‹ Le pays latinChapitre 1 sur 28 · CALMANN LÉVY, ÉDITEFR ANCIENNE MAISON MICHLL LEVY FRÈRES · texte numérisé non relu

CALMANN LÉVY, ÉDITEFR ANCIENNE MAISON MICHLL LEVY FRÈRES

3, RUE AtBEn, 3

Droiiâ (le rtproJuction et de tf*duct-on x'it\\i%.

Vers les derniers jours du mois d'octobre, à l'époque de la rentrée des vacances, la Poule-Noire, lourde diligence qui faisait le ser\ice entre Joigny et Paris, déposa rue des Nonaindières un jeune homme qui, après avoir transporte sa malle dans un fiacre, se fit conduire place Saint-Sulpice, où il prit pied à terre dans un hôtel habité presque exclusivement par des professeurs et des ecclésiastiques. Ce jewne homme s'appelait Claude Bertolin et venait à Paris pour y étudier la médecine: il était né à Joigny, en Bourgogne, et ava4t un peu plus de vingt ans. Fils

d'anciens commerçants qui avaient amassé une petite fortune, Claude était resté orphelin à l'époque de l'adolescence, et fut alors recueilli par son oncle, curé dans un petit village qui se mire au bord de l'Yonne et s'appelle Cèzy. L'abbé Bertolin, devenu le tuteur de son neveu, se chargea de son éducation, et, pour mettre le jeune homme en état de choisir, quand le temps en serait venu, la profession qui pourrait le mieux convenir à ses goûts, il lui donna une instruction semblable à celle que les jeunes gens reçoivent dans les collèges ; mais le vieux prêtre n'infusa point la science dans l'esprit de son pupille à la manière des professeurs qui la rendent si amère en employant avec tous leurs écoliers, quels que soient d'ailleurs les différences et le degré d'aptitude dans les intelligences, une méthode unique d'enseignement brutal. Ses classes terminées, il arriva donc que l'élève du curé savait ce qu'il avait appris, et le savait bien, comme on sait ordinairement les choses dont l'étude a été facile.

Les vœux de la mère de Claude avaient été de voir un jour son fils embrasser la carrière ecclésiastique; mais l'abbé Bertolin, qui n'avait pas toujours été sans inquiétudes sur la santé de son neveu, pensa que les austérités, les abstinences et toutes les fatigantes

LE PAYS LATIW. 9

pratiques du noviciat seraient peut-être dangereuses pour Claude. Aussi employa-t-il toute son influence à détourner son élève de cette idée, à laquelle, tout jeune, celui-ci s'était particulièrement attaché, guidé peut-être par le désir qu'avait exprimé sa mère, et peut-être aussi par les instincts natifs qui attiraient Claude vers une vie de recueillement et de tranquillité .

L'abbé Bertolin avait pourami ledocteurMichelon, médecin à Joigny, qui n'est séparé du village de Cèzy que par la rivière de l'Yonne, fort étroite dans cet endroit et guéable pendant les beaux temps. Grâce à ce voisinage, le curé et le docteur se fréquentaient assidûment, et une fois par semaine ils dînaient l'un clicz l'autre. Un soir, l'abbé consultant le médecin sur la profession qu'il devait donner à son neveu, le docteur Micbelon lui indiqua la médecine et acheva la consultation par la confidence d'un projet qu'il avait conçu. Ce projet était simplement un mariage entre Claude et la fille du docteur. M"* Angélique, une modeste et jolie personne qui avait été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Sens, jouait du piano et dessinait à la sépia d'après les leahiers d'Hubert.

— Mais, dit l'abbé sans trop s'émouvoir de lab lie position, avoz-vous donc remar |ué, docteur, quelque

chose qui pût vous faire supposer une inclination entre ces deux jeunes gens? Mon neveu ou votre fille vous auraient-ils parlé dans ce sens?

— Aucunement, reprit le docteur. Claude, vous le savez, neparle guère> et ma fille n'est point bavarde; mais j'ai des yeux, et j'ai vu.

— Quoi donc? dit l'abbé avec une nuance d'inquiétude.

— Rien qui soit de nature à vous effrayer, reprit M. Michelon en frappant familièrement sur les genoux du curé, rien qui ne soit bien simple et bien innocent. J'ai vu que nos deux enfants se regardaient beaucoup, d'où je conclus qu'un beau jour ils finiront par s'apercevoir. Et où serait le mal, curé? Connaîtriez-vous quelque obstacle à ce que votre neveu devînt mon gendre ?

— Aucun ; mais je dois vous rappeler que Claude n'est pas riche. Les frais de ses études et le temps qu'il passera à Paris emporteront la plus grosse parî; de ce que lui ont laissé ses parents, et ce qui en restera... ne fera pas grand'chose, car je ne suis pas riche non plus, et après ma mort...

— Sans reproche, curé, dit le médecin, faisant en sourdine une allusion aux charités particulières du prêire, vous pourriez être plus à votre aise. Ainsi

foilà six ans que vous méditez l'achat d'une étole neuve pour les fêtes carillonnées ; cependant je parie qu'à la Noél prochaine vous direz encore la grand'messe avec la vieille.

— Que voulez-vous, docteur? répliqua l'abbé, la fabrique n'est pas riche non plus, et quand viendront les neiges de Noél, le bon pasteur, mon maître, aimera mieux, j'en suis sûr, un chaud vêtement de futaine sur le dos d'un pauvre qu'une étole de soie et d'or sur l'épaule de son serviteur.

— Après tout, reprit M. Michelon en revenant à son idée, pensez-vous donc que je donne un million de dot à ma fille? Point, s'il vous plaît; elle n'aura guère plus que votre neveu : un clos de vingt futailles et quelques milliers d'écus, voilà tout ce que je mettrai en bas du contrat de mariage d'Angélique. Claude a la petite maison de ses parents, à Saint-Aubin, et quelques sous dans le fond de votre tiroir; quand il sera reçu médecin, je lui céderai ma clientèle, si Dieu me laconsene. Eh bien ! avec tout cela, ces enfants auront de quoi vivre auprès de nous. Et si l'épidémie de santé qui règne dans ce pays-ci fait les trois quarts du temps une sinécure de l'état de médecin, Claude aura toujours la ressource de se faire vigneron, l'état natur..! des Bourguignons, un joli

6 LE PAYS LATIÎf.

état quand on a le soleil pour soi, et qu'on sait acheter les tonneaux à bon compte. Pas vrai, l'abbé? Eh bien ! que dites-vous de ma proposition ?

—■ Je parlerai à Claude, répondit le curé en mettant un doigt sur sa bouche pour indiquer au docteur qu'il fallait causer d'autre chose, car Angélique venait d'entrer dans la chambre, apportant le damier que son père lui avait demandé pour faire sa partie avec l'abbé, qui le gagnait obstinément. La jeune fille avait un air tout mélancolique, et se retira silencieusement dans sa chambre, après avoir allumé la lampe. En poussant les premiers pions, l'abbé dit au docteur :

— Qu'a donc votre fille ce soir? Elle paraît triste. —Elle est fâchée. Je vous prends deux pions, l'abbé.

— Je me fais prendre exprès.

— Fâchée. . . et contre qui ?

— Contre vous , répliqua le docteur en préparant sournoisement un coup dangereux pour son adversaire.

— Contre moi, et pourquoi donc? demanda le curé Bertolin , qui opposa une défensive savante à l'atta que plus brave que réfléchie du docteur.

— Pourquoi? dit celui-ci, parce que vous n'avex pas amené votre neveu dîner avec nous ce soir. Permettez-moi de vous souffler un pion, l'abbé.

— C'est juste; mais, continua le curé, ce n'est pas moi qui ai empêché Claude de venir ; c'est lui qui a voulu rester au presbytère. A votre tour do prendre, docteur.

— C'est grave, dit M. Michelon en se posant dans une attitude méditative. Si je prends à gauche, murr mura-t-il tout bas, comme s'il se fût parlé à lui-même, il me rafle cinq pions...

— Et si vous me prenez à droite, répond l'abbé d'un air triomphant, je vais à dame et je suis maître de la grande ligne.

Le docteur appuya ses coudes sur la table, posa son menton dans ses mains, et examina, avec une inquiétude intérieure qui se reflétait visiblement sur son visage, le double péril où sa fausse manœuvre l'avait engagé : évidemment la partie était perdue.

— Sacre... exclama-t-il.

— Chut 1 fil l'abbé avec un geste pacificateur.

— ...bleu !... continua le docteur, c'est trop fort ; je ne joue plus avec vous, l'abbé, à moins que vous ne me rendiez des pions.

— Eh bien ! soit, j'y consens, dit M. Bertolin, mais à iine condition.

— Laquelle?

— C'est que nous jouerons quelque chose.

— Tiens ! s'écria le docteur étonné, quelle est cette lubie qui vous prend maintenant ? Je ne demande pas mieux que d'intéresser la partie, moi ; c'est vous qui vous y êtes opposé jusqu'à présent. Combien jouonsnous ?

— Ah ! reprit le curé, je n'entends point jouer d'argent.

— Quel enjeu voulez-vous donc proposer?

— Écoutez, docteur, vous rappelez- vous ces beaux Èlzevirs que vous avez un jour découverts dans le coin le plus caché de ma bibliothèque ?

— Si je me les rappelle, vous me le demandez! s'écria le docteur avec enthousiasme ; les éditions les plus rares, des Elzevirs et des Estiennes merveilleux, les chefs-d'œuvre du génie de la renaissance î

— Oui, dit l'abbé, des chefs-d'œuvre sans doute, mais d'une littérature profane, et qui, vous le comprenez bien, docteur, ne pouvaient pas faire bon ménage avec les auteurs permis par le dogme, qui trouve saint Augustin et même certains Pères de l'Église peu orthodoxes.

—• Eh bien ! demande le docteur avec curiosité, où voulez -vous en venir.

— Je veux me débarrasser de ces livres, dont j'avais entièrement oublié la possession depuis l'époque

éloignée où ils m'ont été légués par un de mes paroissiens, et que vous avez su découvrir malgré la précaution que j'avais eue de les cacher derrière un panneau secret.

— Oui, répond le docteur, mais mon flair de bibliophile est si fin, que je suis tombé en arrêt rien qu'en mettant la main sur la clé de votre bibliothèque. Je vous les achète, vos livres, je vous les achète tous, et, avec le prix que je vous en donnerai, vous pourrez vous procurer une élule neuve pour la messe de minuit qui vient, voire une chasuble, et ma fille vous brodera encore une aube par-dessus le marché. Vous serez beau comme un cvcque. C'est conclu, hein ?

Celle soudaine animation, pleine de convoitise, fil sourire l'abbé.

— Mais, dit-il, je ne vous ai pas parlé d'une vente.

— Ah I fil le docteur tout décontenancé. Eh bien I alors à quoi bon me mettre ainsi inutilement l'eau à la bouche, si vous ne voulez pas vous dessaisir de ces trésors, dont vous ne pouvez pas profiter, vous en convenez vous-même ? Je ne vous en parlais plus, moi ; cependant vous aviez bien deviné que je mourais d'envie de les avoir. Ah ! il y a surtout un Rabelais... un collègue à vous curé... avec des

marges.. . pour l'avoir en ce monde, je donnerais ma part de paradis dans l'autre !

— Ah ! ah ! s'écria l'abbé, je vous y prends : vous y croyez donc?

Cette boutade, décochée au matérialisme affecté par le docteur, ne l'arrêta pas.

— Voyons, l'abbé, reprit-il, arrangeons cette affaire-là. Les rats finiront par les manger, ces livres : vendez-les-moi. Tenez, je donnerai une cloche à votre paroisse. La méchante crécelle fêlée qui se balance dans votre clocher se fait entendre à peine, et vos paroissiens s'emparent de ce prétexte pour manquer la messe. Une belle cloche, l'abbé, dont votre neveu sera parrain avec ma fille , et qui fera autant de bruit qu'un carillon de métropole, din, din, dingl Le curé de Saint- Aubin, qui est si fier de sa Jacqueline, en séchera de jalousie dans sa stalle.

— Merci, merci, dit le prêtre en riant toujours, je n'ai point besoin de cloche.

— Si fait, reprit le docteur, je vous dis que la vôtre fait pitié ; c'est un méchant grelot.

-— Le conseil municipal m'a promis une cloche neuve pour la procnaine grande fête, répondit l'abbé; ainsi vous voyez...

— Mais alors, reprit le docteur avec tant de viva-

cité aue ses lunettes dansaient sur son nez, puisque vous ne voulez ni les vendre ni les changer, ces livres, expliquez-moi comment vous entendez vous en débarrasser, car je ne comprends pas.... à moins que.... Dites donc, l'abbé, est-ce que vous voudriei m*en faire cadeau ? s'écria le docteur, comme un homme qui, après avoir longtemps cherché, croit ivoir trouvé le mot d'une énigme.

— Non pas précisément. Je.... vous les joue, dit le curé en accentuant ses paroles, je vous les joue: comprenez- vous maintenant ?

— Ah bah ! vous me les jouez.... sacre

— Chut ! fit de nouveau l'abbé.

— Sacr.... isti.... Eh bien! mais, j'y songe, contre quoi me les jouez-vous, au fait T Avez-vous donc découvert ici quelque chose qui vous fasse envie?

— Écoulez, dit le curé, voici comment j'entends régler la partie ; elle aura d'ailleurs ceci d'avantageux pour vous, que, de quelque façon que tourne la chance, vous gagnerez néanmoins.

— Comment, l'abbé, même si je perds, je gagnerai ? Vous êtes aussi diflicile à comprendre qu'un miracle: soyez plus clair.

— Si vous gagnez, dit l'abbé, vous choisirez dani mes Elzevirs celui qui vous plaira.

— Très-bien ; mais si je perds, curé, que devrai-je vous donner ?

" Rien ; une promesse seulement.

— Une promesse... de quoi ?

— De venir à la messe le dimanche.

A cette proposition, faite avec la plus naïve bonhomie, le docteur partit d'un large et retentissant éclat de rire. — Ah ! finaud, s'écria-t-il en frappant sur les genoux du curé, qui paraissait tout heureux d'avoir imaginé ce stratagème, vous avez donc juré de me convertir ?

— Oui, pécheur que vous êtes, répondit l'abbé.

— Sans reproche, répliqua M. Michelon, il faut avouer que votre système de recrutement évangéliquc procède par de singuliers moyens. C'est tout simplement une ruse du diable que vous avez trouvée là, curé.

— Eh ! le diable n'est point un sot, fit l'abbé.

— Mais, reprit le docteur, expliquez-moi donc la cause de cette persistance que vous mettez à tue vouloir compter parmi vos ouailles, moi la brebis dangereuse, moi le docteur Michelon, l'homme le plus so&p° UQue,leplus matérialiste, leplusrailleur...leplUÊ ..

— Vanitûs mnitatum, murmura l'abbé.

— Eein î grogna le docteur.

— Eh ! mon Dieu, oui, vous êtes athée comme moi je suis Turc

— Je ne suis pas athée ! par exemple, c'est trop fort, s'écria le docteur; moi qui ai souscrit l'un des premiers au Voltaire édition Touquct, moi dont l'esprit s'est tout jeune allaité aux mamelles de \ Encyclopédie, moi qui, à vingt ans, quand la France était une sacristie, osai présentera la Faculté de Paris une thèse tellement audacieuse, que te Constitutionne! en a public des fragments, — le Omsiitudonnrl, l'abbé ! articula le docteur avec un majestueux accent.

— J'entends bien.

— Je ne suis pas athée I repnt le docteur, moi qui pendant trois ans ai suivi les cours do M. Dupuytrcn, ce grand homme à qui j'ai dédié mon fameux opuscule dirigé contre la médecine spiritualisle, un livre plein de révoltes, qui m'a valu une excommunication de la cour de Rome ; car je suis un excommunié, enlendez-vous bien? acheva le docteur en frappant du poing sur la table et en regardant le curé jusque sous le nez, — Ah! je ne suis pas athée, c'est trop fort... — Eh bien ! mais qu'est-ce que je suis dune alors î demanda-t-il en se redressant.

— Vous êtes le plus honnête et le plus spiriiuel homme du inunde, répondit l'abbé.

— Certainement, dit le docteur; mais enfin un hérétique, un païen?

— Elî ! reprit l'abbé, croyez-vous donc que je ne vous aie point jugé depuis le temps que je vous connais, et pensez-vous que je prenne au sérieux ce matérialisme brutal, qui est chez vous moins une conviction qu'un instrument de métier qui trouve sa place dans votre trousse, entre vos bistouris et vos scalpels I Non, docteur, au fond de l'âme vous n'êtes point ce que vous dites : pratiquer la vertu et la respecter, l'avoir en soi et la désirer chez les autres, ce n'est point là le fait d'un homme qui croirait réellement que tout est dit quand la mort est venue, et que rien ne reste de nous après nous.

— Ta, ta, ta, sifflota le docteur entre ses dents. Je sais ce que je sais. Depuis trente ans, j'ai les mêmes principes ; on ne se trompe pas pendant trente ans !

— On se trompe quelquefois toute la vie, répondit l'abbé.

— Tenez, dit M. Michelon, parlons d'autre chose» ei revenons à notre partie.

— Soit.

—Il est bien entendu que vous me demanderez un autre enjeu...

— Ah 1 pour cela, non... non, docteur. Si vous

perdez, vous viendrez à la messe le dimanche, et il en sera ainsi pour chaque partie que je gagnerai.

—Alors n'en parlons plus, fil le docteur légèrement.

— N'en parlons plus, dit le curé.

— Vous garderez donc ces livres... dangereux?. reprit le docteur après un moment de silence.

— Non, répondit l'abbé, eX, puisque vous n'y tenez pas... je vais les brûler tous en rentrant.

— Les brûler ! s'écria M. Michelon en faisant un bond, détruire de semblables chefs-d'œuvre! mais c'est un sacrilège, vous ne le commettrez pas; grâce au moins pour le Rabelais !

— Demain, je vous en apporterai les cendres, dit tranquillement l'abbé en regardant son ami.

— Mais songoz donc, reprit tout à coup le docteur après un nouveau silence, songez donc que ma présence à l'église serait une apostasie.

— Ce mol d'apostasie, dit le prêtre, me rappelle que, parmi les livres en question, se trouve précisément le livre d'Heures sur lequel le roi Henri IV suivit la messe le jour de son abjuration, qui était aussi une apostasie, celle de Terreur.

— Mais, continua le docteur... si je consentais à ce que vous demandez, ce ne serait jamais que comme contraint et forcé, malgré moi, et alors votre but ne

16 LE PAYS LATiK.

serait pas atteint, car ce ne serait point une conversion; et puis, ajouta M. Michelon en manière d'argument irrésistible, ne craignez-vous pas que la présence d'un excommunie dans une église ne soit un sacrilège ?

— Je prends sur moi de vous en absoudre, répondit l'abbé.

— Enfin, s'écria le docteur à bout de raisons, qu'est-ce que vous gagnerez à une semblable partie, vous, l'abbé?... Ah ! mais j'y songe, dit-il en se grattant l'oreille; en effet... ma présence à la messe passera pour une conversion aux yeux du monde, et, comme on connaît notre intimité, c'est vous qui serez jugé l'auteur de ce retour au bercail... Je com prends votre but... c'est une affaire d'amour-propre.. . comme nous autres médecins, quand nous nous obstinons après une cure, moins pour le malade que pour la gloire qui nous en revient... Vanitas vanitatum!.. Ah! l'abbé, je ne suis pas fâché de vous celourner votre citation.

