IX
Pondant trois mois, Edouard parut être tout à moi, eomme j'étais de mon côté toute à lui, mettant toutes mes pensées à prévenir ses désirs et tous mes eiïorts à deviner ce qu'il désirait que je fisse. Edouard avait changé mon nom de Marianne contre celui de Mariette, qu'il trouvait plus distingué, et j'avais compris, par ce seul fait, combien il était impatient de voir la métamorphose de la personne compléter celle commencée par le nom. En toutes choses, dans mes habitudes comme dans mon langage, je m'appliquai donc à faire disparaître tout ce qui pouvait indiquer la vul-
garité de mon origine ; j'avais remarqué souvent wn embarras qu'Edouard dissimulait mal lorsque je me trouvais au milieu de ses amis, et j'avais deviné que ^ cette inquiétude était causée par certaines tournures rustiques qui m'échappaient dans la conversation, et qui parfois faisaient sourire ceux qui m'écoutaient. Je connaissais déjà assez Edouard pour savoir qu'une grande partie de l'amour qu'il disait avoir pour moi n'était que de l'amour-propre, et je voulus éviter au sien jusqu'aux plus puérils motifs qui auraient été de nature à le blesser. A beaucoup d'esprit naturel je joignais beaucoup d'intelligence, une volonté opiniâtre, et cette patience obstinée qui arrive à de si grands résultats chez une femme, quand elle a l'amour pour mobile. J'entrepris donc d'apprendre à parler et à écrire avec correction. J'achetai une grammaire et je l'étudiai pendant les heures delà journée où Edouard me laissait seule pour aller à ses études, car je l'avais décidé à se remettre à ses travaux, qu'il avait si longtemps négligés. Quelquefois, la nuit, pendant qu'il dormait, je copiais des chapitres entiers dans les livres que renfermait sa bibliothèque : mes progrès devinrent très-rapides, et je pus m'en convaincre moimême, lorsque je comparais au livreoùjelcs empruntais des passages écrits de mémoire, et dans lesquels
je remarquais que les fautes devenaient de jour en jour plus rares. Tout le temps que j'avais de libre, je l'employais ainsi à faire ce que j'appelais mes classes, et jamais pensionnaire qui voit approcher le jour des prix ne ressentit plus de joie que je n'en éprouvai quand je fus en état de réaliser un grand projet que je m'étais mis dans l'idée et qui devait être la récompense de toutes les peines que j'avais eues dans mes études. J'avais choisi le jour de la fête d'Edouard pour réalise! ce beau projet : c'était un compliment écrit de ma j)lus belle main, et dans lequel je voulais lui diie tout l'amour que j'avais pour lui, — sans faire une seule faute d'orthographe. — Je mis bien huit jours à composer mon petit discours, et cependant on ne s'en serait pas douté, car ce n'était pas bien long, et c'était bien simple:
€ Mon cher ami bicn-aimé,
• C'est aujourd'huilejourde ta fête, —etdepuis que > je te connais c'est tous les jours la mienne. — Ce que » je le dis là, c'est bien la vérité, car il me semble » maintenant que je n'ai pas d'autre raison d'exister » que pourt'aimer, et te le prouver de toutes les fa- 1 çons que je pourrai. C'est pour cela que j'ai guetté
» dans l'almanach le jour qui portait le nom de ton » saint, pour avoir l'occasion de t'offrir mon bouquet, ^ qui ne me coûte pas cher, puisque c'est avec ton » argent que je l'ai acheté. — A ce bouquet, j'ai voulu » joindre un petit talent qui m'a donné bien du mal » à acquérir; — mais j'aurais voulu en avoir encore da- » vantage, afin de donner plus de prix à une chose » qui pouvait te faire plaisir. Grâce au petit talent » dont je te parle, quand tu iras passer les vacances » dans ta famille, je pourrai encore causer avec toi » par le moyen des lettres ; —et, comme tu peux déjà » t'en apercevoir par celle-ci, en lisant les miennes, » tu n'auras pas à craindre d'y trouver de certaines » choses que les femmeâ les plus ignorantes disent si » bien, —et qu'elles écrivent quelquefois si mal; -- » ce qui fait rire les hommes, car ils ont l'habitude de » ne pas faire plus d'attention à une jolie pensée » quand elle est mal exprimée, qu'à une jolie femme » quand elle n'est pas bien mise.— Pour commencer,
je n'ai mis dans ma lettre que des mots simples,-— » parce que j'aurais eu peur de me tromper, n'étant » pas encore très-savante. J'ai évité les temps diffî- » ciles des verbes avec autant de soin que le verre de » mon parrain qui est sabotier chez nous évite les ca- » rafes. Et cependant, s'il m'était échappé des fautes,
> par chacune que tu trouveras, tu me condamneras à » copier le verbe ;e faime de tout mon cœur, — et je » ne trouverai jamais ma punition assez longue. —
> Moncher ami bien-aimé, — je te souhaite une bonne' t fête, et beaucoup d'autres parlasuite, — Si j'ai fait » une faute en me donnant à toi, — le bon Dieu ne » m'en a pas gardé rancune, il faut bien croire, puis- » qu'il me rend si heureuse que je ne pense pas qu'il y » ait sur la terre une femme qui le soit plus que moi.
j> Ta petite Sévigné,
> Mariette. »
Le jour anniversaire de la fête d'Édounrd, j'allai choisir un joli bouquet au Marché aux Fleurs, près duquel nous demeurions. Oii^^^ndje rentrai à notre hôtel garni, Edouard était sorti pour aller au cours : cette absence arrivait à propos pour me servir dans une petite ruse que je méditais. Afin de mieux jouir de la surprise que ma lettre devait causer à Edouard, j'appelai le garçon de l'hôtel, et je lui fis sa leçon.
— François, lui dis-je en lui montrant le bouquet que j'avais déposé sur une table, voici des fleurs et une lettre pour M. Edouard. Il ne va pas tarder à rentrer, sans doute, car c'est son heure. Quand il reviendra, vous lui direz qu'une dame, que vous ne
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connaissez pas, vous a remis pour lui ce bouquet et cette lettre. Et s'il me demandait, vous lui répondrez que je suis sortie.
— Oui, mademoiselle, me répondit Fronçois, j'ai bien compris ; mais , tenez , je crois que voilà précisément M. Edouard qui monte l'escalier.
— Vous avez raison, dis-Je, c'est son pas, — et je passai précipitamment dans une autre chambre, contiguë à celle d'Edouard et occupée par son ami, que je savais ne pas devoir rentrer en ce moment. Dans la mince cloison mitoyenne à ces deux logements, séparés seulement par une porte condamnée, il existait des lézardes à travers lesquelles on pouvait voir assez facilement ce qui se passait d'une chambre dans l'autre. A ces observatoires, qu'on eût dits préparés à point pour l'inquisition du regard, se joignait une acoustique si favorable à l'indiscrétion de l'oreille, que les locataires co-mitoyens pouvaient presque s'entendre penser. J'étais donc sûre de ne pas perdre une seule nuance de la surprise que ma lettre causerait à Edouard, qui, se croyant seul, s'abandonnerait plus librement à son impression. Ahî j'ignorais alors la fable antique de Psyché.
Lorsque Edouard rentra, il n'était pas seuî ; l étudiant dans la chambre duquel j'étais caciiée alors
l'accompagnait. Le garçon de l'hôtel ht ma commission comme je le lui avais recommandé.
— Une femme! dit Edouard avec surprise. Vous dites que c'est une femme qui a apporté ce bouquet et cette lettre? Cotte personne est-elle déjà venue me demander?
— Je ne la connais pas, répondit le domestique.
— Mais là quel propos ces fleurs? Qu'est-ce que cela signifie? fit Edouard en prenant la lettre.
— Parbleu ! s'écria son ami, c'est aujourd'hui ta fête. Je me rappelle que les autres années, dans ce temps-ci... Hélène!
— Ali! mon Dieu! fit Edouard avec un cri qui m'entra dans le cœur, serait-ce elle?
Et je le vis décacheter ma lettre; mais aux premiers mots qu'il lut le désappointement se peignit sur son visage : je ne crois pas qu'il la lut même tout entière ; il la jeta du reste sur la table , auprès du bouquet, et dit à son ami : — Cette lettre m'a donné un coup!
—Eh bien, demanda l'étudiant, cen'esf, donc pas?...
— Mais non, interrompit brusquement Edouard , ce n'est pas celle que tu croyais ; tiens, lis. — Et il tendit le papier à son ami, qui se mita lire mon compliment tout haut.
— Quelle adorable créature que celle Marianne !
dit-il à Edouard ; quand je la regarde quelquefois, il me semble que j'ai devant les yeux la résurrection de cette naïve fillette que Greuze fait pleurer sur une cruche cassée ; — et avec cela spirituelle, vive et gaie comme l'Ivresse des vins de son pays ! Tiens, tu n'es pas digne d'avoir une aussi charmante maîtresse. Pauvre fille! elle ne sait qu'imaginer pour te faire plaisir. Dire qu'elle a appris la grammaire !...
— Elle a espéré que je lui achèterais un châle, répondit Edouard froidement.
— Ah ! c'est trop fort, — s'écria son ami. Comment, Dieu fait exprès pour toi le miracle de créer une Eve qui n'aime pas les pommes, et tu accueilles aussi tranquillement ce cadeau ! C'est décourageant pour la Providence. Je donnerais mon diplôme pour qu'on t'enlevât Mariette.
— Qu'on s'en avise! répondit Edouard avec vivacité.
— Eh bien ! lu l'aimes donc?
— Elle m'est nécessaire.
— Ah! si j'avais su, dit l'étudiant, si j'avais su qu'un méchant coup de bouteille pût me procurer mes entrées dans le cœur de cette fille , je l'aurais bien reçu à ta place.
— Est-ce que tu serais amoureux de Marianne, par hasard? demanda Edouard.
— Ma foi! répondit l'autre en riant, — si tu voulais me céder ta contre marque ?
Il fallut toute la force de ma volonté pour que je l'éclatasse point en sanglots; mais on aurait pu m'entcndre, et je ne voulais point qu'Edouard se doutât que j'avais assisté à une scène où il avait donné un si cruel démenti aux chères espérances que je caressais avec tant de sécurité, et détruit, dans une seule minute, mon bonheur de trois mois. Cette obéissance quasi magnétique qui me faisait accomplir ses moindres désirs avant même qu'il les eût exprimés; cet amour que j'avais pour lui, qui se trahissait dans les plus petites choses, qui se révélait dans tous les moindres détails de la vie intime, qui l'enveloppait, pour ainsi dire, d'un réseau de tendresse, rien ne le touchait En voyant mon bouquet, il s'était demandé qui pouvait lui souhaiter sa fête : il n'avait pas pensé à moi. En ouvrant ma lettre, il avait songé à Vautre. Mais alors que faisais-jc près de lui, et pour lui qu'élais-je? Quel étrange sentiment le faisait persistera garder près de lui une malheureuse jeune fille dont la présence devait lui être un supplice, puisqu'elle l'obligeait à jouer perpétuelle, ment avec elle la comédie d'un amour qui était à une autre? Tout à coup je me rappelai, au milieu de
toutes ces réflexions, qu'un éclair jaloux avait paru dans les yeux d'Edouard, quand son ami l'étudiant lui avait dit qu'il n'était point digne de m'avoir, et qu'il souhaitait qu'on m'enlevât à lui. Il ne m'aimait pas, et il était jaloux de moi, et il tremblait à la seule idée de me perdre ! Je lui étais nécessaire, avait-il dit. Nécessaire à quoi, mon Dieu? me demandai-je Tesprit perdu devant cette énigme, qui me fut cruellement expliquée plus tard.
En sortant de la chambre où je m'étais cachée pour entendre cet entretien, qui ne me laissait pas même la consolation d'un doute, je ne voulus point me trouver sur-le-champ en face d'Edouard ; pour me remettre un peu de mon agitation et réfléchir à la conduite que j'allais tenir avec lui, je sortis et je marchai dans la rue au hasard. Au bout d'une heure, je revins à la maison, Edouard m'accueillit avec des démonstrations de tendresse insensées. Toutes ces caresses de langage, tout cet amour du bout des lèvres souleva en moi un levain de mépris naissant, que j'eus le courage de dissimuler. Un fiel navrant déposait sa vase au fond de mon cœur, et s'y mêlait aux larmes que je m'elTorçais d'y retenir. Et cependant cette parodie de l'amour était si bien jouée, le ; mensonge avait tellement le visage de la véiilé, tous
ces élans, toutes ces caresses, toutes ce? paroles avaient une telle apparence de spontanéité, qu'il y avait des instants où je doutais de moi-même, de ce que j'avais vu et entendu le malin, et que je me demandais si je n'avais pas été le jouet d'un mauvais rêveî Quelques amis étant venus voir Edouard, il les retint à dîner pour arroser le bouquet de sa fête. J'avais besoin de m'étourdir; je bus de tous les vins, et, durant tout le dîner, je fus d'un entrain qui jeta dans une grande surprise les amis d'Edouard, qui se trouvaient pour la première fois avec moi dans une occasion de familiarité et d'inlimité. On m'accabla d'éloges. J'avais la chanson aux lèvres et le sourire à la bouche; mais, comme dans celle sérénade de Don Juan, où le chant gémit comme une phiinte et dont l'accompagnement est si vif et si joyeux, à la bruyante fanfare de ma gaieté apparente, qui redoublait celle des convives, se mêlait, en sourdine, le gémissement de ma douleur cachée.
On parla, après le dîner, d'aller achever la soirée au bal, et, à la grande surprise d'Edouard, qui savait combien j'aimais peu ces lieux de tumulte, j'acceptai avec empressement cette proposition. Pendant toute la soirée, je ne manquai pas un seul quadrille ni une seule valse. J'étais possédée par un étrange esprit
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d'agitation : il me semblait que je vivais dans un tourbillon; je répondais à tout et à tous. Edouard était stupéfait. — Je ne te reconnais plus, me ditil avec une certaine inquiétude; tu n'es plus Marianne.
— Marianne? lui répondis-je : je suis Mariette l Et comme il cberchait à me retenir, je lui échappai pour retourner prendre ma place dans un quadrille. On ne parlait plus que de moi parmi les danseurs, età chaque pas que faisait Edouard, qui me suivait des yeux, il se heurtait à une admiration nouvelle dont j'étais l'objet. — Quelle charmante fille ! Mais regardez-la donc danser : ne dirait-on pas d'un oiseau?
— Oui, répondait Edouard , elle essaye ses ailes. Le surlendemain était un jeudi, jour de bal. Après
le dîner, j'allai me mettre à ma toilette. Edouard en parut surpris. — Tu sors donc? me demanda-t-il.
— Mais, lui répondis-je d'un ton très-naturel, tu as donc oublié que c'est aujourd'hui jeudi?
— Eh bien? dit Edouard.
— Eh bien , répliquai-je sur le même ton, est-ce que nous n'allons pas au bal?
— C'est toi, Mariette, qui me demandes à aller au bal ? reprit-il en me regardant d'un air singulier.
— Je sais que tu aimes ce plaisir, lui répondis-je;
jusqu'à présent je ne me sentais aucun goût pour ces réunions, et, comme tu avais deviné ma répugnance, je te pnvais souvent, pour rester avec moi, d'une distraction à laquelle tu étais habitué. J'ai compris qu'il y avait de ma part de régcïsme à t'enlever un plaisir qui n'en était pas un pour moi, et maintenant je suis toute disposée à t'accompagner au bal toutes les fois que tu voudras y aller.
— Blarianne, me dit Edouard d'un ton presque chagrin, tu manques de franchise avec moi. Ce n'est pas pour mon plaisir que tu demandes à aller au bal , c'est pour le tien. Depuis la soirée de l'autre jour, tu y as pris goût, non pour le bal lui même, car je ne le crois pas si folle que cela de la danse, mais à cause de l'entourage.
— Quel entourage? et que veux-tu dire?
— Tu n'en es plus à ne pas me comprendre, — continua Edouard, — et je n'ai pas besoin de mettre des boisseaux de points sur les i : lu sais parfaitement ce que je veux dire. Quand une seule graine de coquetterie est tombée dans l'esprit d'une femme, le lendemain il y pousse une forêt.
— Je t'assure, Edouard, que je ne comprends pas ce que lu veux me dire.
— Marianne, me dit-il , as-tu cessé si vite d'é-
iUU LE PAYS LATIN.
tre franche? Je ne sais rien de plus odieux que rhypocrisie.
— C'est toi qui le dis! m'écriai-je. Je m'en sou viendrai, quand j'aurai besoin de m'en souvenir.
— Eh bien! maintenant, reprit Edouard, en supposant que ce soit véritablement avec l'intention de me faire plaisir que tu me proposais d'aller au bal, si je désirais au contraire n'y pas aller, que ferais-tu?
— Je n'irais point seule, j'imagine.
— Et tu ne serais point privée à ton tour ?
— Pas le moins du monde.
— Tu paraissais pourtant bien heureuse l'autre soir au bal.
— M'en ferais-tu un reproche? répondis- je. Ce serait bien injuste; tu vois bien que je suis franche, puisque je n'ai pas songé à cacher le plaisir que j'avais éprouvé. Pourquoi l'aurais-je fait d'ailleurs? Ne m'as-tu pas dit cent fois que le plaisir devait être ie seul but de la vie quand on était jeune? Ne t'aije pas entendu vanter avec enthousiasme les femmes insoucieuses et frivoles qui se mettaient un bandeau sur les yeux pour ne point voir vers quel avenir les entraînait leur présent et dont l'existence se passait entre un violon et une bouteille. En me parlant ainsi, n'était-ce point, pour ainsi dire, m'encourager à faire
comme elles? Mais, Dieu merci 1 je n'en suis pas ià encore et ne voudrais point y être. Une seule fois depuis que tu me connais, il m'est arrivé de tremper ma chanson dans un verre, et c'est toi-même qui l'avais rempli. Une seule fois il m'est arrivé de danser dans un bal et d'y oublier une timidité que tu appelais de la niaiserie : vas-ta donc m'en vouloir à présent? On m'a trouvée jolie, et on me l'a dit : fallaitil battre les gens qui avaient cette opinion? A ce compte-là, je devrais casser tous les miroirs qui saluent mon visage. On m'a dit que j'avais de l'esprit : je n'ai pas été fâchée de le savoir, bien que j'eusse préféré l'apprendre de ta bouche. Eh bien, oui, je ne le cache pas, j'ai été tlatlée des hommages qui m'ont accueillie ; mais, je le répète encore une fois, c'était à cause de toi ; et au lieu de la moue que tu m'as faite, j'espérais au contraire que tu serais content et fier de mon succès, comme peut l'être un auteur qui voit sa pièce applaudie; car enfin, puisque c'était à cause de toi que j'étais devenue ainsi, tu étais en réalité l'auteur de cette transformation qui paraît te chagriner à présent. Voyons, qu'est-ce que tu veux? dis-le-moi, que je sache à quoi m'en tenir, car en vérité je ne sais plus deviner ce qui te plaît ou te déplaît. Est-ce que tu as déjà assez de
Mariette, et désires-tu retrouver Marianne? Parle au moins ; demain je reprends ma robe de village et mon bonnet de marchande de gâteaux de Nanterre. Autrefois tu te plaignais de ce que ta maîtresse avait l'air d'une servante, — tu craignais de m'entendre parler devant tes amis, à cause de mon jargon campagnard, — tu avais l'air de trouver qu'une femme n'était pas assez savante en amour quand elle ne pouvait écrire le sien qu'avec son baiser sur les lèvres de son amant. — J'ai appris à l'écrire avec une plume : — ma tendresse a de l'orthographe ! J'ai mis des gants à mon langage comme tu m'en faisais mettre jadis à mes mains , — lorsqu'elles étaient grossières. — Depuis qu'elles ont cessé de gagner le pain qui me nourrit, elles ont la blancheur de l'hermine; — mes pieds chaussent des bottines faites chez les cordonniers des Cendrillons parisiennes ; — mon corsage s*est habitué au sup^ plice du corset, et ma taille est devenue si mince, que si je perdais ma ceinture, je pourrais, je crois, en me serrant un peu, la remplacer par mon bracelet!—Me trouves-tu donc trop changée ainsi?— Trouves-tu que je sache trop de choses? Je n'en sais pas tant que je ne puisse facilement oublier. Est-ce au contraire que tu me trouves encore trop
ignorante? Dis-moi alors ce que tu veux que j apprenne, — donne-moi au moins un programme : — quelle que soil la femme que tu veuilles faire de Mariette, elle aura toujours pour toi le cœur de Marianne.
— Mariette ou Marianne, s'écria Edouard quand j'eus achevé, pardonne-moi. Je suis fou; je ne sais ni ce que je fais, ni ce que je dis. Mon ami a raison : je ne suis pas digne de posséder une créature comme toi.
Et il m'embrassa avec des transports dont je ne pus œtte fois suspecter la sincérité. Dans ce momentlà du moins, j'en étais sûre, son cœur et sa pensée étaient à moi, rien qu'à moi. Il ne me trompait point et ne cherchait pas à se tromper lui-même. J'étais parvenue, pour une heure seulement, à lui faire oublier l'absente. Cela me consola un peu du chagrin que j'avais éprouvé l'avant-veille. J'en voulus moins à Edouard. Je sentais qu'il faisait des efforts pour m'aimer, et le souvenir qui l'attachait encore à son ancftnne maîtresse blessait plus mon amourpropre que mon amour même.
— Allons, médit Edouard en prenant son chapeau, partons-nous?
— Partir! mais où allons-nous? répondis-je.
i/i8 LE PAYS LATIN.
— Au bal, fil Edouard. Ne veux-tu pas y venir, maintenant?
— Mais puisque cela te contrariait tout à l'heure?...
— Tout à l'heure j'étais un fou , me répondit Edouard.
— Et moi , répliquai-je , tout à l'heure j'étais une folle.
Edouard me regarda d'un air étonné. — Que veux- tu dire?
—Tout à l'heure, continuai-je, j'ai fait un peu de coquetterie : je ne te demandais à aller au bal que dans l'espérance que tu refuserais de m'y conduire.
— Qu'est-ce que cela signifie?
— Moi aussi, j'ai voulu faire ma petite expérience. Je voulais savoir si mon triomphe de l'autre soir ne t'avait pas inquiété un peu, et si tu étais véritablement resté indifférent en me voyant si familière avec tant de gens que je ne connaissais pas. Maintenant je sais à quoi m'en tenir; si tu veux m'en croire, nous n'irons pas au bal ce soir, et nous n'irons que le moins possible.
— Pourquoi? fit Edouard. Tu me disais que cela t'amusait -
— Oui , répondis-je, mais, je ne te le cache pas.
LE Pays LMrs. 149
c'est un plaisir avec lequel je ne tiens pas à me familiariser; il m'a suffi d'une fois pour m'apercevoir qu'il y avait peut-être du danger à respirer fréquemment cette atmosphère de flatterie. Ce qui n'est d'abord qu'un amusement peut devenir une nécessité avec l'habitude. L'oreille d'une femme est toujours ouverte plus qu'il ne faut aux séductions qui savent caresser sa vanité.
— Sais-tu que, pour la mienne, cet aveu n'est pas agréable? me répondit Edouard en riant.
— Veux-tu te blesser de ce que je préfère n'avoir de plaisirs que ceux qui me viennent de toi?Et puis je t'ai confié cette crainte pour t'amener à une demande que j'hésite depuis longtemps à te faire. Depuis que je suis avec toi, je ne me suis jamais préoccupée de mon avenir. Ma vie n'a commencé réellement que le jour où je t'ai connu ; elle sera fmie le jour où tu me quitteras. Je ne veux pas tourmenter mon bonheur présent en y laissant pénétrer la pensée que ce jour doit arriver. Je n'en veux pas à ma destinée, qui exige que ce soit ainsi. Quand tu m'as prise, bien que je fusse très-novice, je savais que nous ne devions pas finir nos jours ensemble; mais aussi, dès ce moment , je me suis promis à moi-même que lorsque l'heure de notre séparation aurait sonné, si
je ne vivais plus avec toi par le fait, j'y vivrais toujours par le souvenir. Tu ne me crois pas?... interrompis-je en voyant qu'un sourire venait plisser les /èvres d'Edouard.
— Ma pauvre enfant, me répondit-il, nul en ce monde n'est maître de son lendemain ; l'avenir n'est à personne. Il y a là-dessus de beaux vers d'un grand poëte que je te ferai lire.
— Ainsi, tu ne crois pas que je t'aimerai toujours?
— Ma fille , toujours est la devise des amants , comme jamais est celle des ivrognes. Toujours! c'est un mensonge éternel que les uns et les autres commettent avec la plus grande sincérité. Toujours, c'est un billet signé par l'enthousiasme, et protesté tôt ou tard par l'oubli.
— Pourquoi t'efîorces-tu de me faire douter d'un bon sentiment? et si je me trompe, à quoi bon me le dire d'avance ? N'en serai-je pas assez affligée quand je m'en apercevrai moi-même? Ainsi, en supposant que je reste avec toi jusqu'à l'époque où tu retourneras dans ta famille, en me quittant, tu ne serais pas heureux de savoir que le souvenir que tu laisserais en moi serait comme un verrou qui fermerait à d'autres le cœur où tu as régné?
— Je ne sais pas pourquoi tu éveilles cett<î pensée
pénible de notre séparation future, dit Edouard. Fais donc comme moi : ne regarde jamais devant toi plus loin que le lendemain. L'aiguille du temps est arrêtée sur le midi de notre jeunesse ; les heures qui passent sur nos têtes sont comme de joyeux oiseaux qui gazouillent dans le printemps de notre vie. Pourquoi troubler ce doux concert en faisant sonner d'avance l'heure qui doit dire à mon cœur : Assez battu, assez aimé, assez rêvé? — Il s'agit d'autre chose maintenant ! Tu vas devenir un homme sérieux ; tu épouseras une demoiselle quelconque, qui aura toutes les vertus, qui saura jouer du piano, que tu promettras de rendre heureuse devant un portrait du roi, et qui sera la mère de tes enfants, dont tu tâcheras d'être le père. — Que le diable t'emporte de me faire penser à ce dénoûment ! c'est comme si tu me faisais mettre à la fenêtre quand il passe un de mes créanciers dans la rue.
Je ne pus m'empêcher de rire de cette boutade dite d'un ton moitié railleur, moitié mélancolique.
— Voyons, reprit Edouard, achève au moins : où veui-tu en venir?
— Eh bien, repris-je, lorsque nous nous quilteronSi je voudrais, — c'est bien difficile à dire. . . Je voudrais n'avoir besoin pour vivre du sccour? de personne.
152 iLE PA\S LATIN.
— Ah I ah ! s'écria Edouard en me regardant avec un air que je ne lui connaissais pas encore, je devine ^ maintenant : tu vois les choses de loin. C'est-à-dire, ajouta-t-il, qu'après notre séparation tu m'offres une fidélité que l'on n'est pas en usage d'exiger, et tu désires savoir d'avance si elle sera récompensée. J'admire ta prévoyance.
— Tu dis? m'écriai-je croyant avoir mal compris.
— En d'autres termes, reprit Edouard, tu me demandes de t' assurer un sort. — Eh bien, j'y songerai. — Quand j'aurai la jouissance de ma fortune, je pourrai t'offrir le coupon d'une petite rente.
— Vous ne m'avez pas comprise, Edouard, interrompis-je.
— Si fait, parfaitement! Cela est naturel : toute peine mérite. . .
— Ce que vous dites là est triste, m'écriai-je; comment votre esprit est-il donc fait pour imaginer de pareilles choses? Est-ce bien à moi que vous parlez ainsi? Ah I tenez, je ne sais pas pourquoi je vous aime, et je donnerais gros pour être guérie de cet amour, que vous n'insulteriez pas avec tant d'impunité, si vous en étiez moins sûr ! Quelles sont donc les femmes que vous avez connues jusqu*ici ? Vous ontelles tellement empoisonné le cœur, qu'étant si jeune
encore, il n'y reste plus même, à défaut d'amour, au moins le respect et la compassion pour celles qui vous ai ment? —Toutes les maîtresses que vous avez eues, vous les avez donc achetées, puisqu'il vous paraît si étrange d'en rencontrer une qui se donne ?
— Les mots sont les mots, que diable ! interrompit Edouard; el puisque vous fréquentez le dictionnaire, vous devriez connaître la valeur de ceux que vous employez. —J'ai répondu à ce que vous m'avez dit; tout autre à ma place aurait compris comme moi. Ce qui m'a fait vous montrer un peu de froideur, Marianne,— ce n'est point la demande que vous m'avez faite ; c'est qu'il vous a paru nécessaire de prendre l'avance pour la faire, et que, de votre part, cela m'a semblé une précaution mal placée, un manque de confiance qui m'a offensé sur le moment.— Pardonnez-moi mon emportement. — Ne parlons plus de cette afTaire-là,— soyez sans inquiétude surTavenir, et — viens m'embrasser.
— Je vais vous embrasser parce que je vous aime, Edouard, lui répondis-je ; mais encore une fois, vous vous êtes trompé; car l'amour qui aime bien a de meilleurs instincts. Avant que je me fusse expliquée, vous avez détourné le sens de ma pensée. Il y a autant de différence entre ce que je voulais vous demander
et ce que vous m'avez proposé, qu'il y a de différence entre mon amour et le vôtre. Depuis que je suis avec vous, vous m'avez fait vivre, et bien vivre. A mon grand regret, j'ai su que vous aviez fait des dettes , mais je ne vous demandais pas ces prodigalités. Mal gré moi, vous m'avez vêtue comme une grande dame, et, à mon corps défendant, vous m'avez donné des habitudes de coquetterie qu'il m'en coûterait peut-être d'abandonner maintenant; mais ces belles toilettes, qui étaient moins mes vêtements que ceux de votre propre vanité, convenez-en, je ne vous les demandais pas. De servante que j'étais avant de vous connaître, je suis devenue servie. Vous avez cru me faire monter, peul-être? Eh bien, moi, je pense au contraire que je suis descendue. J'ai lu le dictionnaire, comme vous le disiez tout à l'heure, —et je sais comment s'appellent les femmes qui portent des robes de soie, ont les mains blanches et font de bons dîners, sans avoir besoin de travailler : — ce nom-là, je ne veux pas qu'on me le donne, entendez- vous? J'ai pu accepter le bien-être dont vous m'aviez entourée, parce que je vous aimais. Je sais aussi, bien que vous paraissiez en douter, que tout ce que j'ai d'amour en moi, je l'aurai dépensé avec vous, et, quand vous me quitterez, je ne veux pas que vous me laissiez en
héritage au désœuvrement et au libertinage des jeunes gens de ce quartier. Je veux pouvoir vivre seule, et de moi seule. J'ai de l'intelligence, de la volonté, du goût; j'apprendrai facilement et promptement un état. Cette inaction dans laquelle se passent mes journées me rend quelquefois honteuse de moimême. Les heures me paraissent longues, quand vous n'êtes pas là. Ne vaudrait-il pas mieux, pendant que vous étudiez de votre côté, que je travaillasse aussi du mien ? et ne pensez-vous pas que nous aurions plus de plaisir à nous retrouver ensemble le soir, après une journée bien employée? En me permettant d'apprendre un état dont je pourrais vivre quand vous ne seriez plus là, vous m'auriez rendu un service, et à l'amour que j'ai pour vous se joindrait encore ma reconnaissance. Et puis j'ai mon père, qui est vieux et pauvre. Si modique que fût le gain de mon travail, je pourrais encore en distraire une partie pour le secourir, car il n'hésiterait pas à accepter un argent qu'il saurait venir d'une source honnête. Telle est la demande que je voulais vous faire, telle est la précaution que je voulais prendre pour m'assurer un avenir indépendant, lorsque nous devrons nous quitter. Si vous m'aviez laissée parler, vous m'eussiez épargné le chagrin de savoir que vous me
confondez avec les femmes dont l'amour commence par une caresse et finit par des chiffres.
— Tu m'as déjà parlé de cela en effet, et tu sais ce que je t'ai répondu, dit Edouard. Le sentiment qui te guide est très-honorable et part d'une bonne nature, mais, cette fois encore, comme les autres, je te répondrai la même chose. Je n*ai jamais compris une maîtresse qui à un moment donné cesse d'êlre une femme pour devenir une aiguille ou une paire de ciseaux. Chacun a ses goûts et son caractère. — Mes amis agissent comme il leur plaît;— j'en sais dont c'est le rêve d'avoir une femme qui travaille : pendant qu'elle s'occupe, disent-ils, elle ne pense pas à mai. — Moi , je ne suis pas fait ainsi ; — mon amour ressemble à ce roi hautain qui ne voulait jamais attendre : — je veux que les lèvres de ma maîtresse soient toujours à la portée de mon baiser, et qu'elle et moi, nous vivions attachés l'un à l'autre par le trait d'union d'un perpétuel désir, — S'il me plaît de fermer mes livres et d'aller courir avec elle dans les bois, — je ne veux point qu'elle soit obligée d'aller en demander la permission à personne; — s'il me plaît de faire nuit blanche autour d'une table joyeuse, entouré de mes amis, —je soufTrirais de voir ma maîtresse regarder avec inquiétude pâlir les flambeaux,
LE lAYS LATIK. 157
et me planter là au milieu d'un souper, en me donna>it pour raison qu'elle doit être de bonne heure à son travail; — ce moMà m'est insupportable.— Mun amour-propre aurait d'ailleurs de la répugnance à savoir que ma maîtresse est en état de gagner ellemême de quoi s'acheter ses robes — en en faisant pour les autres; — j'aimerais mieux lui voir déchirer tous les jours la robe nouvelle que je lui aurai: (ionnée moi-même. —Quand je lis la Fontaine, je prends parti pour la cigale, et je donne tort à la fourmi. Maintenant que je t'ai dit mon opinion là- dessus, Mariette, tu feras néanmoins ce que tu voudras.
