CHAPITRE III
Stockholm. — Première impression. — Giaiidc politesse. — .Sociabilité du peuple. — Vie extérieure. -- Charmantes dames. — Longs crépuscules. — Parcs. — Magnifiques faubourgs. — Dimanche. — l'n établissement d'instruction. — Institutions libres. — Écoles.
L'étranger fiui, par une belle journée de juin, entre dans la pittoresque et charmante ville de Stockholm, éprouve une impression délicieuse. Bâiie en i)arti(' sur huit îles, reliées par des ponis traversant la ()etile rivière rpii sert d'écoulement au lac Mélar, cette ville possède un cachet romanliijue diffèrent de celui de toute autre capitale.
Le massif palais, les siiuares, les musées, jardins, bibliothèques, institutions scientiliques, écoles, églises et ponts; les quais splendides qui forment le plus beau trait de la ville et le long desquels les navires chargent et déchargent des marchandises ; les nombreux bateaux à vapeur qui font Toffice d'omnibus et transporlenl les |)assager9 d'un lieu ou d'une île à l'autre ; les preuves surabondantes de bon gouvernement et de prospérité ; tout se combine pour faire de Stockholm une des villes les plus attrayantes de l'Europe.
La longueur du lac est d'environ soixante-quinze milles; il est constellé de plus de qtinlorze cents îles; ses bords profonds et dente-
Il) LE PAYS DU SOLEIL DE MINUIT
lés sont éraaillés de villes, de villages , de hameaux, d'églises, de ruines, de châteaux, de vieux casleis, de modernes villas, de fermes et de prairies alternant avec d'énormes masses de rochers, des forêts sauvages et silencieuses et des rivières limpides, pendant que ses eaux sont sillonnées par des steamers et des navires à voiles se dirigeant vers la mer ou en venant. La Baltique se déroule à travers un archipel congloméré, cl Inriiic im cliarniant liord marqué des traits caractéristiques d'une scène suédoise. La ville couvre un grand espace, à cause de ses places, parcs, larges quais, et de l'eau qui court rapidement entre les îles. Beaucoup de rues sont étroites, sans trottoirs, pavées de cailloux, avec des cassis dans le milieu ou sur les côtés au lieu d'égouts; cependant, la ville est propre. La plupart des maisons sont liantes 'et plâtrées, à peu près comme celles du vieux Paris; mais quelques quartiers sont ornés de belles résidences. Le plus an-, cien quartier est bâti sur l'île de Stadsholmen ', nii le i)alais royal domine de beaucoup les maisons environnantes. C'est une noble et vaste construction contenant une grande bibliotiièque, beaucoup d'objets de curiosité et une belle galerie de tableaux; le malheur est que, dans son voisinage, se trouvent quelques-unes des rues les plus laides et les plus étroites de Stockholm. L'Opéra possède un très bon orchestre, qui serait en honneur à Londres ou à Paris, à Berlin ou à Vienne. Les divers théâtres et autres lieux d'amusement sont quelquefois fermés en été. Il y a aussi des jardins d'été ou parcs , dans lesquels on a du plaisir à voir circuler la foule et à entendre de la musique.
Kungstrâdgarden est un très beau square, avec de grands arbres et de nombreuses variétés de fleurs; il est oi-né d'une superbe fontaine et des statues en bronze do Charles XII et Charles XUI. Le parc Berzélius est un charmant endroit, avec une statue de grandeur naturelle de l'illusln' cliiniisle dont il a l'honneur de porter le nom. Strômparberren, agrémenté de Heurs et d'arbres, est délicieusement situé au pied du pont Norrbro, la rivière coulant rajjide de l'autre côté. L'étranger ne manquera pas de visiter la colline
i . Les huil iles sur lesquelles est bâlie la ville s'appellent : Kungsliolinen, Riddar holuien, Helgeandshnlnien, Stadslinlmon, Sld'ppshnlnipii, Kaslellhulnicn, Stnimsborg et. Djiirgaiïlen.
STOCKHOLM. l'ItEMIKIiH I M rUKSS I( l.\ 17
.Mosfliackc, du t^omiiiL'l de lai|iiL'lk' ou u une admirable vue de la ville et des environs.
