LAZARE A M. LE COMTE ANTONY DE SYLVERS
Versailles, mercredi 24 juîû.
Ça va bien, mon omi, ça va très-bien. Le hasard est un garçon d'imagination. Il ne lésine aucunement avec moi, et dans la succession des scènes qu'il improvise, il procède avec une rapidité qui donnerait le vertige aux habitués de l'art dramatique du boulevard. Cette pièce est un drame, mon ami; mais l'auteur le hasard l'a évidemment construit après une étude profonde de la préface de Cromwell. Seulement, malgré le mérite réel et les beautés de premier ordre qu'on remarquera dar.s cet ouvrage, j'ignore quelle serait en cas de représentation sur un théâtre à places payantes, l'opi-
nion des critiques ; ces commis qu on place dans le bas des jom^naux pour tenir les registres de l'état civil dramatique et littéraire, à peu près comme on fait des employés de mairie qui ont des bouts de manches, des garde-vues de taffetas vert, sont invariablement célibataires et passent leur vie à enregistrer la naissance ou la mort des enfants des autres — qu'ils trouvent généralement laids et difformes.
Cependant, mon ami, je ne suis pas sans inquiétude, et il ne faut pas croire à la sincérité absolue de toutes les folies de ce début. Je fais comme les enfants qui chantent lorsqu'ils ont peur.
Vraiment, oui, j'ai peur ; mais je vous sais assez d'esprit, et vous me connaissez trop pour ne pas donner à cet aveu des proportions qu'il ne saurait avoir quand c'est moi qui vous le fais.
J'ai peur, en ce sens que voilà quatre jours que je suis séquestré et que j'ignore ce qui se passe dans le monde, — j'entends par là le café de Paris et le balcon de l'Opéra. Quatre jours, grand Dieu! Que de changements il peut s'être opéré dans ces quatre siècles. Qui sait 1 M. Thiers a peut-être été proclamé empereur des Français, et s'occupe-t-il à écrire la propre histoire de son propre empire? Se
DE LAZARE. iCO
souvient-on encore de M. de Chateaubriand? Le nombre des voyelles a-t-il été augmenté? Met-on toujours des faux-cols et porte-t-on pas des habits rouges? Tâchez de m'instruire afin que je sois à la mode le jour oii on me conduira à l'échafaud, car j'ai la prévision que je serai guillotiné fm courant.
Les habitants de Versailles sont enchantés de cette bonne fortune; ils me préfèrent à leur Musée et au bassin de Neptune. J'ai ici un succès énorme, les dames m'envoient leur album pour avoir de mes autographes; mais comme j'ai toujours eu l'album en horreur, je fais illustrer ceux qu'on m'adresse par un vénérable scélérat avec qui j'ai eu l'honneur de faire connaissance.
Voici un échantillon de cette muse Lacenairienne :
SUR l'album d'une maîtresse de pension.
Comme on pâtre dans les blés cueille l'encens et la myrrhe, De ces charmilles de lis, ravissantes jeunes filles, Que caresse an bord des eau\ la brise et le zéphyre, Vous faites des mères de famille !
SUR l'.\lbum d'une dame riche et noble.
Tandis qne là-bas dans vos salles merveilleuses Vous jouissez sans contrainte de la liberté,
iO
Moi qni comme vous ai l'ame généreuse, Pourquoi donc sur une dalle boueuse Languis-J8, infortuné prisonnier?
SUR l'album de la fem:,ie bu procureur du roî.
Moi, pauvre captif, que par vos genoux que j'embrasse. Mon doux Jésus aurait dit : Qu'il quitte ces humides voûtes. Rendez-moi justice, et faites-moi avoir ma grâce, 0 fille de Thémis, vous qui les possédez toutes.
Hein, que dites-vous de cela, mon ami?
Ce forçat de lettres a un talent très-développô sur la pensée morale, et il travaille la maxime comme s'il était élève de Larochefoucauld. Il y a dans cet homme l'éloffe d'un grand philosophe. II est savant comme une encyclopédie, et le crime a répandu sur son front couronné de cheveux blancs une auguste sérénité qui lui permettrait de poser pour Minos, dieu de la justice. Cet homme m'a fait la théorie du crime avec l'habileté et l'expérience d'un praticien. Il m'a donné une foule d'excellentes instructions, au cas oi:i je voudrais me livrer exclusivement à son art. Il connaît depuis vingt ans toute la génération des procureurs du roi. Il s'est assis sur les bancs de toutes les cours d'assises du royaume. Il a dans sa poche un plan de toutes les prisons et de tous les bagnes, et
m'a affirmé qu'avec quelques protections on pouvait choisir celui oi!i l'on désirait aller. En poeto et en artiste qu'il est , préférant la Méditerranée à l'Océan, il m'a avoué qu'il s'était arrangé pour faire son dernier coup dans un district voisin de Marseille. De cette façon, m'a-t-il dit, j'étais presque silr d'être dirigé sur Toulon — on y est mieux, voyez-vous !
C'est effrayant, cet agréable voisin m'a confié aussi que mon geôlier, M. Perdrizeaux, m'avait complètement fourré dedans sous le rapport du régime actuel des prisons.
— Tout le monde n'a pas de divans, m'a-t-il dit, et, quoiqu'on vous ait affirmé le contraire, il y a encore ici quelques mètres de chaînon. Tenez, il y a dix ans, en 40, du temps de l'afTaire du boucher de Poissy, on m'a amené ici, et je demeurais là, au dessous, dans un cachot de l'ancien régime où il y a beaucoup de courants d'air et des fuites d'eau très-désagréables pour les coïmnençants.