— Vous savez bien, Edouard,— lui répondis-je,qiie je ne veux jamais que ce que vous voulez, et qu'en toutes choses votre volonté est la mienne, ie ne travaillerai pas.
— Alors, me dit-il, ne parlons plus de cela.— Si tu es inquiète à cause de ion avenir, rassure-toi. Quand nous devrons nous quitter, je te fournirai les moyens d'assurer ton existence — tu te feras alors lingère si tu veux, et quand je serai notaire,— c'est toi qui me fourniras mes manchettes et mes jabots. — Mais je n'en suis pas encore là, car toutes les fois que j'essaye de passer un examen je suis repoussé par une majorité de fj^gresses;— je n'ai jamais pu obtenir qu'une
seule boule blanche,. — et encore le professeur qui me l'a donnée s'était trompé • —il croyait être à k chambre, et voter pour le ministère.— Ah I voîs-tu , ma chère, les Pa^(Z^c<es et /M-sîmie?i sont chose bien maussade, et, pour être amusants , il faudrait que les codes fussent refaits par M, Alexandre Dumas.
Peu de temps après cette explication j qui n'avait amené aucun changement, Edouard reçut de sa famille une somme assez importante, destinée à l'acquittement de dettes contractées avant qu'il me connût. La plus faible partie de ces fonds seulement fut employée à l'usage auquel ils étaient destinés. De modiques à-compte donnèrent de la sécurité aux créanciers, qui, sachant Edouard de bonne famille, n'hésitèrent pas à lui ouvrir de nouveaux crédits. l'ii grand changement s'introduisit alors dans notre existence. Edouard quitta l'hôtel garni qu'il avait
habité jusqu'alors, et prit un logement qu'il fit meubler presque avec somptuosité. — L'amour, me disait-il, est comme les bonnes pièces de théâtre, qui gagnent toujours à être jouées dans de beaux décors. Ne te trouves-tu pas mieux ici, au milieu de ces élégances et de ce confortable, que dans l'horrible niche à poëte crotté que nous venons de quitter ?
— Peu m'importe où je sois, lui répondis-je, pourvu que tu y sois avec moi !
— Ah! me dit-il en riant, — tues de l'école t^we chaumière et ton cœur. — J'aurai bien de la peine à t'aristocratiser.— Cependant, ajouta-t-il en me regardant, tu portes le velours et la soie comme si tu avais été au baptême dans des langes brodés par Palmyre.
JÈ'endant deux mois, notre existence ne fut guère qu'une fête perpétuelle. Deux ou trois fois par semaine nous allions au spectacle, pour lequel je ne tardai pas à prendre un grand goût ; nous suivions surtout assidûment les premières représentations. Je ne tardai pas à être remarquée de ce public particulier qui assiste aux solennités dramatiques, et sans doute confondue avec une certaine classe de femmes qui ont pour habitude d'y avoir leur loge ou leur stalle. Ma beauté, mise en relief par d'élégantes toilettes, devenait le pôle où se tournaient toutes les
lorgnettes dès que j'entrais dans la salle, et, avec cette ouïe subtile de la coquetterie, qui ferait entendre a une femme sourde les compliments dont elle serait l'objet, je devinais les remarques flatteuses et la curiosité que ma présence excitait.
Un jour, Edouard me conduisit à l'Opéra : on donnait une représentation extraordinaire à laquelle concouraient les artistes du Théâtre-Italien, qui devaient exécuter un acte du Pirate. Quand un célèbre ténor chanta la fameuse cavatine qui est devenue classique, je me tournai machinalement vers Edouard, guidée peut-être par ce sentiment qui nous fait désirer de voir partager par un autre l'émotion que nous fait éprouver la vue ou l'audition d'une belle chose. Edouard ne regardait pas la scène : ses yeux étaient fixés sur la loge voisine de la nôtre. Au mou- ▼ement que j'avais fait, il s'était aperçu que je l'observais , et, s'étant détourné de mon côté, il essaya de me distraire en me demandant mon opinion sur la musique italienne. Je remarquai alors un peu d'altération dans sa voix, d'embarras dans son attitude, et il me sembla que ses regards se portaient de nouveau dans la direction de la loge d'à côté, occupée sans doute par des personnes qui se tenaient dans le fond, car je ne pouvais les apercevoir de ma
place. Avant qu'Edouard eût pu me retenir et deviner ce que j'allais faire, je me penchai vivement en dehors de notre loge, et je regardai dans l'autre: elle était vide; mais, au même instant, j'entendis le bruit de la porte que refermaient derrière elles lee personnes qui venaient de sortir.
— Que fais-tu donc, Mariette? me dit Edouard en me tirant par le bras.
— Je voulais savoir, lui répondis-je, qui tu regardais avec tant d'obstination tout à l'heure.
— C'est une cantatrice très-connue qui était dans cette loge, me répondit Edouard, et j'étais curieux d'observer l'effet que lui causerait cet air chanté par cet acteur. — Et il m'expliqua à voix basse la petite chronique qui circulait alors dans le public à propos de ces deux artistes. Cette explication me sembla jusqu'à un certain point plausible; néanmoins je fis remarquer à Edouard qu'il avait paru bien ému en écoutant la cavatine.
«— Il y a trois airs qui me produisent cet effet-là , me répondit-il : ce sont la Dernière pensée de Weber, let Adieux de Schubert et Vadagio de l'air que tu viens d entendre. Quand Rubini chantait cette musique aux Italiens, les cariatides de l'avant-scène avaient des larmes aux yeux.
— Puisque c'est une cantatrice célèbre qui est près de nous, lui dis-je, lorsqu'elle rentrera dans la loge , tu me la feras voir ; je voudrais bien la connaître.
— Ahl répondit Edouard, elle n'était venue que pour l'opéra italien : elle ne reviendra sans doute pas.
—Probablement que si, lui dis-je, car elle a laissé son mouchoir sur le bord de la loge.
— Vraiment ? fit Edouard.
— Regarde.
— C'est vrai.— Tiens-tu beaucoup à voir le ballet? me demanda-t-il.
— Non ! lui répondis-je.
— Eh bien, allons-nous-en.
— Comme tu voudras.
Nous venions de quitter la loge et nous avions à peine fait quelques pas dans les corridors lorsque Edouard s'arrêta brusquement et me quitta le bras.
—Étourdi que je suis, me dit-il, j'ai oublié ma lorgnette. Attends-moi une seconde, je vais la prendre.
Pendant que je l'attendais, j'entendis un mon- •ieur dire à un de ses amis , en lui désignant une femme qui se trouvait à quelques pas :— Tiens., voici
C'était le nom de la cantatrice célèbre dont Edouard m'avait parlé. Je la suivis des yeux pour voir si elle retournerait dans la loge qui était auprès de la nôtre, mais elle passa devant et se fit ouvrir une loge en face.
Quand Edouard m'eut rejointe, je lui dis que je venais de voir M"^ J... G...— Comment se fait-il, lui demandai-je, qu'elle ne soit point rentrée dans la loge où elle était tout à l'heure?
— Ali ! me répondit Edouard, elle est sans doute dans celle de sa sœur la danseuse.
Nous allâmes souper. — J'étais entrée à peine depuis quelques instants dans un cabinet du café Anglais, lorsque je sentis une odeur douce et fine, n'ayant d'analogie avec aucun parfum connu, se répandre autour de moi et me pénétrer jusqu'au cerveau. J'en fis la remarque à Edouard, qui me répondit qu'il ne sentait rien.
— Il me semble, lui dis-je, que j'ai déjà respiré cette odeur, mais je ne me rappelle pas en quelle occasion. — D'où peut-elle venir? Il est impossible qu'elle t'échappe.
— Je t'assure que je ne sens rien : ce seront sans doute les personnes qui nous ont précédés dans ce cabinet qui y auront laissé cette odorante trace do
leur passage, qui n'est point perceptible pour moi. Quand nous fûmes rentrés à la maison, je lis remarquer à Edouard que l'odeur nous avait suivis.
— Tu es folle, me répondit-il presque avec impatience ; et quand même cela serait, que veux-tu que j'y fasse? Il y a des parfums assez violents pour s'imprégner après les étofTes, celui-là est peut-être du nombre; s'il n'est pas désagréable, qu'est-ce que cela te fait ?
Cette nuit-là , Edouard resta seul dans son cabinet: il voulait travailler, me donna-t-il pour prétexte.
Depuis quelque temps , Edouard me faisait croire qu'il préparait un examen, et, deux ou trois heures par jour, il me laissait seule à la maison. Je remplissais ces heures de loisir par la lecture, qui, d'une distraction qu'elle était d'abord, finit par devenir une passion. Au bout d'un certain temps, Edouard fut tout étonné de voir que je connaissais en grande partie, et par leurs œuvres principales , les grands écrivains et les poètes modernes. En voyant l'enthousiasme avec lequel je m'exprimais à propos de quelques-uns, il me railla un jour doucement et me dit .
— Prends garde, ma chère, tu vas devenir un basbleu.
Néanmoins je m'aperçus bien que, dans le fond,
sa vanité était chatouillée lorsqu'il me voyait quelquefois au milieu de ses amis, qu'il réunissait une fois par semaine, en état sinon de discuter, au moins d'apprécier les romans ou les drames nouveaux. Un jour, Edouard m'annonça qu'il allait faire venir un piano.
— Qu'en ferons-nous? lui dis-je. Nous ne pourrons nous en servir ni l'un ni l'autpe.
— Serais-tu fâchée si je te faisais apprendre la musique? me demanda-t-il.
— Non pas, lui répondis-je; mais c'est bien difficile et bien long.
-— Parbleu! je ne compte pas que tu deviendras de la force de Listz ou de Jhalberg, mais je ne serais pas fâché que tu pusses tapoter passablement un air de romance ou une valse.
Le lendemain même, j'eus un piano et une maîtresse. Pendant les huit premiers jours, je me martyrisai les doigts à faire des gammes. J'étais occupée de mon piano comme un enfant d'un jouet nouveau; mais le bruit que je faisais agaçait horriblement Edouard.
—Situ savais comme tu m'ennuies, ma chère, me disait-il en riant.
—Et moi donc, lui répondais-je, crois-tu que cela
m'amuse de faire ta ra ta ta toute la journée? Si je pouvais seulement jouer Au clair de la luTie, ^ me donnerait du courage.
— Eh bien ! me dit Edouard, je recommanderai à ta maîtresse qu'en dehors des études élémentaires elle t'apprenne à jouer très-vite deux ou trois airs pour t'amuser; cela fait que tu pourras donner aux voisins l'idée que tu es musicienne.
En eiïet, ma maîtresse de piano, à force de pa tience, me mit en état d'exécuter tant bien que mal trois airs différents. Bien que j'eusse entendu seulement une fois le motii qu'elle m'avait appris en dernier lieu, il me sembla le reconnaître. — De qui est cette musique ?demandai-je.
— Elle est de Bellini, me dit ma maîtresse de piano, dans l'opéra du Pirate.
— Ah ! Et les deux autres morceaux?
— C'est la Dernière pensée de Wcberet l'air des Adieux de Schubert.
Je me rappelai alors qu'Edouard m'avait parlé de ces trois airs comme de ceux qui lui causaient le plus de plaisir, et je compris pourquoi il me les avait fait apprendre ; mais une chose m'étonna : cS fut de voir que, dès qu'il m'eut entendue jouer les trois morceaux qu'il avait choisia, il suspendit les leçons de piano.
— Pourquoi as-tu renvoyé ma maîtresse ? lui demandai-je.
— Tu en sais assez, me répondit-il brusquementi
— Trois airs ! Je ressemble à une tabatière à musique.
— J'aime ces trois airs, répondit Edouard.
En effet, tous les soirs il me faisait mettre au piano et me priait de lui jouer souvent, même plusieurs fois de suite, ses morceaux favoris.
— Vois comme tu es égoïste, lui disais-je ; moi qui serais si contente si je pouvais jouer les jolies polkas que nous entendons dans les bals, tu ne veux pas que je continue mes leçons 1 Pourquoi as-tu commencé à me faire apprendre ? Je suis comme un enfant à qui on n'aurait appris que le commencement de l'alphabet. Cela m'ennuie de répéter toujours la même chose. Et puis, tes trois airs sont très-beaux, mais ils sont tristes à mourir, et toi-même, quand tu les écoutes, tu as l'air tout mélancolique.
— Allons, ma petite serinette, me répondait Edouard en m'embrassant, va me jouer la Dernière pensée ires-piano^ et recommande les basses à ta^ main gauche.— Et si je détournais la tête, j'apercevais Edouard qui m'écoutait tout rêveur, le front appuyé dans ses mains.
Un jour il me demanda pourquoi, au lieu de me coiffer avec des anglaises, je ne portais pas mes che- \*euï en bandeaux ondulés.
— Je ne sais point si cette mode ira à l'air de ma figure, lui répondis-je, mais j'essayerai.
Le lendemain même, comme je faisais l'essai de ma nouvelle coifTure, je trouvai sur ma table de toilette un îlacon d'essence portant un nom exotique très-peu commun dans la parfumerie; le morne parfum qui m'avait poursuivie si obstinément pendant la soirée de l'Opéra se répandit dans ma chambre avec une violence singulièi-e. J'appelai ma femmctle chambre, et je lui demandai pourquoi elle avait, sans me consulter, changé l'odeur dont je me servais habituellement, l'héliotrope ou la verveine. — Ce n'est point moi, madame, me répondit-elle; c'est M. Edouard qui m'a dit de mettre cela sur votre toilette. — Edouard, que je questionnai à ce propos, me répondit que ce parfum, qui avait de grandes qualités hygiéniques, lui avait été recommandé par un chimiste de ses amis.
— Mais, lui demandai-je, comment se fait-il que cette odeur soit précisément la même de l'autre soir, lu sais bien?
— Dequoi Vinquiètes-tu? me répondit-il; ..i ll parfum te déplaît, ne t'en sers Dasj — c'est bien simple :
— Ce n'est point qu'il me déplaise, mon ami, -«« maïs... je ne sais !
— Quoi ? fit Edouard.
—Rien, lui répondis-je,— voyant qu'il allait entrer en colère. Le soir, il me pria de me mettre au piano.
— Ah ! c'est bien ennuyeux ! m'écriai-je. Etcomme je jouais très-négligemment, il m'arriva de fausser quelques mesures de l'accompagnement.
— Fais donc attention à ta main gauche, s'écriat-il, tu joues faux. Aussi, pourquoi ne regardes-tu pas le clavier ?
— Je n'ai pas besoin de regarder; je suis tellement fatiguée de cette musique, que je l'exécute comme une mécanique. Je suis sûre de jouer juste en fermant les yeux.
— Je gage, s'écria Edouard en se levant avec précipitation, que tu n'es pas capable de jouer sans lulïiière.
■—Nous allons bien le voir, m'écriai-je à mon tour, et, ayant soufflé les bougies, j'exécutai très-correctement la mélodie des Adieux. J'avais à peine achevé lorsque Edouard, qui s'était approché de moi sans que je l'entendisse, m'attira brusquement vers lui, et je le sentis qui couvrait mon front et mes cheveux déroulés de baisers fous.
— Mais qu'as-tu donc ? lui dis-je en riant ; je ne Tai jamais vu ainsi.
— Je ne sais, me dit-il; c*est cette musique, cette soirée de printemps, ces odeurs de lilas qui entrent par les fenêtres, ce parfum qui émane de la cheyelure . Le cœur a quelquefois de ces ivresses spontanées.
— Je vais rallumer les bougies, dis-je.
— Non ! non ! s'écria Edouard, c'est inutile, restons ainsi ; il me semble que l'obscurité augmente encore le charme de ce moment délicieux. — Et il s'étendit à mes pieds, tenant mes mains sur ses lèvres et ne disant pas un mot.
Le bonheur que m.e causa cette soudaine explosion de tendresse fut bientôt troublé par de vagues appréhensions. Des soupçons navrants murmuraient dans mon esprit, mais je m'efforçais de les repousser avant qu'ils se fussent formulés clairement. Il me semblait que toutes les arrière-pensées, tous les sentiments de doute seraient, si je les admettais en ce moment, une offense faite à l'amour qu'Edouard avait pour moi. Qu'y avait-il d'étonnant à ce que cet amour se manifestât avec plus de vivacité en de certains instants que dans d'autres? N'étais-je pas ainsi moi-même à Tégard d'Edouard ? N'y avait-il point des jours où il me semblait plus cher, où son absence
me faisait plus triste, où son retour me trouvait plus joyeuse? Comme l'esprit et l'imagination, le cœur n'avait-il donc pas ses heures de verve, d'emportement, d'enthousiasme, s'expliquant par les choses en apparence les plus futiles : un chant d'oiseau, une musique lointaine, un mot dit d'une certaine façon, et transformé par l'accent en une caresse de langage? Pour être durables et supportables d'ailleurs, toutes les passions extrêmes ne doivent-elles pas avoir leurs époques de trêve ? Si la concentration perpétuelle de l'esprit dans une seule pensée amène la folie, la concentration du cœur dans un sentiment unique n'aurait-elle pas aussi ses dangers? N'était-il donc point naturel, alors, que l'amour eût ses variations, son atmosphère particulière pour ainsi dire, ses temps de calme qu'il serait injuste de prendre pour du refroidissement ou de l'indifférence, puisqu'ils ne sont en réalité qu'un repos, un recueillement nécessaire, durant lequel le cœur prend de nouvelles forces et se prépare à ces débordements impétueux qui semblent un délire ?— C'était par toutes ces réflexions que j'essayais intérieurement de justifier les transports dont Edouard venait d'être saisi auprès de moi , et comme on est toujours habile à gagner son procès quand on se fait l'avocat de sa propre cause, je trou-
vais encore mille raisons qui me venaient exnliauer ie motif de œt accès de passion soudaine. Ke réalisais-je pas mieux chaque jour le programme des qualités et même des défauts qu'Edouard semblait exiger dans une femme aimée, pour qu'elle lui parût parfaite? Ses idées, quelquefois singulières, et qui d'abord étaient les plus antipathiques avec mes goûts, j'avais fini par les admettre et même par les partager. Quand il lui arrivait de me consulter sur quelque chose, je saisissais du premier coup le sens de sa question, et jamais ma réponse n'apportait un envers à son avis. Corrompu, sinon de cœur au moins d'esprit, par une longue fréquentation de quelques jeunes gens qui passaient leur temps à mettre des étiquettes ridicules aux sentiments et aux choses les plus honorables, Edouard était devenu, moins par conviction que par le désir d'étaler une vaine audace, un de ces joueurs de paradoxe, un de ces sophistes dont l'immoralité de convention se fait une tribune des tables d'estaminet où ils accroupissent leur existence oisive, ouvrant l'oreille à tout mauvais propos et la fermant au proverbe qui dit : « Ne rien faire est mal faire.» Ces conversations d'après boire qui, dans les premiers temps, me rendaient rougissante et confuse, avaient maintenant pour moi une sorte d'at-
irait : j'y prenais part avec une vivacité qui m'attirait les applaudissements des compagnons d'Edouard, J'avais appris peu à peu à parler leur libre langage/ où le cynisme de l'expression égalait celui de la pensée. De la petite Marianne, la naïve servante de la Bonne- Cave, il ne restait plus en moi qu'un souenir chaque jour oublié davantage, parce que je voulais le faire oublier à Edouard. L'élan qui venait de le courber à mes genoux, c'était peut-être, en même temps qu'un cri d'amour, le cri de sa reconnaissance tardive, quand il s'était aperçu que, fidèle à ma promesse, en devenant la femme qu'il avait désiré que je fusse, de tout mon être ancien je n'avais conservé que mon cœur. ^
Au bout d'une heure de silence, Edouard se leva subitement, et alla s'asseoir à quelque distance de moi. Je rallumai les bougies, et je me retirai dans ma chambre, inquiétée intérieurement par la placidité soudaine qui sans transition remplaçait son enthousiasme. Le baiser qu'il m'avait rendu ne ressemblait pas à ceux qu'il m'avait donnés quand nous étions à la fenêtre. C'était le même homm^e qui venait de m'embrasser, et il me semblait que ce n'était pas avec les mêmes lèvres.
Peu dejours après cette soirée, Edouard m'annonça
qu'il venait de louer à Bellevue une habitation de campagne, et que nous irions y passer un mois ou deux de la belle saison, dans laquelle on venait d'entrer. Le lendemain mcme, nous étions installés dans un des petits cottages qui bordent cette magnifique avenue de Meudon, dont le panorama lutte d'immensité avec celui de la terrasse de Saint-Germain. Dans la journée, Edouard me quittait pour aller suivre les cours, car le chemin de fer le mettait à une demiheure de l'École. Le soir, après le dîner, nous allions faire ensemble une promenade dans le parc ou dans le bois de Meudon, tout peuplé de charmantes oasis, qui appellent la solitude à deux, et conviennent aux dialogues abouche close. Quelquefois, au retour de ces promenades, je régalais Edouard de son petit concert, dont le programme était resté invariable. — Et la même scène qui m'avait surprise un soir se renouvela encore deux ou trois fois.
— Quelle singulière manie as-tu donc? lui disais-je; ne saurais-tu m'embrasser sans me décoiffer ainsi?
— Es-tu donc fâchée que je trouve tes cheveux beaux et que mes lèvres le leur disent? me répondait Edouard.
Un matin, j'eus occasion de faire des reproches à raa bonne, à cause de sa négligence.
— Je ne sais comment cela se fait, lui dis-je, mais chaque fois que la blanchisseuse rapporte mon linge, il y manque quelque chose ; — cette fois encore on m*a e'garé un mouchoir auquel je tenais beaucoup.
— Peut-être ne le lui avait-on pas donné à blanchir cette fois, répondit ma bonne.
— Il me manque cependant , et je serais désolée qu'on ne le retrouvât point, — car c'est un objet de prix.
— Je vais chercher partout, dit la bonne.
Cinq minutes après elle rentra dans ma chambre.
— Eh bien ! avez-voustroavé? lui demandai-je.
— Oui, madame. — J'ai eu une bonne idée : — comme j'avais cherché partout chez madame, sans rien trouver, —j'ai cherché dans la chambre de M. Edouard. — C'était une bonne idée : j'ai trouvé le mouchoir,— il était dans l'armoire à glace,— dans un coin, comme si on l'avait caché, — mais l'odeur me l'a fait découvrir.
— Quelle odeur?
— Madame sait bien ; — cette odeur si forte, qu'elle emploie depuis quelque temps ?
— Donnez, lui dis-je.
Au premier coup d'œil, je m'aperçus que cen'était pas le mouchoir que je pensais perdu II était beau-
coup plus riche que celui que j'avais,— et de ses plis s'émanait ce parfum étranger dont Edouard avait désiré que je fisse usage pour mes cbeveux. — Je renvoyai mabonne.— Quand je fus seule, j'examinai plus attentivement cette trouvaille, qui allait sans doute me mettre sur la trace d'une intrigue ; — un chiffre était brodé dans le coin, un /.et un G. —Au même instant où je faisais cette découverte, j'entendis les pas d'Edouard dans la chambre voisine. — Il était à peine entré dans la mienne que je m'étais dressée devant lui.
— Qu'est-ce que cela? lui dis-je en lui mettant le mouchoir sous le nez.
— Ça? me répondit Edouard tranquillement, c'est un chiffon qui sent ma foi très-bon.
— Vous sentez donc les odeurs aujourd'hui î lui dis-je, irritée de son sang- froid.
— Ah çà I mon enfant, — continua Edouard sur le même ton, — est-ce une scène que tu veux me faire? — alors préviens, — frappe les trois coups ; — et d'abord , ajouta-t-il en se laissant tomber dans un fau leuil, laisse-moi m'asseoir dans ma stalle ;— maintenant j'y suis, tu peux commencer. — Le Mouchoir qui sent bon, — comédie en un acte, — et en prose, n'est-ce pas ? — tache que ce soit en prose.
— Edouard, lui dis-je, c'est cruel à vous d'aiouter
une telle ironie à une trahison : •— c*est assez dupoignaril, — ne l'empoisonnez pas.
— Ah ! ah ! s'écria-t-il, ce n'est point une comédie: poignard et poison, — voilà qui promet un drame. —Continue. — La colère te va comme le jaune aux brunes.
— Comment se fait-il que j'aie trouvé ce mouchoir dans un de vos meubles ?
— La sagesse des nations dit: — Cherchez, et vous trouverez. — Tu as cherché, et tu as trouvé ; et voilà ce qui prouve une fois de plus la vérité du proverbe.
J'observais la figure d'Edouard :— il était un peu pâle, — mais impassible.
— Me direz-vous au moins pourquoi il s'y trouvait caché ? — saurai-je à qui appartient cette relique d'un amour...
— Ah! ah! tu brûles, s'écria Edouard ; — relique e?t le mot vrai, — et relique d'amour est bien trouvé ; —d'amour, en effet. Que tu es belle, Mariette, — que tu es belle ainsi! — Tu as du phosphoredans les yeux; en dirait que tu poses pour Némésis: il ne te manque qu'un fouet à la main.
— Ainsi, vous convenez gue ce mouchoir appartient aune femme?
— Aurais-je dit une femme? exclama Edouard.—
fine femme, Seigneur! — Non, ce n'est point une femme, c'est une déesse ! — Pourquoi voudrais-tu qu'il n'y eût que toi de déesse au monde? — C'est de régoïsrae î
— Éaouard, m'écriai-je, — ce que vous faites en ce moment est lionteux. Ce ton de plaisanterie, quand vous savez tout ce que je souffre, est indigne.
— Qui touche au feu se brûle, me répondit-il ;— c'est encore imprimé. Pourquoi es-tu entrée dans le cabinet de Barbe-Bleue? Si je te coupais la tête un peu, pour t'apprcndre? — Ah ! Mariette, ajouta-t-il d'une voix plus douce, en me forçant à m'asseoir sur ses genoux, que j'aime cette larme qui vient éteindre l'éclair de ton regard de Méduse I — Allons , ôte-moi bien vite ce vilain masque qui gâte ton doux visage, fait pour les émotions pacifiques de l'amour et du plaisir. — Assez de mélodrame comme cela; — passons à la comédie, et tâchons de rire un peu: — nous n'avons qu'un temps à vivre. — Tu disais donc que ce mouchoir chiffonné te chiffonne? — Tiens, voila déjà un mot très-gai, — demande plutôt à M. Scribe- — Allons, ris un peu, Mariette.
Et il faisait de si drôles de mines en me pariant ainsi que, malgré le peu de désir que j'en eusse, — je ne pus m'empêcher de sourire.
!8ô LE PAYS LATIN.
— Ah! ah ! ie voilà donc revenu, notre bon rire? s'écria Edouard — en frappant dans ses mains. — Vois-tu, ma chère, la bouche d'une femme est faite pour trois choses : pour sourire, pour embrasser et pour dire : Je t'aime. — Ah ! j'oubliais : — et pour manger des gâteaux, ajouta-t-il en tirant de sa poche quelques friandises qu'il avait rapportées de Paris.
— Mais, en attendant, repris-je alors, jen'ensuis pas plus avancée sur l'origine de ce mouchoir. — D'où vient-il? — Pourquoi a-t-ii cette odeur que tu me fais mettre dans mes cheveux, que tu aimes tant à embrasser justement depuis que je me sers de ce parfum? — Avoue qu'il y a dans tout ceci quelque chose de singulier, et qu'il faudrait que je t'aimasse bien peu pour ne pas m'en émouvoir. — Et cette marque /. G. — De quel nom ces lettres sont-elîes les initiales, — ah ! mon ami, tu as beau faire, vois-tu, — je devine, — malgré moi, je devine.
— Eh bien ! sorcière, voyons un peu — ce que tu devines.
— Eh bien, lui dis-je,— tu as pris ce mouchoir à l'Opéra.
— Exact .
— Dans la loge qui était près de la nôtre.
— Scrupuleusement véridique.
— Et OÙ se trouvait sans doute une personne ?
— Où se trouvait certainement une femme.
— Qui s'appelle?...
— Qui s'appelle, interrompit Edouard, en partant d'un grand éclat de rire, — qui s'appelle 5e /7u>a/?u(/e^
— Norma, — Ekire, au théâtre; — et dans la vie privée, Julia G. .. Je lui ai volé son mouchoir, — c'est authentique,— par enthousiasme pour son beau talent,
— comme tu le disais tout à l'heure, — ce mouchoir est une relique de l'amour— rk l'art, — voilà l'histoire, — et maintenant tu peux me faire traduire aux assises.
— Si ce que tu me dis est vrai, — pourquoi alors t'es-lu caché de moi? — lui demandai-je.
— Parce que je craignais que cette fantaisie artistique que je me suis passée ne fît faire de fâcheux commentaires à ta jalousie féminine. — Maintenant j'espère bien que tu vas me rendre le précieux tissu qui a touché les lèvres de la diva.
— Mais, continuai-je en regardant toujours le mouchoir et en observant Edouard , — suis-je bien obligée de te croire? — il n'y a pas que cette cantatrice qui porte ces initiales, — tu as reçu autrefois des lettres que j'ai vues, — les lettres de l'autre personne , — son nom aussi s'écrivait ainsi , — ajoutai-
je en lui montrant le chiffre brodé.
— Et tu en conclus que ceci lui appartient? — A ce compte-là, me répondit-il en riant plus fort — et en me mettant stus les yeux sa pipe qu'il alla prendre sur la cheminée, —cette pipe, —qui est également marquée /. G. — serait donc aussi à la personne dont tu veux parler. — Ma pauvre Mariette, je voi'" avec chagrin que tu es sur le chemin de la Salpe- Irière.
N'étant pas habituée à mentir, et n'y étant jamais obligée, j'ignorais toutes les ruses subtiles de la dissimulation , tous les faux-fuyants de langage qu'un esprit adroit peut employer pour faire échapper la vérité. Durant toute cette discussion, mes yeux n'avaient point quitté Edouard. — Jamais juge d'in-
: struction ou chien d'arrêt n'avait porté plus loin l'obstination et la fixité du regard. — Sa tranquillité
' ne s'était point démentie line seconde; elles inflexions de sa voix étaient constamment restées dans le ton de la plus parfaite sincérité «-Cependant, malgré le désir que j'avais de me laisser convaincre, ses explications n'avaient point apaisé mes soupçons ; —mon amour inquiet n'était pas rassuré, mon cœur tourmenté par la jalousie disait à mon esprit : Cherche encore. Mais les doutes et les demi-convictions ne me suffisaient pas, je voulais avoir une certitude qui
ne permît plus aucune hésitation à mon incrédulité, — une preuve, pierre de touche pour ainsi dire, qui vînt m'aider à découvrir laquelle avait raison d'être parmi toutes les suppositions contradictoires qui peuplaient ma pensée confuse.
Un matin, avant son départ pour Paris, Edouard m'annonça qu'il devait y dîner avec un de ses amis, et que je ne fusse point étonnée s'il rentrait plus tard que de coutume. Au moment où il me quitta, je ne sais à quel propos je me mis à la fenêtre, et j'aperçus Edouard qui , au lieu de se diriger du côté conduisant au débarcadère, remontait au contraire l'allée dans le sens opposé. Tout à l'heure il s'était plaint d'être en retard; pourquoi prenaitil ce singulier chemin ? Et, comme je le suivais des yeux, je le vis ralentir le pas et se [promener devant une maison de campagne située à une cinquantaine de pas de la nôtre, et dont ses regards semblaient épier les fenêtres. Deux ou trois fois je l'aperçus qui s'approchait de la petite porte d'un jardin attenant à cette habitation. Au bout de cinq minutes à peu près, il se décida à reprendre sa route; mais, deux ou trois fois encore, je le vis se retourner et regarder dans la direction du lieu qu'il venait de quitter ; puis il disparut au tournant d'un sentier par
lequel il pouvait, bien que ce fût plus long, regagner le chemin de fer.
Quand je quittai la fenêtre et que je rentrai dans ma chambre, j'aperçus ma figure dans la glace: j'étais toute pâle et mes traits étaient bouleversés. Un bo urdonnement confus troublait mon cerveau comme aux approches d'une fièvre ardente. Ma femme de chambre parut effrayée de me voir ainsi, et me demanda ce que j'avais.— Rien, lui répondis-je, une migraine. Je vais aller faire un tour dans le parc; cela passera.
En me dirigeant vers la maison devant laquelle j'avais vu Edouard s'arrêter, je fis la réflexion que, lorsqu'il nous arrivait de sortir ensemble, il me faisait toujours passer du côté opposé à celui où se trouvait cette habitation. Comme je n'en étais plus qu'à quelques pas, les sons d'un piano arrivèrent jusqu'à moi, et je ne tardai point à reconnaître le prélude de l'un des airs qu'Edouard me faisaitjouer si souvent : c'était l'adagio de la cavatine du Pirate. Lorsque je fus sous les fenêtres delà maison, le piano commença une autre ritournelle, et une voix de femme chanta ce couplet sur la mélodie des Adieux de Schubert :
Voici l'instant suprême, L'instant de nos adieux.
Otoiî seul bien que j'aime.
Sans moi retourne aux cieux.
La mort est une amie Qui rend la liberté.