Stocklidlni uliri' au voyaiieiu' (|uel(|ues liiands liolels avec des l'iianibres edulorlables el bien meublées; leurs [)v\\ sont modérés. Le plus moderne, le (Irand-HiMel. n'esl pas silné aussi agréablement (jue le Rydberi;, mais eesl le seul (jui ail un ascenseur et des liains. Les maisons particulières ont rarement des chambres de bains, et, comme dans presrjue toutes les villes d'Euro|)e, les gens doivent aller dans des établissemenls publics pour l'aire leui's aldulions.
L'étranger ipii parcourt les rues de Stockholm remanpie de nombreux écriteaux poitaut ces mots : « Hum for resande », ce qui excite rétoiuiement du voyageur, |)arce ({uil prend ces établissements poui' des débits de boisson; mais ces écriteaux annoncent seulement (pie ce sont des d chambres pour voyageurs ». Les Suédois (pii viemient à la ville y logent généralement par mesure d'économie. Le contraste des communautés commerciales de Gôleborg et de Stockholm est très frappant. Dans la j)remière de ces villes, les négociants suivent strictement leurs alïaires pendant les heures de Inireau; mais, dans la seconde, les boiitiipiiers manquent souvent à leurs établissements pendant ces heures, beaucoup passent trop de temps dans les cafés.
Bien des magasins sont tenus par des femmes tpii dirigent pariaitement leurs alïaires el sont des modèles d'économie; dans d'autres cas, les femmes et les fdles viennent en aide à leur mari ou jjère; en un moi. à moins d'être riche, chaque laendu'e d'une famille conli'ibue à son entretien.
Ma surprise fut grande de voir la propreté des appartements de la plus humble classe de bouti(juiers et autres gens; tous s'elTorceid de sauver les apparences et ont généralement quehpie rafraîchissement à olfrir. soit une tasse de café, soit un verre de vin.
En suédois ou en norvégii'u. //('/■/■ correspond à notre mot mousieur, el frt/, à madame. Quand ou s'adresse aux jeunes dames bien élevées, on se sert du terme fiv/a'/t; autrefois, ou ne l'appli- (juail (pi'aux filles nobles.
11 y a trois titres de noblesse eu Suède : f/refre. comte, est le plus
18 IJ-: l'AYs Dr s()Li:i[. dk mixlit
élevé, fjrefciiuui, comiosse; friherr(\ li.irini; frilicrriiKi, liîiroiiiie; on se sert iiussi dos mnfs li;irnn cl iKii'tiiiiu'. Le ileniiei' degié de noblesse iTii [loint de lilre;en s'iidressanl aux personnes de eelte classe on dit ; icâlhontc lirrr (lU fni. Les noms des antres [tersonnes ayant nu tili'e i|ni'lc()n(|ue doiveiil rire |ii-i''ri''dés île ee litre; ainsi licrr (hirtar on Iwn' profcssor, ou t(Mit autre grade civil ou militaire. De même (jue partout, sur le continent, les lils liériti'nt du titre de nol)lesse de leur père; ipiand les tilles mililcs é|iouseid un li(uanie non titré, elles peuvent ajouter le titre de leur père au n(un (prelles pi'ennent. Cliose étraune! Le mut iiKintscll, corruptidn iln français mademoiselle, est usité poin' les personnes de la classe la plus hnudile. On se sert du mot ji'ni/fi'ii (piand on pai'le aux lilles de rermiers ou u des servantes. l'Tir/.K est le terme général pour lillettes; tjcnxtfricha, servante, drainj. donn'stiijue niàle.
Les [lersonnes jolies ne se servent (pie de la ti-oisième personne lorsqu'elles interrogent. « Heri'A... veut-il venir avec mius? HerrW... ne |iense-t-il pas ipie le temps est orageux? » La lYnine persimnelle Hi (vous), est mainli'nanl plus usitée. On se sei't de du (tu, toi). entr(! amis. Quand deux gentlemen désirent employer ce terme entre eux. ils (lisent : " Skola vi lâgga hort tillarna? (nous servirons-nous de nos litres?) » Us s'olîrent un verre de vin et disent : » Skal hrotlicr (à la santé, frérei; » ils le vident jusipi'au fond et ajoutent : " ïlianks (merci). »
U y a chez, les femmes de Stockholm et de la Suède une mode qui est vi'ainu'nl cliai'mante. Non seulement les jeunes dames nobles et riches sont parfaitement élevées, mais encore on leiu' enseigne la simplicité dans les manières et la toilette. Iiabilndes (prelles consei'vent dans leurs années de niatiuat('' et (pii leur doinieni ini air de modestie et de raffinement vraiment inii(pie. Elles ont peu de bijoux, et encore ceux (pi'elles nn'tleni sont de la siute la plus simple. Elles portent rarement des robes de soie. et. en général, p,is avant leni' entrée dans le monde.