— Je vous permets de tout supposer, répliqua le curé ; il y a en effet dans ma persistance un motif intéressé en apparence, et, s'il vous plaît de le connaître, le voici dans toute sa naïve simplicité : les gens de ce pays-ci sont un peu comme les moutons de Panurge.

— Ah ! vous connaissez Panurge? dit le docteur en riant.

— De réputation proverbiale... Je disais donc que nos paysans font un peu ce qu'ils voient faire, et que la présence au banc d'œuvre de ma paroisse d'un homme estimé, honoré et aimé comme vous l'êtes, serait d'un bon exemple pour eux.

— Voyons, l'abbé, combien me rendrez-vous dô pions... si j'accepte la partie dans les termes posés par vous T demanda le docteur, attiré, malgré lui, vers les splendidcs bouquins.

— Un pion !

— Ah ! un peu de conscience... égalisons les forces, maintenant que la partie est sérieuse... Je veux deux pions, sinon... nous en resterons là dcfiniliveniinl.

— Eh bi«n I soit, deux pions, répondit le curé.

— Commençons-nous ce soir?

— A vos ordres.

— Allons donc alors... dit le docteur. Et on ne soufflera pas? ajuula-t-il en sauvegardant d'avance son étourderie accoutumée.

— Soit, répondit l'abbé. A vous h jouer.

La partie dura un quart d'heure, silencieuse ei Biuelte. Le docteur lit des prodiges de valeur, mais

enfin il dut se rendre, immobilisé dans son ieu par deux dames maîtresses, qui ne lui permeliaient pas même de faire partie nulle.

— J'ai perdu... dit-il.

— - Les dettes de jeu se paient dans les vingt-quatre heures, je crois; c'est demam dimanche, docteur.

— A quelle heure la messe ?

— A onze heures.

— J'y serai; mais vous savez que je vous demanderai une revanche.

— Tout ce que vous voudrez, docteur, dit le prêtre en prenant son chapeau pour sortir. A demain matin pour la messe, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à M. Michelon.

— A demain soir pour la partie, répondit celui-ci. Le lendemain, exact à tenir sa parole, le docteur

entrait dans la paroisse de Cèzy, accompagnant sa fille, qu'on avait dans le pays l'habitude d'y voir venir seule ; l'installation de M. Michelon dans le banc d'œuvre, où le maire et le notaire se serrèrent un peu pour lui faire place, causa même un certain étonnement.

Cependant les parties de dames continuaient chaque soir, et le docteur n'était pas plus heureux. Ausii un beau soir il dit à l'abbé : .

— Tenez, curé, restons-en là ; je ne peux pas vous gagner. Ainsi c'est inutile de jouer.

— Ah ! mais, dit le curé, vous n'oublierez pas que kous avez perdu... vos dimanches jusqu'à Pâques prochain? (On était alors à la Notre-Dame de septembre.)

— Oh ! répondit le docteur, soyez tranquille, je paierai, j'irai à la messe, et tenez, l'abbé, je n'y serais pas engagé, que je crois véritablement que j'irais tout de même ; ah ! l'habitude !

Par une dernière révolte de l'orgueil humain, le docteur ne voulait pas avouer que ce qu'il avait d'abord considéré comme l'acquittement d'une dette lui avait peu à peu semblé un devoir, en même temps qu'un bon exemple à donner.

— Eh bien ! dit le curé de Cèzy en se frottant les mains, vous voilà arrivé où je voulais. Vous ferez votre salut malgré vous,

— Oui, répondit le docteur un peu dépité, grâce à ma mauvaise chance, vous avez gagné un paroissien, et, par-dessus le marché, vous garderez encore pour vous tous ces livres qui vous ont servi d'appât pour me séduire et m'entraîner à ma perte, ajouta-t-il en riant. Voilà-t-il pas déjà le journal libéral de Joigny qui m'appelle jésuite!

— Vous y tenez donc toujours à mes bouquins T demanda le prêtre.

— Comment l si j'y tiens ! Méfiez-vous, curé, un de ces jours je vous les volerai.

^Eh bieni vous n'en aurez pas la peine, docteur ; demain ils ne seront plus dans ma bibliothèque.

— Ah bah 1 s'écria le docteur; où seront-ils donc?

— Dan» la vôtre, répondit M. Bertolin.

Peu de temps après, en allant visiter les vignes do docteur, le curé lui annonça, pour son compte et pour celui de son neveu, qu'il acceptait la proposition dont il avait été question.

— Je ne sais, dit le prêtre, si vous avez influencé Claude ; mais quand je lui ai demandé quelle carrière il comptait choisir, il m'a repondu sur-le-champ : La médecine.

— Parbleu ' j'en étais bien sûr, et quant à la proposition d'être mon gendre, de quel airl'accepte-l-il, aotre futur Esculape ?

— Tenez, dit l'abLéen montrant au docteur Claude et Angélique qui venaient au-devant d'eux, je crois qu'il s'en explique avec votre fille.

— Comment ! l'abbé, vous ménagez des tête-à-tête entre votre neveu et ma fille 1 C'est qu'ils ont l'air de deux amoureux au moins. Ah ! voyez-vous, curé, l'amour est la première vertu du monde. Je ne sais pas si c'est dans l'Évangile, mais ça devrait y être.

— L'amour honnête réjouit Dieu, répondit le prêtre.

Le jour où Claude devait partir pour Paris, on dîna à Joigny dans la maison du docteur; les deux jeunes gens étaient placés en face l'un de l'autre. Le prêtre et le médecin remarquèrent plusieurs fois que Claude et Angélique interrogeaient souvent avec un grand ensemble de regards la pendule, dont l'aiguille se rapprochait de l'heure du départ.

— Il faut au moins leur laisser cinq minutes pour les adieux, dit tout bas le docteur à l'abbé Bertolin. Venez un peu dans mon cabinet, curé, que je vous montre le nouvel appareil qu'on m'envoie de Paris. Avec cela, on vous coupe une jambe le temps de dire oremus.

Et le docteur entraîna l'abbé dans une chambre voisme. Les deux jeunes gens restèrent seuls, tous

deux fort embarrassés, osant à peine se regarder, mais osant bien moins se parler. Voyant que le silence se prolongeait, mademoiselle Angélique Michelon employa pour le rompre une petite ruse bien innocente. Elle se plaignit d'avoir trop chaud, et, quittant la table, elle se dirigea vers une petite terrasse de laquelle on pouvait embrasser une assez vaste étendue d'hori zon, car la maison du docteur était bâtie sur une côte élevée. Claude suivit la jeune fille, qui l'engageait à venir admirer avec elle la beauté du couchant.

Un joli tableau d'automne s'offrit à leurs regards. Dans l'air attiédi par les dernières chaleurs du soleil d'été qui avait brillé toute la journée, flottait un brouillard demi-transparent à travers lequel on apercevait la campagne au loin vague et confuse. Au milieu du calme crépusculaire de celte tranquille soirée s'élevaient par bouffées sonores les clameurs joyeuses des petits enfants et des indigents grappillant dans les vignes nouvellement vendangées, et dont les chansons semblaient bénir l'année féconde qui, en faisant la vendange si belle, laissait au pauvre le droit d'entrer dins la vigne du riche et d'y cueillir sans lo dépouiller les grappes du glanage mûries par la Providence. Plus loin, sur la rivière qui coulait lente et claire au pied des coteaux* on entendait l'aigre cri de

la poulie grinçant sur les cordes du bac, les bêlement» des troupeaux qui rentraient aux étab les et le gémissement des charrettes ramenant aux celliers les futailles emplies au pressoir. Les maisons'd'alentour étoilaient leurs fenêtres de lueurs vacillantes et rougeâtres, et la cheminée, où la bûche d'hiver, allumée pour la première fois, réjouissait le grillon, noir ermite de l'âtre qui mêlait sa chanson aux complaintes de la veillée , couronnait le toit de petites fumées dont les folles spirales montaient vers le ciel que les étoiles trouaient de points lumineux. Toutes ces choses si simples de la poésie rurale, Angélique et Claude les avaient vues cent fois, et jamais elles n'avaient éveille en eux qu'une curiosité distraite ; ces bruits quotidiens, ils les avaient cent fois entendus et ne leur avaient prêté qu'une attention indifférente ; mais en ce moment, et sans qu'ils sussent pourquoi l'un et l'autre, ils éprouvaient une impression singulière et toute nouvelle dont leurs regards, qui se cherchaient et s'évitaient tout à la fois, semblaient furtivement se demander l'explication. C'est que la douce tristesse de ce paisible spectacle eritraiten communion sympathique avec la tristesse douce dont s'imprégnait leur rêverie commune ; c'est que pour la première fois peut-être elle venait révéler aux deux jeunes gens la

mystérieuse fraternité qui existe entre les choses et les êtres, et les unit plus particulièrement en de certaines occasions. En d'autres temps, celte heure qui sonnait au clocher noyé dans les brumes n'eût été pour eux qu'un signal quotidien de retraite et de repos : alors on se quittait tranquillement en se souhaitant la bonne nuit et en échangeant l'espérance du prochain revoir; le galop des chevaux qui passaient sous les fenêtres en secouant leurs colliers de grelots eût indiqué l'arrivée ou le départ de la diligence, et on n'y eût point pris garde; mais cette fois, en ce moment même, l'heure qui sonnait indiquait l'approche de l'instant »ù l'on allait se quitter pour se dire adieu : adieu ! ce vœu mélancolique adressé au hasard et que l'on fait presque toujours les yeux à demi mouillés. Et le marteau qui frappait sur le timbre de l'horloge frappait aussi par contre-coup sur le cœur des deux jeunes gens, qui tressaillaient intérieurement en f autant le pialTement des chevaux qu'on allait atteler, et dont les colliers de clochettes semblaient sonner le tocsin du départ.

Appuyé sur le balcon de la terrasse, Claude, silencieux auprès d'Angélique muette, contemplait avec émotion celte campagne endormie qu'il allait bientôt quitter. Au milieu du silence, une voix enrouée s'é-

Je va, chantant dans la rue un refrain de complainte.

— Monsieur Claude, dit Angélique en posant sa main toute tremblante sur l'épaule du jeune homme, voici Jean Filaud qui vient prendre vos bagages pour les porter à la voiture. Avant de fermer votre malle, je voudrais vous prier de vous charger d'une petite commission pour Paris. Venez, dit-elle en entrant dans sa chambre, où Claude la suivit.

Angélique tira d'un carton à dessin deux aquarelles, et les donna à Claude, qui les approcha de la lampe pour mieux les examiner. L'une représentait la campap^ne environnante telle que Claude venait de lavoir ; l'autre était, avec une minutieuse exactitude de détails, la reproduction du presbytère de l'abbé Bertolin, où Claude avait passé sa jeunesse. Le jeune homme remarqua que ces dessins avaient été faits tout récemment, comme l'indiquait une date qui se trouvait au bas de chacun d'eux, près de la signature d'Angélique.

— Vous m'obhgeriez, dit la jeune fille, si vous vouliez emporter ces deux dessins à Paris, où vous les ferez encadrer bien mieux qu'on ne le saurait faire ici. Si vous y pensez, ajouta-t-elle en rougissant un peu, vous me les rapporterez lorsque vous viendrez nous revoir aux vacances prochaines.

LE PATS LATI.N. 27

Claude mit les aquarelles dans sa malle, et Angélique tressaillit de plaisir en lisant dans les yeux de son ami qu'il avait compris la ruse qu'elle employait pour lui faire emporter un souvenir d'elle-même en même temps qu'un souvenir des lieux où elle allait l'attendre. Après quelques minutes de silence, Claude prit la jeune fille parla main, et, sans lui rien dire, l'attira à son tour vers la terrasse, où elle se laissa conduire, émue intérieurement par cette inquiétude délicieuse qu'on pourrait appeler l'angoisse du bonheur. La nuit était venue, enveloppant tout le paysage dans ses masses d'ombres épaissies encore par le brouillard qui s'élevait de la rivière. Un vent sonore et déjà froid bruissait dans les arbres du jardin, et par moments inclinait la cime d'un platane d'Italie jusque sur la terrasse où les deux enfants n'osaient toujours rien se dire, tant ils avaient peur de ne pouvoir achever. Avec mille précautions délicates et discrètes pour ne pas éveiller l'instinct de résistance, Claude, passant alors doucement sa main autour de la taille de la jeune fille, l'attira auprès de lui avec lenteur, et, profitant d'un moment où la plus haute branche du platane venait de nouveau se balancer au-dessus de leurs têtes, si rapprochées que leur haleine s'embrasait, il appuya sa bouche à pleines lèvres sur le front de

la jeune fille, couronnée alors, comme une nymphe des bois, par le feuillage mobile. Avec un mouvement gracieux de colombe endormie qui cache sa tête sous ses ailes, Angélique ferma les yeux et pencha son visagesurson épaule, Claude, l'entourant alors d'une étreinte plus douce, regarda avec une admiration extatique cette blanche figure subitement envahie par la pourpre rosée d'une aurore amoureuse. Angélique entr'ouvrit un instant les yeux et regarda son fiancé en laissant échapper de sa bouche à demi ouverte une vague prière, dont la dernière syllabe alla mourir sur les lèvres du jeune homme.

— Angèle ! chère Angèle !.. . murmura Claude.

— Claude, mon ami, balbutia l'enfant. Et la corne argentée de la pâle chasseresse, amante d'Endymion, disparut alors derrière un nuage, tandis que le vent lui-même semblait se complaire à maintenir plus longtemps au-dessus du couple juvénile ces rameaux de feuillage qui flottaient sur les deux têtes comme un poêle nuptial, destiné à cacher au regard curieux des étoiles les pudiques mystères du premier aveu et du premier baiser.

Un bruit se fit entendre dans la chambre voisine, Angélique se dégagea vivement des bras de Claude, qui repoussa la branche protectrice, d^nt une feuille

lui resta même dans la main. On entendit la voix dn docteur et celle de l'abbé.

— Adieu, adieu, dit Claude en mettant sa m : dans celle d'Angélique.

— Adieu, adieu, répondit-elle, et, avec un geste adorable de tendresse ingénue, elle arracha à la main de Claude la feuille encore verle du platane, la porta à ses lèvres en regardant le jeune homme et la glissa rapidement dans son sein. En ce moment, l'abbé Bertolin et le docteur Michelon entrèrent dans la chambre, suivis du commissionnaire qui venai! prendre la malle de Claude.

— Allons, mon garçon, dit le docteur, en roulo ! La Poule Xoire n'attend personne, pas même les amoureux. J'entends la trompette du conducteur qui nous appelle ; nous n'avons que bien juste le temps.

Et comme il jetait un regard sur sa fille, M. Michelon s'aperçut qu'Angélique était toute j^nsive el semblait hésiter à lui faire une demande. Il s'appro cha d'elle en souriant et lui dit à l'oreille :

— Gageons un baiser, petite, que je devine ce que tu n'oses pas me dire ?

— Moi, fit la jeune fille embarrassée et baissant les yeux. Je ne comprends pas, mon père.

— Ne mentez pas devant M. le curé, mignonnei

30 LE ?A\b LA'ifN.

dit le docteur en montrant l'abbé Bertolin. Vous avez envie de nous accompagner jusqu'à la Poule Noire. Allons, fillette, prends ton châle, mets ton chapeau et viens avec nous, cela te fera toujours un quart d'heure de plus à passer avec le neveu de l'abbé.

Un quart d'heure après, la Poule-Noire, lourd véhicule qui semble être une protestation contre l'abolition de la torture, faisait étinceler sous ses roues l'horrible pavage en silex de la grande rue de Joigny. Le lendemain, Claude arrivait à Paris, et, comme nous l'avons dit, descendait à l'hôtel Saint* Sulpice, tenu par des personnes d'une pieté recommandable, et qui avaient été indiquées à l'abbé Bertolin par un de ses collègue, vicaire dans une paroisse de Paris.

En provinre et traditionnellement, Paris est considéré comme la cité minotaure à qui la France envoie chaque année un tribut de victimes, ainsi qu'autrefois Athènes au monstre vaincu par Thésée. C'est avec eiïroi que les familles voient arriver le moment où la nécessité vient leur enlever leurs enfants, et les appelle à vivre dans la grande capitale, où ils doivent apprendre à devenir des hommes.

Esprit crédule et craintif, Claude, exagérant en core les tableaux exagérés qu'il avait maintes fois entendu faire de Paris et de ses mœurs, éprouvait

un véritable sentiment d'épouvante en songeant au temps qu'il devait passer dans cette ville pavée de dangers et pleine de tentations. Aussi, en y arrivant, s'était-il d'abord tracé un programme d'existence dans lequel il s'enferma sous le double tour de la volonté. M. Michelon et son oncle lui ayant mille fois répété que c'était surtout la société qui perdait les jeunes gens, Claude poussa ces conclusions jusqu'à l'extrême: il vécut ^ans une perpétuelle défiance de lui-même et de& autres, ressemblant un peu à ces gens qui, traversant une forêt la nuit, — par cela même que c'est une forêt et qu'il y fait sombre, — se laissent abuser par l'optique de la peur, et prennent tous les arbres pour des brigands.

Hors les heures où ses études l'appelaient au dehors, Claude se cloîtrait dans une réclusion complète. Depuis deux mois qu'il habitait Paris, il ne connaissait du quartier où il logeait que les rues par lesquelles il était forcé de passer, et n'avait point franchi les ponts quatre fois. Aureste, comme laplupart des esprits laborieux, Claude avait de tout temps trouvé de grandes jouissances dans le travail; mais, depuis que la science qu'il venait acquérir était devenue pour lui une route au bout de laquelle il était certain de trouver un établissement définitif, qu'il

considérait comme le seul bonheur désirable, •— c'est-à-dire une existence tranquille au milieu des êtres qui avaient son affection, — Claude éperonnc d ailleurs par l'effroi que lui inspirait le séjour de Paris, apportait à son labeur la fièvre d'opiniâtreté qui était un des côtés saillants de son caractère. Le neveu de l'abbé Bcrtolin se croyait donc bien gnanli dans son isolement contre toute surprise que pourraient tenter contre lui les passions qu'il redoutait tant sans les connaître, et il attendait avec une impatience calme l'époque des vacances, qu'il devait aller passer auprès de son oncle et de la fille du docteur. Di- son côté, Angélique attendait son arrivée avec nidins de tranquillité, comme son père avait pu le remarquer plus d'une fuis, lorsqu'il la surprenait, un almanacli entre les mains, comptant les jours qui la séjiaraienl encore de la grande fêle du retour. Pendant que sa fiancée égrenait ce long rosaire forme des heures séculaires de l'attente, Claude, ignorant les crbelles souffrances de la nostalgie du cœur, était il faut le dire moins dévot à la religion du souvenir; non point cependant qu'il eût oublié Angélique. Cette douce figure traversait quelquefois sa pensée, surtout lorsque ses jeux tombaient sur les dessins que la jeune fille lui avait donnés; mais l'ap-

parition souriante et légère ne causait au jeune homme qu'une sensation pacifique qui eût certainement été taxée de froideur par le jury des anciennes cours d'amour, et d'indifférence par les casuistes de la passion moderne. Ce souvenir n'était jamais pour Claude plus qu'un hôte passager dont l'arrivée ou le départ n'éveillait aucun trouble dans son âme , n'augmentait point la vivacité de son pouls, et interrompait à peine de quelques secondes la solution du théorème commencé.