Adieu donc pour la vie Et dans l'éternité l
Edouard , à qui j'avais plusieurs fois demandé la chanson sur laquelle était faite cette musique , m'avait répondu qu'il n'existait pas de paroles sur cette mélodie. Le chant et l'accompagnement de piano s'éteignirent brusquement dans une rumeur causée par des éclats de rire enfantins ; puis le silence se fit dans la chambre, et je n'entendis plus rien. Celte certitude que je demandais la veille, j'allais donc pouvoir l'acquérir enfin. Déjà j'appelais à moi toutes les forces de ma volonté pour prendre un parti ; d'avance je réunissais tout mon courage pour supporter le coup terrible que j'allais me porter moi même. Tout à coup, à travers la porte du jardin, dont la partie supérieure était à claire-voie, j'entendis retentir les voix des enfants dont l'arrivée avait, une minute auparavant, interrompu la femme qui chantait; c'était leur mère wms doute. Je m'approchai de la porte ; c'était là, près de cette grille, que j'avais vu Edouard essayant de regarder dans l'intérieur. J'avais bien deviné; c'étaient la mère et les enfants, car j'entendis l'un do
ceux-ci qui disait « maman ». La mère répondil quelques paroles; mais je ne me souvins pas d'avoir jamais entendu cette voix. Après tout, que m'importait cela? Connue ou non, cette voix était celle d'une femme, et c'était devant sa maison, sous ses croisées que j'avais vu Edouard s'arrêter. N'en était-ce point assez pour m'alarmer justement? Et cette musique, que j'avais entendue, ne me disait-elle pas tout? Quelle était cette femme? Enfin j'allais le savoir; je n'avais qu'à me dresser un peu sur la pointe du pied pour atteindre la partie grillée de la porte qui laissait le jardin pwiétrable aux regards. En me rapprochant de cette porte, j'étais comme un condamné qui se bouche l'oreille pour ne pas entendre lire sa sentence ; je voulais et je ne voulais plus. Cette preuve tant souhaitée que je savais n'être plus séparée de moi que par un seul regard , cette preuve qui venait à moi, en songeant à tout ce qu'elle allait détruire, je me mis à trembler. Un instant j'eus l'idée de fuir : je voulais retourner à la maison, oublier ce que j'avais vu et me renîermer dans mon ignorance primitive ; mais je n'eus pas le temps de retourner en arrière : la porte s'ouvrit brusquement. Je m'écartai de quelques pas, et du jardin je vis sortir, donnant la main à ses deux enfants, une femme que
j'eus bientôt reconnue : c'était M™* J. G..., l'ancierEe maîtresse d'Edouard.
Sans se douter de la terrible revanche qu'elle prenait en ce moment même par le seul fait de sa présence, elle passa devant moi et ne me reconnut pas. Une année presque entière s'était écoulée depuis le jour où je croyais l'avoir, par mon mensonge, à tout jamais séparée d'Edouard, et d'ailleurs, en supposant qu'elle eût gardé de moi un souvenir, elle ne pouvait point retrouver la femme qu'elle avait vue jadis dans la femme qui se trouvait près d'elle en ce moment. En la voyant si tranquille, je ne pus m'empêcher de songer en moi-même qu'il fallait sans doute qu'elle eût bien complètement oublié Edouard, et qu'elle ne l'aimât plus, puisque rien ne lui avait dit en me voyant que j'étais sa rivale Bien que je ne l'eusse regardée qu'avec beaucoup de réserve, pour ne point attirer son attention, je m'aperçus que sa coiffure était la même que celle dont Edouard avait, quelque temps auparavant, désiré que j'adoptasse la mode. Si puérile que semblât cette remarque dans la circonstance présente, elle n'était pas moins pour moi comme la dernière lettre d'un mot qui venait achever le sens d'une énigme déjà a moitié devinée. Avant de savoir q^^e la femme
qui allait sortir de cette maison était la même qu'Edouard avait jadis aimée, mes pressentiments ressemblaient aux pièces dispersées d'un de ces jeux de patience dont le sujet n'est saisissable que dans la réunion complète des fragments qui le composent. Tant qu'il en manque un seul, l'ensemble du tableau reste encore vague, et permet des interprétations diverses. Avant la découverte que je venais de faire, iï en était de même de mes pressentiments, qui ne pouvaient rien préciser; mais dès cet instant je sus à quoi m'en tenir. Je n'avais plus même une seule raison pour douter de la vérité ; tout ce qui était mystérieux était devenu clair et irrécusable, même pour l'incrédulité la plus obstinée. Ah î combien je regrettais alors mes doutes et mes incertitudes ! Mais il n'était plus temps; j'avais voulu savoir, je savais. J'avais pour ainsi dire sous les yeux le plan détaillé de la comédie qu'Edouard m'avait fait jouer depuis que nous nous connaissions. Je me rappelai alors que dans cette nuit même où, pour me convaincre qu'il ne songeait plus à son ancienne maîtresse, iî avait jeté par la fenêtre une boucle des cheveux de madame J. G., j'avais senti pour la première fois ce parfum qui m'avait de nouveau poursuivie le soir de l'Opéra où Edouard, pour avoir un souvenir
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de son ancienne maîtresse, lui avait dérobé son mouchoir. C'était bien la présence de M"* G... qui avait causé l'émotion que j'avais remarquée chez Edouard dans cette même soirée de l'Opéra, pendant qu'on chantait sur la scène cette cavatine du Pirate qu'il m'avait fait apprendre à lui jouer sur le piano, ainsi que les deux autres airs, qui formaient sans doute le répertoire favori de son ancienne maîtresse. En m'écoutant, il se rappelait ainsi les heureuses soirées passées jadis auprès d'elle dans un demi-jour paisible et discret, alors qu'il se tenait, comme il faisait avec moi, derrière sa chaise, le cœur extasié et la figure noyée dans les ondes de ses cheveux bruns, imprégnés des enivrants parfums de la flore tropicale chers à cette dame, qui était créole, et dont il m'avait ordonné l'usage pour ajouter une illusion de plus au simulacre de cet amour adultère. Je m'expliquai ainsi pourquoi il préférait l'obscurité quand je lui faisais de la musique, et pourquoi il n'avait point voulu que j'apprisse les paroles des airs qu'il me faisait jouer : c'est qu'il craignait que ma figure et ma voix ne vinssent donner un démenti aux chimères qu'il évoquait, et que ma réalité, surgissant brusquement au milieu de son rêve, ne fît évanouir
le fantôme chéri. Ainsi, lorsque j'avais cru qu'É-
douard renonçait à ses projets d'expérience, que je ne comprenais point du reste, je m'étais trompée. Quand je m'étais crue aimée de lui , je m'étais trompée encore. Pendant un an, il m'avait menti du cœur et menti des lèvres, et pendant un an j'avais pu me laisser prendre à cette imposture quotidienne ! Lorsque, par tous les moyens possibles, je m'efforçais de hâter cette métamorphose, qui devait si ra-
pidement me rendre méconnaissable à moi-même; quand, chaque jour, je tâchais de détruire une de mes plus rustiques ignorances, un de mes bons instincts natifs; quand j'apprenais chaque jour à déchiffrer un mot de plus dans le dictionnaire des séductions civilisées ; lorsque, pour flatter les goûts d'un amant, ou pour satisfaire sa vanité, je m'habituais à des habitudes qui répugnaient à ma nature instinctive, — \e me grimais moi-même, et sans m'en douter, pour lui mieux rappeler la femme qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Je n'étais qu'un automate vivant, ayant le don de parole et d'intelligence, qu'on faisait mouvoir au gré de son caprice, qu'on faisait poser, comme les peintres font de leurs modèles, sous de certains costumes, dans de certaines attitudes et dans la lumière de certains jours, et moi-même j'avais favorisé cette honteuse parodie. Quand Edouard
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me parlait de sa tendresse, ce n'était point à moi qu'il parlait, et quand ma tendresse répondait à la sienne, ce n'était point moi qu'il entendait. Mon amour n'était pas mon amour, ce n'était que l'écho do l'amour qu'une autre femme avait jadis eu pour lui.
Quand je rentrai à la maison, j'étais comme folle; je brûlais de me trouver en face d'Edouard. Je supposais qu'il était près de moi, alors j'éclatais en reproches amers et je me répondais à moi-même, comme si c'eût été lui qui eût parlé. Mais que pourrait-il me dire pour se justifier? Tenterait-il même une justification? et ne se borncrait-il point à me répondre : « C'est vrai ! »
Au milieu de mes pénibles anxiétés, une circonstance très-simple d'ailleurs, une lettre de Paris à l'adresse d'Edouard, et dont le timbre portait le quantième du mois , vint me rappeler que ce jour était l'anniversaire de celui où j'avais quitté mes habits de village pour prendre ceux que j'avais gardés depuis. Il y avait donc juste une année que j'avais commencé à cesser d'être Marianne pour commencer à devenir Mariette. Le rapprochement de ces deux dates, dans la situation où je me trouvais, m'inspira la singulière idée de reprendre pour cet anniversaire les habits que je portais autrefois, et
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que j'avais conservés par je ne sais quelle superstition : je voulais savoir quel sentiment jaillirait de la première surprise d'Edouard, quel accueil il ferait au costume delà petite paysanne, et comment répondrait son cœur interrogé à l'improviste. En me voyant ainsi sous ces vêtements grossiers, qui faisaient disparaître l'élégance de ma taille, peut-être comprendrait-il d'oii j'étais partie et où j'étais arrivée pour lui plaire, tout ce qu'il m'avait fallu de persévérance et de soins; peut-être aurait-il une honte intérieure du rôle qu'il me faisait jouer depuis un an ; peutêtre un cri d'amour sincère lui échapperait-il ! Et puis, dans la lâcheté de ma tendresse, je commençais déjà à faire des concessions : je trouvais sinon des excuses à sa conduite envers moi, au moins des prétextes par lesquels je tâchais de le justifier. Les romans que j'avais appris à lire m'avaient montré des hommes qui avaient aimé deux femmes et dont le double amour était sincère. Ne voyant plus une exception monstrueuse dans Edouard, je me disais que je pourrais peut-être m'habituer à cette bigamie de son cœur; qu'il n'aimait l'autre que comme un souvenir et qu'il m'aimait, moi, comme une réalité; qu'au fond c'était encore ma part qui était la meilleure; et, je ne m'apercevais pas que ce moyen con-
ciliateur, dont ma faiblesse s'était emparée, était absolument le même raisonnement que je m'étais tenu à moi-même le jour où, lui ayant souhaité sa fête, il avait fait si peu d'attention à mon bouquet, préoccupé qu'il était par l'idée que c'était son ancienne maîtresse qui le lui avait envoyé. Je me rappelai que c'était aussi ce jour-là que j'avais entendu Edouard déclarer que je lui étais nécessaire, et je ne pouvais m'empêcher d'avouer qu'il en était de même pour moi, et que, par un sentiment différent du sien, je ne pouvais pas plus me passer de lui, quoi que je fusse à ses yeux, que lui ne pouvait se passer de moi. Je songeai aussi que ma métamorphose passagère de Mariette en Marianne fournirait peut-être une entrée tranquille dans l'explication que je désirais avoir avec Edouard, quand il serait de retour. Enfin je trouvai mon projet excellent, et je me hâtai de le mettre à exécution. J'étais habillée à peu près depuis une heure, quand j'entendis Edouard sonner à la porte de la maison. Malgré moi et malgré mes pacifiques résolutions, mon cœur bondit dans ma poitrine avec le farouche instinct de haine qui indique à un ennemi l'approche de son ennemi ; mais cette agitation tumultueuse s'apaisa soudainement, et, quand Edouard monta l'escalier, mon visage
avait déjà repris le sourire de bon accueil avec lequel j'avais l'habitude de saluer son retour.
J'allai au-devant de lui pour le débarrasser de son chapeau, et je fus un peu étonnée en voyant qu'il n'avait pas remarqué mon changement de costume.
— Votre servante, monsieur Edouard, lui dis-je en m'inclinant devant lui et en lui faisant une révérence à la mode de mon pays; et j'ajoutai avec l'accent de ma campagne : Voici une lettre pour vous.
— Tiens, c'est toi, Mariette? me répondit-il d'un air soucieux en décachetant la lettre que j'avais reçue pendant son absence.
— Appelle-moi Marianne, lui dis-je, pour aujourd'hui cela me fera plaisir.
— Quelle est cette fantaisie ? continua Edouard en froissant la lettre qu'il venait de lire; et, s'étant alors aperçu de mon costume, il ajouta : Que signifie cette mascarade? Sommes-nous en carnaval? Tu ne regardes donc pas l'almanach ?
-^ C'est toi, au contraire , qui ne le regardes pas, lui répondis-je ; sans quoi, tu saurais quel jour nous sommes : c'est une fête pour nous; c'est le 15 juin. 11 y a un an aujourd'hui que tu m'as appelée Mariette pour la première fois, et que tu m'as fait quitter ce costume pour me faire mettre ma première robe de
soie. Comprcnds-tu maintenant, et te rappelles-tu?
— Tu n'avais pas besoin de te mettre en Javotte pour m'apprendre quel jour du calendrier nous sommes. Je le savais bien.
— Tu le savais, vraiment? m'ccriai-je, tu avais pensé à cet anniversaire?
— Ah ! me répondit-il brusquement, je ne suis pas en train de faire du sentiment. Je l'ai su par une assignation au tribunal de commerce, que j'ai trouvée a mon logement de Paris; je l'ai su par cette lettre, qui me menace de nouvelles poursuites.
— Mais pourquoi"^
— Je te conseille de le demander, s'écria Edouard avec emportement. Ne portes-tu point des robes dont (e prix égale ma pension d'un mois, et le bijou qui entoure ton bras n'est-il pas à lui seul plus riche que le modeste écrin de mes sœurs, qui sont pourtant d" honnêtes filles!
— Eh bien ! et moi que suis-jc donc? m'écriai-je, indignée par cet odieux reproche, môle à cette injure indirecte.
- Parbleu ! répondit Edouard, tu es ma maîtresse Peut-être l
— Peut-îirecèi le mot, car je n'en suis pas sûre.
— Est-ce que tu es folle aujourd'hui ?
— Non pas, au contraire, j'ai toute ma raison, et je n'ai plus que ma raison, car mon cœur est mort, vous venez de lui porter le dernier coup. Je ne suis plus Marianne, je ne suis plus que Mariette, et prenez garde à vous.
— Que veut dire ce ton de menace? explique-toi enfin ! s'écria Edouard. Je ne te comprends pas.
— Je vais me faire comprendre, et ce ne sera pas long, m'écriai-je. Oui, je suis votre maîtresse, et j'en ai honte, non point parce que j'ai un amant, mais parce que mon amant est un menteur, un hypocrite, un iàche I
— Mariette ! dit Edouard en faisant un pas.
— Un lâche ! je le répète et je le prouve. Ce que vous venez de me dire tout à l'heure est une lâcheté. Vous n'avez point le courage de supporter la mauvaise humeur où vous jette le mauvais état de vos affaires, et vous vous débarrassez sur moi de cette mauvaise humeur en me donnant à comprendre que je suis la cause des embarras que j'avais prévus, et qu'à toute force je voulais éviter. Malgré moi, vous avez fait des dettes, et vous venez me les reprocher; malgré moi, vous m'avez fait une vie de prodigalités, et vous venez me la reprocher 1 Ne demandant de vous que vousmême, j'ai voulu être laborieuse, vous ne l'avez point
voulu; VOUS m'avez empêchée d'être une ouvrière, parce que cela vous eût fait rougir, parce que mon labeur eût fait la honte de votre oisiveté, et aujourd'hui vous venez me reprocher d'avoir été à votre charge, et vous me faites rougir en me jetant comme un outrage le titre de votre maîtresse ! Dites donc que ce n'est pas une lâcheté! dites-le donc! Et vous le direz, ajoutai-je sans lui donner le temps de m'interrompre, vous le direz pourtant, parce que vous ne pouvez pas rester un seul instant sans mentir.
— Mariette ! Mariette ! s'écria Edouard, effrayé de ma vivacité; écoute-moi. Quand on accuse les gens, on leur permet de se défendre au moins. Laisse-moi parler. Tu as raison, j'ai eu tort tout à l'heure en te parlant ainsi. Ces menaces de poursuites m'ont inquiété ; j'ai peur qu'on n'écrive à ma famille, que mon père ne se fâche, qu'il ne me rappelle près de lui. Il faudrait te quitter alors : c'est tout cela qui m'a inquiété. Tu as raison , je manque de courage pour les petits embarras de la vie. Pauvre fille ! tu l'avais bien prévu : si je t'avais écoutée, je n'en serais point là ; mais, après tout, je ne regrette rien, as été belle. Eh bien! voyons, en supposant même qu'il y ait eu de ma part un peu d'égoïsme à te vouloir parée, à te voir admirée, c'est vrai, mon orgueil
y trouvait son compte ; mais cet égoïsme-là, n'est-ce pas naturel au fond? n'y avait-il point de l'amour dans co sentiment de vanité? et suis-je impardonnable pour t'avoir aimée ?
— Oui, vous êtes impardonnable, parce que vous mentez encore en ce moment même, parce que toul ce que vous dites là est faux !
— Comment ! tu doutes que je t'aie aimée, que je t'aime?
— Non, je ne doute plus, car je suis sûre du contraire.
— Mais que se passe-t-il doncî s'écria Edouard. Il est impossible qu'un mot de dépit échappé dans un moment d'ennui ait suffi pour te changer ainsi. Que se passe-t-il, encore une fois? que t'ai-je fait? Explique-toi plus clairement. Quelle est cette énigme?
—Une énigme ! répliquai-je- Oui, c'est une énigme > et j'en ai deviné le mot aujourd'hui.
-» Eh bien ! ce mot, quel est-il? Dis-le-moi.
— Je ne vous le dirai pas, Edouard ; je vous le chanterai.
— Mariette, ne plaisantons pas.
— Ah ! je ne plaisante pas, continuaî-je en allant ïT) 'asseoir au piano. Je vous le chanterai sur un air que vous aimez à entendre. Vous plaît-il que j'étci-
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gne ces lumières? lui demandai-je arec ironie, et je frappai les premiers accords de la mélodie des Adieux.
— Pourquoi ? que veux- tu dire î balbutia Edouard. Ferme ce piano ; cesse cette comédie.
— Chacun son tour, lui dis-je en continuant mon prélude. 11 me plaît à moi de jouer la comédie, et vous allez voir que j'ai perfectionné mon rôle.
— AsseZjMarictteî assez! s'écria Edouard.
— Vous m'entendrez, lui dis-je et pour la dernière fois, car
Voici l'instant suprôme, L'instant de nos adieux...
— Mariette I s'écria Edouard en s'approchant de moi; Mariette, qui t'a appris celle chanson?
— Que vous importe? Allons donc, soyez mieux en scène, et n'oubliez pas votre réplique.
Et je recommençai à chanter le couplet de la romance de Schubert :
Voici l'instant suprême»
L'instant de nos adieux...
— Mariette, murmura Edouard en cherchant à s'emparer de mes mains, comment sais-tuî... Panemoi donc... Tu me fais mourir.
— Et moi , lui dis-je , je n'existais que par mon
amour, et mon amour est mort.
La mort est une amie Qui rend la liberté...
— Mariette!... Marianne!
— Marianne n'est plus.
Adieu donc pour la vie . . .
continuai-je à chanter en me levant et en me dressant devant Edouard, qui se traînait à mes pieds.
— Mariette !... Mariette 1 s'écria-t-il, et je l'entendis pleurer.
Adieu donc pour la vie...
Et dans l'éternité.
— Madame G... vous chantera le reste, ajoutai-je en allant m'asseoir dans un coin de la chambre.
Edouard vint m'y rejoindre, et me dit, en prenant dans ses mains, que je sentis trembler, mes deux mains que je lui abandonnai :
— Voyons , Marianne , écoute-moi ; laisse-moi te parler, laisse-moi t'expliquer... Ah! vois-tu, il y a d'étranges choses dans l'amour 1 Je vais tout te dire. Tu me comprendras, tu as de l'esprit; mais crois bien ce que je vais te dire.
— Si vous voulez que je vous croie, Edouard, ditesmoi le contraire de ce que vous pensez.
— Si tD savais ce que je souffre! me dit -il en posant ma main sur son cœur.
— C'est votre égoïsme qui souffre, lui répondis-je, et non votre cœur. Vous avez deviné quelle était ma résolution', mais ce n'est point moi que vous regretterez quand je serai partie, car moi je n'ai jamais été rien pour vous. Ce qui vous épouvante et vous fait souffrir, c'est de perdre une seconde fois, en me perdant, votre ancienne maîtresse, c'est de voir s'enfuir l'ombre qui vous rappelait une réalité, et dans le moment où vous vous traînez à mes pieds, c'est à ses pieds que vous êtes, et c'est elle que supplie votre désespoir.
— Est-ce vrai ce que tu me dis làî reprit Edouard en m'entourant de ses bras et en essayant de m'embrasser; est-ce bien vrai? Tu vas me quitter, tu peux avoir aussi tranquillement la pensée de m'abandonner comme cela tout d'un coup T.. .
— Moi, je n'ai jamais menti : je vous ai dit que je ne vous aimais plus; c'est la vérité. Marianne qui vous a tant aimé est morte, et c'est à peine si Mariette a encore une larme pour la pleurer. La fille qui n'a- \ait que du cœur vous aurait tout pardonné, la femme que vous voyez devant vous, et qui n'a plus que sa mison , est impitoyable, parce qu'elle sait que votre
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douleur est une hypocrisie . Vous pouvez voîis rouler à mes pieds, vous pouvez m'embrasser et me dire tout ce que vous voudrez ; je ne vous crois pas et ne vous entends pas. Ah! vous êtes un singulier Pygmalion , tenez ! Vous aviez une femme qui vous aimait de toute son âme, dont le dévouement aveugle aurait suivi vos caprices jusqu'où vous auriez voulu les conduire : de cette créature vivante, vous avez fait un objet d'art ; vous avez réglé les mouvements de son cœur comme on règle une horloge ; vous lui avez dit : A telle heure tu seras gaie, à telle heure tu seras triste ; vous avez noté sa voix sur le rhythme d'une autre voix ; vous avez forcé son visage à prendre un sourire qui n'était ^as le sien; vous lui avez brisé le cœur, vous l'avez pétrifiée dans les propres larmes de sa douleur. Aujourd'hui, cet être vivant est une créature de marbre, insensible, sourde et froide comme une statue; elle n'a plus d'humain que le mouvement; elle n'est plus elle-même, elle n'est que son apparer/«:e:. toutes vos supplications sont inutiles : autant vaudrait essayer d'attendrir la Psyché qui est dans ce jardin.
—Eh bien 1 Mariette, reprit Edouard en se calmant un peu, tu ne peux pas me pardonner maintenant? .
— Ni maintenant, w jamais.
— Pourquoi préjuger de l'avenir? Tu as beau dire, c*est moins ton amour qui souffre que Ion amourpropre, atteint cruellement par ce que tu as appris. Tu es femme après tout, ou plutôt avant tout; c'est ton orgueil blessé qui se plaint dans ces emportements. Ah ! je connais ces douleurs cruelles, et je les ai éprouvées, moi qui te parle; mais tôt ou tard on souffre soi-même de ne plus sentir dans son âme qu'un vide sonore où se lamente le regret du bonheur passé. Lorsqu'on fait de son cœur une prison dans laquelle on renferme la rancune et la haine, le cachot lui-même s'émeut et s'attriste des cris sinistres et y des malédictions que poussent ces prisonniers; et quand on souffre de sa propre haine, on n'est pas loin de regretter le temps où l'on ne souffrait que de
son amour. Peu à peu, moitié appelés, moitié venus d'eux-mêmes, les souvenirs de l'amour qu'on a chassé apparaissent lentement dans la rêverie; malgré tout ce qu'on a dit, malgré tous les serments de l'orgueil en révolte, on fait un pas en avant pour mieux voir les fantômes jadis adorés; on les repousse de l'esprit, on les attire du cœur; ils vous disent oubli, et voua leur répondez pardon.
— Ce mot-là ne sortira jamais de ma bouche, répondis-je froidement
— Si tu savais, reprit Edouard, combien je t'aime! Il me semble qu'un bandeau tombe de mes yeux. Oui, j'ai été lâche et ingrat, vaniteux et sot; mais comme l'avenir expierait le passé... si tu connaissais tous mes projets !.,. D'abord je renoncerais à la vie que nous avons menée jusqu'ici. Puisque tu désires travailler, tu apprendrais un état, et ta vigilance serait un éperon qui activerait mon propre travail.
— Je n'ai plus les mêmes idées, Edouard; j'ai horreur des grisettes. Je ne veux être ni une aiguille ni une paire de ciseaux. Je suis Mariette la bonne-àrien-faire, et mes mains n'auront jamais d'autre occupation que de ressembler à des lis.
— Je vais être forcé de mener une vie plus simple et plus réglée, reprit Edouard; je restreindrai mes dépenses. Tu t'habilleras à ta guise, avec ces robes modestes qui te faisaient tant envie, quand tu les voyais aux étalages.
— Regardez-moi donc, lui dis-je en me dressant devant lui dans une pose de théâtre, et croyez-vous que je ferais à ma beauté l'affront du guingan et de l'indienne bonnes pour les femmes de chambre et les Jenny Vouvrière qui se contentent de peu ? Je sens maintenant que c'est à peine si je me contenterais de
trop. Vous m'avez donné le goût du luxe, et j'entends ne pas changer mes habitudes. De quoi semblez-vous étonné? ajoutai-je : si je suis ainsi, c'est votre ouvrage ; soyez-en fier. Et d'ailleurs, est-ce que je crois à vos bonnes résolutions? Elles fondraient demain, comme la neige au soleil, sous le balcon de madame G....
— Ah ! cette femme ! murmura Edouard avec amertume, en tout temps elle sera donc le malheur de ma vie? Mariette, je t'en supplie, ne parle pas ainsi.... Écoule-moi... je faime I
— Mais, ce malin, vous étiez sous ses fenêtres... Vous ne l'aimez donc plus?
— Non, je ne l'aime plus, ni ce matin, ni depuis longtemps. Ma conduite est inexplicable, je le sais; mais c'est pourtant vrai ce que je le dis. .. c'est pourtant bien vrai! ajouta-t-il avec un accent si désolé, que je ne pus m'empêcher d'en être émue.
— Vous ne l'aimez plus ; mais qui aimez-vous donc alors? Il faudrait s'entendre.
— Mais c'est toi, fit Edouard, c'est toi seule... Ne t'en va pas... tu verras... Nous retournerons dans notre hôtel, tu sais, là-bas, où tu es venue pour la première fois.. . Mariette, ne t'en va pas... dis que tu vas rester.
— Est-ce bien votre cœur qui parle cette fois?
— Mais écoute-le donc. — Et il prit ma main qu'il mit sur sa poitrine.
— J*ai vu au théâtre des acteurs dont le cœur battait irès-bien : c'était une émotion factice empruntée aux accessoires avec le rouge et le blanc.
— Mais comment faire pour te convaincre? Indique-moi un moyen.
— Écoutez, lui dis-je, j'ai un moyen pour m'assurer si vous êtes sincère en ce moment où vous paraissez l'être tellement que mon insensibilité m'abandonne. Pour une minute, je vais redevenir ce que j'étais, profitez-en.
— Parle... parle vite... Que faut-il faire? s'écria Edouard.
— Vous dites que vous m'aimez et que vous n'aimez plus madame G...?
— Oui, je le dis à toi comme je le dirais à elle.
— A elle... vous lui diriez cela?... Mais si elle vous aimait encore... Vous pâlissez, Edouard.
— Moil dit-il en me regardant avec étonnement Mais pourquoi faire cette supposition?
— Si la chose était vraie, que serait-ce donc, puisque la supposition seule vous cause tant d'émotion?
—Mariette, il ne s'agit pas de madame G. ..; il s'a-
git (le nous, de notre bonheur. Que voulais-tu dire tout à l'heure? quelle est cette expérience que tu voulais tenter?
— Je l'ai commencée, Edouard, lui répondis-je. Il me regarda un instant avec ce coup d'œil qui
cherche à pénétrer la pensée. — Je t'assure que je ne comprends pas, me dit-il après un moment de silence.
— Laissez-moi finir. Vous êtes bien sûr, ditesvous, que votre passion pour cette personne est complètement éteinte? Et si des circonstances que vous ne soupçonnez pas amenaient entre elle et vous la possibilité d'une réconciliation? si vous étiez placé vis-à-vis de cette femme dans la même situation où vous étiez avant de me connaître, entre elle et moi, ce serait moi que vous choisiriez, dites-vous, parce que c'est moi que vous aimez, et que madame G... vous est indifférente? Vous êtes bien sûr de cela? C'est ce que vous venez de dire; est-ce bien aussi ce que dirait votre cœur?
— Oui, répondit Edouard.
—Eh bien ! alors, sachez donc la vérité; et moi, je vais la savoir aussi, ajoutai-je en le regardant attentivement. Il y a un an, quand vous avez été blessé, madame G... ne vous avait pas oublié; elle vous ai-
mait encore. En recevant la lettre que vous lui aviez adressée, et qui ne lui est parvenue qu'un peu tard, elle est accourue.
— Non, interrompit Edouard, elle m'a laissé dans le plus cruel abandon ; elle n'a même point écrit.
— C'est moi qui vous ai trompé. Elle est venue, attirée autant par son amour que par sa pitié. Je connaissais votre amour pour elle , qui était chaque jour le martyre de celui que j'avais déjà pour vous. Elle est venue ; j'ai deviné sur-le-champ qui elle était, et j'ai compris ce qu'elle venait faire chez vous. Elle venait prendre à votre chevet la place que j'occupais depuis quinze jours, ma vie suspendue à un souffle de la vôtre. Je n'ai point voulu que ce fût elle que votre premier regard rencontrât, et, pour porter le dernier coup à son amour renaissant, je l'ai renvoyée avec un seul mot : je lui ai dit que j'étais votre maîtresse.
— Elle l'a cru ! s'écria Edouard.
— Elle a cru ce qu'elle avait déjà deviné en voyant briller à mon doigt la bague qui jadis avait été la sienne, et que vous m'aviez donnée lorsque, dans votre délire, vous me preniez pour elle. Quand vous êtes revenu à la raison, votre premier cri a été pour elle ; mais déjà elle était perdue pour vous : je vous
avais à tout jamais séparés l'un de l'autre, car elle n'a pu vous pardonner de l'avoir appelée à votre chevet pour qu'elle s'y rencontrât avec une rivale aussi indigne d'elle, et vous ne pouviez lui pardonner l'abandon où vous supposiez qu'elle vous avait laissé quand vous étiez en danger de mort.
— Malheureuse ! s'écria Edouard, l'œil plein d'éclairs.
— Ah ! m'écriai-je à mon tour, aussi terrible et aussi menaçante que lui, vous voyez bien que vous mentiez tout à l'heure; vous voyez bien que c'est elle que vous aimez encore, que vous aimerez toujours !
— Oui, c'est elle, ce n'a jamais été qu'elle, et toujours ce sera elle l
— Non, Edouard, celle que vous aimez maintenant, c'est moi ; c'est moi que vous aimerez demain. Cette fureur même, qui en effrayerait une autre que moi, c'est la plus franche déclaration d'amour que vous m'ayez faite. Vous m'aimez, parce que vous êtes ainsi fait, que vous voulez avoir ce qui ne veut pas de vous, que vous courez après ce qui vous fuit. Le amours faits de haine sont les plus tenaces, et c'est un de reux-là que vous avez pour moi.
—Je ne t'ai jamais aimée, jamais, entends-tu bien? Tu avais raison tout à l'heure. Non, tu n'étais pas
ma maîtresse ; tu n'as été que la servante de ma fantaisie, que le jouet de mon caprice. Paroles ou baisers, ma bouche t'a toujours menti. Sache-le donc de ^ moi-même, et que ce soit ton châtiment !
— Au temps où je vous aimais , une seule de ces paroles m'eût tuée, lui dis-je; mais maintenant que voulez-vous que cela me fasse? Je ne sens plus rien, ajoutai-je en frappant sur mon cœur. Là est mon amour que vous avez tué, et, pas plus que vos supplications, vos injures ne sauraient émouvoir le mort ou le tombeau.
— Va-t'en, me dit Edouard d'une voix étouffée, va-t'en.
— Oui, je m'en vais, lui répondis-je; je m'en vais sous les pauvres habits dont j'étais vêtue quand ma destinée a voulu que je vinsse placer entre vous et la mort qui vous menaçait ma pitié, qui devait être de l'aQiour; mais je n'aurai point fait un pas hors de cette maison, que votre pensée s'élancera sur ma trace. Où est-elle? que fait-elle? vous écrierez-vous en mordant vos poings avec rage, et ces deux jalouses interrogations deviendront le supplice de votre insomnie. C'est à compter de cette heure seulement que votre amour pour moi commence, et toutes les souffrances que le mien a endurées, vous allez les
connaître à votre tour. Pour vous désormais je suis morte et perdue. Morte et perdue, en effet, à la tendresse sincère et aux charmantes délicatesses de l'amour dévoué ; mais aussi née , de cette heure où je vous quitte, à l'existence vagabonde qui m'effrayait tant jadis, et que tous mes désirs éveillés par vous convoitent aujourd'hui, résolue à tout, prête à tout, armée par vos déplorables maximes contre toutes les tentations de ce qui est honnête et bon, déchue et avilie, mais fière de l'opprobre qui sera devenu mon ieul patrimoine, et chaque jour étalant en spectacle à votre désolation l'insolente ironie de mes prospérités et rinconstance de mes amours, dont votre jalousie saura le compte mieux que moi. Ah! Edouard, Edouard ! comme je serai cruellement vengée de tout le mal que vous m'avez fait jtar le mal que vous vous ferez vous-même, et comme vous allez souffrir, resté seul au milieu de vos regrets inutiles !
— Va-t'en, va-t'en! s'écria Edouard, qui se leva en faisant un geste de menace.
— Adieu donc, lui répliquai-je en le regardant en face; dans huit jours, vous serez à mes oieds.
