept ans, avait les cheveux presque blancs. « Quand vous viendrez me voir l'hiver prochain, vous aurez une belle chambre, me dit Lars, qui voulait ajouter un étage à la maison; vous reviendrez me voir, n'est-ce pas? » Je répondis que je viendrais et que je passerais un jour avec lui. « Cinq jours, reprit-il ; tant que vous voudrez, vous serez le bienvenu. » Ensuite nous allâmes voir ses vaches, qui étaient revenues depuis peu du « saeter ». Lars était un
Jeunes lillus Je ll.irilaiiiicr.
fcniiicr aisé jiour cetl(! régimi; il possédait huit vaches, un cheval cl trente moutons. Son l'rére était propriétaire de sept vaches, viiigl- (•ini| moulons et un cheval. Nous limes de courtes visites aux voisins, [lai'mi lesquels mon arrivée avait produil (piehiue sensation. Le jour avançait, il me lallut dire adieu à Lars. <( Eh quoi! s'écria-t-il d'un air étonné, ne coucherez-vous pas ici? — Non, répondis-je; je le voudrais mais c'est inq)ossible. » Quoiijne la pluie tombât, il me fallut consentir à ce (in'il m'accompagnât pendant une partie du chemin, et j'eus beancdiq) (!(< diflicultés à l'empêcher de me mettre sa, colle sur les épaules; je préférais être mouillé qu'étouffer. La femme, les enfanls et les voisins se rassemblèrent pitur me voir et me demander de
La Vijiiiii; r.i.;.^.