L'austérité de son existence quasi monacale, l'aridité des sciences mathématiques qui ne laissent aucune porte ouverte à la rêverie, et à l'étude desquelles Claude se livrait exclusivement depuis son arrivée à Paris, n'étaient peut-être point étrangères à ce refroidissement subit d'un sentiment qui avait débuté avec tout l'emportement précurseur de cette première passion, invariable prologue de la vie de jeunesse. Cependant l'impression qu'il avait éprouvée le soir de son départ de Joigny en se trouvant seul avec Angélique n'avait été véritablement chez Claude qu'un fugitif éveil. Son cœur, enveloppé un instant par une irrésistible poésie, s'était ému plus que de coutume dans cette soirée des adieux, où Vjl brise qui avait mêlé ses cheveux à la chevelure de h

jeune fille était j>eut-êtrc la même qui jadis avait murrauré dans les orangers Tépithalame des noces mystérieuses au couple amoureux du balcon de Vérone. Celte émotion avait été vive, spontanée, sincère au moment où il l'éprouvait ; mais Claude l'avait presque oubliée après huit jours de résidence à Paris.

Une ou deux fois par mois, Claude écrivait à son oncle pour le tenir au courant de ses progrès, et chacune de ces lettres était communiquée au docleur, ainsi qu'à sa fille. Un jour qu'ils se trouvaient l'un et l'autre au presbytère, l'abbé reçut de son ne- ?eu la nouvelle qu'il allait passer dans deux jours son examen de bachelier, à la suite duquel il se proposait, s'il était reçu, de prendre immédiatement sa première inscription. Le matin du jour où Claude devait passer son examen et à l'heure même peutêtre où il se présentait à la Sorbonne, l'abbé Bertolin, montant à l'autel pour dire une messe en faveur de son neveu, aperçut dans le coin le plus obscur de l'église Angélique Michelon. La fille du docteur était venue de son côté prier pour l'étudiant qui allait conquérir son premier diplôme.

Claude fut reçu, il eut même un brillant succès dont la nouvelle arriva au presbytère, apportée par

Angélique Michelon, qui était allée attendre le courrier bien avant l'heure où il arrivait d'ordinaire. Une lettre de félicitations fut adressée au jeune homme à roccasion de son triomphe, et à ce propos Angélique rusa comme une fille d'Eve pour qu'on la chargeât de porter elle-même la lettre à la poste. Son père comprit parfaitement qu'il y avait dans cette insistance quelque puéril et innocent secret d'amoureux, et feignant de se laisser prendre au petit manège de la jeune fille, il lui donna la lettre adressée à Claude — en oubliant de la cacheter, car il avait «ieviné qu'Angélique voulait y ajouter un post-scriptum.

Le lendemain, lorsque Claude, ayant reçu la lettre, l'ouvrait pour la lire, une petite feuille verte s'échappa de ses plis : c'était une feuille de platane, la première qui fût sortie du bourgeon printanicr, et qu'Angélique avait cueillie sur cet arbre, qu'elle ne pouvait regarder sans rougir, pour la glisser dans la lettre. Claude devina bien en elTet quelle main lui adressait ce souvenir ; mais il le ramassa et le serra tranquillement dans le papier qui le lui avait apporté, sans écouter toutes les choses charmantes qu'était chargé de lui dire ce messager qui portait les couleurs de Tespérance.

Tous les dimanches, Claude allait à la messe le matin, et Jes jours de grande fête il assistait à l 'office • • luplct. Deux fois par mois, il avait l'habitude d'aller dîner et passer une partie de la soirée chez un des amis de son oncle, — l'abbc Moriot, vicaire de la paroisse Saint-Jacques-du Haut Pas, — la seule persone deconnaissancequ'ileûtàParis. Un dimanche soir, l'abbé Moriot s'ctanltrouvc indisposé après le dîner, Claude se retira plus tôt que de coutume. Il faisait grand jour lorsqu'il se trouva dans la rue et, avant de rentrer clicz lui pour se mettre au travail, comme il en avait l'habitude chaque soir, il lui prit la fantaisie d'entrer dans le jardin du Luxembourg pour y attendre la tombée de la nuit. On était alors ians les derniers jours d'avril, une magnifique soirée terminait une journée admirable, la première du printemps tardif, et durant laquelle le nouveau soleil de l'année avait fait son début solennel dans des cieux qui eussent rivalisé avec l'azur vénitien. Tout le quartier semblait s'être donné rendez-vous dans ce beau jardin que Claude connaissait à peine, bien qu'il en fût proche voisin. Il alla d'abord s'asseoir sur l'élégantî terrasse qui domine l'une des pelouses réservées oii la musique d'un régiment donnait un concert. Celte partie du jardin est, durant la

belle saison, une espèce de salon de conversation en plein air. Habituées à s'y rencontrer cloaque soir, toutes les personnes qui viennent s'y promener ou s'y asseoir se connaissent un peu : de là une espèce de familiarité distinguée qu'on y remarque. Les femmes y brodent, les maris lisent le journal, les enfants jouent. Ce spectacle commença à jeter quelques germes de tristesse dans la pensée de Claude, déjà énervé à son insu par la musique, qui exécutait ce soirlà les motifs les plus mélancoliques de Lucie et de la Favoritôy ces deux élégies jumelles, filles d'une inspiration maladive, et dont l'harmonie éplorée s'épanche avec le murmure d'un ruisseau de larmes. Claude quitta brusquement la place sans attendre la fin du concert, et s'enfonça dans ces massifs épais où les arbres entendent chaque été s'échanger plus de serments qu'ils n'ont de feuilles à leurs branches ; mais, à peine entré sous la voûte déjà touffue des grands marronniers dont les rayons du couchant incendiaient la cime, Claude croisa à chaque instant un couple enlacé qui se détournait à son approche pour aller renouer un peu plus loin, par le trait d'anion d'un baiser, le tendre duo que sa présence avait interrompu. Et de quelque côté qu'il se dirigeât dans cet endroit appelé si justement l'allée des Sou-

pirs, de dix pas en dix pas il se heurtait à une vivante conjugaison du verbe aimer. Ces apparitions multipliées rejetèrent Claude dans le courant des idées qu*il voulait éviter. Malgré lui, il se sentait devenir pénétrable à des influences contre lesquelles il luttait, etqu'ilélaitparvenuàrepousserjusqu'alorsen élevant entre elles et lui la barrière du travail. En ce mo ment, cl pareil à un homme qui, au milieu de l'ombre, sent se mouvoir autour de lui un danger qui le menace, Claude, inquiet comme par intuition, devinait qu'il ^Jlait prochainement avoir à subir l'assaut d'une de ces passions qui lui causaient tant d'eiïroi. Pour lui, celte langueur inaccoutumée qui l'avait engourdi quand il avait écouté la musique, ce soupir de regret qui lui était échappé en se trouvant tout seul, sans avoir à qui parler, au milieu de ces groupes de jeunes gens et de jeunes filles qui riaienl et causaient sous le regard de leurs familles, cet éclair d'envie qui avait traversé son esprit, et, pour an moment, lui avait fait trouver si triste la solitude dans laquelle il vivait, quand il avait rencontré ces couples mystérieux marchant la main dans la main; cette espèce d'insistance taquine et jalouse qu'il avait mise à les poursuivre tout en devinant bien que sa poursuite les troublait : toutes ces pensées, tous cei

désirs, quoique vaguement formulés, toutes ces aspirations confuses encore, il les considéra comme autant de symptômes précurseurs formant l'avant-garde d'un péril, et il ne put s'empêcher de tressaillir, caril sentait en même temps que toutes les pièces de son armure de placidité se détachaient de lui une à une,, et qu'il allait se trouver désarmé au moment du combat.

Claude quitta enfin d'un pas rapide ces allées solitaires où il avait rencontré le vertige, et où les blanches statues elles-mêmes, nymphes et déesses du paradis païen, semblaient ouvrir leur bouche de marbre en étendant les bras comme pour arrêter au passage et presser un instant contre leur sein pâmé les sylphes amoureux qui voltigeaient par essaims dans cette atmosphère embrasée de tous les irritants parfums d' A phrodite. En sortant de l'allée des Soupirs, silencieuse et discrète, il déboucha tout à coup dans la grande allée de l'Observatoire, voie bruyante et tumultueuse, traversée alors par des groupes joyeux descendus en foule des collines savantes du quartier Saint-Jacques. Comme ces oiseaux ambassadeurs du printemps, qui apparaissent au premier soleil, cette population, dont le départ à l'époque des vacances suffit pour faire le silence et le désert dans les rues qu'elle habite, revenait après un long hivernage

dans les estaminets enfumés reprendre possession de ce jardin du Luxembourg, ombrageux El ysce où elle promène son far niente, ses amours et sa gaieté.

Où allaient-ils ainsi d'un pas hâtif, fredonnant en chœur quelque refrain qui est leur Marseillaise du plaisir? où allaient-ils ainsi par groupes et par couples : jeunes gens et jeunes femmes dont quelquesunes étaient réellement jeunes, et dont le plus grand nombre, hélas ! étaient déjà presque aussi loin de leur jeunesse que la jeunesse elle-même est éloignée du berceau? Où allaient-ils, ceux-là dans cette toilette dont le né.^^ proche parent de l'élégance;

ceux-ci demi-plèbe, demi-gentilhomme, étalant un jabot de fine batiste sur un gilet cramoisi, les autres portant sur le dos les prospectus des modes les plus extravagantes ? et les femmes donc : — celles-ci coifîéesen Mane-la-Folle d'un de ces bonnets légerb qui s'envolent par-dessus les moulins, vêtues d'une méchante robe d indienne trop courte, à corsage trop long, taillée en dix minutes et bâtie en trois quarts d'heure, à grands points, par une main impatiente qui a oublié le maniement de l'aiguille en apprenant à rouler des cigarettes ; — celles-là toutes pimpantes, sous un beau chapeau pavoisé de rubans frais, en jupe de soie de couleur gaie et garnie de volants, le

volant, ce dernier mot de Tambition des grisettes — et la flottante écharpe ou le châle en dentelle transparente laissant deviner la souplesse d'une taille étranglée dans l'étau du corset, qui fait saillir la richesse du buste, ou la mantille collée au corps pour faire une réclame aux rondeurs des hanches. Où allaient-ils ainsi bras dessus,bras dessous, les pieds ailés d'impatience ? Ils allaient de compagnie ouvrir la galante campagne du bal en plein air, sous les bosquets de la Grande -Chaumière et dans les charmilles de la Grande-Chartreuse, où les appelaient déjà les fioritures de la petite flûte, ce rossignol de l'orchestre ; ils allaient donner le branle à ce gigantesque quadrille qui commence aux premières feuilles vertes et fait encore crier sous ses pas les dernières feuilles jaunies. Assis sur les bancs espacés le long des contre-allées, les gens paisibles venus là pour respirer la fraîcheur du soir, regardaient avec curiosité défllcr cette troupe joyeuse et pressée dont le passage semait l'envie au cœur des vieillards anacréontiques qui reluquaient, d'un œil où semblait se rallumer une juvénile étincelle, ces créatures folâtres pendues au bras de fiers lurons aux moustaches tordues en hameçon à prendre les cœurs. Peu à peu, la nuit était descendue. Les prome-

neurs devinrent plus rares, les bruits s'éloignèrent, et Claude, assis sur le banc où il avait vu pendant une heure passer devant lui cette procession de pèlerins allant au plaisir, ne songeait plus à rofilrer chez lui. Le bruit des tambours hatlant la retraite et les cris des gardiens annonçant la fermeture du jardin îe réveillèrent comme en sursaut de la rêverie où il (?bit tombé. Il se leva de son banc et s'éloigna précipitamment. Au bout de cinq minutes, il vu\n arrivé h son HtJ'lel.

lY

Aussitôt rentre, Claude aiîuma sa lampe, se mit j one table, ouvrit un livre et essaya de reprendre i*éluleau cliapilre interrompu, mais son esprit n'était déjà plus à l'étude. Entre ses yeux et le volume ouvert devant lui, passaient et repassaient incessamment dei visions qui lui retraraient les scènes dont il avait ct< témoin dans sa promenade au jardin du Luxembourg. Alors il se mit à lire tout haut, croyant ainsi obliger sa pensée distraite à suivre la lecture ; mais un murmure confus, formé de chants, d'éclats de

rire et de cris joyeux, se leva à côté de sa voix, et finit par l'étouffer dans un crescendo, comme un accompagnement d'orchestre qui couvre un solo de" chant. Claude ne s'entendait plus lire. Alors il se crut indisposé, ferma son livre et se mit au lit, appelant le sommeil à son secours pour faire cesser Ihallucinalion à laquelle il était en proie ; mais il ne vint pas , ce bon sommeil aux songes tranquilles, ce doux et salutaire repos qui délasse l'esprit des fatigues de l'étude, comme un bain délasse des fatigues du corps, et qu'il était habitué chaque soir à retrouver derrière ses rideaux après une longue et fructueuse veillée où il avait brûlé ses yeux aux clartés de la lampe. Ce fut l'insomnie qu'il trouva assise à son chevet pour tenir ses yeux ouverts aux visions qu'il ne voulait pas voir, et ouvrir malgré lui ses oreilles qui ne voulaient pas entendre à cet incessant murmure qui chantait l'hymne de la jeunesse et de l'amour, et auquel il lui semblait que son cœur répondait par des battements précipités. Ce fut seulement bien avant dans la nuit qu'il commença à s'endormir, ou plutôt à tomber dans un assoupissement fiévreux, troublé par de brusques réveils, où il se surprenait les mains tendues dans le vide, comme s'il eût voulu saisir au passage la forme

LE PAYS LATIN. Ul

réelle du fantôme qui lui était apparu dans son rêv • interrompu subitement.

Le lendemain, il se réveilla beaucoup plus tar^l que de coutume el dans un véritable état de malaise. Néanmoins il se rendit à l'École de médecine, où il suivait un cours ; mais, quoiqu'il y prêtât toute son attention, il ne comprit rien à la leçon du professeur. Le cours terminé, il rentra chez lui mcconlent de lui-môme. En se retrouvant dans sa chambre, il s'aperçut pour la première fois combien elle était triste el maussaim^ En effet, c'était un lieu obscur et étroit, participant de la cellule claustrale cl du cabanon du prisonnier; par une fenêtre grillée, ouvrant sur une cour en forme de puits, pénétraient un jour avare et un air raréfié ; le soleil n'y descendait jamais. Claude, inquiété par cette remarque qu'il venait de faire, se demanda pourquoi il trouvait inhabitable tout à coup un logement où il s'était i»lu pendant six mois, précisément parce qu'il se trouvait dans des conditions qui, en l'isolant de la vie extérieure, lui permettaient de se renfermer plus complètement, loin de toute distraction, dans un demijour el un silence favorables à l'élude. D'où lui venait, en effet, ce besoin subit d'air, d'espace, de lumière et de bruit, besoin devenu si impérieux en ce

moment même, qu'il lui fut impossible de résister à la puissante attraction qui l'arrachait pour ainsi dire violemment à cette chambre obscure pour l'attirer au dehors, où brillait le soleil d'une belle journe'e?

Comme il passait devant le bureau de l'hôtel, la maîtresse de la maison l'arrêta pour lui remettre une lettre qui venait d'arriver de Bourgogne. Elle était de son oncle, et contenait dans un mandat sur la poste la somme qui lui était adressée mensuellement pour son existence et pour les frais de ses études. A cette lettre était joint un post-scriptum dans lequel M.Michelon priait Claude de lui faire parvenir deux voiumes de médecine. Au bas de l'écriture de son père, mademoiselle Angélique demandait également à son fiancé de lui procurer quelques romances dont elle donnait la liste. En décachetant cette lettre, il sembla à Claude qu'il s'échappait de ses plis comme une bouffée de Tair du pays venue à propos pour rafraîchir et calmer les brûlantes ardeurs de cette fièvre inconnue qui depuis la veille le rendait si peu semblable à lui-même. En voyant ces trois noms réunis sur cette même feuille de papier, il se représenta les trois êtres dont il était Tunique espérance, et qui, s( parés de lui par la distance et le temps, s'en rap-

prochafenl chaque jour par la pensée ; il les vit tous les trois formant une trinité de vœux pour son bonheur, et se demandant l'un à l'autre en regardant la place qu'il avait laissée vide : Celui-là qui est parti nous ramènera-t-il au retour les vertus et l'amour de celui qui nous a quittés? Un peu enclin à la superstition, Claude vit une coïncidence providentielle dans l'arrivée de cette lettre reçue justement au début d'une crise qui était un commencement d'insurrection du cœur contre le joug de la raison. La lettre venue de Bourgo^ produisit sur lui l'effet que produit l'apparition soudaine dos couleurs de son drapeau sur le soldat qui songe à déserter : elle fortifia de nouveau en lui l'instinct du devoir un instant ébranlé par un premier choc. Toute sa sérénité ordinaire lui était revenue ; il était replacé au centre des idées bonnes conseillères, et rentrait d'un pas ferme dans la route tracée, comme un voyageur dévoyé qui vient de retrouver son pôle.

Cependant Claude s'abusait dans ce momont même, où il prenait pour une victoire définitive ce calme apparent qu'il venait de reconquérir et qui n'était qu'une trêve. Car cette première escarmouciie ne décidait rien dans le grand duel qui allait bit^unt s'engager entre sa jeunesse et sa raison, entre le devoir

et la passion. Un mot et une chose que Claude comprenait mal ou plutôt qu'il ne comprenait pas, car, semblable aux gens qui supposent que tout roman est ou doit être un mauvais livre, Claude définissait le sens du mot passion en en faisant presque le synonyme de vice. Mais cette erreur, qui pouvait jusqu'à un certain point se prolonger tant qu'il vivrait comme il l'avait fait jusqu*ici, pour ainsi dire en marge de la vie, devait avoir un terme.

A quelques jours de là, Claude, pour accélérer les progrès de ses éludes, alla suivre tous les malins la visite du docteur L..., médecin à l'ijûpilal de la Charité. Un jour le docteur, suivi de tous ses élèves, parmi lesquels se trouvait Claude, s'arrêta devant le lit d'un jeune homme en convalescence d'une flèvre cérébrale dont il avait failli mourir. Le docteur allait lui adresser les questions ordinaires sur son état, lorsque le malade lui demanda d'une voix trèsfaible encore s'il voulait lui accorder la permission de sortir pendant deux heures.

— Est-ce que vous êtes fou? répondit le médecin.

— Pardon, monsieur, répliqua le jeune homme ; j*ai absolument besoin de sortir aujourd'hui.

— Ma sœur, dit en s'éloignant le médecin à la novice qui suivait la visite, si le n° 1 0 n'est pas plus sage, vous lui supprimerez sa portion de poulet.

— Allons, mon ami, ajontàla sœur de charité, avec une ineffable câlinerie de i fgard, soyez raisonnable.

— Il faut absolument que je sorte, ma sœur.

— Mais vous ne pourrivjz pas faire deux pas ! dit la novice avec un geste qui l'invitait au repos.