'En racontant à Claude les douloureux accidents de sa liaison avec Edouard , Marianne Duclos avait en quelque sorte révélé au neveu du curé Bertolin le secret de toute sa vie. Les aveux qu'elle venait de faire montraient assez ce qui se cachait de larmes et d'angoisses secrètes sous l'insensibilité apparente de la jeune fille. Connaissant les causes de la transformation qui s'était opérée chez Marianne , Claude cuvait encore la juger sévèrement, la condamner peut-être, mais non la mépriser. C'est contre ce mépris dune àme honnête (jue Marianne avait voulu ^e
défendre par une confession sincère et courageuse. Arrivée cependant aux derniers, aux plus tristes souvenirs de sa vie, elle sentit la force lui manquer. Elle aurait voulu jeter un voile sur les années de vertige qui avaient suivi .sa rupture avec Edouard ; mais elle comprit qu'elle devait à Claude une franchise entière , et , après un assez long silence , elle reprit d'une voix ferme le récit interrompu:
Une heure après avoir quitté Bellerue, Mariette descendait à Paris, chez une jeune femme de sa connaissance. Elle quitta ses habits de paysanne pour prendre des vêtements de ville, et pria son amie de l'accompagner au bal : elle avait besoin de bruit et de distraction. A peine entrée dans le bal, sa présence et la nouvelle de sa rupture, qui s'était déjà répandue, attirèrent autour d'elle un grand nombre de jeunes gens. Parmi eux, elle retrouva l'étudiant ami d'Edouard, et leur voisin à l'époque où ils avaient habité le quartier latin.
— Eh bien l c'est donc vrai la nouvelle? lui dit-il en anordant la jeune fille.
— C'est fini , lui répondit Mariette. Et elle lui raconta tout ce qui s'était passé entre Edouard et elle.
— Eh bien 1 qu'allez -vous faire maintenant? — Est-ce que vous comptez rester longtemps veuve?
LE PATS LATIN. 21è
— Ah! que non pas! répondit Mariette; et elle ajouta, en lui désignant l'orchestre : — Tenez, voici les violons de mes noces.
— Comment! déjà ! — sitôt! Marianne, fit l'étudiant avec un accent étonné. Et le futur?...
— Le futur, répondit-elle sur le même ton de légèreté, — mais il doit être quelque part, — par
— Qui est-ce? — sans indiscrétion.
— Ma foi ! je n'en sais rien encore. — J'ai l'embarras du choix; — et vous devriez m'aider à fixer
le mien.
— Mais, répondit l'étudiant en riant beaucoup, — puisqu'il en est ainsi, Marianne, — je me porte candidat, — et je me choisis moi-même.
— Oh ! non, dit-elle sérieusement, — pas vous.
— Mais pourquoi pas moi ? insista le jeune homme. -Tenez, Marianne, je ne vous en ai jamais rien dit, parce qu'Edouard était mon ami ; — mais, là, bien vrai, j'ai toujours eu du goût pour vous, — un goût sérieux, Marianne, quelque chose qui était plus qu'un caprice. — Je me suis fait maintes fois violence pour me taire. — Mais, aujourd'hui que vous voilà libre, si vous le vouliez.... je n'aurais qu'à remettre un instant mon amour sur le feu, — il ne serait pas
long à bouillir. — Passez-moi ce style de romance; — mais vous êtes la femme que j'ai rêvée, et je suis sûr que je vous aimerai de tout mon cœur.
— C'est justement parce que j'en suis sûre aussi, mon ami, lui répondit Mariette, que je refuse.
— Est-ce parce que j'ai été l'ami d'Edouard?
— Non, lui répondit-elle : l'amour que vous m'offrez, je ne pourrais vous le rendre. — Vous êtes un de ces amoureux de ballade allemande qui aiment à cueillir des myosotis au bord des fontaines, une espèce de Werther du quartier du Luxembourg, dont l'amour égoïste et jaloux voudrait posséder à lui seul le cœur de sa Charlotte. — Mon cœur à moi bat maintenant dans le corset de Frétillon.— Vous ouvrez de grands yeux, et vous semblez douter si c'est bien Marianne qui vous parle ainsi. C'est elle, en effet.— Seulement la rustique élégie que vous avez jadis entendue soupirer l'amour le chante aujourd'hui dans une gaudriole joyeuse. Et, avec un cynisme qu'elle était encore au fond bien loin d'avoir, Mariette montra du doigt les femmes qui se trouvaient là , et répondit : Je ferai comme les autres !
—Est-ce bien vrai ce que vous dites là? fit le jeune
homme. Est-ce bien vous que j'entends parler ainsi?
— Que voulez-vous? répondit Mariette tristement,
je suis maintenant pareille à toutes les femmes qui sopl ici. Elles ont peut-être souffert comme moi, et sont venues demander au plaisir l'oubli de leurs tourments. Je ferai comme elles.
— Ah! Marianne, reprit l'étudiant, réfléchissez bien avant de vous jeter dans l'abîme, et mesurez-en toute la profondeur. Avez-vous pu réellement songer au suicide volontaire de tous les instincts honnêtes qui existent en vous? Je ne puis le croire. Écoutezmoi donc. Vous vous calomniez en vous disant pareille aux créatures qui nous entourent. Ne vous fiez pas non plus à leur insouciance apparente : cette animation, ces rires que vous prenez pour de la gaieté, tout cela est faux. Parce que vous les voyez bondir sous les lustres comme les phalènes qui voltigent autour des lampes nocturnes, vous pensez qu'elles s'amusent : elles travaillent, les malheureuses ! car pour elles le plaisir est devenu une nécessité d'existence. Parmi ces femmes, il en est qui ont déjà \ u tomber dix fois les feuilles des arbre? sous lesquels elles se promènent, et il n'en est pas une seule qui ose sans frémir songer au lendemain. Depuis longtemps il n'y a plus en elles aucun sentiment qui soil resté vulnérable à une émotion sincère . elles ne &»• donnent même plus, — elles se laissent prendre. 1ai
nécessité, qui est l'entremetteuse de la débauche, a jeté les unes dans cette voie, où elles mourront, ne laissant d'elles, après elles, que leur nom inscrit sur un registre infâme; la coquetterie y attira les autres. Quant à ces jeunes gens, vous ne les connaissez pas encore assez. Moi, qui ai vécu parmi eux, j'ai pu apprécier la précoce caducité de leur jeunesse ; et c'est un spectacle navrant, je vous jure, que de les voir et de les entendre employer le peu d'esprit qu'ils ont à calomnier le peu de cœur qui leur reste; car la corruption est tellement active parmi eux, que les plus jeunes ont à peine touché le pavé de ce quartier, qu'ils rivalisent avec les vétérans de débauche. Chez les hommes comme chez les femmes, le cynisme est devenu le principal moyen de séduction, et l'adolescent dont le visage est encore mouillé par les pleurs de l'adieu maternel parle d'amour dans un langage qui souvent même fait monter le rouge au front pour qui la honte n'a plus de rougeur. Et c'est à eux que vous songez à abandonner votre jeunesse! Oh! Marianne! Marianne!...
— Ma vengeance n'existera, répondit Marianne, que le jour où Edouard me verra devenue aussi banale que cette femme qui danse là-bas, et autour de qui s'amasse un cercle d'admirateurs. Avant un mois, je
veux que ma renommée efTace la sienne, et que mon portrait s'étale aux vitres des marchands d'estampes. Pourquoi me [plaindre? Apres tout, cette destinée n'a rien qui m'effraye. J'ai dans mon jeu les meilleurs atouts qu'une femme puisse désirer pour réussir : la jeunesse, l'esprit et la beauté. Je suis mûre pour le plaisir, et d'ailleurs la philosophie épicurienne qui prend pour devise : t Courte et bonne ! > a bien son charme, et dès aujourd'hui je l'adopte.
— Marianne, lui dit l'étudiant en lui serrant la main, vous aimez encore Edouard. Avant de mettre à exécution un projet de vengeance dont vous seriez la seule victime, attendez.
Mariette ne lui répondit pas et le laissa s'éloigner; mais ces paroles la firent réfléchir. A la fin du bal, elle se retira seule avec son amie, qui lui avait offert l'hospitalité pour quelques jours. La nuit qu'elle passa fut horrible. Une secrète pensée lui faisait néanmoins supporter sa douleur avec une joie égoïste, car au milieu de son insomnie elle croyait voit Edouard en proie aux angoisses qu'elle lui avait prédites. Elle s'endormit enfin avec l'espérance que, le lendemain, elle aurait de ses nouvelles, ou que peutêtre elle le verrait lui-même; mais, le lendemain, cette espérance fut déçue, et pendant quatre ou cmq
jours , elle ne le rencontra point , bien qu'elle fréquentât les lieux où il avait l'habitude d'aller. Elle \e guetta aux heures des cours à la porte de l'Ecole, et ne le vit ni entrer ni sortir. Un des amis d'Edouard lui apprit enfin que depuis plusieurs jours celui-ci n'était pas même venu à son logement de Paris.
Le silence d'Edouard donnait un démenti aux prédictions de Mariette : il ne songeait plus à «lie , il l'avait oubliée! Un grand combat s'engagea alors entre l'orgueil de la jeune fille humiliée par la déception qu'elle subissait et l'amour qui lui restait encore pour Edouard. Un instant elle fut sur le point de retourner auprès de lui, mais elle fut arrêtée par cette idée qu'elle ne le trouverait peut-être pas seul. Elle pensa qu'après sa rupture avec Edouard, celuici avait sans doute revu son ancienne maîtresse, et que l'explication qu'il lui aurait donnée avait pu décider madame G... à renouer avec lui. A la supposition que son départ venait d'ouvrir la porte d'Edouard a sa rivale, Mariette sentit se réveiUer toutes ses colères, et sa douleur, envenimée par la jalousie, rêva les plans d'une vengeance odieuse. Elle forma le dessein d'acquérir la preuve de ses soupçons, se promettant, s'ils se réalisaient, d'écrire au mari de la
maîtresse d'Edouard pour lui apprendre tout ; mais, le soir même du jour où elle avait médité cette vengeance, elle rencontra Edouard au bal. A l'instant ou elle y entrait, elle l'aperçut au milieu de trois ou i.uatre jeunes gens qui parlaient très-haut et avec une grande animation. L'amie de Mariette, qui avait précédé celle-ci au bal , vint à sa rencontre et lui expliqua ce qui se passait. Un jeune homme qui faisait la cour à Manette depuis le retour de celle-ci au quartier latin avait, devant Edouard qu'il ne connaissait pas, donné à entendre qu'il était le seul favorisé parmi tous ses rivaux, et l'ancien amant de Mariette lui avait répondu par un démenti. La querelle en était là lorsque celle qui en faisait l'objet pénétra dans le groupe. — Qu'y a-t-il? demanda-t-clle. Et Mariette, en s'efTorçant de contenir l'émotion que lui causait la présence d'Edouard, essaya de deviner l'effet que sa vue produisait sur lui.
— Ah ! te voilà, dit le jeune homme ; tu arrives à propos, Mariette. Voici monsieur qui te calomnie, continua-t-il en désignant l'étudir^nt que l'arrivée de Mariette rendait tout interdit, et qui le fut encore bien davantage quand il vit la jeune fille s'approcher de lui et s'emparer de son bras avec une inquiétude presque tendre. Edouard, que l'action de Mariette avait
paru surprendre, reprit en la regardant fixement : — i 1 prétend que tu es sa maîtresse.
Quand il prononça ces paroles, son air, son accent, ^ son regard plein d'anxiété impatiente qui semblait demander un démenti à Mariette, révélèrent à celleci tout ce qui se passait dans le co.mr d'Edouard, dont l'amour s'accusait par le douloureux dépit que lui avait causé le mensonge d'un fat. Tout ce que j'ai souffert, pensa-t-elle, il l'a souffert aussi; dix fois sans doute, depuis notre séparation, il a eu l'idée de revenir à moi; aux mêmes instants où j'avais espéré son retour, il a espéré me revoir. Toutes ces réilexions furent, pour Mariette, 1 affaire d'une seconde; mais ce peu de temps avait suffi pour achever une métamorphose dans ses sentiments. La démarche que venait de faire Edouard lui indiquait assez que les soupçons qu'elle avaitformés quelques jours auparavant n'étaient pas fondés. Edouard n'avait pas revu son ancienne maîtresse. Cette découverte fît sortir la jalousie du cœur de Mariette, et l'orgueil y rentra aussitôt. Ce qu'elle avait prédit à Edouard le jour où elle l'avait quitté se réalisait. En effet, il était en ce moment même presque à ses pieds. Un démenti ajouté par elle à celui qu'il venait de donner luimême, et il y était tout à fait.
Mariette hésita une seconde. — Si je dis non, pensa la jeune Glle, il est évident que je vais retourner avec Edouard. Cette simple syllabe, elle la sentit un moment sur sa bouche; elle entr'ouvrail ses lèvres, elle allait lui échapper; mais la raison prévoyante lui fit comprendre qu'une réconciliation avec Edouard ne pouvait être que passagère, qu'avant peu ils aura'ent l'un et l'autre à subirla douleur d'une nouvelle rupture, et qu'il valait mieux en finir résolument. Et d'ailleurs, si elle affirmait le démenti qu'Edouard venait de donner, n'était-ce point lui dire clairement que, n'étant pas à un autre, elle n'avait point cessé d'être à lui? Et cet aveu ne produirait-il pas sur Edouard la même impression qu'elle venait d'éprouver elle-même en découvrant qu'il était resté fidèle à son souvenir? Une dernière fois cependant sa pensée descendit au fond de son cœur pour lui demander la réponse qu'elle devait faire ; mais ce fut son amourpropre, enivré de son triomphe, qui la lui dicta. Et comme Edouard lui demandait encore, en désignant le jeune homme dont elle avait pris le bras:
— Est-ce vrai, oui ou non ? es-tu sa maîtresse ?
— Oui, répondit Mariette tranquillement, en serrant le bras de son cavalier. Une pâleur mortelle se répandit sur le visage d'Edouard
— C'est vrai ? demanda-t-il tout bas à Toreille de Mariette.
-— Ne suis-je donc pas libre? répondit-elle tout haut.
Le jeune homme dont Mariette avait pris le bras vit 3ans doute une déclaration d'amour dans cette réponse, qui justifiait le mensonge échappé à un moment de fatuité, et, se retournant vers Edouard : — Je pense, monsieur, lui dit-il, que vous allez rétracter ce que vous avez dit.
— Je vous ai donné un démenti, répondit Edouard; je ne reprends jamais ce que j'ai donné.
Mariette entendit le cœur de son cavalier bondir sous cette nouvelle insulte. Il arracha son gant de sa main, et le jeta aux pieds d -Edouard en lui disant : Il y a un soufflet dedans. Des amis s'interposèrent alors entre les deux jeunes gons. On emmena Edouard d'un côté, tandis que son adversaire disparaissait avec Mariette. Celle-ci comprit bien vite qu'une rencontre était devenue inévitable entre les deux jeunes gens, et ce duel, qui était la seule chose à laquelle elle n'eût point songé d'abord, la remplit d'épouvante et la rendit odieuse à elle-même. Le jeune homme qu'elle avait suivi voulut l'emmener souper chez lui avec quelcLues amis. Après l'aveu qu'elle venait de
faire, Mariette ne pouvait refuser de l'accompagner. Il fut très-gai et trcs-ainiable durant tout ce souper, et comme un de ses amis lui avait dit tout bas :
— Écoule, Léonce, sans vouloir t'inlimider, je t'engage à faire un tour chez Grisier ou chez Lepage avant de le présenter sur le terrain, si tu dois te battre avec Edouard; on le dit très-adroit...
— C'est égal, répliqua l'étudiant en portant à ses lèvres la main de Mariette ; quand le moment sera venu, mon cœur ne battra pas plus fort que maintenant.
Entre les deux adversaires, Edouard avait d'abord été le seul pour qui Mariette eût tremblé ; mais ce qu'elle venait d'entendre dire à propos de son habileté la rassura un peu, et ses craintes se tournèrent alors du côté de l'étudiant, chez qui elle était venue dans la seule pensée de le décidera retirer sa provocation. Ce jeune homme était brave, et elle devina (ju'il lui serait impossible de le faire renoncer à un combat dont le résultat pouvait être dangereux pour lui. Ce fut alors qu'elle songea à voir Edouard le soir même ; elle voulait lui avouer le mensonge qu'elle avait fait, et le motif qui l'avait poussée à le faire, à la condition qu'il ne se battrait pas. Aussi, dès que les jeunes gens qui avaient assisté an souper
l'eurent laissée seule avec Léonce, Mariette prit son châle et son chapeau, et dit à l'étudiant, qui la regardait faire tout étonné :
— Il est tard, je m'en vais ; vous allez me reconduire.
— Comment ! fît Léonce avec une véritable stupeur, vous partez?
— Sans doute. Après ce qui s'est passé au bal, je ne pouvais pas refuser de vous accompagner, devant tous vos amis surtout ; mais vous savez bien que ce que j'ai dit ce soir n'est pas et ne peut être....
— Pourquoi l'avez-vous dit, alors? interrompit Léonce.
— Je voulais seulement vous tirer de la situation pénible où vous vous étiez mis si légèrement. J'espérais que ma réponse, qui a dû vous surprendre, je le confesse, amènerait une solution pacifique ; le contraire est advenu, je ne saurais vous dire combien j'en suis désolée. Mais rassurez-vous, ajouta Mariette étourdiment, ce duel n'aura pas lieu.
— Que je sois tranquille, Mariette ! s'écria le jeune homme en se redressant ; quel sens donnez -vous à ces paroles ? Entendez-vous dire par là que j'ai peur depuis qu'on m'a présenté mon adversaire comme redoutable, ou lui faites-vous l'injure de supposer
qu'il ne relèvera point le gant que je lui ai jeté î Que? rôle jouez-vous donc dans tout ceci? Encore une fois, pourquoi désavouez-vous maintenant ce que vous avez dit tantôt T Dans un moment d'ctourderie vaniteuse, s'il m'est échappé devant Edouard un propos qui n avait aucune intention offensante pour lui, car j'ignorais ses relations avec vous. N'éliez-vous pas un peu la complice de ma légèreté î le oui que vous ne m'aviez pas encore dit entièrement, ne m'aviez-vous pas permis de l'espérer? et le sourire avec lequel vous aviez accueilli l'aveu de mes sentiments n'était-il point, pour ainsi dire, comme la première lettre de votre consentement? Cependant, Lien qu'un démenti soit chose grave, comme je méritais celui que l'on m'avait donné, me sachant dans mon tort, il m'eût été possible encore de le confesser loyalement, et l'alTaire alors aurait pu s'arran^^^cr ; mais après m'avoir publiquement donné raison de votre propre mouvement, après que vos paroles, en m'empêchant de revenir sur les miennes, ont amené la provocation que j'ai dû adresser à ce jeune homme, par quel moyen espérez-vous empêcher la rencontre qui doit avoir lieu demain ?
— Quoi ! déjà?s'écria Mariette; c'est pour demain?
^ Sans doute, répondit Lénnce ; j'ai prié mes té-
moins de presser l'affaire, et je crois que ceux de M. Edouard seront du même avis.
— Demain ? répéta Mariette, et vous êtes si tranquille pendant qu'on débat à combien de distance vous serez placé de la mort I
— Je ne fais point de vantardise, reprit Léonce. Dans les circonstances où je me trouve, les hommes les plus courageux ne peuvent s'empêcher de ressentir rémotion qu'on éprouve aux approches de l'inconnu. Toutes les chances sont contre moi, je le sais, et cependant mon duel n'est inscrit dans ma mémoire qu'à l'article affaires et non point à celui (ï événements ;Vé\énement, Mariette, c'était vous. N'attribuez donc pas ma sécurité à un héroïsme que je n'ai pas; je suis très-superstitieux. Par suite d'une longue expérience quej'ai acquise à propos des petites choses comme des grandes, j'accorde une pleine confiance aux pressentiments, et, à l'heure où nous sommes, je n'en ai aucun qui soit de nature à m'effrayer; voilà tout le secret de ma tranquillité
Comme Mariette partageait la même crédulité au sujet des pressentiments, la déclaration de l'étudiant fît renaître son épouvante, et de nouveau elle se reprit à trembler pour Edouard. — C'est lui qui sera tué, pensa- t-elle.
— Et puis, continua le jeune homme en prenant les mains de la jeune fille dans les siennes, moi qui ne suis coupable d'aucune action méchante et qui jusqu'ici n'ai point été gâté par le bonheur, quand vous m'avez laissé croire un moment que je l'amenais chez moi avec vous, je ne pouvais supposer que le hasard eût préparé tout exprès cette sanglante ironie de m'arracher sitôt de vos bras pour aie placer en /ace d'un danger mortel.
— Mais, répondit Mariette avec vivacité, ne sera-ce point plutôt l'autre personne qui va courir ce danger? Quelle que soit son adresse, les armes ne seront point égales entre elle et vous. Cette prescience de l'avenir que vous dites posséder à un aussi haut degré, et qui vous donne tant de sécurité en ce moment même, est pour vous comme un talisman, et j'en appelle à votre loyauté, est-ce un combat véritablement loyal que celui où l'un des deux adversaires arrive en face de l'autre cuirassé par la certitude de sa victoire ?
— Oh ! oh î interrompit le jeune homme en riant doucement! Ceci n'a pas été prévu par les tribunaux d'honneur. Vous êtes un casuiste trop subtil, Mariette ; mais je devine où vous tendez avec toutes ces finesses.
— Que devinez-vous? Est-ce encore un pressentiment ? lui demanda Mariette en riant aussi.
— C'en est un, et vous allez savoir jusqu'à quel point il dit vrai, reprit-il en la regardant de manière à lui faire presque baisser les yeux. Toute votre sin- «fulière conduite avec moi commence à m'être expliquée. Je comprends maintenant votre tristesse pendant le souper et votre brusque idée de départ dans un moment où la femme qui se trouve chez l'homme qu'elle a avoué pour son amant ne songe point ordinairement à s'éloigner. — Et en effet, comme s'il avait pu lire couramment dans sa pensée et dans son cœur il fit à Mariette le tableau exact de tous les sentiments divers qui l'avaient agitée pendant la scène du bal et depuis qu'elle était chez lui. — Vous avez voulu, lui dit-il, vous servir de moi dans une comédie ; mais vous n'avez point été maîtresse des événe- Eients, et vous avez peur à présent du tragique dénoûment qui menace de rougir votre pastiche du Dépit amoureux. — Est-ce vrai, cela? continua-t-il avec animation et sans colère pourtant. Oui, n'est-ce pas ? car votre sein s'agite, et vous tremblez à l'idée de ce qui peut arriver demain, et, depuis que vous êtes entrée ici, vous n'avez point songé à autre chose qu'à trouver le moyen d'empêcher un duel que vous
croyez dangereux pour celui que tous aimez ; mais, je vous le répète, vous nous avez placés vous-même dans une situation où il est impossible à lui comme à moi de reculer. Cependant, Mariette, vous qui tout à l'heure me conseilliez la tranquillité, soyez plus tranquille vous-même. Ne vous alarmez pas outre mesure à cause de ma sécurité, n'y voyez pas un pronostic fâcheux pou^ I^ sort réservé à mon adversaire, et rappelez-vous que, si les chances doivent être inégales, cène sera pas à mon avantage. Et puis tous les duels ne font pas porter le deuil : M. Edouard n*est pas un spadassin, et devant un homme qui n'est qu'un adversaire et pas un ennemi, il n'aura peutêtre pas l'adresse qu'il faut avoir devaiit un plastron d'escrime ou devant la plaque d'un tir. Quant à moi, je suis complètement inoiïcnsif. Rassurez-vous donc, vous reverrez Edouard, et, si vous l'aimez ...
Toutes ces paroles n'avaient aucunement rassuré Mariette; son inquiétude était toujours partagée entre les deux adversaires, mais inégalement peut-être, car à son insu c'était maintenant pour l'étudiant qu'elle tremblait le plus; elle éprouvait un commencement de sympathie pour ce jeune homme en le voyant traiter avec tant de douceur une femme qui avait fait de lui le jouet de sa coquetterie, et s'efforcer de la con-
soler, au lieu de l'accabler des reproches qu'elle méritait. Après l'avoir d'abord inquiétée et embarrassée, il la charmait presque par sa conduite retenue, par les délicatesses de son langage. — Singulière influence que le romanesque exerce sur le caprice féminin ! Elle commençait à s'en vouloir de n'avoir pas apprécié plus tôt sa sensibilité et toutes les qualités séductrices qu'elle venait de découvrir en lui. Après lui avoir pardonné le mensonge dont les suites la jetaient dans la perplexité, elle lui en voulut presque à lui-même en le voyant renoncer si vite à l'espoir d'en faire une vérité. Mariette savait bien que la passion de Léonce pour elle n'avait point de profondes racines, que la déception qu'elle lui faisait subir était plutôt une contrariété qu'un chagrin bien vif, et cependant sa vanité s'irritait un peu de la prompte obéissance avec laquelle il lui tenait sa porte ouverte; elle aurait souhaité le voir moins calme; elle aurait voulu, dans cet instant où elle se tenait près de la porte, qu'il se fît un droit de sa présence chez lui, et qu'il lui eût fourni un prétexte à revenir sur ses idées de départ, ou du moins à paraître les oublier.
— Eh bien, Mariette, demanda l'étudiant après un moment de silence, vous ne m'avez pas répondu, Vous
n'avez point dit non à ce que je vous ai dit tout à l'heure.
— A quoi?
— Allons, continua Léonce, voilà qui prouve alors la vérité de ce que je vous disais : vous êtes ici, mais votre pensée est ailleurs. Allez donc, Mariette; je ne vous retiens plus.
— Vous ne m'accompagnez pas? lui dit-elle d'un ton un peu dépité.
— Que je vous accompagne où vous voulez aller? s'écria-t-il avec un commencement de colère dont Mariette lui sut gré; c'est trop de raillerie à la fin ! Prenez garde que je ne me repente, Marianne ! Vous êtes venue ici librement, et, comme toute contrainte me répugne, vous en sortirez de même. Si mes amis le savaient, je serais la fable du quartier; mais ménagez-moi aussi, et ne me demandez pas une chose ridicule.
— Quel ridicule voyez-vous à me reconduire chez moi? Votre refus n'est qu'une manière de me forcer à rester; car vous pensez bien que je n'irai pas seule dans les rues à cette heure-ci.
— Ah çà, Marianne, demanda l'étudiant, quel quiproquo jouons-nous? Êtes-vous une femme ou un sphmx, décidément? Tout à l'heure je vous ai de-
mandé si vous aimiez encore Edouard ; votre silence était une affirmation : c'est ce qui m'a décidé à ne point vous retenir. Vous voyant si inquiète et si pressée de me quitter, j'ai dû nécessairement présumer que c'était chez lui que vous désiriez aller, et voilà pourquoi j'ai refusé de vous conduire. Cette demande , d'ailleurs , était une ironie : n'étiez-vous pas toute rendue ?
— A votre tour, expliquez-vous. Je ne comprends pas ce que vous voulez me dire ; je ne songe pas à aller chez la personne dont vous parlez, dit Mariette.
— Vous n'y songez pas?
— Je n'y songe plus , au moins. Mais que signifient ces paroles : N'êtes- vous pas rendue ?
— Est-ce vrai que vous ignoriez cela? fit l'étudiant. Voyez donc vous-même, ajouta-t-il en lui faisant lire un papier resté sur la table.
— Qu'est-ce que cela?
— L'adresse que M. Edouard a donnée à mes témoins, et que l'un d'eux a oubliée ici.
Mariette prit le papier et y lut : Edouard de M...., rue Mazarine^ hôtel de la Côte-d^Or.
— Mais c'est une fausse adresse ! s'écria-t-elle : Edouard n'habite plus le quartier latin depuis longtemps; son domicile est dans la Chaupsée-d'Antin.
— Cependant, reprit Tétudiant, je puis vous affirmer qu'il est mon voisin depuis environ huit jours.
— Votre voisin !
— Il habile le premier, et nous sommes au troisième.
— Dans cette maison !
— Sans doute; c'est ici l'hôtel de la Côte-d'Or.
Ce que Mariette venait d'apprendre fut pour elle une ré\clalion. Dep^iis huit jours qu'elle croyait Edouard à Bcllevue, il habitait le même quartier qu'elle. Pourquoi? La jeune fille ne fut pas longtemps à chercher. Pourquoi , sinon pour l'épier, pour savoir si elle tiendrait les promesses que sa colère lui avait laissées comme adieux le jour où elle l'avait quitté? Dans cette maison, habitée par des étudiants, il pouvait, en elTet, savoir par eux-mêmes des nouvelles de Mariette; car, depuis qu'elle retournait régulièrement au bal, on commençait à s'entretenir d'elle dans le quartier. Edouard ne l'ayant jamais vue venir chez le jeune homme avec qui elle ?e trouvait seule pour la première fois en ce moment, Mariette comprit le démenti qu'il avait donné à celui qui s'était vanté de lui avoir succédé, et si Edouard n'avait pas retiré son démenti, c'est qu'il avait, sans doute, deviné le motif qui avait poussé sa maîtresse
à un aveu blessant pour lui. Après la provocation et après avoir vu Mariette partir au bras de son rival , l'amour-propre d'Edouard avait pu douter encore; mais il avait dû apprendre que Mariette avait suivi Léonce dans cette maison où, sans doute, il avait épié le départ de la jeune fille. A cette heure avancée où l'on était, il attendait certainement encore ; mais, cette fois, il attendait sur les charbons de la jalousie, car enfin il était bien près de l'évidence. Telles furent les pensées qui se présentèrent à l'esprit de Mariette en apprenant qu'Edouard habitait la maison où elle se trouvait. — Si Edouard me voit sortir maintenant, pensa-t-elle, il devinera tout, et demain, orgueilleux d'avoir si bien deviné, il montera sans doute ici pour dire à Léonce : « Mariette n'est pas chez vous, vous voyez bien qu'elle n'était pas votre maîtresse. » Et la jeune fille se promit qu'Edouard boirait jusqu'au bout le calice amer de la jalousie. Comme elle restait toute pensive, appuyée contre une fenêtre, Léonce s'approcha d'elle.
— Eh bien, lui demanda- t-il, à quoi pensez- vous encore ?
— Je pense, répondit Mariette, que voici le jour qui approche, et que ce soir peut-être.... Et elle se laissa tomber sur une chaise auprès d'une table, sur
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laquelle elle s'appuya dans une altitude méditative.
Son parti était bien pris : elle ne voulait plus s'en aller; mais elle ne savait pas comment le dire.
— Vous l'aimez donc bien? fit le jeune homme, qui venait de s'asseoir auprès d'elle.
~ Qui?
— Celui qui est en bas, ajouta Tétudiant en indiquant du doigt l'étage inférieur.
— Eh! si je l'aimais, serais-je donc ici? dit Mariette à voix basse.
— Puisque vous voulez partir.
— Suis-je partie? continua Mariette en retirant son chapeau, qu'elle déposa sur la table. On élouiïe ici, dit-elle un moment après, en prenant ce prétexte pour retirer son châle.
Léonce se leva et ouvrit la croisée. Au même instant, Mariette entendit le bruit d'une autre croisée qui s'ouvrait à l'un des étages inférieurs de la maison. Elle présuma que c'était Edouard qui ne s'était point endormi et qui se mettait aux aguets pour découvrir un indice de sa présence chez l'étu diant son rival. Mariette s'approcha de la fenêtre ou verte, où Léonce la suivit. 11 lui suffit d'un coup d'œil pour se convaincre qu'elle avait deviné juste. La fenttre qui venait de s'ouvrir était, en effet, celle de la
chambre d'Edouard, et, à la clarté du bec de gaz qui montait au niveau de l'étage, elle le reconnut luimême au moment où il quittait son balcon.
— Vous êtes cruelle, Mariette, lui dit Léonce : il va nous entendre et nous voir.
— Croyez-vous donc, lui répondit-elle, qu'il ignore ma présence ici ?
La nuit était claire et ressemblait à celle où, un an auparavant, Edouard avait employé toutes les séductions pour convaincre Marianne de son amour, alors que celle-ci n'était qu'une petite paysanne. En cet instant où ce souvenir traversait sa pensée, les regards de Mariette tombèrent sur la bague qu'il lui avait donnée dans cette même nuit. Ce bijou, qui avait été l'alliance de leur amour, rappela à la jeune fille tout ce que cet amour lui avait fait souffrir, et une idée de vengeance infernale traversa son esprit. Elle voulut qu'Edouard sût l'heure exacte où elle allait cesser d'être à lui pour être à un autre, et, sans que Léonce pût s'apercevoir de ce qu'elle faisait, Mariette retira la bague de son doigt et la laissa tomber sur le balcon , au-dessus duquel elle plongeait. Le bruit que la bague avait fait dans sa chute attira i*attention d'Edouard, qui était rentré dans sa chambre, et Mariette TaperQut comme il avançait le bras
pour ramasser le bijou dont la présence lui signiOait une rupture définitive. Mariette n'en dit rien à Léonce ; mais elle connaissait le caractère d'Edouard, elle avait par expérience une grande confiance dans la justesse de ses instincts féminins, et elle commença à espérer que le duel n'aurait pas lieu.
Le lendemain, en effet, deux jeunes gens se présentèrent chez Léonce et demandèrent à l'entretenir en particulier. C'étaient les témoins d'Edouard.
— Pardon, messieurs, dit Léonce, je m'étonne de vous voir chez moi. J'ai deux de mes amis à qui j'ai donné mission de s'entendre avec vous , et dont M. Edouard a l'adresse.
— M. Edouard nous envoie chez vous particulièrement, reprit le jeune homme qui avait parlé.
— Et nous venions pour terminer vite un arrangement pacifique, ajouta l'autre. Mais, reprit-il en désignant Mariette du regard , il est utile que nous soyons seuls.
Sur un signe de Léonce, Mariette se retira dans la seconde pièce. Elle voulut écouter; mais les trcis jeunes gens parlaient si bas, qu'elle n'entendit qu'un murmure de paroles confuses. Au bout de vingt minutes, l'étudiant vint la rejoindre. — Est-ce arrangé? lui demanda- t-elle.
— J'ai renvoyé ces messieurs à mes amis; mais je doute qu'on s'entende.
— Pourquoi, si votre adversaire propose une conciliation lionorable?
—Il me la propose dans des termes blessants pour vous, dit l'étudiant, et c'est pourquoi j'ai refusé.