Les Suédois, COninie Ions les peuples de l'Eiu'ope, ont un failde pour les décorations. Cela Halte leur vanité; Les militaires lienneut à endosser leur nniloriue en toute occasion. La prennére impression (pie reçoit un voyagein' en arrivant dans ce pays, c'est iju'il est régi
SOCIABILI'I'I-: 1)1 l'i;i l'I.K l'j
par tiii liuiivenit'meiil (l('s|i(ili(|iii'. cl i|(ir rélémeiil civil esl sui.iuiduiiiié au pouvoir militaire; il iirii esl rien lieureuseraenl, et le pays ne gémit pas sous une lelli' iiialriiiclion. La liliciii'' de la parole et de la presse est entière; ou peu! disrulei- librement rabrogation ou la modification des lois, et la législation est conçue de façon que les libertés du citoyen ne puissent être à la merci du roi, ou d'un pouvoir arbitraire; il n'y a point de police secrète, sauf celle qui est nécessaire pour arrèler les malfaiteurs. Pas un peuple en Europe n'est plus libre que le peuple Scandinave ; on ne ilcmandc de passe port à personne, que l'on vienne dans le pays on (jue l'on en parte.
Les habitants des villes portaient ili's vêtements de deuil comme manine de respect pour la reine défunte. La toilette des dames était noire avec un col blanc, des manchettes blanches et une ruche blanche sur la (été; on porte aussi nn laldier blanc, mais les gants doivent être noirs. Presque tous les hommes avaient nn cré[ie au chapeau, des gants et des cravates noirs. Heaiicon(i étaient en grand deuil.
Une des [tarticnlantés les plus curujuses de la vdie, c'est l'air de contentement et de satisfaction (|ui distingue les manières de ses lialiilants. Dans les mes. les corniaissances se saluent continuellement; les messieurs restent la tète déconverli' en parlant aux femmes de la classe la plus humble.
Une politesse et une amabilité extrènu's sont les signes caractéristiques de la nation, et se retrouvent dans toutes les classes: le pauvre salue le riche, et le riidie salue le |(an\i-e. On voit nn rallinement de manières même chez les (lomesti(pies; ils soid ti-aités avec considération, et nn senlinieid amical réijne l'nhe eux et leurs maîtres.
Les Suédois observent strictement réli(pietle; on rend in\ariablemeid le lendemain les visites d'un étranger. Comme nation, les Suédois soid les plu? polis de l'Europe; s'ils ne sont pas démonstratifs, rien ne leur coûte pour rendre service.
La sociabilité de toutes les classes est remart|nable. Des fanlilles entières ou des sociétés d'amis dînent ensemble dans les restaurants des faubourgs, des grou|)es de tout genre s'amusent dans les parcs. Des négociants invitent leurs connaissances à passer la joiu'iiée
dans Irais |iilli)i't'si|ii('s villas (|iii (lniiiim'iil les eaux ilii lac ou ili's fiorcis; c'est souveiil l'occasion d'ini passc-lciiips siinplc cl sans prétentions.
Onand une sociélr nondiicnsc es! inviltM' à diiicr. les l'onvivcs ninn^Pid soil dehonl, soil assis, avec leurs amis parlicnlicrs à de petites tables placées dans les coins du salon on sur les i^aleries. L'Iiùlesse et ses tilles l'ont les honnenrs avi'c i^ràce el simplicité, servant l'un, on invilanl l'anlrc à veinr s'asseoir à ime lahle. Puis ai'cive liénéi-alenienl nn pelil discours de l'In'ile. ipii propose de lioire à la sanli'' d'une ou de plusieurs personnes de la C(unp,iiinie. Ces diiiers ont l'avanlaiie d'être sans cérémonie.
Les Suédois bien élevés parlent au moins une el souvent deux langues étrangères; lors(|u'avec le liMups ils ne réussissent plus aies parler couramnu'nl, ils les lisenl cependanl el les écriveid toujours bien. A[)rés les Russes, ce sont les meilleurs liniiuistes de l'Kurope.