— Alors, reprit le jeune homme en s'animant, puisqu'on ne veut pas me laisser sortir deux heures, je m'en irai tout à fait. Je vais faire signer mon exeat.

Puis, détachant la pancarte accrochée au-dessus de sa tête, il la jeta sur le pied de son lit, en disant : On ne peut pas me retenir de force. — Et avant que Claude eût pu l'en empêcher, il était déjà hors du lit et essayait de passer un vêtement; mais ses forces l'abandonnèrent, son visage pâlit soudainement, la tête lui tourna, il perdit l'équilibre et se laissa tomber sur une chaise.

— Vous voyez bien, dit Claude, que vous êtes en-' core trop faible et que le docteur avait raison. Allons, recouchez-vous bien vite.

— Ah ! mon Dieu 1 mon Dieu ! murmura le jeune homme en cachant sa Icte dans ses mains.

Et, avec la docilité d'un enfant, il se laissa remettre dans son lit, aidé par Claude et un infirmier. Claude se disposait à aller rejoindre la Msite, lorsque le jeune homme le retint par la basque de son habit

— Monsieur, lui dit-il, vous le voyez, je suis cloué ici, et ce que je souffre, je ne puis le dire. Vous êtes jeune comme moi ; vous mo comprendrez sans doute, et peut-êtro- ^udrez-vous m'aider à sortir d'une incertitude si cruelle, qu'elle me tuera si clic se prolonge.

— Parlez, monsieur, dit Claude en s'asseyant sur une chaise au pied du lit.

— Si j'ai tantinsi.^lc pour sortir aujourd'hui, malgré l'étatoùjesuis, vous pensezbien, monsieur, qu'un motif sérieux m'appelait au dehors. Dimanche dernier était, comme vous le savez, le jour d'entrée publique dans l'hôpital. Pendant les deux heures qup dura la visite, j'ai attendu une personne qui devait venir me voir : celle personne n'est pas venue. Le lendemain, je lui ai fait écrire pour lui demander le motif qui avait cause son absence : elle ne m'a point répondu. .\h ! combien j'ai regretté alors celte fièvre délirante qui, pendant quinze jours, m'a privé de raison et de

sensibilité! Enfin l'espérance me revint hier matin, c'était jeudi, et de nouveau jour de visite pour les parents et les amis. Eh bien 1 hier encore mon attente a été vaine ; elle n'est pas venue, et cependant la dernière fois qu'elle m'a vu, j'étais en danger de mort ; on désespérait de moi ; j'étais sans connaissance étendu sur ce lit, où je venais de recevoir le derniei sacrement, et je ne pus même entendre l'adieu qu*elle me fit, et qui pouvait être le suprême adieu, car tout semblait bien fmi. Elle pleurait et ne voulait pas me quitter, elle voulait mourir avec moi. Cette scène m'a été racontée depuis par mes voisins. Trois ou quatre jours après, par un miracle, je suis sauvé du danger, je lui en fais savoir la nouvelle... et depuis ce temps-là elle n'estpas revenue me voir, elle ne répond même pas à mes lettres ; elle me laisse dans l'abandon et le désespoir, moi qui suis ici par elle et pour

elle!

Tout en écoutant ce court récit, fait d'une voix étranglée, Claude avait jeté les yeux sur la pancarte du malade et y avait lu ce nom ; Fernand de Sallys, étudiant en droit, âgé de mugi-trots ans. Au-dessous du nom se trouvaient les indications du lieu de naissance, de la date d'entrée à l'hôpital et de la maladie.

— Vous comprenez sans doute, monsieur, reprit Fernand, quelle est la nature du service que vous pouvez me rendre?

— Je crois comprendre, repondit Claude ; vous désirez que j'aille m'informer auprès de la personne que vous attendiez des raisons qui l'ont empêchée de venir vous voir.

— Oui, monsieur, c'est là le senice que je comptais vous demander. Vous êtes étudiant en médecine sans 'Wu^^, puisque vous suivez les visites des hôpitaux?

— Oui, répondit Claude.

— Et vous hahilez le quartier latin ?

— Place Saint-Sulpice.

— Alors, continua Fernand, si vous habitez le quartier, vous connaissez probablement la personne dont je suis inquiet; elle s'appelle... Mariette, dit-il après un moment d'hésitation, et, en prononçant ce nom , une rougeur plus vive vint colorer son visage.

— Je ne connais pas la personne dont vous parlez, répondit Claude.

— Cependant, vous avez dû la voir, soit dans les bals, soit dans les cafés du quartier.

— Je vis très-sédentaire et ne fréquente point les lieux dont vous parlez.

gg LE PAYS LATIN.

A cette réponse,le malade jeta sur Claude un regard curieux.

— Vous êtes étudiant et vous ne connaissez pas Mariette!... Pas même de nom ? ajouta Fernand avec étonnemcnt.

Claude fit un geste négatif.

— C'est étrange : eh bien ! ce que vous venez de me dire m'encourage encore à me confier à vous ; mais, demanda Fernand avec inquiétude en croyant deviner une hésitation dans l'attitude réfléchie que

. Claude avait prise, est-ce que vous ne consentez plus à faire ce que je vous demande ?

— Je ferai ce que vous voulez, dit Claude, qui hésitait en efi'et, mais qui n'osa plus refuser ce qu'il avait promis. Cependant, ajouta-t-il, si je ne trouve pas cette personne, si elle n'était plus où vous l'avez laissée ? Et cela est facile à croire, puisque les lettres que vous lui avez adressées sont restées sans réponse. Sans doute elle ne les aura pas reçues.

— Où serait-elle donc alors ? dit Fernand avec une exclamation jalouse: où est-elle? c'est ce que vous m'avez promis de me dire. Si elle n'est plus chez moi, vous vous informerez... On vous l'indiquera, elle est bien connue, et quand vous l'aurez lencontrée, vous lui direz que vous m'avez vu, que je voih

drais la voir, quand bien même elle devrait me dire qu'elle m'a quille; mais je voudrais en être sur et l'entendre d'elle-même, parce que je trouverais sans doute des mots qui la ramèneraient à moi... Je lui promettrai tout ce qu'elle voudra... Ne lui faites pas de reproche... Vous la verrez... trailez-la doucement. Elle aura pensé que j'étais mort pcut-tlre en mo voyant si mal l'autre fois. — C'est cela ! — Et elle n*aura pas voulu rester dans une chambre où nous avions vé^fbnsemble. — Elle aura clé;iilleurs. — On vous le dira bien, allez! — Elle est si connue... Ce n'est pas une méchante fille, elle m'a aimé beaucoup plusieurs fois. Elle pleurait de toute son âme quand elle est venue ici. C'est le numéro 12 qui me l'a dlL

— Mais si elle n'est plus seule, demanda Claude, comment ferai- je pour lui parler?

— Plus seule... plus seule! murmura Fernand, dont la figure se contracta péniblement. Ah! j'entends ce que vous voulez dire; si elle a cru que j'étais mort!... c'était moi qui la faisais vivre... Il aura bien fallu qu'elle en trouve un autre. Je la reprendrai à celui qui me l'aura prise, car celle fois je ne pourrai pas lui en vouloir, et puis, que voulez-vous? je ne puis me passer d'elle, et j'aime tout en elle, jusqu'au mal qu'elle me fait.

La voix de Fernand, épuisé par la fatigue el rémotion, était devenue si faible, que Claude l'entendait à peine. — Ne parlez plus, lui dit-il, et reposez-vous. Je ferai ce que vous voulez,

— Tout de suite ? demanda Fernand.

— Aujourd'hui ; vous allez me donner l'adresse de mademoiselle Mariette.

— Ce n'est pas bien loin, dit Fernand; elle demeure à côté, rue Jacob, fhôtel de. .. .

— C'est bien, j'irai tantôt, et demain je vous dirai ce que j'aurai appris.

— Demain c'est bien long, dit le malade ; si vous aviez une réponse, ne pourriez-vous pas me l'apporter aujourd'hui même î

— C'est que j'ai à travailler, objecta Claude.

— Vous travaillez donc, vous ? murmura Fernand ; moi aussi, je travaillais autrefois. — Enfin,— à demain donc.

Claude sortit de la Charité tout pensif, regrcllant d'avoir accepte une mission qui l'embarrassait et lui répugnait presque. Cependant, comme il avait promis, il se dit qu'il tiendrait sa promesse. Le soir, avant son dîner, il se rendit en effet rue Jacob, à l'adresse que iui avait donnée Fernand, et demanda mademoiselle Mariette.

— C'est moi, monsieur, répondit une jeune femme mise avec élégance, et qui dans ce moment déposait sa clef chez le concierge de riiôtel.

— Mademoiselle, dit Claude en la saluant, je délirerais vous parler.

— A moi, monsieur? fit Mariette en l'examinant.

— De la part de M. Fernand.

— Fernand ! s'écria Mariette en pâlissant. — Elle reprit sa clef, se retourna vers Claude et l'invita à la suivre.

Arrivés au deuxième étage, ils entrèrent dans une petite chambre en désordre. Mariette offrit une chaise à Claude, qui se tint debout contre un meuble. La jeune femme resta debout comme lui.

— Mademoiselle, dit Claude, ma visite sera courte ; je vois que vous vous disposiez à sortir, et je neveux pas vous gcner. Je n'ai, du reste, que peu de mots à vous dire. Je viens de la part de M. Fernand. . .

— Pardon, monsieur, interrompit Mariette, qui, depuis son entrée dans la chambre, avait observé Claude avec une attention particulière ; il me semble que j'ai déjà eu l'honneur de vous voir; le son de votre voix ne m'est pas inconnu non plus. Ah ( bien sûr, nous nous sommes déjà rencontrés.

— Je ne sais, dit Claude avec un certain embarras. Pour moi, mademoiselle, je ne me rappelle pas en quelle occasion.

— C'est singulier, insista la jeune femme ; mais plus je vous regarde, plus je crois reconnaître. . . Alors c'est une ressemblance extraordinaire. Ah! mais...

LE PAYS LATIN. gj

c*est-à-dire, ajouta-t-elle en frappant dans ses mains, c'est-à-dire que, s't7 avait un frère, je croirais que c'est vous. Pardon, monsieur, vous êtes de Paris? —Non, mademoiselle, répondilbrièvement Claude.

— Je suis indiscrète, excusez-moi, dit la jeune fille ; mais c'est que cette ressemblance étrange me rappelle quelqu'un avec qui j'ai été élevée, un petit camarade d'enfance, et ça me fait penser à mon pays et à un autre temps qui est bien loin.

Mariette.>fc':\nt la voix s'était un peu altérée, s'assit sur la chaise qui était en face d'elle et reprit on détournant les yeux :

— Vous disiez, monsieur...

— Fernand, très-inquiet de ne pas vous voir, m'envoie auprès de vous...

— Vous êtes de ses amis?

— Jcl'ai vu ce matin pour la première fois, continua Claude, à l'hôpital de la Charité, où il a faille mourir, comme vous le savez.

Tout à coup le regard de Mariette, qui errait machinalement, tomba sur un portefeuille garde-notes dont Claude se servait pour aller au cours, et qu'il avait, en entrant dans la chambre, déposé sur un guéridon. Sur la couverture de ce portefeuille, Marielte avait lu le nom de Claude Bertolin.

— Ahl s*écria-t-elleen se levant avec vivacité, c*est monsieur Claude; j'étais bien sûre que je ne me trompais pas , dit-elle en s^approcliant du jeune homme, à qui elle tendit la main. Et vous, ne me reconnaissez-vous pas?... Regardez-moi donc bien,.. Ah ! j'y pense, ajouta Mariette en retirant tristement sa main, qu'elle avait inutilement tendue au jeune homme, vous ne voulez pas me reconnaître, peutêtre?

— J'ai beau chercher, dit Claude, qui en luimême tâchait de réveiller ses souvenirs, je ne me rappelle point oii et quand je vous ai vue, et je n'ai connu personne qui portât votre nom.

— C'est que mon nom n'est pas mon nom, répondit Mariette. Vous m'avez vue en Bourgogne, dans nctre pays que j'ai quitté il y a cinq ans, lorsque ma mère est morte. Quand nous étions petits, nous faisions de bonnes parties tous les deux dans les prés du père Filaud. Nous avons fait notre première communion ensemble à l'église de Cèzy, et c'est vous qui m'avez fait apprendre mon catéchisme, monsieur Claude; car dans ce temps-là, dit la jeune fille avec un demi-accent de reproche, c'était moi qui manquais de mémoire... je ne m'appelle pas Mariette, je m'appelle Marianne, et je suis la fille du père Du-

:Los le passeur, qui vous a relire de l'eau un jour que vous étiez tombé dans le gué du Moulin Rouge, en jouant au bateau avec un sabot. Vous rappelez-vous maintenant?

— Quoi ! dit Claude, c'est vous qui êtes Marianne Duclos?... Excusez-moi, mademoiselle, si j'ai été aussi longtemps à vous reconnaître; mais le nom nouveau, le lieu où je vous retrouve, le changement qui s'est opéré en vous, et surtout les circonstances qui m'amc;^^it aujourd'hui, tout cela avait si peu de rapport avec Marianne, que je n'aurais jamais supposé que vous puissiez être la même personne que j'ai connue autrefois.

— Vous saviez cependant que j'étais à Paris, dit Mariette, car le jour où j'ai quitté Cczy, j'ai été au presbytère pour faire mes adieux à M. le curé, qui avait toujours été si bon pour moi.

— Je me le rappelle en effet, dit Claude.

— Et depuis, reprit Mariette, vous n'avez plus entendu parler de moi. On doit pourtant dire biCD du mal de Marianne là-bas ?

— Je ne sais, dit Claude.

— Oh ! tout ce qu'on dit de moi, je mérite qu'on le dise, ajouta Mariette, et de ceux qui m'ont connue autrefois, vous n'êtes pas le seul qui ne me re-

connaîtrait pas... ou qui ne voudrait pas me reconnaître aujourd'hui. Allons, dit- elle en faisant un geste brusque, on n'est pas toujours ce qu'on aurait voulu être ; je suis ce que je suis, ou plutôt ce qu'on m'a faite; mais, vous, monsieur Claude, vous avez donc quitté votre oncle?

— Je suis venu à Paris pour y étudier la médecine, répondit le jeune homme.

— Vous êtes étudiant? Comment se fait-il donc que je ne vous aie jamais rencontré ? demanda Mariette. Est-ce que vous habitez de l'autre côté de l'eau?

— Je demeure dans ce quartier, répondit Claude ; mais je sors peu de chez moi.

— Vous vivez tout seul ? demanda Mariette.

— Certainement tout seul. —Mais, reprit Claude, qui voulait enfin aborder le motif qui faisait l'objet de sa visite, vous alliez sortir quand je suis arrivé, je ne voudrais pas vous retenir plus longtemps... Marianne... pardon, mademoiselle Mariette.

— Pourquoi vous reprendre? fit la jeune fille. Non, je ne suis pas pressée, ajouta-t-elle : d'ailleurs je ne pourrais pas sortir en ce moment, car il va pleuvoir; il pleut déjà, voyez, dit-elle en indiquant les fenêtres, dont les \itres étaient fouettées par les gouttes rapides et bruyantes d'une pluie d'été ; nous

avons bien le temps de causer, — à moins, dit-elle, que vous ne soyez pressé, vous ?

— Non pas moi, mais celui qui m'envoie.

— C'est vrai, je ne pensais d^'jà plus que vous étiez venu chez moi pour un autre ; mais au fait, expliqiiez-moi donc, monsieur Claude... Vous m'appelez mademoiselle, cela m'oblige à vous dire monsieur, interrompit Mariette en façon de parenthèse malicieuse... expliquez-moi donc comment vous avez connu Ferp'*-d ; il ne m'a jamais parle de vous.

— J'ai vu M. Fernand aujourd'hui pour la première fois, répondit Claude, et il répéta à Mariette tout ce qui s'était passé la matinée à l'hôpital entre lui et Fcmand. et comment celui-ci l'avait envoyé auprès d'elle pour savoir ce qu'elle était devenue. Mariette écouta sans tressaillir ce récit, dans lequel le neveu du curé Bertolin avait mis toute l'émotion que lui inspirait la sj-mpathie qu'il éprouvait pour celui qui l'avait chargé de cette mission. Lorsque Claude eut achevé, il n'aperçut aucune trace de sensibilité sur le visage de la jeune fille.

— Cette fille n'a pas de cœur, pensa-t-il en luimême, et il jeta sur Mariette un regard si dédaigneux, que celle-ci devina probablement sa pensée, car elle lui dit :

ee LE PAYS LATIN.

— Je sais ce que vous pensez de moi, monsieur Claude.

— Que devrai-je dire à M. Fernand quand je le verrai demain ? demanda Claude froidement.

— Je ne puis repondre maintenant, dit Mariette. Vous aviez raison tout à l'heure, je me suis attardée trop longtemps. Il faut que je sorte, j'ai affaire. La pluie a cessé ; je m'en vais.

Et, ayant pris son châle et son chapeau, elle fut prête en un moment.

— Avant départir, donnez-moi au moins une bonne parole.

— Je réfléchirai, dit Mariette en mettant ses gants.

— Mais songez que je dois voir Fernand demain matin, insista Claude. Pensez à son inquiétude, à ce qu'il souffre.

— Eh bien, nous pourrons nous voir d'ici là.

— Nous revoir ! dit Claude étonné. A quoi bon ? Et puis, quand nous reverrons-nous? Tout mon temps est pris.

— Ce soir.

— Mais où ? Je ne puis recevoir personne chez mol, fit Claude avec vivacité, une femme surtout,

— Ah ! mon Dieu, réphqua Mariette, qui vous demande à aller chez vous ? que dirait votre maîtresse ? Je

Dépense pas plus à cela qu'à vous proposer de venir chez moi, où il serait inconvenant que je vous reçusse, le soir surtout.

— Eh bien , alors T demanda Claude.

— lîé ! ne peut-on se voir ailleurs ? Paris est grand. Je serai à huit heures au Luxembourg, allée de la grille d'Enfer; je vous y attendrai. Vous m'aiderez à décider comment je dois agir avec Fernand. Viendrcz-vous ? demanda Mariette en regardant fixement le j6df!^komme.

— Oui, rcpondit-il, j'irai.

— Eh bien! partons maintenant, ajouta Marielle en ouvrant la porte.

Quand ils furent dans la rue, Claude allait se séparer de Mariette, mais celle-ci le retint.

— Ayez donc la bonté de m'offrir votre bras jusqu'à la voiture, lui dit-elle, c'est à deux pas.

Claude parut hésiter un instant, cherchant sans doute une manière convenable de formuler un relus ; mais, n'ayant point trouvé, il tendit gauchement soD bras sans mot dire.

-— Je suis indiscrète, dit Marielle, ce n'est pas votre chemin peut-être ?

— Non, ce n'est pas mon chemin.

— Et puis, ajouta Mariette, qui semblait prendre plaisir à taquiner Claude, vous avez peur de rencontrer votre maîtresse. Est-ce qu'elle est jalouse?

—Je suis libre de faire ce que je veux , dit Claude entre ses dents. Tenez, reprit-il, voici une voiture vide qui passe justement. Nous n'avons pas besoin d'aller plus loin. — Et, faisant signe au cocher, Claude s'arrêta brusquement sur la place et quitta îe bras de Mariette, à qui le cocher vint ouvrir la portière.