— Ah ! je devine, s'écria Mariette. Je n'ai rien entendu, mais je suis sûre que je devine les proposition: d'Edouard. Voulez-vous que je vous les dise?
— Ces propositions , les voici , répondit Léonce : ayant acquis la preuve d'un fait qu'il croyait faux, il retire son démenti devant nos témoins.
— Et il demande que vous retiriez votre gant?
— Nécessairement.
— Eh bien 1 c'est très-acceptable, ce me semble, et au besoin cette démarche de sa part peut passer pour une reculade.
— Je n'y comprends rien; mais ce qui est moins acceptable, c'est le motif qu'il donne pour justifier cet arrangement; et comme ce motif est injurieux pour vous, je lui fais signifier que je considère l'affaire comme étant restée dans les premiers termes.
— Écoutez-moi, je connais celui qui vous a provoqué. Maintenant qu'il me sait bien perdue pour lui, il aura dit, sans doute, que deux galants hommes ne
devaient point se couper la gorge pour une personne comme moi.
— Vous avez donc écouté aux portes?
— Non ; mais moi aussi j'ai des pressentiments, et si vous le voulez, je vous dirai l'heure où Edouard a pris cette résolution.
— Comment?
Mariette lui raconta l'épisode de la bague, et elle ajouta : — Tant qu'Edouard a pu croire que je l'aimais encore et que je jouais avec lui une scène du Dépiiamoureux, il aurait voulu se battre; mais maintenant qu'il me sait votre maîtresse, il craindrait, en se battant avec vous à cause de moi, que j'attribuasse sua duel à la jalousie. Il ne veut pas, dans sa pensée, me donner la satisfaction de supposer que son amour a survécu à la perte du mien. J'avais prévu tout cela c€tte nuit, et j'étais sûre, en lui renvoyant ma bague, qu'il me renverrait votre gant. Vous n'avez qu'une chose à faire, c'est d'accepter ce qu'il propose. Pour mon compte, je n'y mets pas tant d'amour-propre.— Il peut dire du mal de moi tant qu'il voudra, — tous les hommes en disent de la femme qui les quitte. — Ne vous embrassez pas, — mais que cela finisse. — Il y a un an je suis de\ienue amoureuse de lui, parce qu'il avait reçu un coup de bouteille pour moi ; si tu
lui donnais par hasard un coup d'épée, — je serais capable de l'aimer encore. — Pour Taninur de Dieu, — prcserve-moi de ce malheur-là.
— Vrai, tu ne veux plus l'aimer?
— Nmt bis in idem — lui répondis-je en riant.
— Bah ! — tu sais le latin ?
— Et les beaux-arts, mon cher.
— Mais tu es un trésor.
— Dont tu seras le seul caissier.
— Vrai — tu m'aimes un peu ?
— Qu'est-ce que font donc vos pressentiments, — s'ils ne vous le disent pas ?
— Tiens, Mariette, —j'aurais peur de ce duel maintenant.
Le soir même, l'affaire^ était arrangée ; le lendemain, Edouard avait quitté la maison; huit jours après, il avait quitté Paris. — Depuis ce temps, re« prit Mariette, je ne l'ai jamais revu, et sans doute i sera resté dans son pays.
Pendant deux années, je menai une existence pour ainsi dire quotidiennement improvisée, sans attachement sérieux, existence de hasard et de caprice, égrenant les plus beaux jours de ma jeunesse au milieu de plaisirs dont l'habitude me fit bientôt une fatigue, n'osant plus regarder derrière moi et osant
LE PAYS LATIN. 2i3
moins regarder en avant, ayant parfois de soudains cl d'amers dégoûts pour cette vie dc|ilorable et ne me sentant pas le courage de faire une tentative pour en sortir, le cœur prompt aux bonnes résolutions et l'esprit trop faible pour les mettre à exécution; indolente, paresseuse, et disanltoujours demain quand il aurait fallu agir le jour même et sur l'heure. Ce fut alors que je rencontrai Fernand de Sallys. Quand je le connus, c'était presque un enfant ; il sonait de chez ses parents, et je fus la première femme qu'il aima. Après Edouard, il fut aussi le seul pour qui mon cœur retrouva quelquefois le juvénile enthousiasme des premières tendresses. La bonne nature de Fernand avait presque réagi sur moi, et, tout joyeux el tout fier, le pauvre enfant s'écriait déjà : — Tu vois bien, Mariette, tu vois bien que je suis parvenu à te sauver de toi-même, à t'arrachcr à cette vie de désordre î — Mais ce ne fut là que le rêve d'un instant. Pour me faire persévérer dans la bonne voie où j'étais rentrée, il eût fallu que l'amour de Fernand eût dès le principe exercé sur moi la domination qu'il me laissa prendre sur lui : sa tendresse soumise, au contraire, n'avait d'autre volonté que la mienne; il sentait bien que peu à peu les mauvais penchants rentraient dans mon cœur par les brèches de l'oisi-
veté et de la coquetterie, mais il n'osait point me faire de remontrances, et son chagrin silencieux voyait mon amour s'éloigner de lui sans rien tenter pour le retenir; aussi ne tarda-t-il point à souffrir avec moi tout ce que j'avais jadis souffert avec Edouard. Je me reconnaissais dans sa douleur muette ou doucement plai-ntive, qui n'excitait plus chez moi qu'une pitié impatiente, et l'égoïsme brutal avec lequel je traitais Fernand me fit plus d'une fois justifier celui avec lequel Edouard m'avait traitée jadis. Dix fois j'ai voulu rompre avec Fernand, qui, pour moi, compromettait sérieusement son avenir; mais cela n'a pas été possible, il est toujours revenu à moi. Si une seule fois il avait paru accepter tranquillement ces projets de rupture, peut-être eût-ce été moi qui serais retournée à lui ; mais son amour naïf ne comprenait pas toutes ces ruses de la passion expérimentée ; il ne pouvait point se passer de moi, il le disait franchement et il le prouvait de même, en fermant les yeux sur ma conduite. Cette patiente indulgence, 3ette tendresse obstinée et si peu méritée ne contribuèrent pas peu à me rendre impitoyable avec lui. Je m'indignai de la persévérance de Fernand. Prompte à oublier toutes les lâchetés de mon premier amour, j'accablai de mon mépris toutes les faiblesses du
sien. Cependant, quand il revenait à raoi, quand il me criait : Ne t'en va pas, je t'aime quand même, — je finissais par lui céder, et une banale promesse tombait de mes lèvres ; mais l'indifférente aumône d'amour que m'arrachait sa douleur ressemblait aux charités forcées que l'on accorde plutôt à l'obsession d'un pauvre qu'à sa misère. 11 y aun mois, il a passe vingt nuits de suite pour achever je ne sais quel travail en dehors de ses études, et dont le produit devait être employé à m'acheter une nouvelle toilette d'été. Le jour où j'ai mis cette toilette pour la première fois, nous devions aller ensemble à la campagne : c'était pour me procurer ce plaisir et pour le partager avec moi qu'il avait travaillé aussi longtemps. Eh bien! ce jour-là même, pour satisfaire je ne saisqael caprice de vanité, j'ai manqué le rendez-vous que j'avais donné à Fernand, et c'est avec un autre que j'ai été à la campagne, c'est avec un autre qu'il m'a rencontrée le soir au bal, où son instinct de jalousie l'amenait toujours dans les moments où il devait acquérir la preuve que je le trompais. Et cependant le même soir il se roulait encore à mes genoux et me suppliait de ne pas le quitter. Ce fut le lendemain même que se déclara la maladie qui la conduit où vous l'avez rencontré, monsieur Claude. Les fatigues
du travail nocturne, le mauvais régime qu'il s*imposait pour satisfaire de son mieux les insatiables antaisies de ma coquetterie avaient déterminé cette fièvre dangereuse dont il a failli périr. Comme il est depuis longtemps brouillé avec sa famille à cause des dettes qu'il a contractées pour moi, il n'avait point même de quoi se faire soigner chez lui, et il s'est fait transporter à riiôpital. Vous savez le reste, monsieur Claude.
Le long récit de l'histoire de Marianne avait plus d'une foisému Claude très-vivement, comme la jeune fille avait pu s'en apercevoir.
— Eh bien ! Marianne, demanda-t-il, que prétendez-vous faire maintenant? Quelle sera votre conduite avec Fcrnand ? - ^
— Ne vous lai-je pas déjà dit assez clairement, et ne m'avez-vous pas devinée? répondit-elle ; je veux que notre liaison finisse. Je soufTre peut-être plus que lui de ces perpétuels orages, et, puisque l'occasion s'en trouve, je veux empoisonner par le dégoût l'amour que Fernand a pour moi, <etâl faut que vous m'aidiez dans cette œuvre, qui est presque une bonne action. Vous le verrez demain, dites-vous?
— Demain matin, répondit Claude, et je dois lui ndre compte de la mission dont il m'a chargé.
— Eh bien î répondit Mariette, il faut lui répondre que vous ne m'avez pas trouvée à l'hôtel.
— Fernand se doutait déjà que je ne vous y trouverais pas, aussi m'avait-il chargé de m'enquérir de vous dans le quartier.
— Ce n'est pas tout, reprit Mariette; vous ajouterez que vous avez appris par la maîtresse d'hotel que je suis partie, retenez bien ceci, il y a eu jeudi soir huit jours, avec l'étudiant qui était notre voisin. N'oubliez pas la date, ajouta la jeune fille.
— Mais ce jour-là, reprit Claude, si je me rap pelle ce que Fernand m'a dit ce matin, c'était précisément le jour où vous êtes venue voir Fernand pour la dernière fois ; c'était le jour où l'on dési'spérait de lui. ■'
— C'est vrai, répondit Mariette, on ne croyait pas qu'il passerait la nuit, et c'est pourquoi je choisis justement cette date. Quand Fernand apprendra que, seulement quelques heures après avoir quitté scn lit, dont approchait le dernier sacrement, celle qu'il avait vue mouiller son drap de ses larmes s'enfuyait avec un autre, j'espère que j'aurai atteint le but que je me propose.
— Mais c'est un mensonge, sans doute? dit Claude.
— Ah! merci, s'écria Marianne, merci de ne pas croire que j'aie pu commettre une telle action ! Oui, c'est un mensonge ; mais, pour Fernand, il faut que ce soit une vérité. Si je n'avais jamais menti que pour de semblables motifs, Dieu ne m'en voudrait pas.
En ce moment, ils étaient arrivés à la grille de l'Observatoire, pourchassés par les gardiens qui renvoyaient le monde à cause de l'heure avancée.
— Adieu, monsieur Claude, dit Mariette quand ils furent hors du jardin.
— Vous me quittez, fit le jeune homme ; mais où donc allez-vous... à cette heure? demanda-t-il après une courte hésitation.
— Je vais là, répondit Mariette, en indiquant la porte d'un bal dont on apercevait les lumières. Faites bien ma commission, ajouta-t-elle, et venez me dire l'effet qu'elle aura produit. Je vous attendrai toute la journée.
— Je ferai ce que vous me demandez, Marianne, dit Claude, mais à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que vous n'irez pas lace soir; —et Claude indiqua les portes du bal.
La jeune fille le regarda un moment avec étonnement.
LE PATS LATIN. 2^9
— Soit, dit-elle d'une voix singulière, je n'irai pas, je vous le promets. Adieu, monsieur Claude. — Et elle allait quitter le bras du jeune homme quand <!e/ui-cï fa retint.
— Je vais vous reconduire, lui dit-il
— Mais puisque je vous promets de ne point aller au bal reprit Mariette, dont la voix accusait le nouvel étonneinent que lui causait l'insistance de Claude à ne point la quitter.
— C'est pour cela que je vous olTre de vous remettre à votre porte.
— Comme vous voudrez, répondit Mariette en retournant sur ses pas. En eiïet, dit-elle, il est déjà lard, je vous ai retenu bien longtemps à vous conter mon histoire qui ne vous intéresse pas. Vous allez être grondé.
— Grondé par qui ? ht Claude.
— Par celle qui vous attend sans doute, dit .Mariette.
— Je suis fâché avec elle.
— Tiens, vous me disiez ce matin que vous n'aviez pas de maîtresse.
— Puisque je n'en ai plus, c'est comme si je n'en avais pas, répondit Claude en se demandant intérieurement pourquoi il venait de faire ce mensonge.
— Mais pourquoi vous êtes- vous fâchés ? demarda Mariette.
— Pourquoi ? fit Claude embarrassé, je ne m'en souviens plus.
— Ah bien ! alors, ce n'était pas grave; vous vous raccommoderez.
— Je ne crois pas, répondit Claude machinalement.
— Oh! que si. C'est si gentille raccommodement, quand c'est l'amour qui fournit le filet les aiguilles.
Au bout de vingt minutes, on arriva à la porte de Mariette.
— A demain, dit-elle à Claude. Voulez-vous me donner la main?
~ A demain, répondit le jeune homme, dont la main tremblait un peu dans celle de la jeune fille.
Quand Mariette fut rentrée, Claude repril tout rêveur le chemin de sa maison.
Cette nuil-lâ, Claude ne dormit pas ; dessensaiions inconnues, des réflexions toutes nouvelles troublaient son insomnie, causée, comme il ne pouvait pas se le dissimuler, par le récit que lui avait fait Marianne. Il était comme ces bonnes gens qui vont au spectacle pour la première fois de leur vie, et qui, se trouvant mis en face d'une action dramatique où se meuvent des passions étrangères a leur existence paisible, emportent du théâtre une impression qui se prolonge aussi longtemps que le souvenir. Claude n'avait jamais lu de romans, pas ^ême Paul et Virginie, te
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livre charmant dont les pages arrosées de tant de larmes donnent aux cœurs adolescents le la de la rêverie et du chaste désir. L'histoire de Marianne avait donc produit sur lui ce qu'il eût éprouvé sans doute en lisant un roman d'amour, et cette impression avait été d'autant plus vive, qu'il ne pouvait y échapper, comme font certains lecteurs qui tentent de résister à l'émotion que leur cause un livre attachant, en s'écriant : « Ah ! bah ! cela n'est pas arrivé. » Autre chose est ti' ailleurs la lecture à têl6 reposée et le récit, surtout quand le personnage qui le fait en est lui-même le héros, et que sa voix, son geste, son regard, les battements de son cœur animent les sentiments qu'il exprime, et les rendent presque palpables pour celui qui écoute. Cette initiation indirecte à un sentiment dont le nom seu!. l'épouvantait eut d'abord pour résultat de maintenir Claude dans son système de prudence, qu'il trouvait moins que jamais exagéré. En effet, comme tous les esprits où veille une logique permanente, après ce qu'il venait d'entendre, Claude ne pouvait manquer de faire ce raisonpement : que si, en arrivant à Paris, il s'était mis à vivre comme la plupart des jeunes gens, il serait peut-être a cette heure dans la même situation ou se trou\ait F^rnand de Sallys. Néanmoins, il
n'envisageait déjà plus avec autant d'inquiétude la mission dont ce jeune homme Pavait chargé ; il ne regrettait pas de se trouver mêlé à une de ces intrigues de jeunesse dont les suites confirmaient tout ce qu'il avait pu en soupçonner; ce spectacle déplorable devenait pour lui un utile exemple, dont le souvenir lui crierait : «Prends garde ! » si jamais, plus tard, il se trouvait lui-même près de céder à la tentation. Au milieu de toutes ces pensées éveillées dans son esprit par Thistoire de Marianne, il en était une pourtant qui revenait par intervalles, et dont le retour intermittent semblait une interrogation faite par luimême à lui-même. ~ Il était donc bien puissant, ce charme de l'amour, puisque tous ceux qui le subissaient renonçaient aux joies sûres et tranquilles des autres sentiments, et leur préféraient une passion qui est une source de tourments certains ? Quelle étrange félicité pouvait ainsi les faire s'obstiner dans leur martyre? et qu'y avait-il donc enfin au fond de ce mot, qui est à la fois le miel le plus doux et le fiel le plus amer que puisse eûleurer une lèvre humaine? Réveillé par cette interrogation, le souvenir d'Angélique vint alors traverser la pensée de Claude, et le jeune homme le retint plus longtemps qu'il n'avait coutume de le faire; il se reprocha même de ne son-
ger que si rarement à celle qui songeait à lui toujours, et dont, malgré la distance, il lui semblait entendre battre le cœur fidèle. Une espèce d'attendrissement pénétra dans son propre cœur. Il se demanda si sa tranquillité, dans les rares moments où il pensait à sa fiancée, n'était point de l'indifférence, et si cette indifférence n'était pas une infidélité. Pour la première fois peut-être depuis son séjour à Paris, Claude songea a l'époque des vacances et s'attrista subitement d'avoir encore plus de deux mois à attendre ; il fui pris d'une attaque de nostalgie soudaine ; il aurait souhaité pouvoir partir à l'instant et arriver le lendemain même, à cette heure matinale où la campagne encore endormie commence à se réveiller aux appels des Angélus qui se répandent dans le ciel, traversé par l'alouette sonore qui monte au soleil comme une fusée partie d'un sillon. Ses regards venaient de s'arrêter sur les aquarelles qu'Angélique lui avait données le jour du départ, et qui représentaient, on se le rappelle, les sites du pays où il avait vécu. Claude se croyait transporté au milieu de la campagne natale. Les yeux fixés sur les dessins d'Angélique, il lui semblait s'y voir lui-même, marchant la main dans la main de la jeune fille. Avec elle, il gravissait ia rude montée du coteau au bord duquel se penchait
la maison du docteur Michelon ; il revoyait rhumbîc presb)1ère où il avait grandi auprès de son oncle; u s'enivrait à respirer la saine odeur du tan que l'on prépare sur les bords de la petite rivière. A travers les arbres de l'île aux Trembles^ il voyait furaer le* grands brasiers allumés par les charbonniers de l'Yonne; il entendait les cris des mariniers conduisant les lourds bachots chargés de futailles et remorqués par l'antique coche d'Auxerre, qui nageait lentement dans les eaux basses, remorqué lui-même par de vigoureux chevaux, dont Claude croyait entendre retentir le trot sur le^ cailloux du chemin de halage. Là était le Clos où il avait joué avec les enfants du village; ici la Garenne, et plus loin le bois aux mûriers, où fredonne une source cachée; là-bas, derrière les saules et les noyers, il entendait le tic-tac du Moulin-Rouge; il reconnaissait la place où il avait failli se noyer en jouant au bateau, et, à ses pieds, il voyait bouillonner l'écluse d'où le bonhomme Duclos l'avait retiré. Mais, chose étrange 1 dans cette promenade imaginaire qu'il faisait depuis un moment en évoquant l'image de sa fiancée, Claude s'aperçut que ce n'était point Angélique, mais au contraire Marianne qu'il tenait par la main; et il lui parut voir et entendre la jeune fille qui lui disait, en lui
montrant le i ù du Moulin-Rouge: C'est ici que mon père vous a sauvé quand vous éti^z petit. Au même instant, il sembla à Claude que le dessin sur lequel ses yeux étaient restés attachés subissait une métamorphose ; en effet, le paysage bourguignon avait disparu avec la rapidité d'un changement à vue, pour faire place à un lieu dans lequel Claude reconnut bien vite les sombres et discrètes allées du Luxembourg, où il s'était promené toute la soirée avec Marianne. Cette apparition inattendue de la figure de la jeune fille, qui venait se placer entre lui et le souvenir de sa fiancée, inquiéta Claude. A deux ou trois reprises, il rechercha par quelles causes, indépendantes de sa volonté, sa pensée se trouvait détournée d'Angélique et ramenée vers Marianne. Qu'y avait-il donc de commun entre lui et cette fille, pour que son image s'introduisît avec tant d'importunité dans sa rêverie, quand c'était l'image d'une autre qu'il tentait d'évoquer ? Claude, se rappelant alors les petits incidents qui avaient terminé son entrevue avec la maîtresse de Fernand, se demanda pourquoi il avait menti, en lui faisant croire qu'il était fâché avec une maîtresse qu'il n'avait pas ; mais, n'osant peut-être point insister pour trouver l'intention véritable qui lavait poussé à faire ce mensonge, i.1 se persuada
ravoir commis uniquement pour ne point paraître ridicule aux yeux de Marianne, en lui faisant l'aveu d'une vie sage et régulière qui eût peut-être été l'objet de ses plaisanteries. Alors à quoi bon dire qu'il était fâché avec cette maîtresse imaginaire, et pourquoi surtout avait-il ajouté qu'il ne se remettrait point avec elle? En quoi tous ces détails, même s'ils eussent été vrais, concernaient-ils Marianne? Vers quel but tendait toute cette diplomatie ? Quel sentiment le poussait, lorsque, après avoir empêché la jeune fille d'entrer au bal, il avait insisté pour la reconduire chez elle ? Pourquoi, après l'avoir quittée à sa porte, l'avait-il encore guettée quelques minutes dans la rue, et pourquoi avait-il été inquiet à l'idée de la voir ressortir ? Ne sachant que répondre à tout cela, et voyant les premières lueurs du jour qui commençaient à blanchir à travers ses jalousies, Claude finit par se dire qu'il était bien temps de dormir, et il s'endormit en effet.
Le lendemain matin, le domestique de l'hôtel entra dans la chambre de Claude pour 1 éveiller; mais le jeune homme, tiré brusquement d'un sommeil qui durait depuis une heure à peine, s'y replongea, après avoir répondu machinalement qu'il allait se lever. Cependant la maîtresse de l'hôtel, inquiète de ne
ravoir pas vu descendre, monta chez lui pour s'informer s'il n'était point malade. Claude, honteux de sa paresse, s'habilla rapidement, et se mit en route pour l'hôpital, où c'était jour de clinique. Dans le trajet, il aperçut l'heure à une horloge publique. 11 était près de midi. La visite devait être terminée depuis longtemps. Claude était contrarié d'avoir manqué la visite et la leçon : c'était la première fois qu'il lui arrivait d'être en retard. Un instant il fut sur le point de revenir sur ses pas ; mais il pensa à Fernanc^ qui devait attendre avec tant d'impatience le résultat de sa démarche, et il continua plus lentement sa route, en méditant les termes dans lesquels il reporterait au malade le pénible et difficile message don l'avait chargé Marianne.
Lorsque Claude arriva dans la salle, il s'aper eut que les rideaux du lit de Fernand étaient hermétiquement fermés ; mais, quand il eut remar que que la pancarte ne se trouvait plus dans le cadre placé à la tête du lit, il ne put s'empêcher de frémir. Claude était au courant des habitudes de l'hospice, et savait que l'absence de cette pancarte pouvait, dans la situation ou il avait quitté la veille le malade, être considéré comme un indice sinistre. La sœur de garde, qui voyait Claude tourner avec in-
quiétude autour du lit, lui demanda qui il cherchait.
— J'étais venu pour parler au numéro 10. répondit Claude; et il ajouta plus lentement, en désignant le eadre où n'était plus la pancarte : Est-ce que...
— Non, répondit la sœur, mais il a fait une rechute dangereuse.
— Qu'est-il donc arrivé? demanda Claude.
— Ce matin, reprit la sœur, pendant tout le temps que la visite a duré, il a paru très-agité; et quand le docteur L... est repassé devant lui, son agitation est presque devenue du délire. Il a appelé le docteur, et lui a demandé la permission de sortir pendant deux heures. Comme depuis huit jours il fait tous les matins la même demande, on n'y a point pris garde ; mais, dans l'instant où le médecin s'arrêtait à la table pour signer les cahiers de service, le numéro 10, qui avait trompé la vigilance des inflrmiers, est arrivé près du docteur, tenant sa pancarte à la main, et lui a déclaré que, s'il ne voulait pas lui accorder la permission de sortir, il allait adresser au préfet de police une plainte en séquestration. Le médecin lui a répondu qu'il allait le faire mettre à la diète. Alors le malade s'est répandu en injures contre lui, et a poussé des cris tels qu'on l'a entendu dans toute la maison. Les élèves et les infirmiers ont voulu s'emparer de
lui ; mais la fièvre chaude lui avait donné une force telle, qu'il a fallu plus d'un quart d'heure pour en avoir raison. Il faisait arme de tout ce qui lui tombait sous sa main. Le docteur L.... a ordonné qu'on lui mît la camisole de force, et il a fait envoyer la pancarte à la direction, pour qu'on prenne des informations sur son compte, et qu'on prévienne sa famille ou ses amis, car son état n'est pas sans danger, et il paraît bien délaissé. Mais vous le connaissez peutêtre, vous ? demanda la religieuse à Claude.
— Non , ma sœur, répondit Claude. Il m'avai chargé d'une commission, et je venais lui rendre la réponse ; seulement, je devais venir ce matin avant la visite, et je crains que l'impatience que mon retard a dû lui causer ne soit pas ciiangère à l'accès qui lui a pris.
— Il paraît assoupi, reprit la sœur en écartant les rideaux. Dès que sa crise a été calmée, il est tombé dans une prostration silencieuse. Il a beaucoup pleuré. Il a bien besoin de repos, et, à moins que la nouvelle que vous lui apportez ne soit de nature à le tranquilliser, il vaudrait mieux ne pas l'éveiller.
—Non, ma sœur, répliqua Claude, c'est une mauvaise nouvelle, et il sera toujours temps de la lui apprendre.
LE PATS LATIN. 26(
Mais, comme il allait s'éloigner, il entendit les rideaux du lit glisser sur leur tringle, et il aperçut Fernand qui faisait de pénibles efforts pour se dresser sur son séant.
— C'est donc vous, à la fin ! lui dit le malade d'une voix brisée; et montrant du regard l'appareil qui tenait ses bras captifs, il ajouta : Voyez comme on me traite.
— Si vous vous tenez bien sage jusqu'à la fin du jour, j'obtiendrai du médecin qu'on vous ôle cela, dit la novice en laissant échapper un geste de pitié; — et elle se retira pour le laisser causer avec Claude.
— Eh bien ? — dit brusquement Fernand en indiquant à Claude la ciiaise qui était près de son lit ; et son regard un peu égaré accusait mille angoisses intérieures.
Claude l'observa un moment sans répondre. — Je n'oserai jamais faire ce que m'a dit Marianne : une telle révélation dans un semblable moment... ce serait lui porter un coup mortel , et , mensonge pour mensonge, mieux vaudra celui qui pourra momentanément apaiser son désespoir.... Eh bien? reprit-il très-vivement, sans oser regarder le malade en face, je vous apporte une bonne nouvelle. Quand je dis bonne, ce n'est point ce mot-là que j'aurais dû émis.
ployer; mais enfin ce que j'ai à vous 8pprendre calmera vos inquiétudes. J'ai vu M"* Mariette. Vous Taccusiez à tort : elle ne vous a point oublié, et si elle n'est point venue vous voir, si elle n'a pas répondu à vos lettres, c'est qu'elle n'a réellement pas pu.
— Pas pu ! répéta machinalement Fernand; etquel prétexte vous a-t-elle donné ?
— Ce n'est pas un prétexte, ajouta Claude très-vite, c'est une raison. Mariette a été malade, gravement malade; je l'ai trouvée au lit. Le chagrin qu'elle a éprouvé en vous voyant la dernière fois qu'elle est venue ici a causé cette maladie, dont elle relevé à peine.
— Assez... assez... interrompit Fernand. Je vois bien, en effet, que vous avez vu Mariette, ajouta-t-il avec un sourire amer, et il a suffi d'une fois pour qu'elle exerçât sur vous cette influence à laquelle il est difficile de se soustraire.
— Que voulez-vous dire ? demanda Claudeétonné.
— Vous me trompez, répondit le malade ; c'est par charité peut-être et parce que vous craignez d'augmenter mon chagrin, mais vous me trompez. Peutêtre aussi est-ce uniquement pour obéira Marianne, qui vous a chargé de justifier près de moi son oubli odieux ; mais vous me trompez, j'en suis sûr.
Claude fut un instant étourdi par ce démenti donné avec tant de sûreté. Ne pouvant prévoir comment il devinait qu'il ne lui disait pas la vérité, il pensa que c'était peut-être à cause d'un vague pressentiment que Fernand refusait de le croire.
— Dans quel intérêt vous tromperais-je? reprit- il enfin. Je regrette bien de m*être mêlé de vos affaires, puisque vous n'avez pas même confiance en moi, ajouta Claude avec vivacité, espérant sans doute que son dépit simulé donnerait à ses paroles un air de conviction. Je vous répète que Mariette est depuis huit jours hors d'état de répondre à vos lettres et de venir vous voir.
Le ton de franchise avec lequel Claude lui avait parlé parut en effet ébranler Fernand.
— Où avez-vous vu Mariette? demanda-t-il.
— A l'hôtel où vous m'avez adressé, répondit Claude.
— Et, elle était malade à ne pouvoir sortir?
— Sans doute.
— Il est possible qu'elle vous l'ait fait croire, reprit Fernand après une pause.
—Mais, dit Claude, Mariette n'était point prévenue de ma visite. Si elle avait voulu me tromper... comment i'aurais-ie trouvée au lit?... Vous voyez bien
que ce que je vous dis est vrai : qui peut vous en faire douter ?
— A quelle heure l'avez-vous quittée? demanda ernand; était-ce le soir ou dans le jour?
—Le soir, dit Claude obstiné à persévérer dans son mensonge; assez tard même, car elle m'a retenu : elle avait, disait-elle, du plaisir à me parler de vous. Vous la retrouverez bien changée.
•— Mais enfin, insista Fernand, à quelle heure précise êtes-vous parti de chez elle? J'ai une raison pour vous demander cela.
Claude hésita un moment. — Je suis parti à neuf heures, neuf heures et demie, répondit-il.
— Eh bien ! s'écria Fernand, Mariette, que vous avez quittée malade dans son lit à neuf heures e^ demie du soir, était au bal à dix heures.
Claude sentit qu'il devenait pâle.
— C'est impossible, murmura-t-il : vous êtes le jouet de votre délire; c'est impossible... Mariette au bal...
— C'est pourtant vrai, continua Fernand. —Mais comment avez- vous su?... Qui vous a dit?
Mais non, ce n'est point croyable, exclama Claude.
— Le hasard me sert toujours merveilleusement quand il s'agit de m'apprendre une mauvaise nouvelle. J'ai connu celle-là ce matin, avant la visite.
par deux étudiants qui causaient tout haut en faisant un pansement auprès de mon lit. L'un d'eux parlait de Mariette, et c'est par lui que j'ai appris qu'elle était allée au bal hier au soir.
Claude se rappela que, la veille, en eiïet, Mariette n'avait pu retenir un petit mouvement d'humeur quand il avait insisté pour qu'elle n'entrât point au bal. — C'est indigne 1 s'écria-t-il. Et il allait ajouter : — Après ce qu'elle m'avait promis! Mais il se retint à temps. Fernand ne semblait point prendre garde à son animation.
— Vous voyez bien qu'il est inutile de me vouloir tromper, ajouta le malade.
— C'est une misérable! reprit Claude ; je le lui dirai moi-même.
— Je ne veux point que vous vous dérangiez davantage, dit Fernand. Je devais m'attendre à ce que le hasard m'a appris. Je ne sais même pas pourquoi je vous ai envoyé hier à la quête d'une certitude. Quand il s'agit de Mariette, ce n'est que du bien qu'il faut douter : c'est une flUe sans cœur et tout à fait méprisable.
— Cependant, interrompit Claude, à qui ces paroles causaient un certain malaise, elle a de bons sentimenir.
— Vous la défendez ? dit Fernand étonné. Oui , en paroles elle a de bons sentiments, mai'« ce n'est que de l'hypocrisie. Tenez, ce matin, quand j ai appris qu'on l'avait vue au bal hier au soir, ce qui m'indique suffisamment qu'elle n'a point changé de conduite, j'ai cru un instant que j'allais devenir fou tout à fait. L'idée de me voir où je suis à cause d'elle, la pensée de tant d'indulgence et de dévouement de ma part, récompensés par une ingratitude aussi impudente, m'ont rendu furieux. Je l'aurais eue entre les mains que je l'eusse tuée, sans doute. C'était pour aller chez elle que je voulais sortir ce matin ; mais je crois que cette violente crise a étouffé ce qui me restait d'amour pour elle... Mais non... ce n'était point de l'amour. Cela n'est pas possible que j'aie pu aimer un pareil monstre. Je commence à m'en guérir... Oui, oui, je sortirai de ce honteux esclavage. Quand je pense à tout ce que j'ai fait pour cette fille ! Ah I tenez, pour avoir été aussi longtemps mené en laisse par cette passion ignominieuse, je sens que Mariette a presque le droit de me rendre tout le mépris que j'ai pour elle. Ah ! c'est égal , interrompit Fernand en prenant sa tête dans ses bras, on souffre bien quand on est forcé de haïr ce qu'on a tant aimé ! Elle vous a dit qu'elle e'tait malade. Ah 1 voyez-vous, j'eusse préféré le cy-
nismede son abandon odieux à celte hypocrisie... Ce dernier trail a comblé la mesure démon dégoût... On viendrait demain me dire qu'elle est morte, eh bien, tenez.. . je crois, je suis sûr que je ne bougerais pas. .. et que cela ne me ferait rien. Quand je pense, au contraire, que c'est moi qui ai failli mourir pour elle. . . Et ma pauvre mère qui m'aime tant... Ah! la malheureuse, la malheureuse!... Mais je n'y veux plus penser. Vous supposeriez que je dis tout cela par colère! Je suis bien calme, vous voyez, monsieur.... Ah ! reprit le malade avec une exaltation nouvelle... Dieu vous préserve d'une liaison semblable!... On a beau dire : Ah bah ! il faut que jeunesse se passe... ces amours-là... c'est une pente qui mène à tout. Si vous saviez ce qu'on y laisse !... si vous saviez toute» les belles choses que j'avais là ! continua Fernanden se frappant le cœur... Et maintenant... Cependant je suis jeune encore... Et dire qu'il y ad'honnêtes filles, de chastes vierges, qui seront peut-être nos femmes, dont le cœur nous aura gardé tous ses trésors d'amour, de pureté, et à qui nous ne pourrons donner en échange qu'une jeunesse dévastée, qu'un cœur trop fatigué par d'indignes passions pour que nous T.nissions espérer d'y v-oir renaître un amour digne ■l'ellesl...