Quoiiiue la currespondance officielle se fasse en français et que bien des personnes des cercles comme il faut parlent cette langue mieux que les autres, j'ai renianpié chez la nouvelle génération une tendance à étudier davantage l'allemand el l'anglais.
L'été est la saison la plus |iropice pour visilei' la ville. Le mois de jinn, et surloni ses di'iw derniéri's si^niaini'S. est répo(pie de l'année la plus agréable, parce (pie bien des gens ne sont pas encore partis pour la campagiu'. Riches el pauvres passi'nl leurs heures de loisir au grand air; l'après-midi et le soir, les jardins d'agrénu'nt el les parcs regorgent de monde; des bandes d'arlisles l'on! de la mnsiipie, les citadins el les étrangers les écouleid, assis à de petites tables sur lesipii'lles on leni' sert de la bière, ilii calV'. des sodas, du punch el autres rafraîchissements. JJes l'anulles eidières, (lére, mère, enfants, oncles, lantes. cousins ou amis, y passent leurs soirées. Chacun est propremeni vèln et l'on ne voil ni rudesse ni vnlgarilè.
[.a rupture du long hiver ouvre le blocus glacé ijui inlerceplail la roule vers le nord ; les docks s'animent et chargeid ou di''cliargent des navires frétés pour les poris de la Ralliipie, le golfe de Rolhiue, Saint-Pétersbourg, la Norvège, l'Allemagne, l'Angleterre el la France; la navigation des canaux el des lacs reprend dès le velour de la saison chaude; des steamers j)arlent jonrnellenu'iit pour les côles méri-
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(lionales et septentrionales, donnîml ,111 Iniirisle l'drcasion d'iillcr oi'i lion lui semlile.
Les plus longs jours dans le snd de la Suède sont alors venus. Le soleil se lève à Storklnilni, du 17 au 21 juin, à deux lieures ([narante-cin(| miiiules du malin el se couclie à neuf lieiu'cs di\-si'pl du soir. PeiidanI un rerlain Icnips, il n'y a puiiil (ridiscuriié el le crépuscule ne dure (pi'eiiviron Iniis lieincs, Alms les jours raccourcissent d'une minute le malin el iWtiw niinnle le suir jusipi'à la fin de juillel ; le dernier joui' i\i' ce mois, le soleil se lève à trois heures quarante-tpiatre el se couche à huit heures vingt-sept. En août, les jours dimiuneni [iliis ia|»idement, et, le 31, le soleil se lève à quatre heures cinipianlc-cimi minutes et se couche à sept heures quatre minutes; le 30 septembre, il se lève à six heures trois minutes et se couche à cinq heures trente-cinq.
Au premier aliord, l'absence de nuitsendile liés éliange. Les (piais où sont amarrés les steamers s'animent de la vie des aÛ'aires, les navires livrent ou reçoiveni leurs cargaisons, un ucnnhre incalculable de stévedores (portefaix) a|)p(nlenl les colis à boiil des baleaux. A une heure du malin, le nombre des |ii(nueneurs diminue sensiblement dans les rues, et, à deux heures, on ne voit [ilns (|ue (piehpies rôdeurs; les volets des l'euèlres sont fermés et les rideaux soigneusement tirés alin d'exclure la clarté; la ville est silencieuse. De li'ni|is à autre, se l'ail enlendre la v(jix des veilleurs (pu, des clochers des églises, crieni l'heure de la nuil, vieille coutume encore régnante; les agents de |iolice fout leurs battues, el les pas des quelques soldats qui vont relever la garde résoiuient dans les rues. Sur les (juais. les douaniers veillent pour voir si personne ne fraude le fisc, el. là seulement, des signes de vie sont visililes durant lonle la rniil.
La ville renh'rine inie |iopiilaliiin de cent soixanle-ipialorze mille habitants; elle esl eu lalitude a 'M)" 21', et située à r(q)posé du grand et large bras de la Baltitpie, en l'orme de fioid, a|ipelé Finskaviten (baie de Finu) (jui conduit à Sainl-Pétershourg. Quoiipu' à :!.'> milles plus an sud (pu' la capitale de la Russie, son climat est de 3 ou 4° plus frais en élé, et de 6 à 8° |)lus chaud en hiver. Celte dilférence provient de ce (pi'en été les vents soufllent sur la lialliipie et le lac Mélar. el ipTeu hivei' Sainl-Pélersbourg est exposé aux frimas du