— A ce soir! dit-elle en faisant un geste amical auquel Claude répondit par un simple salut.

ce-

En donnant rendez-vûiis à Claude dans les n du Luxembourg, ce n'était pas au mandataire officieux de Fernand de Sallys, c'était au neveu du curé Bertolin que Marianne Duclos, la fille du passeur de Cèzy, s'était surtout proposé d'ouvrir son âme. Elle voulait raconter à Claude toute une période dtsa vie dont elle n'avait encore osé dire à personne ni les joies ni les souffrances. Quant à Claude, après avoir d'abord accepté le rendez-vous sans trop d'hésitation, il en était venu plus tard à se repentir de n'avoir pas refusé la mission qui jusque-là n'avait

abouti à rien, puisque Mariette s'était renfermée dans des réponses évasives. Il s'était reproché d'avoir laissé prendre à l'entretien qu'il venait d'avoir avec la jeune fille une tournure qui avait presque constamment éloigné sa visite de son but véritable pour en faire une causerie où il n'avait guère été question que 1 de Mariette et de lui. Une voix intérieure semblait lui répéter : Prends garde I — Mais à ce conseil du pressentiment, une autre voix repondait en même temps: Prendre garde?... à quoi?oii est le danger? qu'y a-t-il à craindre ? D'ailleurs n'avait-il pas promis à Fernand de lui rapporter des nouvelles de Mariette, et pouvait-il se dispenser de tenir sa promesse? Pourquoi ne pas achever ce qu'il avait commencé? —J'irai au Luxembourg, décida Claude ; je verrai Mariette; elle m'expliquera ce que je dois répondre de sa part à Fernand, et tout sera dit.

A huit heures juste, il se trouvait à l'endroit que lui avait indiqué la jeune fille. Elle y arriva en même temps que lui ; seulement Claude ne la reconnut pas d'abord, car elle avait remplacé l'élégante toilette du matin par une mise très-simple. Un voile épais qui tombait de son chapeau de paille sans (leurs ni rubans cachait son visage, une robe de toile grise, un mantelet pareil , des man-

LE Pav- i.ATlN. 7J

chettes unies relevées en forme de cornet éWdaient encore la finesse du p'3i^el, et mettaient en valeur la blancheur et la délicatesse d'une main patricienne.

Au moment où Claude allait passer auprès d'elle Mariette, voyant qu'il ne s'arrêtait pas, l'aborda i soulevant son voile à demi.

— Me voici, dit-elle.

— Ah I pardon, fil Claude un peu étonné ; je ne vous aurais iyfc»rcconnue.

Il y eut un instant de silence. Mariette attendait sans doute que le jeune homme lui oITrîl son bras ; mais il ne paraissait point y songer. Il se bornait à marcher auprès d'elle, en réglantson pas sur le sien. Un caillou que Mariette heurta du bout de son pied la fit trébucher légèrement, et elle profita de ce mouvement pour appuyer sa main sur le bras de Claude. qui se trouva ainsi dans la nécessité de le lui offrir; mais ce fut avec une mauvaise grâce si apparente, que Mariette ne put s'empêcher de s'en apercevoir.

— N'ayez pas peur qu'on vous voie avec moi, monsieur Claude, lui dit-elle d'une voix pleine d'humilité chagrine ; je me suis arrangée exprès pour ne pas être reconnue. El puis, si vous le voulez, nous

pouvons descendre dans le potager ; nous y serons presque seuls.

Ils descendirent le petit escalier qui mène aux terrains potagers et prirent une des allées les plus solitaires de cette rustique et tranquille partie du jardin. La soirée, d'une sérénité parfaite, rappelait celle où Claude était venu pour la première fois au Luxembourg. Les feuillages, lavés par la pluie de la journée, dégageaient dans Pair rafraîchi une pénétrante et verte odeur de végétation qui enivrait le poumon. Les deux premiers tours de promenade furent silencieux. Claude attendait que Mariette ouvrît la conversation , et Mariette cheminait au bras de Claude en chassant du bout de son ombrelle toutes les feuilles tombées qui se trouvaient sur son chemin. Son pas était celui d'une personne qui marche au hasard, en causant tout bas avec sa pensée ; sa tête se penchait dans une mesure réglée qui semblait obéir au mouvement de valse d'un vieil air qu'ua orgue de Barbarie nasillait dans une rue voisine.

— Eh bien ! mademoiselle, demanda Claude toat a coup, avez-vous réfléchi?

Cette brusque interrogation tombée à l'improviste au milieu de sa rêverie fit faire un mouvement à la jeune fille, — Hein ! dit-elle; quoi ?

Claude répéta sa question. — Réfléchi? répondit Mariette ; ah î oui, je comprends. — Et sa figure prit une expression sérieuse.

— Eh bien? dit Claude.

— Eh bien! répondit Mariette, mon parti est pris. Vous ferez entendre à Fernand qu'il doit renoncer à moi, et que notre liaison, qui pour son mallieur n'a que trop duré, est rompue.

— Mais, demanda Claude, quel motif devrai-je lui donner?

— Il doit presque être préparé à une rupture, répliqua Mariette, après l'abandon où je l'ai laissé pendant ces derniers temps, car, d'après ce que vous m'avez dit vous-même, lorsqu'il vous a envoyé chez moi, il n'était pas sûr que vous m'y trouveriez... seule.

— C'est vrai, dit Claude ; mais ce n'était qu'une crainte incertaine, et si un soupçon suffisait pour lui îaire souffrir ce qu'il souffre, que sera-ce donc quand il saura que sa supposition s'est réalisée? Je voua le répète, mademoiselle, cette nouvelle peut lui porter un coup terrible. N'y regardez-vous pas à deux fois avant de prendre un parti dont le résultat peut amener la perte de sa raison?

— Monsieur Claude, reprit vivement Mariette en

arrêtant le jeune homme, Fernand, à ce que je devine vous a longuement parlé de notre liaison.

— Il m'a tout dit, et ce que j'ai appris m'a suffi pour le prendre en pitié...

— Et moi en mépris sans doute, interroir.pit Mariette. Ah ! je le vois bien, ce que votre bouche tait, vos yeux le disent.

— Écoutez, Mariette, reprit Claude, je n'ai pas l'expérience du sentiment qui vous lie à Fernand. Pour moi, l'amour n'est encore qu'un mot, et un mot qui m'efTraye, je l'avoue. Je n'ai pas le droit de faire des remontrances aux autres, et je ne vous en ferai pas. Fernand m'a parlé longuement de vous, c'est vrai, et j'ai vu qu'il avait beaucoup souffert <à cause de vous. Je ne vous connaissais pas alors, et je puis vous le dire: en apprenant qu'il existait une femme qui laissait dans un hospice, et près de mourir, l'homme qu'elle disait aimer, qui l'abandonnait en proie à son agonie, et qui ne s'informait point même si elle n'avait pas à prendre le deuil de cet homme, fai dit que cette femme était une horrible créature. C'était la première fois que je me trouvais en face de l'ingratitude, et ce vice odieux m'a épouvanté. Les tourments de toute nature que Fernand a enduré» pour vous, son avenir compromis, sa vie dont vou»

avez fait un enfer, et toutes les faiblesses sur lesquelles il s'est volontairement aveuglé, — comme lui sans doute j'aurais tout pardonné; mais il est des choses devant lesquelles l'indulgence serait condamnable : c'est ringratUude , c'est l'absence de pitié chez une femme, dont les fautes sont excusables souvent parce qu'elles naissent de la pitié même. C'est cet oubli qui n'attend pas la mort, — ce sont ces larmes hypocrites, c'est cette douleur feinte plus monstrueuse que rinsensiLiliié. c'est plus que du mauvais cœur, c'est le manque de coeur, c'est la renonciation cynique à toute indulgence et le cynique appel au mépris.

— Et Fernand! s'écria Mariette, etFernand ! a-t-il partagé votre indignation? a-t-il aussi pour moi ce mépris qui fait votre parole si dure?

— Plût au ciel ! répondit Claude. Si Fernand vous méprisait, il serait sauvé de vous ; car s'il est vrai que l'amour soit une grande passion, il ne doit pas résister au mépris.

— Eh bien 1 alors, monsieur Claude, interrompit Mariette avec vivacité, puisque vous vous intéressez à Fernand, il faut m'aider à achever ce que j'ai déjà commencé le jour où j'ai cessé d'aller le voir à l'hôpital. Il faut faire passer dans l'esprit de Fernand

toute l'indignation qui est dans le vôtre. 11 faut, sans pitié pour ce qu'il souffrira, l'amener à avoir pour moi ce mépris indifférent, calme, dédaigneux, qui peut faire oublier que celle à qui on parle est une femme, après tout, dont l'enfance a été compagne de la vôtre et qui fut l'amie de vos premiers jeux. Il faut que Fernand me haïsse autant qu'il m'a aimée, que mon nom lui emplisse le cœur de répugnance, qu'il rougisse de moi, qu'il ait honte de m'avoir connue, comme vous-même avez honte en ce moment d'avoir à votre bras cette créature qui s'appelle Mariette, et que son ancien nom de Marianne n'a pas pu préserver de ce mépris impitoyable dont l'accable le seul cire au monde de qui, à défaut d'estime, elle voudrait obtenir au moins la pitié.

— Mademoiselle, murmura Claude, pardon, j'ai été brutal avec vous.

— Monsieur Claude, reprit Mariette, je ne vous fais pas de reproches. Quand je me serai expliquée, ce que vous appelez en ce moment ingratitude et manque de cœur, peut-être lui donnerez-vous un autre nom ; mais si je m'explique, ce sera seulemen. à la condition que tout ce que je vous dirai seratenu secret, et que, pour Fernand, je n'aurai point cessé d'être ni ingrate, ni hypocrite, ni impitoyable, car je

me le suis promis à moi-même : il faut que Fernand soit sauvé de moi, et que son amour succombe au me'pris que je lui inspirerai.

Ces dernières paroles avaient été prononcées avec l'accent volontaire qui dénonce une résolution longtemps combattue, mais décisive une fois qu'elle a acte prise. Claude regarda Mariette attentivement; son teint était animé, sa poitrine était oppressée, et tout son corps paraissait agité par une contraction nerveuse.

— Vous souiïrez? demanda Claude en la formant à s'arrêter un instant.

— Non, répondit-elle, cela est passé : tout à l'heure, quand vous m'avez parlé avec tant de sévérité, cela m'a fait mal; mais je ne vous en veux pas, toutes les apparences étaient et sont encore contre moi.

— Vous avez parlé d'une explication ? reprit Claude.

— D'abord, répliqua Mariette, avant d'arriver à ce qui concerne ma liaison avec Fernand et aux raisons qui me poussent à la rompre aujourd'hui, me permettrez-vous de vous parler un peu de moi ? Voulezvous savoir comment Marianne est devenue Mariette ?

Sans attendre la réponse du jeune homme, elle

commença son histoire depuis l'époque où elle avait quitté la province pour venir à Paris. Dans ce récit, Mariette fut un biographe impartial. Elle dit tout naïvement, sans réticences mensongères, sans artifices de langage pour atténuer les choses qui lui étaient défavorables, et sans cynisme cependant, avec une humilité contrite, qui laissait deviner un regret sincère, une désolation navrée, au fur et à mesure que cette confession faite à ur autre lui retraçait en même temps à elle-même ia décl cance où elle se voyait tombée.

Mil

A l'époque de son venvage, et pour faire une bonehe de moins dans la maison, où le pain quotidien n*emplissait pas toujours la huche, le père Duclos, le passeur, dont le mclier avait été ruiné en partie par rétablissement d'un pont qui lui enlevait ses pratiques, avait envoyé Mariette chez un de ses parents éloignés, qui tenait à la Râpée un établissement de marchand de vin- aubergiste où descendaient les vignerons et les mariniers de l'Yonne. Mariette entra chez son cousin comme servante. Elle avait alors un peu plus de quinze ans : c'était une robuste beauté campagnarde, dont les grosses joues bouflies par une

pléthore de santé avaient les roses couleurs du vin nouveau, et dont les mains étaient rouges à effrayer un bœuf. Son cousin — les Bourguignons sont un peu les Normands du centre — aurait, pour l'avarice, damé le pion à un natif de Caudebec. Peu soucieux des liens de famille, il traitait la jeune lille sans ménagement, plus durement même que si elle eût été une étrangère, car il savait qu'elle était obligée de supporter sa brutalité. C'était son pain que Mariette était venue chercher dans cette maison, et, pour le gagner, il fallait bien qu'elle se résignât à subir l'existence telle qu'elle lui était offerte. Elle vivait là depuis six mois, faisant chaque jour un travail de mécanique, sans que jamais une bonne parole tombât des lèvres de son parent pourlarécompenser de ce rude labeur.

Au retour de la belle saison, la clientèle grossière qui fréquentait l'auberge s'augmenta, une ou deux fois par semaine, de quelques sociétés déjeunes gens qui venaient faire des parties de canot sur la- Seine. Le plus souvent, ces compagnies de marins d'eau douce se composaient d'étudiants. Dans le trajet, ils s'arrêtaient à la Bonne-Cave, — c'était l'enseigne de l'auberge, — où une chambre leur était résci\ee. Pour la jeune fille, c'était presque une distraction de

se trouver parmi les étudiants, qui ne la rudoyaient point comme le faisaient les gens du port; aussi, le mercredi et le dimanche attendait-elle avec une certaine impatience l'arrivée de l'équipage de la Glaneuse,

Un jour, pendant qu'elle servait le dîner des canotiers, elle ne ré[»ondit pas assez vite à i'apjiel d'un ouvrier qui se trouvait dans la salle commune; et lorsqu'elle arriva près de lui, cet hommmc l'injuria avec tant d'emportement, qu'elle ne put réprimer une réplique qui redoubla la colère de celui-ci. Le maître de l'auberge arriva dans ce moment et vit son habitue qui se disposait à s'en aller, disant qu'il allait se faire servir ailleurs, puisqu'on répondait à ses réclamations par des sottises. Marianne voulut s'excuser; mais son cousin furieux ne lui en donna pas le temps , cl, avant qu'elle eût ouvert la bouche, elle fut étourdie par un soufflet qui lui mit tout le visage en sang. En la voyant revenir en cet état, les étudiants lui demandèrent ce qui était arrivé. Marianne, en pleurant, leur raconta la scène qui venait de se passer, et en quelques mots les instruisit de la façon dont elle était traitée par son parent.

— Pourquoi diable restez-vous cliez cette brute? demanda l'un des jeunes gens. La jeune fille raconta

les motifs qui la forçaient quand même à demeurer dans la maison.

— Dis donc, murmura l'un des canotiers à l'oreille de son cam.arade, en lui désignant Marianne, c'est une belle fille que cette villageoise.

— Oui, répondit l'autre, avec six mois de paresse pour lui blanchir les mains, un brin de pâleur parisienne mêlée à son teint campagnard, et une robe de soie sur le dos au lieu d'un sac, ça en ferait une déplus!

— Ma foi, telle qu'elle est, elle me plairait déjà beaucoup, continua l'étudiant en remarquant l'attitude dolente de Marianne.

—Mademoiselle Marianne, reprit le jeune homme, cela vous ferait-il bien plaisir que j'aille casser un bras au lourdaud qui vous a fait battre?

— Oh! non, monsieur Edouard, je vous en prie; s'il arrivait une querelle à cause de moi, mon cousin me chasserait.

— Eh bien ! s'il vous chasse, vous viendrez chez moi.

— Chez vous 1 fit Marianne en ouvrant de grands yeux.

— Eh parbleu ! oui, répliqua le jeune homme ; je ne vous battrai pas, moi.

— Mais qu'est-ce que je ferais chez vous? demanda

Marianne avccunaccenlnaïf quifil pousser de grands éclats de rire aux jeunes gens.

— Parbleu 1 répliqua l'étudiant, qui riait comme tout le monde, vous mettrez des boutons à mes chemises qui n'en ont jamais, et des cordons à mes faux cols qui en manquent toujours.

En ce moment, une voix brutale et quasi menaçante appela Marianne dans la salle voisine.

— Oh ! mon Dieu, s'écria-t-clle en faisant un geste d'elTrei, c'est ce méchant honune.

— Ne lui répondez pas, j'y vais aller pour vous, dit Edouard; cl il s'élança hors du cabinet accompagné d'un de ses amis qui l'avait suivi, devinant sans doute ce qui allait se passer. Les deux jeunes gens étaient sortis depuis deux minutes à peine, lorsqu'un grand tumulte, mêlé d'injures etde cris, se fit entendre dans la grande salle, où Marianne so précipita ; mais elle poussa un cri terrible et tomba évanouie en apercevant Edouard qui chancelait entre les bras de son ami et dont la figure était couverte du sang qui ruisselait d'une blessure profonde, ouverte au front par un tesson de bouteille. A quelques pas de lui gisait 8ur le parquet l'ouvrier du port à qui Edouard avait cherché querelle. Il avait été atteint en pleine figure par un coup de poing qui lui avait brisé la mâchoire.

su LE PAYS LATIN.

Les étudian's transportèrent leur ami chez un pharmacien du voisinage, et, après la pose d'un premier appareil, ils envoyèrent chercher une voiture pour le ramener à Paris.

Lorsque Marianne revint à elle, tout le monde était déjà parti, et ce qu'elle avait prévu arriva. Son cousin, ayant été instruit qu'elle avait clé la cause de la querelle entre l'étudiant et l'ouvrier, la maltraita plus durement qu'il n'avait fait jusqu'alors et l'avcilit qu'il allait la renvoyer à son père, auquel il ferait part de la belle conduite qu'elle menait avec les étudiants,— car, ajouta-t-il, ce n'est sansdoute pas pour rien que ce jeune homme a risqué de se faire casser la tête; et comme, en servant les jeunes gens, Marianne se trouvait quelquefois seule avec eux, son cousin tira de ce fait des conclusions qu'il exprima dans le langage le plus c^^nique. Marianne protesta de son innocence et supplia son parent de ne pas la renvoyer à son père; mais le maître de la Bonne-Ciœt fut impitoyable et quitta la jeune fille en lui répétant que dans trois jours elle retournerait dans son pays, où le bruit de sa mauvaise conduite serait arrivé avant elle.

Marianne pleura toute la nuit ; cependant peu à peu son chagrin personnel finit par disparaître devant Tin-

quiétude qui s'éveillacnclle au souvenir de l'ctudiant blessé. Toute la nuit, elle eut devant les yeux la figure d'ÉJouord couverte de sang, et son cœur battait avec \iûlence, et ses larmes coulaient plus abondantes. Le lendemain matin, en faisant son service dans la grande salle où les ouvriers du port étaient rassemblés pour déjeuner, elle fut accueillie par eux avec mille sarcasmes grossiers. Ils s'entretenaient de la scène de la veille, et, à quelques paroles échangées entre eux, la jeune fille ne tarda pas à comprendre qu'ils méditaient une terrible revanche le jour où les étudiants reviendraient chercher leur Cc.not, qu'ils n'avaient pu emmener la veille. Marianne, qui avait plus d'une fois assisté à ces collisions très-fréquentes sur le port, savait combien elles étaient dangereuses, et fut épouvantée du terrible guet-apens dans lequel devait tomber l'équipage de la Glaneuse. Elle eut sur-le-champ l'idée de faire prévenir les étudiants du danger qui les menaçait ; mais comment?parqui?etoù les trouver d'ailleurs? Elle ne connaissait pas leur adresse et ne savait que le nom de l'un d'eux, celui d'Edouard, vers qui sa pensée, aimantée par une pitié presque tendre déjà, se tournait obstinément. Une circonstance fortuite vint la tirer de son embarras. Comme elle passait,

dans la journée, devant la boutique du pharmacien où Edouard avait été transporté après la bataille, l'élève en pharmacie qui avait pansé le bles^^é l'appela pour lui remettre un portefeuille qu'il avait trouvé dans sa boutique après le départ des jeunes gens. — Comme ces messieurs viennent souvent à la Bonne Cave, dit-il, vous rendrez le portefeuille à M. Edouard G..., à qui il appartient.