En écoutant ces paroles, dites avec une véhémence qui le pénétrait jusqu'au fond de l'âme, Claude crut voir passer devant lui le fantôme de sa fiancée, et il lui sembla que des larmes mouillaient son visage attristé.
— Ne vous tourmentez pas ainsi, dit-il à Fernand, ne songez plus à cette femme. Vous aviez raison tout à l'heure... ce n'est pas de l'amour que vous aviez pour elle... vous ne l'avez pas aimée.
— Je ne l'ai pas aimée! Qui dit cela? reprit Fernand à voix basse... Pas aimé Mariette... moi! Mais vous ne la connaissez pas, vous... Est-ce que vous pouvez savoir? Pas aimée! mon Dieu!... j'ai pu dire cela... et quelqu'un a pu le croire! Mais mon amour, c'est mon excuse... Si je ne Pavais pas aimée, je serais le dernier des misérables d'avoir accepté tout ce que j'ai accepté pour ne point la quitter. Quoi! tant de souffrances , tant de jours perdus , tant de nuits passées dans les fièvres du désir ou dans les anxiétés de l'attente, la misère supportée avec tant de joie pour mettre un ruban frais à son chapeau, tous ses caprices barbares subis avec la docilité d'un enfant craintif, tant de larmes versées ! Ma mère si charitable, qui se cache des pauvres parce qu'elle m'envoie l'argent destiné aux aumônes , et cet argent dévoré
par la coquetterie de celte flllel Ma sœur qui aime tant les fleurs, et qui s'en prive pour me donner ses économies, afin que Mariette ait un bouquet à la main chaque fois qu'elle entre au bail... Mariette qui m'a fait menteur et vil., elle pour qui je suis devenu mauvais fils et mauvais frère, je ne l'aurais pas aimée ! Ne me dites pas cela. .. Raillez mon amour, méprisez-le, mais au moins ne le niez pas... ne le niez pas.
Claude, resté debout près du lit, regardait silencieusement Fernand, et le spectacle de ce nialbeureux jeune homme emprisonne dans le vêtement des fous l'émouvait d'une pitié véritable, qui lui mettait presque les larmes aux yeux.
— Mais, reprit tout a coup le malade, je ne sais pas pourquoi je m'emporte ainsi ! La maladie me trouble et me rend peut-être injuste. Vous aviez raison tout à l'heure, monsieur : dans quel intérêt voudriez-vous me tromper?... Mais vous savez, quand on est jaloux, la plus petite chose devient un prétexte à se tourmenter : c'est comme les objets les plus inoffensifs, qui prennent dans la nuit des formes effrayantes.... on ne réfléchit pas, et on en a peur. Je pense maintenant à une chose bien simple : ces jeunes gens que j'ai entendus ce matin , ce n'était peut-être point de
Mariette qu'ils parlaient. Il peut bien y avoir, dans le quartier, une autre femme qui porte ce nom.
Claude commençait à se sentir un poids de moins sur le cœur.
— Dire que je n'ai pas songé à cela plus tôt ! reprit Fernand presque joyeux. Cela se comprend,... Dans mon inquiétude, au moment où je pensais à elle, j'entends dire à mon côté : Mariette était au bal. Estce qu'on réfléchit dans ces moments-là? Mon esprit a été frappé de ces paroles. Je ne m'imagine jamais qu'il puisse y avoir au monde une autre Mariette que celle que j'aime. Mon Dieu! comme on est habile à se chagriner soi-même! Ah! ce n'est point la première fois que cela m'arrive.
— - Mais vous avez raison, lui dit vivement Claude^ presque aussi joyeux que Fernand, et aussi prompi que lui à accepter une idée qui lui laissait intérieurement la possibilité de justifier Marianne; vous avez raison : c'était, sans doute, d'une autre Mariette que ces jeunes gens parlaient entre eux.
—Vous voyez bien que j'ai raison, reprit Fernand Mais vous, qui avez tout votre sang-froid, comment n'avez-vous pas fait cette remarque depuis longtemps? Comment avez-vous pu croire que la même femme que vous aviez quitté malade au point de ne pouvoir
m'écrire quelques lignes avait pu se trouver dans un bal une demi-heure après votre départ? Raisonnablement, cela n'est pas possible... n'est-ce pas?
Ces dernières paroles rendirent Claude soucieux . Fernand resta un moment silencieux et immobile, dans l'attitude d'un homme qui cherche à rassembler ses souvenirs.
— Non, non, reprit-il douloureusement en se débattant dans ses liens; non... c'était bien elle. . et pas une autre.. . c'était bien elle!
Claude leva les yeux.
— C'était bien elle, continua Fernand d'une voix entrecoupée... le doute n'est plus possible... Je me souviens. L'étudiant qui parlait de la Mariette qui était au bal disait à son ami : Voilà longtemps que je la connais. C'est encore une belle fille; mais elle était mieux au temps d'Edouard, son premier amant, celui qui l'a lancée...
— Alors, répéta Claude, tristement envahi par une certitude qui lui était pénible, vous avez raison, c'était bien elle !
— Vous voyez donc bien ! vous voyez donc bien ! reprit Fernand... Après cela, continua-t-il sur un .; litre ton, c'est une fille si singulière! Quand elle a I ri caprice, rien ne peut l'arrêter. Aussi elle est folle
de la danse. Le jour où on l'enterrera, si elle rencontre des violons en route, elle est capable de ressusciter, ajouta le malade en essayant de rire. Elle ne regarde pas à commettre une imprudence. .Je me rappelle qu'une nuit d'hiver, elle est restée plus d'une heure aux fenêtres, les pieds nus et à peine vêtue, pour regarder un incendie. Malgré sa maladie, elle est bien capable d'avoir été au bal, très-innocemment, pour se distraire seulement. Cela ne m'étonnerait pas... d'autant plus que le jeune homme qui parlait d'elle disait encore à son ami : Je ne sais pas ce qu'elle a, notre Mariette, mais elle paraît toute triste à présent. C'était, sans doute, à cause de moi. C'est cela, ajouta Fernand; elle s'ennuie de ne point me voir... Mais non, si elle va au bal, elle pourrait bien venir ici.
Claude demeura tout étourdi par cette versatilité de sentiments. Il ignorait combien les plus solides résolutions sont fragiles , et combien sont peu durables les révoltes de l'amour-propre, quand il se trouve aux prises avec une passion aveugle. Quant à lui, sans pouvoir se rendre compte du singulier sentiment qui le troublait en ce moment même, depuis qu'il avait appris que Marianne avait menti à la promesse qu'elle lui avait faite la veille, il était agité par
une impatience douloureuse, et il brûlait d'être auprès d'elle pour l'accabler de reproches amers. Il ne comprenait pas comment Fernand avait pu entreprendre de la justifier; il s'était associé au mépris qu€ l'amant de Mariette avait dit avoir pour elle, et il eût souhaité le voir persévérer dans ce mépris; mais son brusque et lâche retour en faveur de Marianne pétrifiait Claude et l'indignait presque.
— Comment ! dit-il tout à coup, vous excusez Mariette à présent, après ce -^jue vous avez dit d'elle! Vous cherchez à justifier sa présence dans un lieu de plaisir et de perdition au moment où vous êtes ici , dans ce lit de la charité publique! Mais vous ne comprenez donc pas que cette fille ne vous aime pas, qu'elle ne vous aimera jamais, que votre souvenir l'importune comme un remords, que vous êtes, sans le savoir, la victime sur qui elle se venge de tout ce <|irelle a elle-même soufTert jadis !
— Comment savez-vous cela? pourquoi me ditesvous ces choses-là? balbutia Fernand en regardant Claude avec inquiétude. Tout à l'heure vous m'assuriez que Mariette vous avait parlé de moi en de bons termes... Elle ne m'aime pas, elle ne m'aimera jamais, dites-vous maintenant; et, il y a un instant, vous disiez, au contraire, que c'était le chagrin de me
voir où je suis qui l'avait rendue malade; vous me disiez encore qu'elle avait témoigné du repentir du mal qu'elle m'avait fait; vous vous fâchiez contre moi parce que je refusais de vous croire ; vous preniez sa défense, etmaintenant c'est vous qui l'accusez!
— Eh bien, oui! répliqua Claude, qui paraissait surmonter une hésitation intérieure ; vous aviez raison tout à l'heure : je vous trompais par ménagement pour votre état. J'avais tort : c'était vous rendre un mauvais service que de vouloir rattacher votre amour a une espérance qui prolongerait une crise dont le dénoûment est devenu inévitable. D'ailleurs, vous auriez toujours appris ce que je voulais vous taire; mieux vaut donc que vous le sachiez tout de suite. Recueillez vos forces, ayez du courage pour recevoir ce dernier coup, et puisse-t-il vous faire à jamais oublier celle qui vous le porte ! puissiez-vous guérir d'une passion qui est plus qu'une folie, qui est une faute grave! vous l'avez avoué vous-même.
Claude ne donna pas à Fernand le temps de l'interrompre; il passa outre sur une nouvelle hésitation qui semblait vouloir l'arrêter lui-même , et se penchant à l'oreille du malade, il lui dit brièvement : — Je vous ai menti : la maladie de Marianne est fausse, et faux aussi son repentir. Tout ce que vous aviex
prévu avant de n'envoyer vers elle s'est réalisé, et voici la vérité telle que je l'ai apprise de la bouche de la maîtresse d'hôtel où vous m'aviez adressé. Si Mariette n'est point revenue vous voir et si elle n'a point répondu à vos lettres, quelque suppliantes qu'elles fussent, c'est que, le jour même où elle vous avait quitté si près de la mort, Mariette devenait la maîtresse d'un jeune homme que vous connaissez peutêtre, puisqu'il habitait l'hôtel même où vous logiez. Mariette a quitté cet hôtel avec lui. Voilà ce que j'ai appris lorsque je me suis présenté hier dans la journée, et ce que Mariette elle-même m'a avoué avec le plus profond cynisme quand je l'ai rencontrée le soir au bal, où elle était, en effet, hier, car je suis sûr qu'elle y était, moi. C'était pour y entendre d'ellemême la confirmation de l'abandon complet où elle vous laissait que je suis allé la joindre dans ce bal , où je n'avais jamais mis les pieds, continua Claude. Je ne la connaissais pas; mais vous disiez la vérité : la première personne à qui je l'ai demandée me l'a indiquée sur-le-champ.
Claude avait à peine achevé cette révélation, qu'il B'en repentit soudain en voyant le visage bouleversé de Fernand; mais il ne tarda pas à se féliciter intérieurement de ce qu'il venait de faire, et il commença
à espérer que ce mensonge amènerait le résultat que Mariette en avait attendu. En effet, après quelques minutes de silence , Fernand sortit de l'accablement où l'avait plongé cette nouvelle, dont chaque parole, en tombant sur son cœur, lui avait causé la souffrance cuisante que peut causer une goutte d'acide en tombant sur une plaie vive. Il avait ressenti, en écoutant le récit de Claude, une douleur intraduisible; mais son désespoir, contenu par une certaine pudeur, n'avait point voulu s'exhaler devant un témoin. C'est, d'ailleurs, le propre de certains caractères et de certains tempéraments, qui d'ordinaire s'émeuvent outre mesure quand ils se heurtent à des incidents vulgaires ou à de puériles contrariétés, de supporter le premier choc d'une grande douleur avec un stoïcisme factice qui a quelquefois les apparences du courage véritable. Ce phénomène, qui venait précisément de se produire chez Fernand, contribua à maintenir Claude dans sa dernière supposition, et il fut complétemejit la dupe de la tranquillité indifférente avee laquelle le malade lui répondit :
— Je regrette bien que vous ne m'ayez pas dit la vérité plus tôt ; je ne saurais vous exprimer la brusque métamorphose que vos paroles viennent d'opérer en moi : c'est comme si un bandeau m'était tombé des
yeux. Ahl vous aviez raison de me prévenir : le coup a été dur. Ce que vous m'avez appris là pourrait se comparer à ces remèdes terribles que les médecins tiennent en réserve pour les cas suprêmes : ils tuent sur l'heure, ou ils guérissent à jamais. Je ne suis pas mort, dit Fernand en essayant de sourire, donc je suis guéri. N'en douiez pas, au moins; c'est bien fini, je vous jure. Depuis dix-huit mois, voici la première heure de repos que je goûte... Ainsi donc, reprit le malade avec la même tranquillité trompeuse, le jour même où j'ai failli mourtr, Mariette était à un autre; les baisers d'un autre ont séché sur son visage les larmes qu'elle avait répandues en voyant s'éloigner le prêtre qui m'avait administré. Cinq minutes après avoir crié ici même, avec toute sorte de convulsions : Fernand ! mon Fernand ! comme M"* Stoltz dans la Favorite, elle allait dire un autre nom au milieu des éclats de rire, — Philippe ou Paul, non, c'est Charles qu'il s'appelle, mon voisin, — comme cela, sans transition. Je ne connais rien de plus fort dans les romans ou dans les drames; c'est quelque chose en dehors de ce qui est humain; c'est l'insensibilité et la cruauté devenues phénomènes. Ah I je vous le disais bien qu'elle était très-forte, celte fille-là; et,
après tout, je ne suis pas fâché de l'avoir connue, car
je crois bien que je pourrais faire le tour tiu monde sans rencontrer sa pareille. Quelle bonne affaire d'en être quitte, et à si bon marclié ! Mais c'est pourtant vrai que j'ai été amoureux d'elle, ajouta Fernand après un court silence, amoureux à lier, et la preuve, c'est que je le suis encore, dit-il en montrant la camisole de force. Ah! je voudrais bien retrouver un petit morceau de mon amour : ce doit être une étrange curiosité, quelque chose à mettre sur une étagère, entre des coquillages et des idoles chinoises.
Ce flot d'ironie qui venait de s'échapper des lèvres de Fernand sembla l'avoir epui&é. 11 laissa tomber sa tête sur l'oreiller, ferma les yeux et garda le silence.
— Adieu, lui dit Claude au bout d'un instant.
— Vous partez ! reprit le malade en rouvrant les yeux. Oïl allez-vous T
— Mais, répliqua Claude en rougissant un peu, je suis resté longtemps près de vous. J'ai affaire. Ainsi, ajouta- t-il en regardant Fernand avec attention, vous me promettez de ne plus penser à...
— Ce serait promettre plus que je ne pourrais tenir, lui dit le jeune homme sans le laisser achever ; mais je puis vous assurer qu'entre cette fille et moi, tout est dit.
— Bien sûr?
LE PATS LATIN. 279
— Bien sûr. Je regrette de ne pouvoir vous donner la main, ajouta Fernand en indiquant du regard le fourreau de grosse toile qui tenait ses bras captifs.
— Vous me la donnerez demain, répondit Claude j'en parlerai au docteur, et si vous êtes calme, avant peu vous pourrez sortir d'ici.
Et après avoir échangé encore quelques paroles amicales avec lui, Claude le quitta et le recommanda aux soins de la novice, (|ui l'avait accompagné jusqu'à la porto de la sali •.
Quand il se trouva dans la rue, après avoir quitté Frrnand de Sallys, Claude prit sans hésiter le ctiemin qui conduisait chez Mariette. Pourquoi y vas-tu. lui disait en route un pressentiment inquiet; el Claude répondait intérieurement : Pourquoi n'irais-je pas? N'ai-je point promis à Mariette d'aller lui rendre compte de la mission que j'ai acceptée? Et puisque toui semhie terminé comme elle l'avait espéré, ne vaut-il pas mieux qu'elle le sache, pour en faire le point de départ de sa conduite future?
Il avait tellement pressé sa marche, qu'en moins de
deux minutes il arrivait devant la maison de Mariette, qui demeurait, du reste, à peu de distance de la Charité. — M"" Mariette est-elle chez elle? demanda-t-il au concierge.
— Elle est sortie, répondit celui-ci.
Cette réponse causa à Claude un vif désappointement.— Après tout, se dit-il en lui-même, il n'est pas absolument nécessaire que je la voie; je lui écrirai pour lui apprendre le résultat de mon entrevue avec Fernand. — Néanmoins, il s'éloignait avec un regret qu'il s'efforçait de se dissimuler, lorsque la femme du concierge courut après lui :
— Excusez-nous, monsieur, lui dit-elle: mon mari s'est trompé, M"« Mariette est chez elle.
Cette réponse causa au -jeune homme un sentiment de plaisir aussi vif que l'avait été son mouvement de dépit en apprenant l'absence de Mariette. 11 monta rapidement l'escalier, la clef était sur la porte; mais, par discrétion, il s'annonça par deux coups légers.
— Entrez, répondit-on de l'intérieur.
Lorsque Claude entra dans la chambre, Mariette était assise auprès d'un guéridon ; un énorme bouquet était posé devant elle, et elle s'occupait à couper avec des ciseaux la tige de chaque fleur, qu'elle plaçait ensuite dans un vase rempli d'eau. -- Asseyez-
VOUS, dit-elle à Claude sans se déranger et sans presque lever les yeux sur lui.
Ce serait peut-être ici le moment de tracer le portrait de la bizarre et charmante filie que Claude venait de surprendre dans une si gracieuse attitude. J'en suis bien fâché pour les amoureux des types grêles qui n'aiment que les roseaux vivants et se plaisent à comparer leurs maîtresses aux plantes blanches et longues, comme si leur amour n'était que d.' la botanique : — Mariette n'était pumt maigre ni pâle; c'était véritablement une bien belle fille et une vraie femme. Un statuaire eût admiré les proportions de son ensemble et la magnificence de son buste, solidement assis sur des hanches faisant une saillie décente. Ses mains n'étaient point d'alb Hre; elles étaient de chair fraîche et vivante, d'une blancheur possible, rompue par un réseau de petite» veines où l'on sentait courir un sang vif et fluide. Je n'affirmerais point qu'elle eût couru sur les blés sans en courber la cime, comme la Camille du pocie; mais à coup sûr l'empreinte de ses pieds n'eut point effrayé Rûbinson dans son île. Sa démarche n'était point de celles qui révèlent au flâneur que la femme qui passe devant lui en faisant bruire les plis de sa robe de soie est venue au monde dans un lange de
toile bise. Quand le hasard l'amenait dans les beaux quartiers, on regardait passer Mariette, et si on la suivait, ce n'était que du regard : on ne la poursuivait pas. Rue de la Harpe ou rue Dauphine, sur son terrain même, le sans-gêm proverbial des étudiants se tempérait de formes polies quand ils l'abordaient, et elle était peut-être, dans ce quartier, la seule femme qui leur rappelât de temps en temps que leur chapeau n'était pas cloué sur leur tête. Au bal, où sa présence faisait faire recette, comme on dit en terme de coulisses, sa manière de danser ne participait point du tour de force; elle dansait pour son plaisir, et non point pour celui d'un cercle de badauds blasés, comme en rassemblent autour d'elles telles et telles célébrités ridicules dont la chorégraphie semble un programme de libertinage. — Non point, cependant, que xAIariette fût ce qu'on appelle une bégueule ; c'était, au contraire, une franche épicurienne, qui s'eiïorçait de ramener parmi les jeunes gens au milieu desquels elle vivait les traditions, oubliées par eux, de cette galanterie où, sans que le plaisir y perdît rien, l'esprit pouvait toujours gagner quelque chose. Elle était charmante dans un souper, et plus charmante après, disaient les indiscrets. Pas une ne savait mieux qu'elle choisir la chanson qui mettait les convives en gaieté,
pourvu toutefois que ce ne fût point une de ces abominables gravelures comme en produit l'accouplement d'une ivresse brutale avec l'argot des bouges; refrains honteux, qui sont pourtant populaires, et que je n'ai jamais pu entendre sur les lèvres d'une femme sans me rappeler cette fille de roi ensorcelée par une fée bancale, et condamnée à ne pouvoir ouvrir la bouche pour parler, sans qu'on en vît sortir des scorpions, des crapauds et autres bêtes vilaines. Mariette parlait un langage tour à tour naïf et maniéré, semé d'aphorismcs qui eussent fait songer un philosophe. Pas une ne savait, avec plus de retenue provocatrice, mêler les subtiles flammes du désir au vin qu'elle versait à la ronde, en faisant, pour la satisfaction des érudits, des citations d'Anacréon en pur grec du Portique. Elle devait cette petite science à un poète païen dont elle fut la muse quelque temps, et qui avait la manie de faire baigner ses maîtresses dans TEurotas. Mariette avait une jolie figure; la couche du haie parisien n'avait point elTacé entièrement le teint de son visage , dont les belles couleurs avaient fait pendant quelques mois l'admiration de tous les habitués de la Bonrxf Cave; mais sa physionomie, qui d'ordinaire était avenante et douce, variait selon les sentiments qui l'agitaient, et prenait
quelquefois une expression d'énergie qui faisait douter si c'était véntablement la même femme qu'on avait vue un instant auparavant. Quand elle était dans ses heures de mélancolie, elle avait des attitudes penchées et des sourires pensifs qui rappelaient la Mignon regrettant ses orangers. Tout cela était peutêtre un peu étudié, mais ne manquait point de charmes auxquels les plus indifférents souhaitaient intérieurement pouvoir se laisser prendre. Sa chevelure était magnifique, et ses deux mains avaient peine à tordre les nattes lourdes dans lesquelles le peigne entrait ses dents comme dans une chair grasse; son coiffeur trouvait cette chevelure tellement admirable, qu'il lui fit crédit pendant fort longtemps, pour ne point renoncer à ce qu'il appelait l'honneur de soigner cette belle tête. Depuis Taventure qui lui était arrivé au temps d'Edouard, elle avait les parfums en horreur. Elle ignorait donc les poudres, les pâtes, les onguents et toutes les productions chimiques qui, souvent, font qu'on sent approcher certaines femmes avant de les voir. Elle estimait que la meilleure odeur était celle de la jeunesse dans un corps sain, — et elle avait peut-être raison; — une femme est une femme; — les roses ne mettent point d'eau de Cologne. Le matin où
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Claude vint la trouver, elle était vêtue d''un joli négligé printanier; ses cheveux étaient si bien lissos sur son front, qu'on eût dit une plaque d'acier sur laquelle courait un rayon lumineux; des manches Bottantes de son peignoir sortaient ses beaux bras, dont la blancheur mate était mise en valeur par de petits bracelets formés d'un ruban de velours noir serré au poignet. Elle paraissait en belle humeur et pas le moins du monde préoccupée de la réponse que Claude venait lui apporter. Attendant peut-être qu'il parlât le premier, elle continuait l'arrangement de ses fleurs sans prendre garde au jeune homme, qui ie tenait debout, les mains sur le dosbier de la chaise, dans une attitude très-embarrassée.
— Voulez-vous que je vous embaume? dit tout à coup Mariette, et relevant les yeux sur Claude, elle lui offrit un œillet. Approchez-vous, dit-elle, je vais le mettre à votre boutonnière
Claude hésita un instant ; mais il songea qu*uii refus serait une grossièreté, et il se laissa faire. — Je vous fais chevalier de l'ordre du printemps, ajouta la jeune fille en riant. Et se penchant pour mettre la fleur à sa boutonnière : — Eh bien! dit-elle en restant un moment dans cette position qui mettait son visage à une distance si rapprochée de celui du jeune
homme, quand on fait un chevalier, l'usage est de donner l'accolade; est-ce que vous ignorez les usages?
Claude avait hésité à prendre la fleur, mais l'offre non équivoque de ce baiser si gentiment quémandé le fit plus qu'hésiter, elle le remplit de confusion. Il devint subitement plus rouge que la fleur dont Mariette semblait lui demander le payement en une monnaie dont un jeune homme n'est point ordinairement avare, quand c'est la joue d'une jolie fille qui fait la quête. Cette familiarité paraissait étrange à Claude, et surtout dans les circonstances où il se présentait. Il ne devina point que ce n'était de la part de Mariette qu'un pur enfantillage, et qu'elle n'avait d'autre arrière-pensée que de le taquiner un peu. lî se décida à faire semblant de n'avoir pas compris et détourna brusquement la tête en se félicitant de son action, qu'il considérait comme héroïque ; car en lui-même il ne se dissimulait pas qu'il avait dû lutter contre le furieux aimant qui semblait malgré lui attirer ses lèvres sur ce charmant visage, et encore n'était-il pas bien sûr que le baiser n'y fût pas allé tout seul. En tout cas, Mariette ne le tint pas pour reçu, et, relevant la tête avec un nir étonné et dépité, elle se regarda, en jouant une
maligne inquiétude, dans la petite glace d une boîte à ouvrage ouverte devant elle,
— Eh bien ! ma pauvre fille, murmura-t-elle avec un demi-sourire, et comme si elle se parlait à ellemême, il paraît que tu es devenue laide à faire peur, ou bien c'est qu'il y a des gens qui ne s'y connaissent pas. — C'est pour vous que je dis cela, ajouta-t-elle en regardant fixement Claude ; mais je comprends , vous vous êtes sans doute réconcilié avec votre maîtresse? — Et Mariette se remit à ses fleurs.
— Certainement, .répliqua Claude d'un ton bourru, n'est-ce pas vous qui me l'avez conseillé?
— Sans doute, et c'est plaisir de vous donner des conseils, puisque vous les suivez si vite et si bien ! Et quand l'avez- vous revue? Est-ce hier soir?...
— Oui, c'est hier en effet, répondit Claude avec l'accent impatienté d'un homme qui aurait souhaité parler d'autre chose ; mais Mariette, qui devinait son impatience, serobidit prendre plaisir à la prolonger.
— A propos reprit-elle, qu'est-ce que vous aviez donc hier? J'ai cru un moment que vous alliez nie demander la permissi(.n ijc m'enfermer à clef chez moi !
- En tout cas, dit Claude brusquement, vous ne me l'eussiez pas donnée.
— C'est probable.
— Et vous aviez vos raisons pour cela, continua le jeune homme en s'animant peu à peu.
Mariette appuya sa tête sur son coude et regarda rétudiant en face.
— 0»a'est-ce que vous me chantez là? dit-elle.
— Je dis, reprit Claude, que vous aviez vos raisons pour ne pas rester enfermée.
— Ne suis-je donc pas libre de sortir de chez moi quand il me plaît, et d'aller où il me plaît?
— Au bal, par exemple?
— Au bal ou ailleurs, répliqua Mariette tranquillement.
— Vous avouez donc que vous y êtes allée I s'écria Claude avec une vivacité qui parut surprendre Ma riette.
— C'est vrai, dit-elle, j'ai été au bal hier; mais comment l'avez-vous su ? Vous avez donc une police à vos ordres?
— Je l'ai su , dit Claude , et , puisque vou8 l'avouez, on ne m'avait pas trompé.
— Eh bien! fit Mariette, qu'est-ce qu€ cela vous fait au surplus ?
Claude avait espéré un moment que Mariette le démentirait, ou qu'elle tenterait de se justilier; mais 6on sang-froid l'irrita. — Cela ne me fait rien, dit-il. Et que voulez-vous que cela me fasse ? Vos actions ne me regardent pas.
— Il paraît que si, puisque vous y prenez garde.
— Je n'y prends point garde.
— Vous me faites presque des reproches.
— Je ne vous fais pas de reproches. Seulement, puisque vous n'aviez pas l'intention de tenir votre promesse , il était plus simple de ne point promettre.
— Que voulez-vous', reprit Mariette. On s'engage quelquefois étourdiment, et puis cela paraissait vous (aire plaisir, que je n'allasse point dans cet endroit.
— Quel plaisir vouliez-vous que cela pût me faire? murmura Claude d'un ton indifférent
— Eh bien ! alors pourquoi me l'aviez-vous demandé, et pourquoi me faites-vous la moue?
— Mais, reprit Claude en éludant la question, quelle idée vous a prise d'aller à ce bal? Quel motif si impérieux vous y attirait... si tard?...
— C'est bien simple, dit Mariette en observant le jeune homme, qui venait de s'asseoir auprès d'elle. En rentrant hier, j'ai trouvé sur mon lit une robe
neuve que ma couturière m'avait apportée pendant mon absence. J'ai voulu l'essayer; elle m'allait à ravir : quand je me suis vue dans la glace, je n'ai pas pu résister au désir d'aller faire voir comme j'étais belle, et au plaisir de faire enrager un peu Estelle et Maria, qui font tant leurs embarras à cause de leurs méchants volants en dentelle de coton. J'ai mis mon chapeau et j'ai couru au bal ; je suis arrivée à temps pour la dernière polka... J'ai eu un succès d'enfer... Estelle et Maria étaient vertes comme des feuilles.
— Et c'est pour si peu que vous avez manqué à votre parole? dit Claude,
— Tiens! s'écria Mariette, faire crever de jalousie deux amies, vous appelez cela peu de chose, vous \ Mais à propos, interrompit la jeune fille, je suis encore bien bonne de vous répondre, moi 1 Qu'est-ce que ce métier d'inquisiteur que vous faites ? Êtesvous comme cela avec votre maîtresse ?
— Ma maîtresse n'est point coquette ; c'est...
— Ne me faites point le détail de ses perfections, interrompit Mariette sans pitié pour Claude et comme fatiguée de la réserve qu'elle s'était imposée la veille. C'est une fille sage et modeste, qui a des engelures aux mains pendant l hiver, un pot de réséda sur sa
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fenêtre durant l'été, et qui ne met pas de cachemire, parce qu'elle n'en a pas.
— Au moins elle m'est fidèle.
— C'est qu'elle est laide à faire casser son miroir.
— Elle est très-jolie, au contraire.
— Alors, ma foi, ce n'est pas une femme, c'est un objet d'art.
— Et j'en suis très-amoureux, ajouta Claude.
— Ce n'est point vrai, répliqua Mariette en achevant d'efTeuiller une marguerite qu'elle avait prise dans son bouquet, vous n'en êtes pas amoureux du tout : c'est le dernier mot de la marguerite.
— Vous croyez encore à cela? fit Claude embar- 1 assé.
— Toujours. Et vous, vous n'y croyez plus ?
— Ce sont des niaiseries.
— Vous dites cela maintenant que vous êtes un grand monsieur de Paris; mais, quand vous étiez un petit garçon de la campagne, vous n'étiez pas si incrédule ; je me rappelle bien vous avoir vu jadis questionner les sorcières des champs, et si elles vous répondaient non, vous poussiez de gros soupirs qui faisaient bien rire quelqu'un dont j'ai précisément le portrait ici.
— OÙ cela ? fit Claude naïvement.
— Là, dans mon miroir, ajouta Mariette en se retournant vers la glace de sa cheminée.
^ C'est bien loin de nous, ce temps-là ! — dit au bout d'un instant Claude, dont l'attitude devenais de plus en plus embarrassée. Il y eut quelques minutes de silence entre les deux jeunes gens. Mariette s'était remise à ses fleurs, et ne levait pas les yeux. Claude regardait vaguement autour de lui.
— C'est là cette belle robe qui vous a fait oublier votre parole hier au soir ? dit-il tout à coup en désignant une robe jetée négligemment sur un fauteuil.
— Oui, dit Mariette. Est-elle à votre goût?
— Je ne m'y connais pas. -— Mais, reprit Claude après un nouveau silence, comment se fait-il que vous puissiez chercher du plaisir quand vous savez qu'il y a un être dans la peine à cause de vous ?
Mariette tressaillit et releva la tête. — C'est vrai, dit-elle lentement, et vos paroles me font songer que vous êtes venu ici pour me parler d'une autre personne. Je ne sais pas comment cela se fait, je n'y pensais plus, et vous non plus, au reste, ajouta la jeune fille.
— C'est vrai, dit Claude; nous avons parlé d'autre chose.
— Nous avons parlé de nous, répliqua Mariette, et rien que de nous! Eh bien ! comment avez vous trouvé Fernand ? ajouta-t-elle avec un air d'intérêt véritable.
— Mal, dit Claude, et la nouvelle de votre présence à ce bal hier au soir avait contribué à rendre son état plus inquiétant
— Pourquoi le lui avez-vous dit alors ? s'écriî Mariette.
— C'est lui, au contraire, qui me l'a appris, répondit Claude.
Et il raconta à la jeune filîe tout ce qui s'était passé le matin entre lui et le malade. Quand il eut achevé, il aperçut quelques larmes couler sur les joues de Mariette.
— Mais quelle étrange fille êtes- vous donc? s'écrij Claude. Quoi I vous pleurez, et vous m'avez chargé de porter à ce jeune homme une nouvelle qui pouvaif le faire mourir de douleur ! vous pleurez, et vou* n'avez jamais eu la moindre pitié pour lui ! vous pleurez, et vous ne pouvez pas lui faire le sacrifice d'une satisfaction de vanité ou d'un quart d'heure de plaisir 1 Où les larmes que je vous vois répandre prennent-elles donc leur source ? Serait-ce dans ie regrei que vous éprouvez en apprenant que la nou-
velle de votre trahison a produit sur Fernand l'effel que vous vouliez produire ? Votre mensonge a réussi, Mariette : à cette heure, Fernand a pour vous tout le mépris que vous souhaitiez lui voir, et si vous Taviez entendu l'exprimer comme je l'ai entendu moi-même, vous en seriez certainement convaincue. Est-ce pour cela que vous pleurez ?