— Ah ! fit Marianne avec un ton de vivacité qui surprit le pharmacien , c'est le portefeuille de M. Edouard?

— C'est le nom que portent un diplôme de bachelier et des cartes de visite qui s'y trouvent.

— Est-ce que l'adresse de M. Edouard s'y trouve aussi ? demanda Marianne en ouvrant une poche du portefeuille.

— Je crois que oui, répondit le pharmacien ; il doit demeurer dans le quartier des Ecoles.

— Rue des Grès, hôtel de..., s'écria Marianne, qui avait regardé une carte de visite.

— Mais au fait, demanda le pharmacien, en regar* dantlajeune fille fixement, qu'est-ce que cela vous fait?

— Ah ! répondit-elle en feignant beaucoup de simplicité, c'est que mon cousin disait hier au soir qu'il voudrait bien savoir l'adresse de ces messieurs. 11 a

peur qu'ilsnercvicnnenlplus à /a Z?onne-raïk' à cause de la querelle d'hier; il voudrait aller leur faire des excuses et s'informer de l'étal du blessé. Dame, ajouta Marianne, mon cousin a raison ; ces jeunes gens font beaucoup de dépense à la maison, et leur pratique vaut bien qu'on prenne la peine de se déranger. Ce portefeuille lui fournira l'occasion de faire une visite au blessé. Ça n'est pas bien dangereux, n'est-ce pas, ce coup qu'il a reçu? demanda-t-clleen s'cITorçant de donner à cette interrogation le ton d'une indifférente curiosité.

— Peuhî fit le pharmacien, si votre cousin veut arriver à temps, je lui conseille de se dépêcher: le tétanos pourrait bien lui enlever sa pratique.

— Je vais lui dire d'y aller tout de suite alors, reprit Marianne en s'appuyant au comptoir pour ne pas tomber. Est-ce bien loin d'ici, la rue des Grès?

— C'està côté du Panthéon, répondit le pharmacien.

— Merci, dit Marianne; et elle soi lit de la boutique en se soutenant à peine.

Son parti était pris déjà ; elle ne voulait pas retourner dans son pays. Qu'y ferait-elle d'ailleurs! Les calomnies qu'elle trouverait répandues sur son comptelui rendraient la vie insupportable; toutes les maisons se fermeraient à son approche ; on la mon-

trerait au doigt dans le village, et son père voudraitil la recevoir? Et puis elle se sentait attirée vers Paris. Au milieu de son chagrin et de ses inquiétudes sur l'avenir, elle éprouvait une joie singulière dont la cause, encore confuse pour son esprit, ne l'était déjà plus pour son cœur. C'était bien décidé, le soir même elle quitterait cette maison de la Donne Cave où elle avait été si malheureuse. Où irait-elle, et que deviendrait-elle? C'était le secret du lendemain presque, car la pauvre fille n'avait pas de quoi se suffire à elle-même plus de trois ou quatre jours ; elle n'avait pas un ami dans la grande ville. Cependant le jeune homme qui avait presque risqué sa vie pour la protéger contre une brutale oppression n'était-il pas un ami pour elle, l'abandonnée et la misérable? Ne pouvait-elle aller chez lui pour lui expliquer sa situation ? Si naïve qu'elle pût être alors, Marianne ne se dissimulait pas combien cette démarche était hasardeuse et délicate : à quel titre pouvait-elle se présenter chez ce jeune homme? Comment y seraitelle reçue, et que penserait-il d'elle en la voyant arriver? Mais au milieu de ces hésitations elle se rappelait le fâcheux pronostic du pharmacien et le complot des ouvriers du port, dont les étudiants devaient être victimes, s'ils retournaient à la Bonne-Cave :

ne deyait-elle pas les prévenir de se mettre en garde, et le hasard qui lui avait procuré le moyen de les retrouver ne l'avait-il pas choisie exprès pour cela même ? Et d'ailleurs, ces jeunes gens lui eussent-ils été entièrement étrangers et inconnus, n'était-ce pas toujours un devoir d'éviter à son prochain le danger qui le menace? N'était-ce donc pas une action honnête qu'elle ferait en allant savoir l'état dans lequel se trouvait l'homme qu'on disait en danger de mort, à cause d'elle après tout? Pouvait-elle n'y pas aller sans manquer au sentiment de la reconnaissance et de la pitié? Ah! la pitié, c'est toujours par là que commence chez les femmes ce même amour qui doit les rendre plus tard impitoyables.

Pendant que l'esprit de Marianne amassait tous ces prétextes spécieux pour s'en faire une raison qui apaisât sa conscience mal convaincue, son cœur trouvait la meilleure raison, qui était lavraieet la seule à trouver; elle se rappelait qu'Edouard lui avait dit : — Si on vous renvoie, venez chez moi. — Chez lui ! mais que pourrai-je y faire ? se demandait Marianne, combattue par un dernier scrupule. Et la pitié lui disait encore : Il souffre, il est mourant peut-être, qui pourra mieux que toi l'entourer des soins (jue son élat réclame ? Tu demandes ce que tu iras faire

Chez ce jeune homme? Tu feras l'évangélique métier (les pieuses créatures qui veillent aux chevets des hôpitaux, tu remplaceras sa sœur ou sa mère absentes, et dans son délire peut-être il prendra ta main pour celle d'une femme aimée. — A cette dernière pensée, Marianne sentait son cœur traversé subitement par une douleur inconnue. Dans le portefeuille qu'on lui avait remis pour qu'c-Ue le rendît à Edouard, elle avait en ciïet trouvé des lettres de femme adressées à l'étudiant. Ces fragments de correspondance, qui contenaient le douloureux récit d'une passion récemment brisée, étaient écrits dans un style qui attestaient une fréquentation assidue des écrivains qui ont depuis trente ans imprimé un si grand mouvement à lapoésieetàla philosophie modernes. Enlisantcesleitres,il avait sembléà Marianne qu'ellelisaitdans une langue étrangère, et cependant sans comprendre les mots, elle devinait par intuition le sens des pensées qu'ils exprimaient. Elle souffrait toutes les souffrances de cette femme qui avait été la maîtresse d'Edouard, et s'associait instinctivement aux déchirements d'un cœur que la raison forçait d'abjurer son idolâtrie; puis, un instant après et par réflexion soudaine, l'égoïsme naturel reprenait le dessus, et la jeune fille remerciait le hasard qui, en

livrant ces lettres à son indiscrétion, lui donnait la preuve que l'étudiant ne tenait plus à la femme qui les avait écrites ; elle pensait à tout ce qu'elle aurait eu à souffrir, si celle correspondance, au lieu de renfermer l'acte mortuaire d'un amour oublié par l'étudiant, en avait contenu pour ainsi dire l'acte de naissance, et elle frémissait de tout son être. Après une longue lutte, Marianne se décida à aller chez Edouard, et comme ponr s'enlever tout motif à de nouvelles hésitations, ce fut un prétexte futile qu'elle choisit comme raison capitale, t II faut Lien que j'y aille de toute manière, se dit-elle ; cl son portefeuille que j'ai promis de lui rendre I »

Le soir même à minuit, quand tout le monde dormait, Marianne quitta silencieusement la maison de la Donne-Cave, emportant ses hardes dans un petit paquet. Ignorante des chemins, elle s'égara dix fois dans la route, et n'arriva à l'hôtel de la rue des Orés qu'à une heure Ircs-avancée de la nuit. 11 fallut même toute son insistance pour qu'on la laissât pénétrer chez Edouard ; il était veillé par un ami, l'un de ceux qui l'avaient récemment accompagné à la Bonjiê Carf. En entrant dans la chambre, la première parole de Marianne fut pour demander des nouvelles de l'étudiant; mais son ami fut tellement surpris par

l'arrivée de la jeune sentante à celte heure inclue, qu'au lieu de répondre aux questions qu'elle lui adressait, il accumulait les siennes pour avoir Texplication de sa présence. Marianne lui raconta brièvement tout ce qui s'était passé à /a Z?on7i&Care depuis le départ des étudiants ; elle le prévint du complot tramé contre eux, et, quand elle eut tout dit, elle renouvela ses questions au sujet du blessé avecun accent si ému, un regard si plein d'anxiété, que l'ami d'Edouard ne put s'empêcher d'en être surpris. Il confirma à Marianne les craintes que celle-ci avait apportées avec elle. Le chirurgien qu'on avait appelé s'était enfermé dans des réticences de mauvais augure, il avait même conseillé d'écrire aux parents d'Edouard; mais celui-ci, qui ne voulait pas croire au danger, s'y était formellement opposé. Dans la soirée, son état avait encore empiré; le contre-coup de la blessure avait déterminé un épanchement dans les organes cérébraux, et le délire l'avait pris. Au moment où Marianne était entrée, il venait de s'endormir: c'était le premier instant de repos qu'il eût goûté depuis deux jours.

— Eh bien, ma pauvre enfant , demanda l'ami à Marianne qui setenait debout au milieu de la chambre, que comptez-vous faire maintenant, et où irez- vous?

— OÙ j'irai? répondit-elle machinalemcnl en faisant un pas vers le lit ; où j'irai, je ne m'en suis pas encore occupée.

— Mais vous aviez une idée, sans doute, quand vous êtes partie de chez votre parent. Où alliez-vous si tard, toute seule, sans connaître les chemins?

— Où j'allais? dit Marianne, où vouliez-vousque j'aille ? Et quand même j'aurais su où aller, n'était-ce point ici que que je devais venir d'abord? Ai-je donc mal fait, et croyez-vous que M. Edouard sérail fâché contre moi, s'il me savait ici ? Ah ! je ne pouvais rester plus longtemps sans savoir au juste ce qui en était de sa blessure, et maintenant que je le sais, ajoula-t-clle en essuyant ses yeux avec son mouchoir, il me semble que je ne peux plus m'en aller.

En disant ces paroles, Marianne avait encore fait deux ou trois pas dans la direction du lit vers lequel elle tendit la tête en prêtant l'oreille. Comme elle n'entendit aucun bruit de respiration dans l'alcôve, fermée seulement par un rideau, ce silence l'cITraya: un soupçon terrible traversa son esprit, et il lui sembla en même temps que son cœur cessait de battre. Avant que l'ami d'Édourd, qui observait attentivement l'émotion à laquelle Marianne était en proie, eût pu l'en empêcher, la jeune fille écarta brusque-

ment les rideaux d'une main tremblante. La tête du blessé lui apparut alors, rendue encore plus pâle parla blancheur du linge dont elle était enveloppée: sa bouche était toute grande ouverte et paraissait tordue par la suprême contraction de l'agonie, et les yeux, noyés dans une sueur sanglante, avaient le regard fixe de ceux qui ne voient déjà plus la lumière.

— Ah ! mon Dieu, je suis venue trop tard! s'écria Marianne. Il est mort.

Et elle tomba au pied du lit.

Le bruit de sa chute et le cri qu'elle avait jeté tirèrent le blessé de sa torpeur. Il regarda vaguement autour de lui, murmura quelques mots et se retourna de l'autre côté dans son lit pour éviter la lumière, que sa vue ne pouvait supporter. Au mouvement qu'il venait de faire, l'erreur de Marianne se dissipa, et la joie intérieure qui succéda sans transition à son épouvante se manifesta dans le rayonnement de son regard. La langue de feu de la passion était descendue sur son front, et donnait à son visage un caractère nouveau qui pour un moment la transfigura presque. Après avoir fermé avec précaution les rideaux du lit, elle se rassit dans le fauteuil qui était au chevet et resta quelques minutes silencieuse, écoutant renaître son cœur, immo-

LE PAYS L.VTIN 95

bilisé un instant par une douleur qu'elle n'avait pas encore ressentie, même devant le lit où sa mère était morte. Quand elle fut un peu remise de son trouble, la pauvre fille n'osait plus lever les yeux sur l'ami d'Edouard; elle comprenait qu'il avait du deviner la nature réelle du sentiment qui venait seulement de se révéler à elle-même. En eiïet, le jeune homme, qui n'avait point cessé d'observer Marianne, connaissait déjà son secret, quand celle-ci l'ignorait peut être encore.

— Ne vous désolez pas ainsi, mon enfant, lui ditil, tout n'est pas désespéré ; Edouard a beaucoup de chances pour lui, la force et la jeunesse pourront le sauver, et, si vous m'en croyez, vous irez prendre un peu de repos; vous habiterez ma chambre pour aujourd'hui, demain on vous en préparera une autre dans l'hôtel. Moi je veillerai encore Edouard cette nuit. Demain on doit nous envoyer une garde.

— Une garde, s'écria Marianne, une étrangère, quand moi je suis là!

— Vous avez raison, dit l'étudiant ; mais ce soir il faut aller vous reposer.

— Non, répondit Marianne, je ne suis point fatiguée, et je n'ai pas sommeil. Ma place est ici, près de ce lit, et je ne la quitterai pas.

Arrivée à cet endroit de son récit, la voix de Marianne s'alïaiblit tout à coup, et elle détourna la tête du côté opposé à celui où se trouvait Claude, qui l'avait jusque-là écoutée sans l'interrompre.

— Eh bien ! lui dit-il, ne continuez-vous pas?

—Pardonnez-moi, monsieur Claude, répondit- elle; mais cela est plus fort que moi, voyez-vous ; et si peu digne d'estime que je vous paraisse, je ne puis cependant me rappeler avec tranquillité les événements qui devaient avoir pour résultat de m'amener à être ce que je suis devenue.

Ce fut seulement au bout de quinze jours, reprit Marianne après un nouveau moment de silence, que le docteur déclara Edouard hors de danger. Durant ces quinze jours, le délire ne l'avait pas abandonné ; il ne reconnaissait point ses amis, et j'étais la seule personne dont il voulût accepter les soins ; mais cette préférence, qui aurait dû faire ma joie, faisait au contraire mon supplice de toutes les heures, car, en réalité, ce n'était point moi, Marianne, la pauvre fille, qui étais l'objet de cette préférence : Edouard ne m'avait pas reconnue mieux que les autres; dans son délire, il me prenait pour cette maîtresse qui l'avait quitté quelques mois auparavant. Cette femme, qui appartenait à la société distinguée de Paris, avait

jusque-la été la seule passion sérieuse d'Edouard, mai«i, après deux années d'une liaison qui, dans les derniers temps, avait été accidentée de crises quotidiennes, Edouard, fatigué d'un bonheur monotone, s'était montré tout à coup si dur, si indiiïcrent, si oublieux vis-à-vis de celle qui lui avait tout sacrifié, que sa maîtresse, malgré le violent cha'j:rin qu'elle ressentit, avait rompu avec lui définitivement. Aux yeux de ses amis, Edouard avait paru d'abord accepter assez froidement celte séparation, qui, disait-il, lui rendait sa liberté; mais, au fond, il n'avait point cessé de penser à celle qu'il aimait peut-être da\antagedepuis qu'elle était, et par sa faute, à tout jamais perdue pour lui. Pour essayer de se distraire, il avait repris ses habitudes de désordre et de dissipation. Abandonnant ses études, qu'il était près de terminer, il était rentre dans la vie d'oisiveté et do débauche d'où une passion honorable l'avaitdéjà tiré une fois. Il compromettait volontairement son avenir et mettait son amour-propre en des triomphes faciles, obtenus sur des créatures que la nécessité ou l'habitude livre à qui veut le? prendre Tous ces détails me furent révélés par Edouard lui-même. Le soir, il fallaiique je fusse auprès de son lit pour qu'il s'endormît ; il prenait mes mains dans les siennes, il les couvrait d«

baisers, il m'appelait par le nom de Vautre et me demandait pardon de tout le mal qu'il lui avait fait; il me remerciait d'être revenue l'arrachera une existence où tout ce qui était bon et honnête en lui s'en allait chaque jour lambeau par lambeau. Un soir, il m'obligea même à passer à mon doigt une bague qu'il avait jadis donnée à sa maîtresse, et que celle-ci lui avait rendue lors de leur rupture. —Reprends-la, me dit-il, au nom de tout ce qu'elle rappelle, au nom de notre bonheur passé, reprends-la, et que tout soit oublié !

Ah I tout ce que j'ai souffert durant ces quinze jours, je ne saurais l'exprimer. Les fragiles espérances que j'avais apportées en venant dans cette maison avaient été détruites par Edouard lui-même, qui m'avait ouvert son cœur rempli par une autre. Et pourtant, malgré les tortures cruelles que subissait cha que jour mon pauvre amour, qui avait en naissant reçu le baptême des larmes, j'aimais chaque jour davantage celui qui me faisait la confidente de son amour pour une autre. Malgré tout ce qu'il y avait d'insensé et de douloureux dans cette passion, je ne pouvais l'éloigner de moi; mon cœur chérissait la fohe qui faisait son tourment, et j'avais pour elle cette idolâtrie étratige que les mères ont quelquefois

pour ces pauvres enfants mal venus qui ne doivent pas voir la fin de leur enfance. La jalousie que m'inspirait la passion d'Edouard pour son ancienne maîtresse avait fait naître en moi une haine violente pour cette rivale inconnue. A son nom seul, les mauvaises pensées traversaient mon esprit, et j'aurais voulu la perdre pour me venger du mal qu'elle me causait, si innocemment pourtant!

Un matin, pendant qu'Edouard dormait, et comme j'étais seule occupée à quelques soins de ménage dans une pièce qui précédait la chambre à coucher, j'entendis frapper doux petits coups à la porte. J'allai ouvrir, et je vis entrer une femme vêtue avec une élégance recherchée. Un voile noir et très- épais, qui tombait sur son visage, m'empêcha de distinguer ses traits; mais, en la voyant entrer, la précaution qui la fit jeter un rajude regard dans l'escalier pour voir sans doute si elle n'avait pas été suivie, éveilla subitement en moi un soupçon jaluux qui ne devait pas larder à se réaliser.

— M. Edouard est seul? demanda-t-elle sans paraître aucunement étonnée de ma présence, car elle me prenait sans doute, à cause de mon costume, pour une fille de ser\ice de la maison.

— Oui, madame, lui icpondis-je.

— Peut-on le voir ? me dit-elle.

— Non, madame. iVI. Edouard est malade

— Je le sais.

— Il est très-malade, répliquai-je, et ne reçoit per- Bonne; le médecin l'a défendu positivement.

— Il va donc plus mal ? me dit-elle d'une voix que j'entendis trembler.

Je fis un signe de tête aflirmatif.

— Je ne le dérangerai pas, je ne lui parlerai point, continua la dame, en faisant un pas dans la direction de la chambre à coucher. Permettez-moi d'entrer ; je voudrais seulement le voir un instant.

Ce fut alors que mon premier soupçon fut une certitude : j'étais en face de ma rivale.

— C'est impossible, madame, répondis-je avec vivacité en me plaçant devant la porte de la chambre comme pour lui barrer le passage ; Edouard est trop souffrant pour recevoir des visites de qui que ce soit.

Le ton familier avec lequel j'avais prononcé le nom d'Edouard, l'accentuation particulière que j'avais donnée aux mots qui que ce soit parurent étonner l'étrangère. Elle fit un pas en arrière, et resta un moment sans rien dire. Bien que je ne pusse le voir, je sentais que son regard était fixé sur moi et qu'elle se demandait à elle-même qui je pouvais être. Quant

à moi, j'attendais qu'elle me fournît une occasion de le lui faire deviner.

— Vous pouvez sans danger me Ini^ser entrer, reprit-elle, il ne vous grondera pas; je lui dirai que j'ai forcé la porte. Je suis une de ses parentes, ajoutât-elle avec cet accent de sincérité cherchée qui indique le mensonge.

— C'est impossible, madame, lui n-pondis-je en la regardant en face ; Edouard n'a aucun parent à Paris.

C'était la seconde fois que je disais, avec intention, Edouard tout court. Cette récidive et le ton d'assurance avec Iciiucl je la démentais causeront à la dame voilée un nouveau tressaillement de surprise qu'elle ne put me dissimuler.

— Comment savez-vous cela, mademoiselle? me demanda-tellc brusquement.

— Mais, lui répondis-jc avec un ton de simplicité qui redoubla sa surprise, je sais toutes les aiïaires d'Edouard.

— Au moins, me dit-elle, puisque vous ne voulez pas que je voie M. Edouard, pourrai-je savoir la vérité sur son état? Est-il vrai, comme on le dit, que celte blessure soit très-dangereuse?

— Dangereuse à en mourir, madame. — Et comme

i02 LE PAYS LATIN.

celte pensée du danger que courait Edouard me faisait toujours pleurer, je portai machinalement la main âmes yeux.

Tout à coup la femme voilée s'empara de ma main, qu'elle prit dans Tune des siennes, et d'une voix impérieuse elle me demanda qui m'avait donné la bague qu'elle venait de voir briller à mon doigt, et qui était précisément l'anneau qu'Edouard m'avait forcée à prendre. Cette fois il ne me restait plus aucun doute. L'étrangère ne dissimulait pas son émotion. Je sentais sa main trembler dans la mienne, j'entendais les battements de son cœur et je devinais toute son angoisse dans l'accent avec lequel, en désignant l'anneau, elle me répéta une seconde fois : — Qui vous a donné cela? — Enfin j'avais donc entre les mains ma vengeance; celle parqui je souffrais tant, je pouvais faire mordre son cœur par la vipère jalouse qui déchirait le mien.

— C'est Edouard qui me l'a donnée, répondis-je en essayant de retirer ma main d'entre les siennes.

— Edouard ! murmura-t-elle, mais c'est impossible !

— Pourquoi donc?

— Mais qui êtes-vous, mademoiselle? dit-elle alors en lâchant mes mains.

Dans l'espace d'une seconde, je compris que le mensonge que j'allais faire rendrait impossible toute réconciliation entre Edouard et celle que j'allais blesser au plus vif du cœur et de l'amour-propre. J'hésitai un moment, puis je répondis lentement, la tête baissée et d'une voix tremblante •

— Je suis sa maîtresse.

— Tenez, monsieur Claude, dit Mariette, je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis, ou que je n'étais alors, ajoula-t-elle, mais je n'eus pas achevé cet aveu, que je m'en étais déjà repentie. Mon cœur, aigri par la jalousie, avait obéi au premier mouvement de la haine, mauvaise conseillère; mais il me parut qu'en ce moment même je ressentais le contrecoup du mal quej'avaiscauséà cette pauvre femme, et la pitié me prit pour elle, lorsque, songeant à ce qu'elle me faisait souffrir, je devinai ce qu'elle souffrait à son tour, elle encore blessée plus cruellement que moi, puisqu'elle voyait devant ses yeux la créature chétive et misérable pour qui elle était oubliée. C'était la première mauvaise action que je commettais depuis que j'étais au monde, et quelque chose vint me dire que cela me porterait malheur. La femme voilée se retira lentement en me disant qu'il n'était pas utile de dire à Edouard qu'elle était venue.

—Mais comment le pourrais- je, madame? lui répondis-je, je ne sais pas qui vous êtes, et puis, M. Edouard n'a pas même sa raison.

— Ni maintenant, ni plus tard, reprit-elle. Il est inutile qu'il sache que je suis venue. Ainsi, je vous en prie, ne lui en parlez pas.

— Je vous obéirai, madame, luidis-jeen la saluant avec respect.

— C'est dans votre intérêt peut-être que je vous fais cette recommandation, ajouta-t-elle en se retirant.

Au bout de quinze jours, comme je vous l'ai dit déjà, le délire cessa, et le médecin put répondre d'Edouard. En recouvrant sa raison, il parut très-étonné de me voir auprès de son lit faisant fonction de gardemalade, et bien plus étonné encore quand il apprit que j'étais là depuis le lendemain de son accident.

— Mais, s'écria-t-il en m'examinant plus attentivement, cette pauvre fille est méconnaissable! Elle 8*est tuée à passer ainsi les nuits. Pourquoi n'a-t-on pas fait venir une garde ? dit-il à son ami l'étudiant qui se trouvait là.

— Marianne n'a pas voulu, répondit celui-ci.

— Comment ! dit Edouard en me regardant.

— Quelle raison aurais-je eue pour rester ici ? lui

LE PAYS LATIN t05

wpondis-je en baissant les yeux. N'était-ce pas à cause de moi que vous aviez reçu ce vilain coup qui a failli vous faire mourir? En vous soignant, ai-je fait autre chose que mon devoir? et, ajoutai-jo, n'aije pas été encore bien heureused'en avoir l'occasion, puisque je ne savais où aller en sortant de la Donne Cave? — Et je lui racontai alors que c'était à cause de lui que mon cousin m'avait chassée.

— Vous avez bien fait de venir ici, me répondit Edouard ; je vous l'avais dit, je crois me le rappeler d'ailleurs ; mais, quand je vous ai dit cela, je n'entendais pas faire de vous ma... servante... au contraire, reprit-il en rinnt.

J'étais alors si troublée que je ne compris pas l'équivoque.

— Vous êtes bonne, Marianne, reprit-il en me regardant avec beaucoup d'amitié, et vous êtes belle, ajoula-l-il ; je ne m'en étais pas encore si bien aperçu que maintenant. Pauvre enfant! vos fraîches couleurs du pays se sont fondues à mener cette vie de fatigue

— N'y étais-je point accoutumée à la fatigue ? rél'Ondis-je pour dire quelque chose. Je n'ai jamais été si heureuse que depuis... j'allais dire depuis que je suis ici; mais je me repris...: depuis que je ne suis plus là-bas.

— Heureuse ! En tout cas, on ne le dirait point, reprit Edouard en m'examinant de nouveau. On dirait que vous avez du chagrin... Mais, attendez donc... je crois me rappeler... oui .. au milieu de mon délire, quand je me réveillais la nuit, je voyais toujours à mon chevet une femme qui pleurait... c'était vous... mais c'était vous, Marianne. Je croyais que c'était une autre.

— Oui, monsieur Edouard... c'était bien moi, m'écriai-je.

— Mais pourquoi pleunez-vous ?

— Vous étiez si malade... Et quandje pensais que c'étaitàcausedemoi...jenepouvaispasm'cmpêcher... Malgré moi, en disant cela, je me mis à fondre en larmes.

— Eh bien! médit Edouard, me voilà hors de danger maintenant.

— Oui, monsieur Edouard; aussi, je suis bien heureuse... Et maintenant je peux m'en aller.

— Vous en aller, Marianne! et où irez-vous? Ne m'avez-vous pas dit que vous ne connaissez personne à Paris?

— C'est vrai; mais il faut que je m'en aille.

— Pourquoi ? demanda Edouard ; vous avez donc fait de nouvelles connaissances depuis que vouà êtes venue ici ?

LE PAYS LATi:s. 107

— Elle n'a pas seulement quitté le coin du lit, interrompit son ami. Pendant ces deux semaines que tu as passées entre la vie et la mort, Marianne ne s'est pas couchée une seule fois; elle dormait sur sa chaise, et deux ou trois heures par jour seulement; je ne sais pas comment elle a pu y tenir.

— - Bonne Marianne ! me dit Edouard en prenant une de mes mains qu'il porta à ses lèvres.

Ce baiser me fit frémir; c'était la première caresse que je reçusse d'Edouard, car cette fois elle s'adressait bien à moi, et non à une autre ; mais, en portan' ma main à ses lèvres. Edouard reconnut la bague de son ancienne maîtresse. Il devint très-pâle et me regarda sans me rien dire; ses yeui n'exprimaient que l'étonnement II garda ma main dans la sienne et appuya son front sur le chaton de l'anneau.

— Ah ! pardon, monsieur Edouard, m'écriai-je, j'avais oublié de vous la rendre.

Et je relirai de mon doîL-i la bague, qui roula sur le drap du lit.

— De me la rendre: fit Edouard.

Et quand je lui eus expliqué que c'était lui quf, dans son délire, m'avait obligée à la prendre et que je ne ra\ ais gardée que parce qu'il paraissait contrarié lorsque je ne l'avais pas à la main, il devint Ioul

rêveur. Cet incident nous rendit silencieux tous les trois, Edouard, son ami et moi.

— Marianne, me dit l'étudiant, faites-moi doncle plaisir de descendre enbas voirs'iln'yapas de lettres pour moi.

Je compris qu'il désirait rester seul avec son ami et que sa commission n'était qirun prétexte. Aussi je restai absente plus de temps qu'il n'était nécessaire. Comme je remontais, n'ayant pas trouvé de lettres, en entrant dans la première pièce, j'entendis prononcer mon nom. Je suis superstitieuse et je crois aux pressentiments. Quelque chose me dit que mon sort se décidait. Je retins mon haleine et j'écoutai à la porte de la chambre où Edouard et son ami causaient à voix basse , mais assez distinctement cependant pour que je pusse les entendre. Edouard lisait tout haut une liste contenant les noms de ses amis qui étaient venus savoir de ses nouvelles pendant sa maladie.

—Il n'est pas venu d'autres personnes? demandat-il à son ami,

— Je ne pense pas, dit l'étudiant.

-~ Et elle ? demanda tout à coup Edouard.

— Qui?... ahl répondit l'ami, Hélène?... Comment sejtait-elle venue et pourquoi?

LE PAYS LATKN. j09

— 5îais tu ne sais donc pas que je lui ai écrit? répliqua Edouard avec vivacité.

— Est-ce que le délire te reprend? n^pondil l'étudiant. Quand donc lui aurais-tu écrit? Tu as été fou pendant quinze jours ; il y avait des instants où et croyais être le pape.

— Je lui ai écrit le jour même où j'ai été blessé. Le docteur m'avait tellement elTrayé, que j'ai cru n'avoir plus deux heures à vivre. Je lui ai écrit que j'étais en danger de mort , que je voulais la voir une dernière fois, qu'à tout prix il fallait qu'elle vint.

— Tu crois avoir écrit? Tu te trompes.

— J'en suis bien sûr, continua Edouard. Je me souviens, peut-ctreî...j'ai même fait porter ma lettre en me cachant de toi.

— Alors c'est différent, répondit l'étudiant.

— Elle n'est pas venue ! murmura Edouard ; elle a su que j'étais mourant, et elle n'est pas venue ! Et quand bien même je ne lui aurais pas écrit, elle a dû être instruite du danger où j'étais. Son médecin est le mien, c'est elle qui me l'a procuré. Sans cœur ni pitié! Qu'est-ce que je lui demandais pourtant?... De venir seulement... c'était tout... et elle n'est pas venuel... Elle a su que l'homme qui avait été

son amant pendant deux ans avait à moitié le drop des morts sur la figure, et elle n'est pas venue 1... elle a continué à aller tranquillement au bal , dans • monde, à l'Opéra... et elle n'est pas venue 1

— Elle n'aura pas pu, qui sait? repondit l'ami d'Edouard.

— Elle pouvait bien jadis. Les torts que j'ai pu avoir envers elle autrefois ne justifient pas son abandon d'aujourd'hui; et, d'ailleurs, si elle craignait de se compromettre par une visite, ne pouvait-elle pas écrire? Non, te dis-je, elle est sans excuse; son silence et son abandon me font douter même de son amour passé. —Sans cœur, sans cœur, comme toutes ses pareilles! Et, pendant ce temps-là, qui prenait soin de moi, qui veillait à mon chevet, cœur fidèle et dévoue? Une étrangère, une pauvre fille, qui m'aimait, dis-tu. Ah! je comprends ses larmes maintenant, je comprends tout ce qu'elle a dû souiïrir pendant ces quinze jours; et pourtant, elle qui savait que j'en •limais une autre, elle h qui je le disais chaque jour, elle est restée, elle ne m'a pas quitté; ah! le voilà, le véritable héroïsme de l'amour! Il n'est pas chez Hélène, la femme au sentiment timoré, à la passion civilisée, et passée à tous les patchoulis des beaux usages. \h! pauvre femme qui se croit grandiose

parrc qu'elle a eu une fois dans sa vie le courage de rompre une liaison, qui était, je le vois maintenant, moins une passion sincère qu'une affaire d'habitude, — comme sa loge à l'Opéra, le soir, ou son bain parfamé, le malin! — Non, l'abandon d'Hélène n'est pas de riiéroisme; — ce n'est pas la foi dans la parole jurée qui l'a empêchée de venir quand j'étais en danger de mort. C'est l'orgueil, c'est un misérable esprit de vengeance et de rancune qui l'ont retenue. — Le véritable héroïsme de l'amour, il est chez Marianne, — chez cette fille vulgaire, — au patois grossier, aux mains rouges, — et au dévouement de chien.

— Écoute, reprit son ami, Marianne t'aime, c'est ▼rai. Pendant que tu étais en danger, elle a été admirable de soins et de dévouement pour toi, admirable dans sa résignation à supporter le rôle cruel que lui faisait jouer ton délire ; mais tu es injuste envers Hélène. C'est une brave et noble créature, (jui t'a donné pendant deux années des preuves de l'amour le plus complet Elle s'est faite l'esclave de tous tes caprices; elle a supporté tous tes dédains a\ec une patience angélique, et, si tu peux aujourd'hui l'accuser d'insensibilité, ne t'en prends qu'à toi-même. Si elle n'a plus de cœur, c'est que tu le lui as brisé jadis par toutes tes duretés ; touto ton amertume n'est

llî LE PAYS LATIN.

que du dépit de voir qu'Hélène t'a oublié. Eh bien! si rela est, elle a bien fait; oui, elle a bien fait de tenir sa parole, car, si elle était revenue, vous auriez sans doute renoué ensemble, et, une fois l'égoïsme de ton amour-propre satisfait , tu l'aurais encore délaissée pour retourner aux misérables crcatujcs que tu lui donnais pour rivales. Des créatures stupides que nous corrompons et qui nous corrompent, que nous abrutissons et qui nous abrutissent, qui n'ont rien làdessous, ajouta l'étudiant en se frappant la poitrine, et quelquefois même rien dessus, et à qui nous donnons cependant le meilleur de notre cœur et le plus beau temps de notre jeunesse.

— A quel propos ce sermon? dit Edouard. Toi qui prcclies, il me semble que jusqu'ici tes amours ne sont pas ti'cs-aristocratiques, et je ne sache pas qu'on trouve beaucoup de duchesses sur tes listes.

— Moi, reprit l'étudiant, c'est différent, j'ai pris dans le tas ce que j'ai trouvé; mais toi qui avais une maîtresse élégante, spirituelle, dévouée, pour qui l'astu quittée ? Pour des drôlesses !...

— Elles m'ont aimé.

— Oui, Clara, par exemple, était folle de toi parce que tu portais des gilets rouges avec des boutons grands comme des assiettes. — Madeleine t'a

adoré liuit jours, parce que tu t'étais fait mettre à la porte d'un bal public en dansant avec elle, et que cela flattait son amour-propre. Et Clorinde était fière de t'appartenir parce que ton biceps herculéen amenait 350 à l'échelle du dynamomètre. Car voilà quelles sont nos Elvires, à nous autres Don Juans des écoles 1

— Et Marianne, pourquoi m'a-t-elle aimé,cclle-là? demanda Edouard.

— C'est bien simple à deviner, — dit l'étudiant. Elle était très-malheureuse dans cette maison— où tu l'as connue; — tout le monde la brutalisait,— on ne lui parlait pour ainsi dire qu'avec des coups, — personne ne l'avait jamais remarquée;— tu as été le premier qui l'ait traitée avec douceur; — c'est toi qui lui as fait le premier compliment qu'elle ait jamais entendu ; — tu avais des mains blanches, une cravate bien mise: — il n'en fallaitpas davantage pour qu'elle le distinguât parmi tous ceux qui l'entouraient, — Tu ne t'es pas contenté de cela, — tu t'es fait donner un coup de bouteille pour ses beaux yeux; cette fille avait un cœur, — elle s'en est servie, — et t'a aimé. — En te soignant elle a appris ton amour pour une autre, et elle t'a adoré, — cela est très-simple et très-naturel; — et comme c'est la première fois

llll LE PAYS LATIN.

que son cœur voit le feu, — peut-être qu'en sortant d'ici elle va se jeter dans la rivière ; — et si elle n'y va pas, comme je lui en donnerai certainement le conseil, —un jour ce seront peut-être les autres qui s'y jetteront à cause d'elle.

— Comment ? fit Edouard étonné.

— Dame î — c'est tout simple, reprit son ami,— que veux-tu que Marianne devienne en sortant d'ici?— Son horoscope est facile à faire : —malgré ses mains rouges et son patois grossier, sous ces apparences vulgaires, — c'est une vraie femme, dont les juvéniles beautés sont mûres à point pour la moisson du désir;

— penses-tu que ce diamant brut ne rencontrera pas son lapidaire?— Mets-lui seulement cinquante francs de fanfreluches sur le corps,— lave-lui pendant trois mois les mains dans de l'essence de paresse,— et elle mettra le feu aux quatre coins du quartier.— Si elle le voulait, —moi, je me chargerais bien de la pavoiser et de la mettre à la voile ;— et si elle s'en va d'ici,

— je ne la laisserai certainement pas partir sans lui dire tout ce que je pense à son égard.

— Mais elle ne s'en ira pas, dit Edouard : — après tout ce qu'elle a fait pour moi, il y aurait de m.a part —plus que de rin;;ratitude — à ne pas songera lui être utile.

LE PAYS LATIN. Il5

— Trcs-joli ! — Allons donc, pas d'hypocrisie, — fit l'étudiant, — qui se mit à rire ; — tu veux te faire payer les intérêts de ton coup de bouteille, — tu vas en faire ta maîtresse.

— Eh ! pourquoi non , — répliqua Edouard, — puisqu'elle m'aime?— Tu en ferais Lien la tienne.

— Moi, fit l'étudiant, — je suis sûr que j'aimerais Marianne.

— Et moi, fit Edouard, — pourquoi ne l'aimeraisje pas?

— Parce que tu en aimes une autre, — qui ne t'aime plus: — c'est toujours comme ça!