— Vous ne me comprenez pas, dit Mariette, c! vous ne connaissez pas Fernand. Ce qu'il souffre à cette heure doit être horrible, et si je ne le savais pas surveillé, j'aurais des inquiétudes. C'est la pensée de sa souffrance qui cause mes larmes. Je ne suis point barbare comme vous le pensez. Pauvre Fernand ! Dieu veuille qu'il persévère dans son mépris ! Dieu veuille qu'il m'oublie et qu'il me pardonne ! Moi, je n'oublierai pas son dévouement ni mon ingratitude, et ce souvenir sera longtemps mon cliâtiment. Mais. après tout, s'écria Mariette, dont le visage prit une soudaine expression de violence, pourquoi m'apitoyer? Ce que Fernand a souffertavec moi, ne l'avaisje pas autrefois souffert avec un autre ? N'est-ce pas la peine du talion, en amour, appliquée par une destinée aveugle ? Je ne l'ai point choisi, c'est lui qui est venu à moi, Suis-je donc coupable, et n'est-ce pas plutôt le hasard? D'ailleurs, je l'ai aimé tant et
aussi longtemps que je l'ai pu. Pourquoi, lorsqu'il avait prise sur mon cœur, s'est-il repose avec une sécurité aussi téméraire sur un amour qui voulait être gardé à vue ? Pourquoi m'a-t-ii crue une autre femme que ce que j'étais réellement? Me suis-je parée de vertus absentes pour le séduire? Non, il peut m'accuser de tout, hormis d'hypocrisie : je ne lui ai point demandé qu'il me fît l'honneur d'une passion de roman dont je me savais parfaitement indigne. C'est la manie de certains très-jeunes gens de prendre pour une Marion la femme la plus vulgaire, et de vouloir lui refaire une virginité Cette pensée que tous les cœurs enthousiastes et naïfs adoptent pour devise est de la poésie, mais rien que de la poésie. On ne refait pas ce que Dieu lui-même serait impuissant à recréer. Le cœur d'une fille comme nous autres ressemble à une hôtellerie mal famée, où le passant honnête qui s'y aventure par hasard attire sur lui toutes les railleries des hôtes ordinaires. Quand un bon sentiment nous vient au cœur, les mauvaises passions maîtresses du logis l'en chassent bien vite.
A mesure qu'elle évoquait ainsi les souvenirs de sa liaison avec Fernand, Mariette se sentait entraînée à compléter par de nouvelles confidences celles qui
déjà, la veille, avaient porté le trouble dans l'âme de Claude Bertolin. Seulement elle ne s'accusait plus, elle s'interrogeait tout haut, elle semblait se parler à elle-même plutôt qu'à Claude. — Et d'ailleurs, reprit-elle, Fernand était-il bien l'être qui aurait pu ranimer en moi tout ce que le désordre, la paresse et pis encore y avaient détruit ? Il a souffert et souffre encore sans doute à cause de son amour pour moi ; mais n'ai-je pas moi-même souffert autant que lui, sinon plus ? Entre deux êtres, dont l'un est aimé par l'autre, qui ne Taime pas, croyez-vous que tout le mal soit pour celui qui aime ? Celui-là qui ne peut rendre l'amour dont il est l'objet n'éprouve-t-il pas une douleur aussi grande que celui qui ne peut obtenir l'amour qu'il demande ? Au milieu de son cliagrin, le premier a du moins la consolation de sentir quelque chose de vivant s'agiter dans son cœur ; mais celui qui met la main sur son cœur et qui le sent froid comme la pierre d'un tombeau, le pensez-vous exempt d'angoisses, et n'est-ce point un pénible état que de se survivre à soi-même î Ah I que de fois me suis-je sentie dévorée d'envie en voyant souffrir et gémir ce pâle jeune homme, et que n*aurais-je pas donné pour partager la moitié de ses douleur» 1 Moi aussi j'ai eu mon martyre, et la
vie que j'ai menée avec Fernand était le plus souvent intolérable! Tous les jours, avec ou sans motif, j'avais à subir une scène de jalousie, et quelle jalousie encore 1 La pire espèce : une tempête de soupirs sur un ruisseau de larmes, un reproche monotone et placide; jamais l'attaque vive qui permet la riposte. Il n*y avait rien à dire, il fallait se taire. Ah! combien m'a-t-il impatientée, ce Bartholo élégiaque dont le pas était toujours sur mes talons, et qui savait me trouver, les yeux bandés, en quelque endroit que je fusse ! On eût dit véritablement que le hasard s'était mis comme un alguazil au service de sa jalousie ; c'est au point qu'il m'est arrivé dix fois pour une de le tromper, uniquement pour voir s'il ne me serait pas possible de faire perdre la piste à cette défiance magique, qui avait le flair du plus fin limier. C'était, entre ses soupçons et mes ruses pour les déjouer, une lutte où Fernand a toujours été le vainqueur. Et cependant rien n'a pu lasser cet amour où l'imbécillité se mêlait à l'héroïsme. Un beau jour, il voulut prendre une grande résolution, et tenta, pour savoir si je l'aimais ou non, l'expérience suivante : à cette époque, il était venu loger chez moi; il m'écrivit une lettre dans laquelle il m'annonçait très-durement qu'il fallait en finir et
(pfil allait me quitter ; puis il alla se cacher sur une terrasse qui était de plain-pied avec ma chambre, attendant mon retour pour épier l'impression que me causerait sa lettre. Je rentrai très- tard, bien après minuit, et je fus d'abord assez surprise de ne point trouver Fernand. Son billet me tomba sous les yeux ' j'en pris lecture, et le jetai froidement dans les cendres. Fernand, qui me guettait sans que je le susse si près de moi, dut voir avec quelle indifférence j'accueillais sa rupture; mais ce ne fut pas tout. Me croyant libre, je me disposai à retourner d'où je venais; rien n'était plus net et plus précis, ce me semble. Cependant, comme j'ouvrais la porte pour m'en aller, Fernand sortit de sa cachette, se roula à mes pieds, et me demanda pardon de ce qu'il avait fait. Et dix aventures du même genre ! Quand on aime une femme indigne de soi, et qu'on se sent trop faible pour la quitter, on a le courage de sa faiblesse : on se fait aveugle et sourd ; c'est ce que Fernand aurait dû faire: il se fût épargné bien du chagrin, et à moi bien de l'ennui, sans compter le remords qu'on éprouve toujours en voyant qu'on fait le malheur de quelqu'un. C'est fini, dites-vous : c'est mon vœu le pius cher, ^'embrasserai Fernand de bien bon cœur le Jour où je le retrouverai n'ayant pour moi qu'une
indifTérence sincère, qui lui permettra de me serrer la main sans avoir la fièvre. Je ne me fie pas du tout à sa haine et a son mépris : car au fond de ces sentiments-là, qui sont comme la lie que dépose l'amour, il reste toujours quelque chose qui est de Tamour encore.
Mariette, qui tout en parlant s*était promenée à grands pas dans la chambre, vint, quand elle eut achevé, se rasseoir auprès de Claude, qui l'avait silencieusement écoutée.
— Eh bien ! lui demanda-t-il, maintenant que vous voilà libre tout à fait, qu'allez-vous faire ?
— Que voulez-vous que je fasse ? répondit-elle. Mon chemin est tout tracé ; je n'ai qu'à le suivre : c'est tout droit, et au bout....
— Au bout! fit Claude avec quelque inquiétude, eh bien ?
— Dame, répondit la jeune fille, quand j'aurai vécu encore une dizaine d'années de cette vie-là, il est probable que je ne serai pas loin de la fin. Notre existence, à nous autres, est un roman banal pour lequel la destinée a toujours le même dénoiiment, la misère dans la honte et la mort dans l'oubli. Un réchaud de charbon dans un grenier, ou les dalles de l'École pratique.
Un frisson d'épouvante fît tressaillir Claude en écoutant cette belle créature évoquer aussi tranquillement la lugubre image de son avenir.
— Et vous ne tenterez rien pour sortir de cette ^ route périlleuse? vous savez quel abîme est au bout, et vous continuerez votre chemin? lui dit-il.
Mariette fit un geste de résignation.
— Écoutez-moi, reprit Claude en essayant de lui prendre la main ; mais la jeune fille la retira doucement et lui répondit:
— Je sais ce que vous allez me dire, du moins je crois le deviner. Par un sentiment qui indique un cœur humain , vous souhaiteriez me voir renoncer à cette existence où je ne sais pas la veille le nom de l'amant du lendemain, où je ne sais plus le lende main le nom de l'amant de la veille. Mon avenir pa raît vous effrayer plus qu'il ne m'inquiète moi-même car aujourd'hui je mets en pratique les maximes d'indifférence qu'Edouard me conseillait jadis en me disant : Ne regarde jamais devant toi plus loin que le lendemain. Cette existence est horrible, je le sais, . . ce n'est pas par goût que j'y veux rester, mais c'est à cause des efforts qu'il me faudrait tenter pour en sortir. D'ailleurs, j'ai derrière moi un passé que personne ne pourra jamais oublier et que je n'ou-
blierai jamais moi-même , c'est le rocher de Sisyphe qui me retombera toujours sur la tête. Il est trop tard, je ne suis plus maîtresse de ma destinée. Le courant qui m'emporte est plus fort que tout, il faut que je m'y abandonne.
— Mais si l'on essayait de vous arracher à ce courant? fît Claude.
— Ce serait inutile , répondit Mariette ; celui qui le tenterait courrait le risque de se perdre lui-même et ne me sauverait pas. Voyez Fernand !...
— Fernand était votre amant.
— Eh bien! reprit Mariette, quel autre qu'un amant tenterait ce que vous dites?
— Ce pourrait être un homme qui vous aimerait assez pour n'avoir point d'amour pour vous.
— Quel nom donnez-vous à ce sentiment-là? dit Mariette en regardant Claude avec curiosité.
— Vous l'appellerez comme il vous piaira, répondit le jeune homme. Pensez-vous qu'il existe?
— C'est selon ; mais en tous cas je ne m'y fierais point.
— Pourquoi ?
— J'ai assez d'expérience acquise , répondit Mariette, pour apprécier ce que valent ces sortes de sentiments neutres. Les sympathies vagues finissent
ordinairement par se préciser dans une passion absolue. D'ailleurs la vanité d'une femme, et d'une femme comme moi surtout , aurait de la peine à se persuader que le dévouement qu'elle exciterait pourrait rester longtemps désintéressé , et il est probable que tôt ou tard l'homme qui aurait entrepris cette tâche dont vous parlez me poserait des conditions ou du moins me les laisserait deviner.
— Quelles conditions? fît Claude préoccupé.
— Ah! répondit Mariette, vous m'avez bien comprise : je veux dire que dans un temps donné cet homme-là voudrait être mon amant.
— Mais, continua Claude, si c'était un homme si peu semblable aux autres qu'il lui fût impossible d'aimer une femme qui vous eût ressemblé ?
— Encore une fois, quel sentiment le guiderait alors ? fît la jeune fille en rougissant légèrement. Si, à défaut d'un amour sérieux que je n'accepterai plus de personne, l'homme dont vous parlez était même exempt de désir , il froisserait peut-être ma vanité ; mais, en s'intéressant à moi par pitié seulement, il froisserait à coup sûr ma fierté. Ce ne serait ni un ami ni un amant; ce serait quelque chose comme un philanthrope , et je le refuserais. Si vous connaissez cet homme-là, vous pouvez le lui dire»
acheva Mariette en relevant la tête devant Claude.
— Vous venez de lui parier vous-même , répondit celui-ci, et ayant remarqué un sourire sur les lèvres de Mariette , Claude ajouta : — Vous l'aviez deviné sans doute. Eh bien ! oui. cet homme-là, c'est moi. Vous connaissant comme je vous connais, par vousmême, et sachant que vous êtes désormais incapable d'amour comme je le comprends, vous auriez pu vous fier à moi sans craindre que je vous imposasse des conditions, du moins de celles dont vous parliez tout à l'heure.
— D'ailleurs, vous avez une maîtresse, répliqua Mariette avec le même sourire.
— Quant à votre fierté, à qui toute pitié répugne, reprit le jeune homme avec un ton presque dédaigneux, je regrette de vous entendre parler de ce sentiment ; vous avez perdu le droit de l'invoquer : la fierté est la pudeur de l'infortune ; mais , dans la situation où vous êtes et de laquelle vous ne voulez point sortir, la fierté est presque du cynisme.
— Voilà de belles paroles, dit Manette froidement, mais où cela mène-t-il? Que puis -je entendre à toutes ces subtilités? En vérité, vous m'embarrassez beaucoup ; mettez-vous un instant à ma place , et supposez qu'on vous parlât comme vous venez de le
faire : quelle serait votre pensée? A quoi voulez-vous qu'une femme dans ma position attribue l'intérêt que vous lui portez ? La confession franche) mettons même cynique, puisque le mot vous plaît, que je vous ai faite, les scènes pénibles auxquelles vous avez assisté n'ont pas dû, je le comprends, vous donner de moi une idée bien haute : comment expliquer alors cette sympathie sans nom que vous éprouvez pour une femme qu'avec vos principes il vous est impossible d'estimer ? Que suis-je pour vous ? Une étrangère.
— Ah ! fit Claude, vous avez été jadis la compagne de mon enfance ; vous êtes la fille d'un homme qui m'a sauvé la vie.
— Soit , dit Mariette , cela peut au besoin passer pour une raison de reconnaissance ; mais véritablement, est-ce Tunique raison qui vous guide? Réfléchissez; cherchez dans votre esprit ou cherchez ailleurs, ajouta la jeune fille en soulignant pour ainsi dire le mot par l'accent singulier avec lequel elle le lança.
Claude resta silencieux. Mariette reprit : — Vous ne trouvez pas ? Alors voulez-vous me laisser chercher pour vous ? peut-être serai-je plus habile. Vous êtes jeune, monsieur Claude.
— J'ai \ingt ans, répondit celui-ci.
— Ce n'est point cela que je veux dire , reprit Mariette. Moi aussi, je n'ai guère plus de vingt ans, el de ma jeunesse il ne reste plus que les apparences. Je voulais dire que vous aviez peu rexpérience de certains sentiments, l'amour, par exemple. Vous avez une maîtresse, me dites-vous; mais cela ne prouve rien : les étudiants ont une maîtresse avant d'avoir un code ; ils l'aiment ou ils ne l'aiment pas ; le plus souvent c'est une fantaisie, ce qui vaut le mieux ; quelquefois c'est une passion, ce qui est pis : voyez plutôt Fernand. Êtcs-vous sûr d'aimer votre maîtresse, vous, monsieur Claude?
L'espèce d'obstination avec laquelle Mariette revenait à ce sujet impatienta le neveu du cnré. — Ne me parlez plus de cela, dit- il. Je vous ai meiUi hier : je n'ai point de maîtresse et n'en veux point avoir.
— J'ignore pourquoi vous m'avez menti hier, dit Mariette.
— Je ne voulais point vous paraître un niais.
— Il n'y a point de niaiserie là dedans, répondis Mariette.
^ A vos yeux, cela pouvait en être une.
^ Eh bien ! en l'admettant, en quoi cela pouvait-
vous loucher? que vous importait mon opinion ?
Valait-elle qu'on lui fît l'honneur d'un mensonge... assez compliqué... ajouta la jeune fille, puisque tout à l'heure vous m'avez dit que vous étiez réconcilié avec cette maîtresse de votre imagination , puisque vous aviez même entrepris la statistique de ses vertus? Qu'est-ce que toutes ces diplomaties... de mensonges et de démentis ? Qui m'assure que ce n'est pas maintenant que vous mentez en désavouant cette maîtresse ?
— Ah ! je vous jure î... s'écria Claude.
— Pourquoi la solennité de ce serment ? continua Mariette impitoyable.
— C'est pour vous convaincre.
— Et que voulez-vous faire de ma conviction ?
A cette réponse posée devant lui comme un point d'interrogation, Claude ne put s'empêcher de rougir. Il sentit cette rougeur qui lui couvrait le visage , et son embarras ne fit que redoubler. Il chercha une réponse dans son esprit , mais il n'y trouva que le trouble ou l'avaient jeté les paroles de Mariette. Celleci le tenait sous son regard et riait toujours de ce même sourire un peu railleur. Claude , ne sachant que dire , employa la ressource des gens timides , il fat impertinent et crut se tirer d'afïaire en répondant aigrement : -— Il n'y a qu'une fille comme
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VOUS qui puisse trouver du ridicule à ce qu'un jeune homme se tienne à l'écart des mauvaises liaisons.
— Qui vous parle de cela? répondit Mariette sans paraître offensée. Vous me trouvez étrange, mais vous êtes assez singulier vous-même : vous vous efforcez de me convaincre d'une chose, parce que vous supposez qu'elle ne m'est pas indifférente, en quoi votre supposition a bien tort , par parenthèse ; je vous demande la raison de votre insistance ; vous ne voulez pas la donner , parce que vous craignez d'en dire trop long. Vous êtes libre ; cela ne m'empêcherait pas de deviner, si je voulais deviner. Mais, ajouta-t-elle en prenant la main de Claude , un conseil pour l'avenir : quand vous ne voudrez pas qu'on voie votre jeu, cachez donc mieux vos cartes
— Je ne comprends pas, fit Claude, réellement déconcerté par C€s façons de langage.
— Voulez-vous un dictionnaire ? dit Mariette.
— Je vous assure que je ne sais pas,... balbutia Claude de plus en plus embarrassé ; je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— Quelle innocence 1 s'écria Mariette en frappant dans ses mains ; dirait-on pas Chérubin ? Gageons que vous cachez quelque part les rubans de la comtesse ! Décidément, repnt-ello, vous ne voulez point
parler; une fois, deux fois, non? Eh bien! soit; d'ailleurs vos paroles ne m'apprendraient rien que je ne sache déjà.
— Que savez-vous? fit Claude vraiment inquiet.
— Au fait, reprit Mariette à voix basse, vous n'en savez peut-être rien vous-même, de ce que je sais. Eh bien \ à\ vous l'apprenez , ne me le dites pas ; d'ailleurs il serait trop tard , car avant peu je ne pourrais plus vous entendre. Sans vous en douter, monsieur Claude , vous venez de me faire une visite d'adieu.
— D'adieu 1 s'écria le jeune homme frappé par ce mot.
— Oui, répliqua Mariette, je pars pour quelque temps. Fernand sera sans doute bientôt guéri; j'aime autant qu'il ne me rencontre pas. S'il apprenait le mensonge que j'ai inventé pour le débarrasser de moi , il redeviendrait plus amoureux que jamais , ce dont Dieu le préserve, et moi aussi ! Dans un mois, et peut-être auparavant, Fernand ira en vacances, et m'oubliera au milieu de sa famille, qu'il n*a point vue depuis longtemps à cause de moi : quand je lo saurai loin de Paris, j'y reviendrai.
— Mais où irez-vous?... demanda Claude.
— J'ai à Dieppe une ancienne amie qui est allée
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prendje les bains; elle est avec le comte de G... Ils m'ont invitée à aller passer quelques jours ave: eux. Virai les joindre.
— C'est loin, Dieppe? demanda Claude machina lemenl.
— Assez loin, rci>ondit Ma«ietle sur le même ton; mais on y arrive.
— Alors je vous souhaite un bon voyage.
— Merci, dit la jeune fille.
— Et quand partez-vous? demanda Claude.
— Le plus tût possible ; d'ailleurs, ayant rompu définitivement avec Fernand, je ne puis plus rester dans sa chambre; il faut même que je m'inquiète d'en trouver une pour deux ou trois jours.
— Mais, si j'avais à vous parler, reprit Claude, où vous trouverais-je donc alors?
— Qu'auriez-vous à me dire? Parlez tout de suite, Ht Mariette.
— Je veux dire que j'aurai peut-être à vous parler de la part de Fernand, que je reverrai demain.
— Fernand ignore que vous m'avez vue, et que vous pouvez me voir, puisque vous êtes censé ne m'avoir pas trouvée ici; et puis, je vous le répète, c'est fini entre lui et moi, et je vous remercie, avant de nous séparer, de m'avoir aidée dans cette rupture.
— Allons, dit Claude avec un effort, adieu.
— Adieu, fit Mariette en se levant comme pour le reconduire.
Quand ils furent près de la porte, Claude se retourna et voulut prendre la main de Mariette.
— Non, ce n'est point la peine, lui dit-elle.
— Pourquoi ? fit Claude fâché, c'est l'usage quand on se quitte entre amis.
— Sommes-nous des amis ?
— Je l'avais espéré.
— Non, répliqua Mariette, restons des inconnus l'un pour l'autre, cela vaudra mieux.
— Et vous ne voulez pas me donner la main? insista Claude.
— Je me souviens d'hier, vous serrez trop fort. Avant qu'elle eût pu s'en défendre, Claude s'était
emparé de sa main ; il allait la porter à ses lèvres, lorsque Mariette la retira brusquement et lui dit avec sa petite moue railleuse :
— Non , vous avez refusé mieux ce matin ; je n'aime pas les caprices, et je prends ma revanche,
Claude la salua et sortit rapidement»
tin quittant Manctle, Claude ne voulut point rentrer chez lui; il craignait de rapporter dans son intérieur, encore si calme avant sa rencontre avec cette jeune fille, le trouble qu'elle avait fait naître en lui depuis deux jours, et particulièrement dans cette dernière entrevue. Il marcha au hasard, sans direction arrêtée, et s'aperçut seulement qu'il avait quitté le pavé des rues lorsqu'il entendit crier sous ses pas le sable des allées du Luxembourg. Il était trois heures de l'après-midi, et ce jour-là véritablement on eût dit qu'à la suite d'un brusque calais
SîZi LE PAYS LATIN.
clysme Paris avait été transporté sous le méridien de Calcutta : le jardin était presque désert et silencieux; mais, en prêtant l'oreille, on aurait pu entendre le lion du Zodiaque rugir et bondir dans les plaines incendiées du ciei. bur les murs et les toits du palais ruisselait une luunère incandescente dont l'éclat repoussait le regard, et les eaux du bassin semblaient un lac d'argent figé, où la blanche escadre des cygnes traçait à peine un léger sillage. Aucun souffle d'air ne traversait cette atmosphère embrasée à suffoquer une salamandre, et les feuillages immobiles rappelaient à l'imagination la forêt pétrifiée de la Belle au Bois dormant. Claude alla s'asseoir sous les marronniers d'oii tombait une fraîcheur bienfaisante, et, avec l'inquiétude d'un homme qui, ayant le pressentiment d'une mauvaise nouvelle , n'ose pas ouvrir les lettres qu'on lui adresse, il hésita longtemps à regarder au fond de lui-même pour savoir ce qui s'y passait.
Un fait bizarre, peu croyable en apparence, et cependant accrédité dans l'esprit de bien des gens, D'est qu'il existe certaines épidémies qui se gagnent pour ainsi dire par la peur qu'on en a, ou par les geins que Ton prend pour les éviter. Il en est peutêtre de même à l'égard de certaines passions aux-
quelles on succombe à son insu dans l'instant où l'on s'en croyait le plus éloigné. C'était a peu près ce qui était arrivé à Claude. Selon les caractères et les circonstances, les passions éclatent avec la rapidité du coup de foudre apoplectique, ou se révèlen avec une lenteur contenue qui déjoue la prudence de ceux qui veulent les repousser. Ainsi pendant cinq à six mois, et tant qu'il n'avait été menacé par aucun danger, puisqu'il vivait en dehors de toute relation, Claude avait fait bonne garde autour de luimême; mais sa vigilance, lassée par ce perpétuel état de qui vive, s'était laissé mettre en défaut au moment même où elle aurait dû être plus active. La première fois qu'un hasard, qu'il n'avait pu prévoir, lui avait fait retrouver Mariette, il s'était présenté chez elle avec les préventions que Fernand lui avait inspirées; mais, au lieu d'une créature tout à fait vile, il avait vu une femme dont les manières et le langage modifièrent singulièrement l'idée qu'il 9'était faite d'elle. A cela était venu se joindre ensuite l'intérêt qu'avait excité en lui l'histoire de la jeune fille. Nous avons fait connaître l'impression qu'elle lui avait causée : si, comme Mariette le lui avait dit, Claude avait eu plus d'expérience de certains sentiments, en découvrant la place aue le soo-
Si5 L^ PAYS LAT{W.
venir et l'image de la jeune fille occupaient déjà dans sa pensée, il aurait compris sur-le-champ qu'il était temps de se défier de lui-même et d'elle-même; mais il en était déjà arrivé à raisonner avec ses scrupules. Comme nous l'avons vu faire, il imaginait que son intervention entre Mariette et Fernand était une occasion dont il devait tirer un utile profit d'enseignement, et si une voix lui demandait tout bas : N'est-ce point plutôt une occasion dont tu veux profiter pour revoir Mariette? il feignait de ne point entendre. Quant à ces agitations intérieures, qu'il ne pouvait nier, il les attribuait au contact des événements intimes auxquels il se trouvait mêlé, et se persuadait qu'il les verrait disparaître dès l'instant où sa mission serait achevée. Le sophisme lui était devenu subitement familier, et il s'en servait en toute circonstance pour se démontrer qu'il ne courait aucun danger, et qu'en agissant comme il le faisait, il ne s'éloignait point de la ligne de conduite qu'il s'était primitivement tracée. Les places les mieux défendues offrent toujours un point oii la résistance a été négligée. Il n'est point de si solide muraille qui n'ait sa pierre tombée, et l'étroite fissure où l'hirondelle fait son nid peut, le jour du siège, devenir assez large pour laisser passer une
LE Pa rS LATIN. 317
armée entière. La forteresse de placidité derrière laquelle Claude se croyait si bien en sûreté n'en étail plus même à sa première pierre tombée Pendant qu'il essayait de se donner îe change à lui-même, la brèche avait été ouverte, et la passion victorieuse avait pénétré dans la place rebelle.
Ce fut là ce que Claude découvrit dans son tête-àlete avec lui-même, sous ces marronniers du Luxembourg où son cœur avait déjà une fois senti un vague éveil, où l'autre soir il s'était promené avec Mariette. Son orgueil se révolta d'abord à l'idée qu'il était amoureux de cette fille. Il essaya de douter encore. Il tenta de donner un autre nom au sentiment dont il subissait déjà 1 oppression tyrannique; mais l'évidence lui répondait. Que Taisait-il en effet, à cette heure, sur cette promenade déserte, le front brûlant, le cœur en émoi, n'ayant qu'une pensée? Pourquoi n'était-il point chez lui, penché sur son travail, l'esprit libre, le front calme et le cœur tranquille? Alors Claude adopta tout à coup un nouveau système : il voulut parlementer avec sa passion naissante, il s'efforça de la réduire aux proportions banales d'un caprice , il en était déjà arrivé à établif des nuances et à les comprendre. Il se complut dans cette assurance fanfaronne et accejvta du premier
coup cette brutale pensée. Quatre ou cinq heures après avoir refusé niaisement d'embrasser une femme sur le front , il sautait du haut en bas de l'échelle des concessions. Étrange faiblesse I amourpropre étrange ! il ne voulait point avouer un sentiment, et se réfugiait dans un désir. Mais un incident imprévu vint subitement troubler l'assurance fanfaronne au milieu de laquelle il se complaisait depuis un moment; son regard, qui errait vaguement, fut attiré par un nom qu'il venait d'apercevoir au milieu de diverses inscriptions faites au crayon, ou avec la pointe d'un couteau, sur le piédestal de la statue de Velléda, auprès de laquelle il était assis. Claude s'approcha et lut sur le marbre l'inscription suivante, inspirée sans doute par la rancune ou le dépit d'un galant évincé :
Pédante comme un docteur, Semimentale et coquette, Frétillon maigre et sans cœur, Ecce Mariette.
Signé George. Mardi, juin 184..
Claude, après avoir lu ces vers, tira brusquement de sa poche son mouchoir, dont il mouilla l'un des coins avec de la salive, et effaça le quatrain. Il avait
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éprouvé une douleur réelle, envenimée encore par ane jalousie rétrospective, en voyant le nom de Mariette livré ainsi au regard des curieux; mais , en réfléchissant, il ne tarda point à comprendre que l'action qu'il venait de faire lui donnait un démenti à lui-même , et en effet, s'il n'était point amoureux de Mariette et n'éprouvait pour elle que le sentiment de convoitise qui s'éteint avec la satisfaction du désir, que lui importait le passé de cette fiile et que lui importait son avenir? Cette réaction eut pour résultat de démontrer à Claude qu'il était, au contraire, épris de Mariette justement dans les conditions qui lui seraient le plus défavorables pour se faire écouter d'elle, puisqu'elle lui avait déclaré ne vouloir pliis accepter aucun attachement sérieux. Et lui-même, d^ailleurs, n'avait-il pas sous les yeux l'exemple de Fernand pour le faire reculer devant cet amour dont le début le menaçait d'une infortune peut-être pareille à celle de ce jeune homme, et n'était-ce pas le moment ou jamais de tirer de cet exemple même le profitable enseignement qu'il se donnait encore la veille pour prétexte? Claude y pensait bien : il rassemblait dans son esprit tout ce qui s'était passé entre lui et Mariette; mais il ne savait à quoi se résoudre, et demeurait comme ané-anti de-
vant la révélation si prompte et si impérieuse d'un sentiment qu'il n'avait plus la force de combattre Quoi', c'était bien lui, Claude, qui était amoureux de Mariette après ce qu'il savait d'elle, après ce qu'elle lui avait dit elle-même! Eh bieni oui, c'était lui, et cela devait être. Dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre physique, toute compression détermine un éclat. Les passions les plus vives sont ordinairement les plus contenues. La résistance qu'on leur oppose leur donne des forces nouvelles. Sages et prudentes peut-être, si on les eût abandonnées à leur essor naturel, elle deviennent aveugles et insensées quand on les force de conquérir leur liberté par la violence. L'éducation quasi-monastique que Claude avait reçue, s'ajoutant à certains préjugés exagérés, comme le sont presque toujours les appréciations des gens qui jugent ies choses et les hommes plutôt d'après le ouï-dire d'autrui que d'après leur expérience personnelle, avait imbu son esprit de terreurs puériles. On se rappelle ses soins, ses précautions en arrivant à Paris : c'était là, aussi bien que dans la comédie , autant de précautions inutiles. Cette vie de solitude absolue, cette perpétuelle absorption de la pensée dans l'atmosphère d'une raison sèche était à la fois plus et moins que de la sa-
gesse. C'était peut-être, sans que Claude s'en doutât lui-même, une révolte contre la loi humaine. Quoi ! il avait vingt ans, l'âge des rires, des désirs et de l'enthousiasme, l'âge rapide où le cœur dit si facilement rre(/o à toutes les chimères et à toutes les illusions séductrices ; il avait devant lui cette vmgtième année, terre promise des adolescents, et il refusait d'y entrer. Où la nature disait : amour, plaisir et bonheur, il répondait : detoir! Il fermait sa fenêtre au soleil et son âme à la rêverie, et ne trouvait pas de meilleur emploi de son temps, comme dit le poète, que de donner à son front la couleur de son lirre jaune. Fausse et dangereuse morale. — Non, ce n'est pas le devoir. —Non, ce n'est pas la sagesse, — et ce n'est pas la religion. — C'est l'impiété, presque. La nature a mis dans tous les êtres des sentiments dont ils n'ont pas le droit d'arrêter le développement, quand l'heure est arrivée. — Si le suicide est un crime, l'homme qui attente à l'œuvre divine en détruisant son corps n est pas plus coupable que celui qui se met volontairement en marge de la vie en étouffant le germe des passions que Dieu a déposées en lui : l'attentat est le même et le sacrilège est égal. — Si c'était ici le lieu et le moment, on pourrait s'étendre plus longuement et dé-
montrer tout ce qu'il y a de vicieux dans ces préceptes d'une orthodoxie hypocrite, et ce qui se cache d'immoralité réelle, au fond de cette morale de convention, — qui conseille à l'homme la négation de ses facultés natives et le dédain ou le mépris des sentiments qui sont sa seule raison d'être. — Malheureusement, ces étranges résolutions, qui ont leur source dans l'ignorance, dans la peur ou dans l'orgueil, cette espèce de refus d'impôt du cœur à des passions qui sont les ressorts de l'humanité, ne sont pas de longue durée. La nature méconnue prend sa revanche tôt ou tard, et en arrivant sous certaines latitudes de la jeunesse , — - les tempéraments les plus inertes en apparence finissent par s'amollir sous la flamme de l'immortel rayon ; — de même que la cire qui fond sur les vaisseaux quand ils approchent certaines régions de l'équateur. En adoptant ce singulier système de résistance, Claude ignorait une chose : c'est que le meilleur et le plus puissant préservatif contre la passion, c'est la passion même. En s'enfermant dans son isolement, s'il avait laissé plus souvent pénétrer entre lui et l'étude le souvenir de sa fiancée, au lieu de le consigner à sa porte comme il l'avait presque fait, nul doute que cet amour l'eût défendu contre tout autre; mais, on se le rappelle,
il S'était au contraire efforcé de l'oublier : il avait regretté de s'être abandonné un moment au charme enivrant de l'heure des adieux, aux chastes caresses qui avaient été comme le sceau du premier aveu, et, quand il y songeait, il se demandait s'il n'avait pas été un peu loin avec la fille du docteur , et s'estimait presque un séducteur, parce qu'il avait serré un peu tendrement la main de sa fiancée avant de lui avoir passé au doigt l'anneau qui devait la faire sa femme. Avec de pareilles idées, il était bien évident que Claude devait tomber amoureux de la première coquine avec laquelle il passerait seulement une heure. Ce n'était que l'affaire du temps et de l'occasion, et, pour Claude, l'occasion était venue. Cependant la chaleur de celte journée torride était tombée peu à peu, et quelques promeneurs commençaient à se montrer dans le jardin ; l'horloge du palais, qui sonna tout à coup, fit lever la tête à Claude et le tira pour un moment de sa rêverie. Il s'aperçut que l'heure à laquelle on dînait ordinairement à son hôtel était passée depuis longtemps. Toute une demi-journée s'était presque écoulée depuis qu'il était plongé dans ses perplexités, faisant tout ses efforts pour détacher de son esprit la pensée qui s'en était emparée, et sans cesse y étant ramené.