— Eh bien, répondit Edouard, — si cela est vr;ii, — Marianne — me guérira peul-clre d'Hélène :-— c'est une expéiience que j3 veux faire.

— Et si elle ne réussit pas? — dit l'ami.

— Eh bien, après tout, — que veux-tu que j'y fasse? — moi ou un autre!

— C'est vrai , répliqua l'étudiant. — Pauvre Marianne,— pourquoi— sommes-nous allés à \3i Donne Cave ?

Ce fut sur ces dernières paroles que je rentrai dans la chambre, reprit Mariette. La conversation que je venais d'entendre avait jeté le trouble dans mes idées. Je ne savais pas quel parti j'allais prendre.

Grâce aux dernières paroles d'Edouard, j'étais ras^ surée sur un point : je savais qu'il ne songeait pas à, me renvoyer, et que je pourrais rester auprès de iui. Oui; mais à quel titre? Chose étrangel après tout co que j'avais fait déjà, j'en étais encore à chercher des scrupules ; et cependant, pourquoi étais-je venue cliez Edouard? Pourquoi y étais-je restée, même en sa< chant qu'il aimait une autre femme? Et, plus tard, pourquoi lui avais-je caché la visite de celle-ci? N'a* vait-ce pas été dans l'intention de faire supposer à Edouard qu'il était oublié par celle qu'il aimait, et de l'amener à l'oublier lui-même? N'était-ce point pour prendre sa place que j'avais éloigné la maîtresse d'Edouard par un mensonge? Et maintenant que ma ruse avait réussi, qu'avais-je à hésiter? Cette hésitation était une dernière révolte des instincts honnêtes qui existaient encore en moi: elle fut de courte durée. J« ne vis qu'une chose, c'est que je resterais près d'Edouard, que je pourrais l'aimer, le lui dire, qu'un jour peut-être il m'aimerait lui-même, et j'attendis qu'il s'expliquât. Celte explication eut lieu le soir même, et Edouard la provoqua avec une délicatesse qui me le rendit plus cher. Il feignit toute sorte de réserves pour m'annoncer quelles étaient ses intentions, et me traita comme si je n'eusse paâ

été une pauvre petite paysanne. Nous passâmes la soirée ensemble à faire des projets pour l'avenir.

Quand il fut un peu tard, comme il n'avait plus besoin d'êlre veillé, je \e quittai pour me retirer dans une chambre voisine en dehors de son logement.

Au bout de huit jours, il était en état de sortir. Nous prîmes une voiture, et nous fîmes ensemble la première promenade de convalescence. Edouard, qui recevait de sa famille une assez forte pension mensuelle, avait dépensé beaucoup d'argent pour me faire habiller, car il avait désiré que je fusse très-bien mise. J'aurais voulu que ma toilette fût plus simple, car je me trouvais tout embarrassée dans ces beaux atours; mais il me répondit que rien n'était trop beau pour moi. Quand je quittai pour la première fois ma robe d'indienne faite à la mode de mon village et mon petit bonnet de campagne, je me pris à pleurer amèrement. Les pauvres vêtements que je venais de dépouiller, c'étaient ceux sous lesquels j'avais vécu honnête et chaste; ce bonnet que j'allais remplacer p^r un chapeau élégant, c'était ma mère qui l'avait fait jadis de ses mains; et je pensai que si elle vivait encore et qu'elle me rencontrât ainsi parée, elle ne me reconnaîtrait pas, ou ne voudrait point me recon- Qaîlie. Ma pauvre mère ! elle est morte à temps, m'c-

criai- je; et, à travers les larmes qui coulaient de mes yeux, il me sembla que je voyais la place de Cèzy,où les bonnes femmes qui filaient sur le seuil de leur porte me regardaient passer en souriant, et se disaient entre elles : Quelle brave fille que cette Marianne ! depuis que sa mère est défunte, c'est elle qui fait marcher la maison de son père, et tout va au doigt et à l'œil. — Je revoyais aussi la petite église où nous avons fait ensemble notre première communion, vous savez, monsieur Claude. Ah ! tenez, dans ce momentlà, j'ai eu une bonne idée : je voulais retourner à Cèzy. Malgré tout et n'importe comment, j'aurais quitté Edouard, je lui aurais tout confessé, et, en apprenant que son ancienne maîtresse était revenue à lui, il m'aurait bien laissée partir. Mon plan était fait. En arrivant au pays, j'aurais été tout droit trouver votre oncle, l'abbé Bertolin, qui est si bon. Je lui aurais raconté fidèlement mon histoire, et comme jusque-là j'étais restée honnête et que je n'avais pas à rougir de mon amour, votre oncle m'aurait crue ; il aurait eu pitié de moi et m'eût reconduite à mon père, et celui-ci m'aurait pardonné en me voyant ramenée dans sa maison par M. le curé, qui est pouï îui comme la main de Dieu. Tous les méchants bruits que mon cousin aurait pu faire répandre sur mon

compte eussentétédémentis, et j'aurais pu reprendre, au milieu de gens qui m'eussent aimée et respectée, ma vie modeste et tranquille, pourla mener jusqu'où Dieu aurait voulu et par le chemin qu'il aurait tracé. Tel était le projet que je formais confusément, lorsqu'on vint m 'apporter ma toilette neuve pour l'essayer : quelque chose me disait que ces beaux habits seraient cause de ma perdition, et que je serais vouée à la honte et aux malheurs éternels dès que je les aurais mis seulement un instant. Cette pensée salutaire, que le ciel m'envoyait à la veille de ma perle et qui devait être la dernière sans doute, j'allais la suivre sur-le-champ ; mais, au moment même où je remettais mon ancienne robe du village, Edouard entra dans ma chambre pour voir si j'étais habillée. Hélas ! toutes mes bonnes pensées s'envolèrent en le voyant.

— Dépêche-toi, me dit-il, la voiture attend; faistoi bien belle.

Je n'éiais plus la même déjà ; les beaux habits qui m'avaient tant eiïrayés un instant auparavant m'attiraient à eux par mille séductions irrésistibles. L'instinct de C(!quetterie s'éveillait en moi brusquement et tout d'un coup. Je mis à ma toilette un soin minutieux. J'entendais dans la chambre voisine É-louard qui s'impatientait de ma lenteur; celte impatience

me charmait, et j'allais encore plus doucement. Je faisais jouer avec une joie d'enfant les plis de ma robe de soie à reflets changeants. Chaque nouvel ' objet de toilette qui complétait ma métamorphose me jetait dans le ravissement. Quand j'eus terminé et que j'allai me regarder dans le miroir, la glace me renvoya un madrigal qui me fit rougir de satisfaction. J'étais bien belle, et depuis que j'étais au monde, c'était la première fois que j'avais conscience de ma beauté. Edouard resta un moment tout étourdi de ma transformation. J'étais méconnaissable en efl'et.

— Allons, partons, me dit-il après m'avoir embrassée.

Je n'avais plus que mes gants àmettre. En voyant la difficulté que j'éprouvais à les faire glisser sur mes mains, Edouard ne put s'empêcher de faire la moue, et, comme un gant se déchira dans un effort que je fis, il laissa échapper un geste d'impatience.

-^Descendons, me dit-il, nous en prendrons d'autres en chemin.

En effet, il fit arrêter la voiture devant un magasin,

— Reste, me dit-il en me prenant des mains le gant déchiré ; je vais en choisir une autre paire avec uue pointure au-dessus de celle-ci.

LE PAYS LATI?î. 121

Cette puérile préoccupolion chez Edouard me fil de la peine, mais j'en eus bientôt l'explication en regardant me.» mains rouges et grossières. Edouard me rapporta d'autres gants, qu'il m'aida à mettre luimême.

— Et maintenant, me dit-il lorsque je fus gnntée, vous avez tout à fait l'air d'une dame. — Mes pauvres mains, pensai-je avec tristesse, il faut que l'on vous cache comme si vous aviez fait une mauvaise action, parce que vous portez les marques du travail!

Pendant la route, Edouard fut charmant avec moi, et sa gaieté m'avait presque gagnée; mais, en arrivant à l'endroit où nous devions descendre, un petit incident vint me rappeler à des pensées qui m'attristaient, et jeta un peu de froideur dans cette première partie de plaisir que nous faisions ensemble. Comme nous traversions un village célèbre par ses champs de roses, une jeune fille s'avança vers moi pour m'offrir un bouquet. Elle était vctue à peu près comme je rélais moi-même le matin. En la regardant, j'avais les yeux en larmes, et je ne pus les retenir lorsque je vis b jeune fille rejoindre sa famille groupée sur le seuil de la maison. Edouard devina sans doute quelle était ma pensée, et voulut essayer de me distraire.

— Avez-vous remarqué, me dit-il, le coup d'œil envieux que cette petite paysanne a jeté sur vous ? — Non, je n'y ai point pris garde, lui répondis-je. — Je l'ai bien vu, moi, dit Edouard, et je réponds bien que la petite n'est pas loin de songer à faire comme sa sœur. Et là-dessus il me raconta que la sœur de la petite paysanne qui m'avait offert des roses s'était laissé séduire par des jeunes gens qui venaient autrefois dans ce village le dimanche, et qu'elle était devenue en peu de temps, grâce à sa beauté, une des femmes les plus courues de Paris. Le ton léger avec lequel Edouard m'avait raconté cette aventure augmenta encore ma tristesse, et, voyant que je ne répondais pas à ses paroles, il devint à son tour rêveur et préoccupé. Comme nous marchions depuis quelque temps dans les bois et qu'il faisait une chaleur accablante, ayant aperçu à peu de distance une espèce de pavillon où plusieurs personnes semblaient se rafraîchir, je priai Edouard de m'y conduire. A mon grand étonnement, il ne se rendit pas tout de suite à ma demande et en parut même contrarié; mais, comme j'insistais, il se décida à me conduire à cette petite buvette en plein air. En nous voyant arriver, la vieille femme qui était assise sous une tonnelle salua Edouard comme si elle le connaissait, et parut me regarder curieusement. Presque en

LE PAYS LATIN. l23

même temps un petit garçon vint se jeter dans les jambes d'Edouard et ne voulut pas le quitter qu'il ne l'eût embrassé ; puis il accourut vers moi. Comme je l'avais pris dans mes bras pour l'embrasser aussi, il me regarda avec de grands yeux.etdit à sa mère : — Tiens, ce n'est plus la madame des autres fois! — Edouard fit un geste de dépit et baissa les yeux quand je le regardai. — Achetez donc un gâteau à cet enfant, lui dis-je ; et j'ajoutai tout bas, en essayant de rire : Il m'embrassera peut-être comme la dame des autres fois. J'avais le cœur bien gros, car ces petits incidents m'avaient révélé quel était le motif de la préoccupation d'Edouard depuis que nous étions dans cette campagne, toute pleine pour lui de souvenirs qui lui rappelaient celle avec qui il y venait sans doute jadis. Ainsi, il m'avait menti le matin quand il m'avaii dit qu'il m'aimait et qu'il ne pensait plus à l'autre; ainsi, cette promenade pour laquelle il avait choisi un lieu familier à son amour passé, c'était le commencement de l'expérience dont il avait parlé à son ami. Dès le premier jour qu'il sortait avec moi, il avait voulu voir si l'amour naissant pourrait triompher de l'aiicien amour, et j'assistais à cette lutte qui agitait suu âme, et j'étais pour amsi dire le témoin de ma défaite, car ma jalousie médisait que, dans ce

moment même, ce n'était point moi qui étais au bras d'Edouard, mais bien l'autre.

Quand nous eûmes rejoint, sans avoir échangé une seule parole, notre voiture que nous avions laissée à la porte du bois, Edouard me demanda si je voulais dîner à Paris ou restera la campagne.

— Comme il vous plaira, et où il vous plaira, lui répondis-je. Et j'ajoutai, en feignantderire : Pourvu que ce soit dans un endroit où nous soyons seuls.

— Que voulez-vous dire? fit Edouard en balbutiant.

-- Je veux dire, lui répondis-je très-doucement, que nous étions partis deux de Pari» et que nous sommes arrivés trois dans ce pays.

-- Mais qui vous a dit?... fit Edouard, sans nier, après un moment de silence pendant lequel il m'avait examinée avec un redoublement de surprise.

~ Personne n'a pu me le dire, et vous le savez bien, lui répondis-je. Je l'ai senti là, ajoutai-je en lui montrant mon cœur, et, pendant que vous ne me parliez pas, je vous entendais causer avec...

— Marianne, me dit Edouard sans me laisser achever et en me prenant la main, Marianne, je vous assure que je vous aimerai.

— - J'aibien de l'avance sur vous; pourrez- vous me

rattraper? lui répliquai-je en riant. Tenez , mon ami, votre amour pour moi, j'en ai peur, ressemblera longtemps à la maison de mon parrain, qui est le sabotier de chez nous.

— Qu'est-ce que la maison de votre parrain ? me demanda Fjlouard.

— La maison de mon parrain, lui répondis-je, c'est une maison qui est encore à bâtir. Excusez-moi si j'exprime mal ce que je veux dire ; mais je me comprends très-bien.

Le dîner fut plus gai que n'avait été la promenade. Edouard me fit remarquer avec raison que, s'il était tombé dans une rêverie qui m'avait éloignée de sa pensée, c'était un peu ma faute à moi, qui, parmon silence et ma tristesse, avais permis aux souvenirs qu'Edouard voulait éviter de venir se glisser dans notre tête-à-tête. Après le dîner, nous retournâmes à Paris. Comme il était encore de très-bonne heure, Edouard me proposa de me conduire dans un bal fréquenté parses compagnons d'études et de plaisirs. J'entrai dans ce lieu sans savoir où j'allais et sans me faire aucune idée de ce que j'allais voir. Je n y fus pas plutôt que j'aurais voulu en être dehors. L'éclat des lumières me blessait les yeux, le bruit m'étourdissait. ÉJouard fut bientôt entouré par plusieurs de

ses amis, qui, ne l'ayant pas vu depuis son accident, vinrent le féliciter sur son rétablissement II me présenta à eux, et reçut de nouveaux compliments à cause de moi. J'étais la plusbelle de toutes les femmes qui fussent dans ce bal. Edouard le savait ; mais sa vanité, qui venait de s'éveiller, semblait prendre plaisir à se le faire dire dans les regards pleins de convoitise que m'adressaient les hommes et jusque dans les jalouses railleries de leurs compagnes. Je n'étais au bras d'Edouard que le drapeau vivant d& son amour-propre.

Quand nous rentrâmes à la maison le soir, j'étais très-fatiguée, j'avais besoin de repos. Je priai Edouard de me laisser seule. Il parut touché de mon chagrin, et pendant une heure, me parla avec une tendresse et un respect infinis. Il sut trouver les mots qui savent convaincre l'âme qui ne demande pas mieux que (l'être convaincue, et, pauvre ignorante que j'étais alors . je pris pour le langage de l'amour ce qui n'était que l'éloquence du désir.

Au milieu de la nuit Edouard était encore chez moil

— Il faut partir, lui dis-je en déroulant mes cheveux pour les mettre en papillotes, — - ce qui était ma seule habitude de coquetterie.

—Comme tes cheveux sont beaux ! me dit Edouard

en en prenant une boucle qu'il porta à ses lèvres.

— Moins beaux que ceux d'une autre personne, murmurai-je machinalement

— Plus beaux et plus fins, reprit Edouard; vois plutôt. — Et.tirantdesa pocheson portefeuille, —il «n sortit un petit médaillon qui renfermait des cheveux de femn>c et me le donna à regarder.— Je lui rendis le iiédaillon sans rien dire, mais il sentit mamain tremûlerenluircmettantcetobjet.—Toutàcoup un parfum subtil et qui m'était inconnu se répandit dans l'air, et comme je levais les yeux, cherchant avec surprise d'où pouvait venir celle odeur pénélrante , j'aperçus Edouard qui tenait à la main la boucle de dieveux qu'il venait de me montrer enfermée dans le médaillon-cassolelle.— Edouard alla ouvrir une fenêtre qui donnait sur la rue, et jela au vent le souvenir dont la vue m'avait fait tressaillir malgré moi.

— Es-lu contente? me dit-il. —Je lui répondis en lui tendant la main ; et comme une heure avancée sonnait à une horloge voisine , je lui renouvelai la prière que je lui avais déjà faite de se retirer.

— Oui, me rcpondit-il, —encore un moment : — quand tu auras achevé de mettre tes papillotes.

— Mais, lui répondis-je, — je n'en niellrai pas ce 50ir, — j'ai oublié de faire prendre du papier.

—En voici,— dit Edouard.— Et, otrrrant ion portefeuille qui était resté sur la table, — ilm« tendit un petit paquet contenant trois ou quatre lettres écrites sur papier très-fin. — Je regardai l'une do ces lettres, et je reconnus que c'étaient les mêmes que j'avais trouvées dans le portefeuille que le pharmacien de la Râpée m'avaitchargéederemettre à Edouard.

— Ehbien, me dit-il — envoyant que je restais immobile les lettres à la main — et hésitant à m'en servir, — vous n'achevez pas de vous coiffer?

— C'est bien cela que vous avez voulu me donner? — lui demandai-je en lui mettant les lettres sous les yeux.

— Sans doute, — me répondit-il. — Je veux vous prouver, Marianne, que je ne tiens plus à rien de ce qui pourrait me rappeler ce que vous voulez que j'oublie.

— Je vous remercie de ce que vous venez de faire, Edouard, lui répondis-je; — j'ignore si l'abandon que vous me faites des choses qui vous rappellent une personne chérie est un sacrifice; — mais cet abandon me prouve au moins que vous désirez me convaincre et apaiser les susceptibilités d'un sentiment de jalousie que vous devez comprendre. — Je me contenterai de cet abandon ; car bien que je ne sois qu'une

pauvre ignorante de tout ce qui n'est pas mon amour pour vous. — il existe cependant certaines délicatesses que je comprends instinctivement, — et dans ce moment où je vous aime, et où vous diies que vous m'aimez, — je n'offenserai point notre amour présent en faisant de ces lettres un usage qui offenserait votre amour passé. — Et après avoir approché les lettres de la (lamme d'une bougie, — je les rejetai dans le fond de la cheminée, où elles ne lardèrent pas à être entièrement consumées.

— El maintenant, lui dis-je en entendant sonner trois heures du matin, —ce n'est plus moi qui voué dis de vous en aller, c'est l'horloge.

— Non, reprit Edouard.— J'avais promis de sortir quand vous auriez mis vos papillotes ; — vous n'avez pas voulu en mettre, — ce n'est point ma faute.

Et il s'empara de mes mains, qu'il couvrit de baisers comme un fou.

— Attendez — un peu,— lui dis-je en riant,— ji vais mettre mes gants, —vous n'aimez pas à voir des mains rouges.

— Méchante!— reprit Edouard, — rien ne vous échappe donc?

— Ah ! lui dis-je, vous m'avez déjà fait bien souffrir!

iZQ LE PAYS LATIN.

— Je le sais, — me répondit-il. — Eli bien, alors,— que ce soit aujourd'hui la fin de tes souffrances — et le commencement de ton bonheur ! Et retirant de son doigt cette bague qui avait jadis appartenu à sa maîtresse, il la glissa dans le mien en me disant :

— Cette fois, Marianne, c'est bien à toi que je la donne!

Page 1