Comme il venait de se lever de sa chaise, tourmenté subitement par un besoin de mouvement , deux jeunes gens passèrent devant lui en se tenant par je bras, et l'un d'eux fit un geste comme pour saluer Claude. C'était l'interne du médecin dont Claude suivait la clinique à la Charité. Claude lui avait machinalement rendu son salut, et avait déjà. été dépassé par lui, lorsque l'interne revint brusquement sur ses pas comme un homme qui se ravise, et s'approcha de Claude :
— Pardon, lui demanda-t-il , n'êtes-vous point venu à la Charité aujourd'hui?
— Oui, répondit Claude; seulement j*avais affaire, et je n'ai pu venir qu'un peu tard, aussi ai-je manqué la clinique. Est-ce q'ie vous avez eu besoin de moi?
— Non, répondit l'interne ; mais il est arrivé tantôt un événement qui a mis toute notre salle sens dessus dessous, et, quand je vous ai rencontré tout à l'heure, m'étant rappelé vous avoir vu causer hier avec le numéro iO, j'ai pensé que vous pourriez peut-être connaître la cause qui Ta poussé à se suicider.
— Quoi! s'écria Claude en interrompant le jeune homme. FernandI C'est de lui que vous parlez?
— Fernand, oui, c'est en effet le nom que j'ai vu sur la pancarte. Eh bien î il vient de s'empoisonner avec du laudanum pris dans la bouteille destinée aux pansements; c'est justement une heure ou deux après que vous l'avez quitté, car la sœur de service m'a désigné un jeune homme avec lequel le numéro 10 a causé longtemps dans la journée, et, au portrait qu'elle m'a fait, j'ai cru vous reconnaître.
— C'était moi en effet, répondit Claude épouvanté. Est-ce qu'il est mort?
— Pas encore, mais il n'en vaut guère mieux, dit Tinteme avec l'insouciance des gens chez qui ie spectacle journalier de la mort a presque anéanii toute sensibilité. Est-ce que vou5 savez pourquoi II n voulu se tuer?
— Non, balbutia Claude, je ne connais pas ce jeune homme; comme il ne pouvait point sortir, il m'avait chargé d'une commission dans la ville ; je l'ai faite, et lui ai porté la réponse tantôt. . . Tout ce que je sais, c'est qu'il avait beaucoup d'ennui et de chagrin.
— Affaire de femme, hein? demanda l'interne.
— Je l'ignore, reprit Claude. Cependant, quand je l'ai quitté, il paraissait moins souffrir.
—Eh bien ! avant peu, il ne souffrira plus du tout, sans doute.
— Quoi ! fit Claude, il n'y a véritablement pas d'espoir de le sauver ?
— D'après les calculs de l'infirmier, qui savait à peu près le compte de ses gouttes, il a dû en prendre une dose capable d'assommer un bœuf. C'est dommage, c'était un garçon assez gentil. Je ne puis pa? me rappeler où diable je l'ai vu avant de le rencontrer dans mon service ; mais pour sûr sa figure ne m'était pas inconnue. Venez-vous avec nous prendre un verre de bière? ajouta l'interne en passant son bras sous celui de Claude > mais celui-ci se dégagea.
— Non, merci, dit-il ; j'ai affaire dans ie quartier.
— A demain donc, fit l'interne, qui s'éloigna tranquillement avec son ami.
Claude, resté seul, demeura tout étourdi de la nouvelle qu'il venait d'apprendre. Après avoir hésité un moment, il prit sa course et sortit du jardin. Dix minutes après, il était dans l'escalier de Mariette. Il frappa à la porte, on ne répondit pas; il frappa plus fort sans qu'on lui ouvrît.
— Mariette, murmura-t-il en collant sa tête contre la serrure, c'est moi, Claude : ouvrez. — Mais cette fois encore il ne reçut pas de réponse. Comme il appelait de nouveau, une voisine ouvrit la porte et parut sur le carré.
— Qui demandez-vous ? dit-elle à Claude.
— M"« Mariette.
— Je crois qu'elle ne loge plus ici ; je l'ai vue descendre dans la journée avec un commissionnaire qui portait des malles. Le portier vous dira peutêtre sa nouvelle adresse.
Claude remercia la voisine et descendit à la loge du portier.
— M''« Mariette n'a point dit oii elle allait, lui fut-il répondu ; mais la femme du concierge ajouta : — Le commissionnaire qui est en face, près du marchand de vin, le sait peut-être-, c'est lui qui a fait son déménagement.
Claude descendit dans la rue, aperçut l'homme qu'on lui avait indiqué, et qui lit d'abord la sourde oreille aux renseignements qu'on lui demandait; mais une pièce de monnaie qu'il sentit couler dans sa main le fit parler. Mariette logeait actuellement rue de Vaugirard. Claude y courut. Mariette était chez elle. Cette fois Claude ne prit point la peine de frapper, il trouva la clef sur la porte et il entra. Mariette était seule, occupée à se tirer la bonne aventure avec un jeu de cartes étalé devant elle. Dérangée par le bruit que Claude avait fait en entrant, elle se leva brusquement et regarda lejeune homme avec surprise.
S28 LE PAYS LATIK.
— C'est VOUS ? lui dit-elle durement.
— C'est moi, fit Claude en s'asseyant sans qu'on l'en eût prié.
— Vous êtes sans gêne, fit Mariette; où avez-vous vu qu'on entrait chez une femme sans frapper ? Les cartes ont bien raison, elles m'annonçaient tout à l'heure la visite d'un homme de campagne. Il faut en effet être bien paysan pour avoir si peu d'usage. Qui vous a dit que vous me trouveriez ici? demandât-elle sur un autre ton.
— Qu'importe ? fit Claude, je l'ai su.
— Et pourquoi donc me poursuivez- vous?... qui
vous Ta permis? êtes-vous sûr de ne pas me
gêner ?
— Gêner ! Comment? fit Claude.
■— Enfin, dit Mariette, que savez-vous?... que me voulez-vous? ajouta-t-elle en frappant du pied. Estce que vous avez oublié quelque chose chez moi tantôt?... votre montre, votre canne?... Je n'ai rien trouvé, je vous en préviens.
— Marianne, fit Claude, j'ai à vous parler, asseyezvous.
— Je ne m'assieds pas ; je suis lasse d'être assise... On meurt de chaleur ici, reprit la jeune fille en allant lever sa jalousie.
— J'ai à VOUS parler, dit Claude gravement.
— Eh bien! vous avez une bouche, et j'ai des oreilles... je vous écoute. Soyez bref, j'ai à sortir.
— Et vous allez?
— Je vais au bal.
— Marianne, reprit Claude, c'est impossible, vous n'irez pas au bal ce soir.
— Ah çà ! monsieur Bertolin, de quoi vous mêlezvous, s'il vous plaît? fit la jeune fille avec une impatience souverainement impertinente. Est-ce que vous prétendriez me faire la loi chez moi, où vous êtes entré aussi brutalement qu'un huissier qui vient saisir ?
— Depuis que je vous ai quittée, il s'est passé bien des choses, reprit Claude, et c'est pourquoi j'ai cherché après vous ; car, sans cela, quel prétexte aurais-je eu pour me présenter chez vous? ajoulat-il naïvement.
— En efTet, dit Mariette, c'est ce que je me suis demandé en vous voyant. . . Que s'est-il passé ? qu'estil arrivé ?
— Un grand malheur.
— Un malheur? répéta Mariette. Et, jetant un regard sur le jeu de cartes étalé sur la table, elle ajouta avec un accent de conviction : C'est donc cela
qu'il y avait tant de pique dans mon jeu... Mauvaise nouvelle, apportée à la nuit, dans ma maison; par un homme blond... vous êtes châtain-clair, c'est vous.
— Ne riez pas, Mariette, vous vous en repentiriez, fit Claude gravement.
— Oh ! je ne ris pas, dit Mariette, qui était en effet Irès-sérieuse. Eh bien! reprit-elle en levant les yeux sur Claude, parlez donc.
— Eh bien I celui dont nous parlions ce matin n'a pas eu le courage de supporter la fausse nouvelle que je lui avais apportée.
— Fernand ! s'écria Mariette.
— Fernand, reprit Claude, il s'est empoisonné. . .
dans la journée je viens de l'apprendre tout à
l'heure, et par hasard.
Il n'avait pas achevé cette révélation que Mariette était tombée à la renverse sur sa chaise.
— Fernand, Fernand ! s'écria- t-elle en se cachant la tête dans les mains Mon ami ! mon pauvre ami !
— Mais vous l'aimez donc encore? fit Claude, qui se sentit troublé par cet élan de tendresse et le cri de douleur presque passionnée qui venait de s'échapper des lèvres de Manette. Celle-ci ne répondit pas : elle était évanouie.
Presque au même instant, une jeune femme élégamment vêtue entra dans la chambre en sautillant. Comme la nuit était venue, elle n'aperçut point d'abord Mariette, qui était restée sans connaissance étendue sur sa chaise.
— Es-tu prête, Mariette ? s'écria-t-elle, la voiture est en bas. — Mais, s 'étant aperçue de l'état où était sa camarade, elle s'arrêta brusquement, jeta un regard rapide sur Claude et l'aida, sans lui rien demander, à donner des soins à Mariette, qui, au bout de quelques instants, ouvrit les yeux et put articuler quelques paroles.
— Vous aviez raison, monsieur Claude, lui ditelle à voix basse, je n'irai pas au bal ce soir.
— Nous irons un autre jour, dit son amie.
— Jamais, murmura Mariette en regardant Claude avec des yeux noyés de larmes.
Claude la quitta au bout de quelques instants, en lui promettant de revenir le lendemain.
Un soir du mois de septembre, environ trois mois après la scène que nous venons de raconter, Claude Bertolin, surpris par un orage violent qui venait d'éclater, s'était réfugié dans un café du quartier latin, où il demeurait toujours. Près de la table où il était assis, deux jeunes gens causaient, et quelques mots de leur conversation éveillèrent la curiosité de Claude, qui écouta leur entretien tout en feignant de lire un journal.
— Oui, mon cher Edouard, disait l'un d*eux, j'é*
334 LE PAYS LATIK.
tais sûr que cela te paraîtrait incroyable, et cependant c'est comme cela.
— Et depuis quand? demanda l'autre jeune homme sur le ton de la plus profonde surprise.
— Depuis environ trois mois. Au reste, la dernière fois que je l'ai vue, elle semblait déjà méditer quelque grave résolution. Il courait alors une assez méchante histoire sur son compte : on prétendait qu'un jeune homme, nommé Fernand, avait failli s'empoisonner dans l'hôpital où il était, en apprenant que Mariette s'était sauvée avec un de ses voisins, deux heures après l'avoir vu au moment de rendre le dernier soupir.
— Ah ! fît Edouard, sans cœur ! c'est bien la même femme que j'ai connue jadis !
— C'est égal, répliqua l'autre jeune homme, c'était une réjouissante créature. Quand elle était en face d'une bo-uteille vide ou pleine, elle faisait des professions de foi à donner la chair de poule à Satan luimême. Au reste, elle ne nous aimait guère, nous autres étudiants, et elle ne se gênait pas pour nous le dire.
En ce moment, un jeune homme tout ruisselant de pluie entra dans le café, et s'approcha vivement des deux personnes dont Claude écoutait la conversation, en manifestant une grande surprise.
-^ Comment, Edouard I c'est toi? s'écria-t-il on serrant la main de Tun des jeunes gens, est-ce que lu reviens à Paris? nous restes-tu longtemps?
— Je repars dans deux jours, répondit Edouard; je suis venu accompagner mon futur beau-père et ma prétendue.
— Tu te maries?
— Hélas ! et quand je dis hélas, j ai tort : une jeune fille charmante, dont je suis parfaitement amoureux. Je l'épouse dans un mois, dans deux je serai notaire, et on m'appellera mon cher maître. Depuis trois jours que je suis ici, je paye mes dettes. Le premier jour, cela m'a amusé de voir toutes ces additions vivantes saluer les écus du sac paternel. Ah I c'est dommage de s'en aller, quand on a encore une fois vingt mille francs de crédit à l'horizon.
— Et tu ne vas pas faire un peu tes adieux à la vie de garçon avant d'aller t'asseoir à perpétuité au foyer conjugal? Ah ! mais, au fait, je savais bien que j'étais venu ici pour quelque chose, s'écria le jeune homme qui venait d'entrer : je viens de faire une rencontre qui te concerne, Edouard ; devine un peu qui je viens de rencontrer.
— Qui donc? parle! demandèrent à la fois Edouard et l'autre jeune homme.
— Mariette, mes enfants, la belle Mariette ellemême ! et quand je dis elle-même, j'ai tort, car ce n'est plus elle.
Claude écouta avec plus d'attention.
— Mariette ! s'écria Edouard.
— Ah! dit l'autre, tu penses encore à elle. Au fait, c'était ton élève, elle t'a fait honneur.
— Eh bien 1 demanda l'autre étudiant, lui as-tu parlé ? Que devient-elle et que fait-elle ? Pourquoi nous a-t-elle abandonnés si brusquement? Est-elle baronne, marquise ou duchesse?
— Rien de tout cela. Devinez ce qu'elle est actuellement ? C'est fabuleux : elle est sauvage. Quand je vous disais que c'était à ne pas y croire! Figurezvous qu'elle n*a pas voulu me reconnaître. Mon Dieu ! oui ; elle a eu l'aplomb de me dire qu'elle ne me connaissait pas. En voilà une qui n'a pas la mémoire du cœur, car enfin ce n'est pas pour te faire de la peine, Edouard, mais j'ai été aussi l'un des saints de son calendrier.
— Et tu ne soupçonnes pas ce qu'elle peut faire ? demanda Edouard.
— Je ne soupçonne pas, répondit l'autre, je suis sûr.
— Eh bien?
— Mariette travaille.
— Comment sais-tu cela, puisque tu ne lui as pas parlé?
— Je l'ai rencontrée rue Richelieu; elle sortait d'une maison toute pleine d'ateliers de lingères, de marchandes de modes. C'était l'heure où les ouvrières quittent leur ouvrage, et Mariette avait sous le bras le petit cabas de tradition qui signale la grisette.
— Il fallait la suivre, dit l'autre étudiant.
— Tu aurais su où elle demeure, ajouta Edouard.
— J'y ai pensé; mais la petite finaude aura sans doute deviné mon intention en voyant que je la suivais : arrivée à la Bourse, elle est montée dans un coupé qui stationnait sur la place, et je n'ai plus rien vu. Qu'est-ce que vous pensez de cela?
— Pourrais-tu m'indiquer précisément la maison d'où tu as vu sortir Mariette? demanda Edouard au jeune homme.
— C'est à côté d'un grand magasm de nouveautés, et juste en face l'Hôtel des Princes.
— C'est bien, dit Edouard. Messieurs, ajouta-t-il, vous me demandiez tout à l'heure si je ne comptais point faire mes adieux à la vie de jeune homme ; je n'y songeais pas , mais ce que je viens d'apprendre
m'en donne presque le désir. J'ai passé jadis, vous le savez, pour un irrésistible; mais depuis si longtemps que je n'ai pratiqué, je me serai rouillé sans doute. Je veux savoir où j'en suis, et c'est Mariette elle-même que je choisis pour faire cette épreuve. Cette conversion mystérieuse me pique au jeu ; ce sera ma séduction de retraite.
— Mais, dit l'un des jeunes gens, en supposant que tu réussisses, qu'est-ce qui pourra nous le prouver?
— Comment t'y prendras-tu? ajouta l'autre.
— Que vous importe? répliqua Edouard. Si demain soir vous me voyez arriver au bal avec Mariette à mon bras, me croirez-vous ?
— Oui, mais prends garde à toi, dit en riant l'un des jeunes gens. Mariette est fille à te faire glisser sur le bord de ton contrat de mariage.
— Oh ! n'ayez point peur, répondit Edouard, c'est une expérience que je veux faire.
— C'est que tu n'as pas été heureux jadis dans les expériences que tu voulais faire avec elle.
— C'est moins pour moi que pour vous que je travaille, messieurs, dit Edouard. Je m'engage à ramener toute une soirée Mariette au milieu de vous ; quand elle s'y trouvera, ce sera à vous de la retenir.
— Au succès de ton entreprise! répondirent les jeunes gens en choquant leurs verres.
Claude appela le garçon , paya ce qu'il devait et .^ortit brusquement du café. Dix minutes après, il était rentié chez lui. Depuis trois mois, l'étudiant n'habitait plus le triste hôtel de la place Saint-Sulpice; il logeait dans une des rues tranquilles du quartier Vaugirard, où il avait trouvé à louer en garni une petite chambre dont les fenêtres s'ouvraient sur le magnifique horizon des campagnes voisines. Comme il mettait la clef dans sa serrure , une jeune femme parut sur le seuil d'une chambre voisine de la sienne. C'était Mariette.
— C'est vous, mon ami. Entrez donc chez moi ; j'ai de bonnes nouvelles à vous donner.
— Moi aussi, Mariette, répondit Claude, j'ai a vous parler. — Et il entra dans la chambre de la jeune fille.
— Comme vous rentrez tard ce soir! lui dit-elle; il est presque dix heures.
— J'ai été retenu par le mauvais temps , répondit Claude d'un air embarrassé ; mais vous, Mariette, que vous est-il donc arrivé? Vous paraissez toute joyeuse ce soir. Est-ce que vous avez fait une bonne rencontre? ajouta-t-il en observant lajeune fille.
— Que voulez-vous dire? fit Mariette. Je n'ai fait aucune rencontre ni bonne, ni mauvaise. Je suis joyeuse, c'est vrai, mais c'est parce que j'ai une heureuse nouvelle à vous apprendre.
— Qu'est-ce donc? demanda Claude.
— Eh bien, dit Mariette, voici ce qui arrive. L'une des premières demoiselles du magasin où je travaille quitte la maison, et on m'a proposé de la remplacer. Une telle place était le but de mon ambition, mais je n'espérais pas sitôt la réaliser. Ai-je assez de bonheur en aussi peu de temps !
•— Et vous acceptez? demanda Claude.
— Si j'accepte! pouvez-vous me le demander, mon ami? Mais songez donc, c'est une position qui assure mon avenir, un avenir sûr, honorable, que je puis espérer, grâce à vous, qui m'avez retirée de l'abîme où j'étais.
— Mais, demanda Claude, les exigences de celte place vous forceront sans doute à quitter cette maison?
— Certainement, répondit Mariette, sans remarquer l'inquiétude visible avec laquelle Claude attendait sa réponse, je serai logée au magasin. Oh ! on me fait des conditions si belles, que j'avais d'abord peine à y croire. Figurez-vous , je l'ai déjà calculé,
je pourrai mettre de côté trois ou quatre cents francs par an, et je serai augmentée. Mais qu'avez-vous donc, mon ami ? vous paraissez triste. Moi qui espérais vous voir si heureux du bonheur qui m'arrive, et dont vous êtes l'auteur! Voyons, Claude, quel chagrin avez-vous?
— Que voulez-vous? dit Claude. Je me fais difficilement à cette idée, que vous allez quitter cette maison et que j'y resterai seul. J'étais habitué à vous entendre chaque matin, quand vous alliez à votre ouvrage ; j'étais habitué à vous voir un instant chaque soir.
— Mais, mon ami, reprit Mariette, ce n'est point une séparation. J'aurai tous les quinze jours une journée de liberté qui vous sera consacrée. N'êtesvous pas mon seul ami, maintenant? ne vous dois-je pas d'être redevenue une honnête fille? Et d'ailleurs voici l'époque qui arrive où, de toutes façons, nous eussions été forcés de nous quitter. Vous allez retourner dans votre famille : le temps que vous passerez là-bas vous sera un apprentissage de notre séparation, et quand vous reriendrez, étant déjà habitué à ne plus me voir tous les jours, votre solitude vous sera moins pénible. Ah ! moi aussi, je m'ennuierai bien dans les commencements : votre bon-
SÙ2 LE i-AYS LATTN.
jour au matin et votre bonne nuit de chaque soir me manqueront ; mais je penserai à vous. Ah ! mais, à propos, s'écria Mariette, étourdie que je suis, j'ai une lettre pour vous, que le portier m'a remise en montant, car il s'obstine à me donner vos lettres. C'est de votre oncle sans doute, acheva Mariette en remettant la lettre à Claude.
— Non, répondit le jeune homme après avoir lu.
— De qui donc alors ? fit Mariette.
— Lisez, lui dit Claude en lui mettant la lettre ouverte dans les mains.
— Pourquoi ? — fit Mariette étonnée. Elle prit néanmoins lecture de la lettre sur une nouvelle invitation de Claude. — Ah ! dit-elle en riant, après avoir achevé, je ne m'étonne plus maintenant que vous soyez si sage, mon ami ; vous aimez là-bas, et là-bas on vous aime. Pauvre Angélique 1 elle va être bien heureuse quand elle vous verra arriver ! Je me rappelle l'avoir vue à l'époque où son père soignait ma pauvre mère défunte : c'était une ravissante petite fille, ce doit être une belle personne. Mais savez-vous, dit-elle, que c'est fort mal à vous d'obliger votre fiancée à se rappeler à votre souvenir î Cette lettre m'a émue moi-même. Je croyais que vous écriviez tous les quinze jours à votre oncle et au docteur.
— Depuis trois mois, répondit Claude, j'ai écrit très -rarement.
— Il faut répondre à celte lettre, dit Mariette d'une voix un peu troublée ; le père d'Angélique ?ous le demande presque dans les quelques lignes qui accompagnent les tendres reproches de sa lille, inquiétée par votre silence. Vous avez élé bien discret avec moi, Claude, ajouta Mariette, j'ignorais cette passion. Il faut répondre à Angélique.
— Non, dit Claude.
— Non? pourquoi?
— Parce que je ne sais pas mentir, dit le jeune homme.
— Pourquoi mentir? demanda Mariette.
— Je n'aime pas Angélique, dit le jeune homme en prenant dans ses mains la main de Mariette.
— Mais vous l'avez aimée ?
— Je n'en sais rien véritablement; en tout cas, je ne l'aime plus.
Il y eut un moment de silence entre les oeux jeunes gens : Mariette n'osait lever les yeux, et Claude avait baissé les siens. Pendant ces cinq minutes de silence, ils s'étaient dit tout ce quils avaient a se dire.
— Claude, mon ami, il est tard, dit la jeune lille
en retirant sa main, que le jeune homme avait gardée dans la sienne : rentrez chez vous ; nous nous reverrons demain.
— Mariette, dit celui-ci, avant de vous quitter, j'ai quelque chose à vous dire, et c'est précisément à cause de cela que tout à l'heure je vous ai demandé si vous n'aviez rencontré personne.
— Que voulez- vous dire? dit Mariette en rougissant un peu.
— Vous m'avez répondu non. et cependant je savais le contraire.
— Comment avez- vous su? dit la jeune fille avec curiosité.
Claude lui raconta ce qu'il avait entendu au café. Au nom d'Edouard, il avaif remarqué que Mariette avait tressailli.
— Je vous remercie de m'avoir prévenue, dit Mariette, j'agirai en conséquence. Demain et après, je n'irai pas à mon travail.
—Mais pourquoi n'aviez-vous pas voulu m'avouer que vous aviez rencontré ce jeune homme que j'ai vu RU café ?
— Je craignais que cela ne vous forçât à songer au passé, répondit Mariette à voix basse.
— Vous aviez donc deviné ? s'écria Claude...
— Avant vous, répondit-elle avec une charmante coquetterie.
Ils se serrèrent la main une dernière fois, et Claude rentra dans sa chambre. Il ne pouvait dormir, et passa une partie de la nuit à regarder les étoiles : ce fut seulement au jour levant qu'il se mit au lit , attendant avec impatience l'heure où il reverrait Mariette. Celle-ci non plus ne s'était pas couchée ; elle avait passé debout toute une partie de la nuit. Elle relut plusieurs fois la lettre que la fille du docteur Michelon avait écrite à Claude, et demeura rêveuse après chaque lecture. Un grand combat s'engagea alors dans elle-même. L'aube naissante, qui vint éclairer sa petite chambre, la surprit dans la même attitude où Claude l'avait quittée; elle essuya quelques larmes qui avaient coulé le long de ses joues, et se le\'a brusquement en faisant un geste de résolution douloureuse. — Elle avait pris son parti.
Quand vint l'heure où elle se rendait chaque jour à son ouvrage, elle sortit comme d'habitude, malgré la promesse qu'elle avait la veille faite à Claude de ne pas travailler. Celui-ci , fatigué de sa longue veille, dormait quand Mariette quitta sa chambre a\ec toutes sortes de précautions pour
n'être point entendue. Contre son habitude, elle s'était mise en toilette. En passant devant la porte du jeune homme, elle s'arrêta un instant comme si elle hésitait.
— Comme il va souffrir! dit-elle; allons, du courage I — Et, après avoir murmuré un. adieu étouffé à celui qui ne pouvait l'entendre, elle descendit rapidement l'escalier.
En approchant de la maison où était son magasin, elle aperçut de loin un jeune homme qui se promenait devant la porte.
— C'est lui ! dit-elle en reconnaissant Edouard ; heureusement qu'il est venu 1 Elle ralentit le pas un instant, comme arrêtée par de nouvelles hésitations, puis elle reprit brusquement sa marche. Une minute après, elle était en face d'Edouard. Elle feignit une grande surprise en le voyant.
— Mariette, lui dit le jeune homme, je savais te trouver ici. Dans deux jours je quitte Paris. Je vais me marier; nous ne nous reverrons plus jamais. Avant de nous quitter, veux-tu oublier pour un jour le mal que nous nous sommes fait l'un et l'autre» et revivre ensemble pour quelques heures, de la vie d'autrefois, quand tu t'appelais Marianne?
LE PAYS LATIN. Zàl
— Oui, je le veux bien, répondit celle-ci en détournant les yeux.
Une voiture passait, Edouard la fit arrêter et y monta avec Mariette.
— Nous allons ?... dit le cocher.
— Je vous prends pour la journée , répondit Edouard; nous allons à Fontenay-aux-Roses.
Deux heures après, Claude Bertolin venait demander Mariette à son magasin.
— Nous ne l'avons pas vue aujourd'hui, répondit la maîtresse, très-étonnée de voir un jeune homme.
Toute la journée, Claude fut comme un fou. A huit heures du soir, il se rappela le pari qu'il avait la veille entendu faire par Edouard, et il se rendit au bal, dans un jardin fréquenté par les étudiants, et où il n'était jamais allé. Il n'avait point fait dix pas dans ce jardin qu'il aperçut Mariette ; elle dansait vis-à-vis d'Edouard. Claude voulut s'approcher; mais une muraille humaine s'était formée autour du quadrille où dansait la jeune fille. De tous côtés, Claude entendait les étudiants qui se disaient les uns aux autres : — Tu ne sais pas, Mariette est re- \ enue !
A la fin de la danse, un grand tumulte s'éleva dans It Lai et Claude fut forcé de se retirer dans les con-
3^8 LE PAYS LATIK.
tre-allées. Tout à coup il vit passer devant lui, au milieu de cris et d'éclats de rires, un groupe de jeunes gens, parmi lesquels se trouvaient ceux qu'il avait vus la veille au café ; ils portaient Mariette en triomphe ; les bouquets pleuvaient sur elle de toutes parts. Au moment où elle passait devant Claude, elle l'aperçut collé contre un arbre, et partit d'un grand éclat de rire : l'éclat de cette joie insolente, qui ne respectait pas sa douleur, porta une blessure profonde au cœur du jeune homme. Il jeta un dernier regard sur Mariette, que tout le bai poursuivait de ses acclamations, et disparut en murmurant : — Perdue encore une fois !
Après avoir erré comme un fou , Claude rentra chez lui ; il avait hâte de se retrouver en face de Mariette; mais, en prenant sa clef chez le concierge, il ne put s'empêcher de pâlir en remarquant que la clef de Mariette était encore accrochée au clou qui lui était destiné, ce qui lui indiquait qu'elle n'était point rentrée. Il monta dans sa chambre, s'assit sur le pied de son lit, immobilisé dans une douleur affreuse. A minuit et demi il entendit des pas sur son carré — C'est elle, s'écria-t-il en allant ouvrir; mais il se trouva en face d'un garçon de café qui tenait une lettre à la main.
— M. Bertolin?
— C'est moi, dit Claude.
— Pour vous, dit le garçon en tendant la lettre , il n'y a pas de réponse ; — et il disparut.
Claude ouvrit rapidement le billet; il était à peine cacheté, écrit au crayon, et ne contenait que ces mots :
il Oubliez-moi : j'ai revu Edouard, il reste à Paris.
i> Adieu. »
Mariette.
Claude passa la nuit à faire ses malles. Le lendemain de grand matin il arrivait à la Poule-Noire. Le buraliste lui annonça qu'il n'y aurait point de place avant deux jours.
Le jeune homme courut aux messageries. Il obtint une place d'impériale pour le départ du soir. Pendant toute la journée, il erra dans le quartier latin, regardant à toutes les fenêtres des hôtels, entrant dans tous les cafés ; mais il ne rencontra pas "elle qu'il voulait sans doute revoir encore une fois.
A six heures du soir il était en route pour la Bourgogne, et, le lendemain de grand matin, il arrivait à Joigny. La diligence de Lyon s'y arrêta un instant pour relayer. En prenant ses malles, Claude enten-
350 tE PAYS LATIN.
dit une voix qui le fit tressaillir. Il détourna la tête et aperçut à la portière du coupé Edouard, qui appelait le conducteur pour lui demander quelque chose.
— Lui! pensa Claude en reconnaissant l'ancien amant de Mariette, avec qui il avait fait le voyage sans s'en douter. Il quitte Paris... alors Mariette est libre... je la retrouverai I
Claude entra brusquement dans le bureau de la diligence de Lyon.
— Quand passe la voiture pour Paris ? demanda-t-ii .
— Dans une heure, répondit l'employé.
— Croyez-vous qu'il y ait des places ?
— C'est probable, car à cette époque on s'en va plutôt de Paris qu'on n'y vient.
— C'est bien, dit Claude en donnant des arrhes; gardez-moi une place n'importe où, je repars pour Paris.
— Tiens , fit le conducteur, qui avait entendu Claude, mon voyageur qui s'en retourne à Paris !
— Il aura oublié son mouchoir, répondit un palefrenier.
Il était grand matin, et les rues de la petite ville étaient désertes. Claude ne craignait pas d'être rencontré et reconnu; il avait une heure à lui. Avant
cfe retourner à Paris, où il serait le soir même auprès de Mariette, il voulut revoir au moins quelques irstants les lieux où vivaient ceux qui Taimaienl tant et qu'il était au moment d'oublier. Bien enveloppé dans son manteau de voyage, qui lui montait jusqu'aux yeux, il se hasarda jusque dans les environs de la maison du docteur Michelon, dont toutes les fenêtres étaient fermées. La porte du jardin, qui donnait sur un petit clos, était entr'ouverte : Claude y pénétra doucement et éprouva une singulière émotion en se retrouvant dans ces lieux où si souvent il s'était promené avec Angélique ; il reconnut le vieux banc où son oncle l'abbé Bertolin et M. Michelon s'asseyaient après le dîner pour la causerie du soir. Toutes les figures de ces êtres bienveillants et chéris qui lui avaient fait la vie si douce, entourée de tant de soins et de sollicitude, revinrent à sa mémoire ; il les vit animer ce jardin tranquille, plein de frais murmures et de parfums qui l'enivraient. La fièvre qui l'avait agité pendant tout le voyage se calmait peu à peu, et une quiétude bienfaisante, qu'il semblait puiser dans l'air natal, rétablissait le calme dans ses esprits troubles. Il s'assit sur le banc et y demeura pensif pendant quelques instants. Tout à coup le bruit de la cloche annonçant l'arrivée de
la diligence de Lyon, qui devait le remmener à Paris, se fit entendre au loin, Claude se leva pour regagner la station ; mais une force mystérieuse semblait le ^ retenir, et il tomba sur le banc qu'il venait de quitter. Le galop des chevaux sur le pavé de la route vint de nouveau l'avertir qu'il n'avait plus de temps à perdre; il se leva brusquement, et fit quelques pas dans le jardin; mais, comme il tournait les yeux dans la direction de la maison, l'une des fenêtres s'ouvrit. Claude n'eut que le temps de se cacher derrière le tronc d'un gros arbre, et il aperçut alors Angélique, qui s'avançait sur le balcon. Claude hésita d'abord à la reconnaître, tant elle paraissait changée. La jeune fille regarda un instant autour d'elle ; puis, étendant la main vers la cime du platane qui montait au niveau du balcon, elle en cueillit une feuille qu'elle porta à Ses lèvres.
Au même instant, la cloche du bureau de la diligence fit entendre un appel plus pressé et plus impératif; mais cette fois Claude ne l'entendit pas. Il regardait Angélique qui donnait ses soins à des caisses de fleurs, déposées sur le balcon.
— Pauvre fille ! murmura-t-il, pourquoi suis-je parti d'ici ?
Puis, ayant cru entendre des pas, Claude fit ua
bond en arrière pour se réfugier dans un fourré d'arbrisseaux dont le feuillage épais pouvait mieux le cacher. Il se disposait à escalader cette espèce de haie formant clôture, lorsqu'il sentit tout à coup sa jambe prise dans une espèce de piège à loup. La douleur qu'il ressentit dans le moment lui fit pousser un cri. Il essayait de se dégager; mais il avait a peine tiré sa jambe hors du malencontreux engin, qu'une main vigoureuse l'empoignait au collet, et la grosse voix de M. Michelon s'écriait :
— Je vais donc enfin savoir quel est le maraudeur qui mange mes raisins ! — Et d'un revers de main il fît sauter le chapeau de Claude.
— Quoi î c'est vous, mon gendre 1 exclama le docteur; que faites-vous chez nous si matin?
Un cri partit de la terrasse. Angélique venait de reconnaître Claude. Au même instant, la diligence de Lyon partait pour Paris ; mais Claude ne se souvenait plus déjà qu'il avait donné des arrhes.