Si je n'avais pas cet homme pour causer je m'ennuierais beaucoup. Je passe avec lui une partie de mon temps dans le préau oij se trouvent quelques scélérats de distinction ; c'est effrayant la probité qui règne parmi tous ces hommes déchus.
Cela est porté à un si haut degré qu'ils se font' crédit les uns aux autres, et que M. Perdrizeaux leur ouvre des comptes. 11 m'a assuré n'avoir jamais perdu un liard avec eux. S'ils quittent la prison avant d'avoir pu s'acquitter, ils trouvent toujours moyen de le faire plus tard. — J'ignore si elle a cette confiance, mais la Banque de France pourrait endosser les effets de ces messieurs sans aucun risque. — Us se feraient couper la tête afin de se procurer l'argent nécessaire pour faire hon neur à leur signature.
J'ai fait aussi connaissance d'un nommé Jalobin — un Papavoine timide qui a tué deux de ses écoliers, parce qu'il ne pouvait pas leur donner de prix. — Jalobin est moins spirituel que son confrère, mais il a la naïveté de la folie qui l'a armé d'un couteau; l'autre jour, il a proposé dix francs à Perdrizeaux s'il pouvait lui procurer un enfant?
— Qu'est-ce que tu en veux faire, scélérat, a répondu l'honnête geôlier.
— Je voudrais lui apprendre à Hre, répondit Jalobin avec douceur.
Ça fait dresser les cheveux sur la tête; voici l'heure où l'on doit porter les lettres à la visite du greffe, je me hâte donc de fermer ma lettre. — A
propos, les détails me faisaient omettre le principal.
Je vous avais prié de me faire parvenir une petite boîte d'écaillé que vous deviez prendre chez moi, je n'ai rien reçu non plus que de vos nouvelles; m'auriez-vous oublié? Je me rappelle à votre souvenir, et vous supplie de faire diligence. Je ne vois pas quel obstacle pourrait empêcher que vous me fissiez parvenir l'objet que je vous demande, les communications ne sont pas encore interdites. Songez que cette captivité, si elle so prolongeait, pourrait avoir des suites fatales pour moi, et faites, pour m'en tirer, tout ce que vous inspirera l'attachement que vous m'avez porté dès que vous m'avez connu, et dont, pardonnez-moi cet aveu, je n'ai jamais pu m'expliquer la spontanéité... C'est peut-être une inintelligence de cœur, que voulez-vous, je suis jeune encore moi, et quoique vous m'ayez bien épouvanté par vos leçons, quoique vous m'ayez prouvé avec cette éloquence aiguë qui vous est particulière, que l'homme n'avait de meilleure cuirasse que l'égoïsme pour se préserver des dangers de la vie, cette cuirasse a encore des défauts chez moi, et cette armure de scepticisme me paraît quelquefois bien lourde à porter.
174 LA RÉSURREGTIOr^
Vous me gronderiez si vous m'entendiez parler ainsi tout haut; mais j'ai foi en votre discrétion. Pour vous seulement je suis ce que je suis — pour les autres je veux rester ce que vous m'avez fait; car je comprends l'utilité de ce perpétuel mensonge qui me ferait avouer le commencement de cette lettre et nier la fin. — Ah ! cher Antony, quels fiommes étes-vous donc, vous et Séraphin? par quelles effroyables tempêtes votre jeunesse a-t-elle été battue ! Dans quels souvenirs douloureux avezvous retrempé vos paroles, blessant à mort l'illusion naissante qui chante dans le cœur des jeunes hommes? Où donc avez-vous appris le secret de ces terribles sourires qui font monter la pâleur de l'effroi sur le visage de ceux qui entrent dans la vie par la verte route de^leur vingtième année, et pourquoi sous vos regards baissent-ils précipitamment leur front encore humide des larmes de leur mère, qui leur a dit en les conduisant à la porte du monde :
— Pars et sois heureux.
Oh! Antony, j'ai tort de me permettre ces interrogations; votre dévouement m'est connu et votre désintéressement me le rend encore plus cher. Je vous ai dû des tristesses, mais je vous ai dû aussi bien des joies. Vous avez foulé sous vos pieds bien
des fleurs dans le chemin de ma jeunesse, quand je ra'oppretais à les cueillir, mais c'est que vous pensiez que ces fleurs, si belles au regard, renfermaient des poisons dont la couleur éclatante n'était que la perfide enveloppe. Oui, vous avez raison, et moi j'ai tort, aussi bien décidément je suis de votre religion. Il n'y a de vrai Dieu que le plaisir, c'est le Dieu du monde, le seul Dieu auquel on doit croire, et malheur aux athées , à ceux qui se réfugient dans les austérités hypocrites et refusent d'adorer cette sublime divinité faite de rayons, — l'or, la flamme, le diamant.
Laissons aux poètes de fougère et de houlette leurs éternelles contemplations devant les astres, qu'ils estiment être les âmes des hommes vertueux. Le soleil et les astres sont les lustres éternellement allumés pour éclairer la fête éternelle. Il n'y a rien au delà de l'enfer ; et le paradis , cette utopie des catholiques, n'est qu'un endroit maussade oii l'on exécute éternellement la symphonie de l'ennui sur un grand harmonica.
Vive l'enfer oij sont toutes les belles femmes et tous les grands hommes, tous ceux qui ont imprimé sur la terre le pas souverain de la célébrité ; vive l'enfer et sa flamme éternelle, l'enfer oii l'on retrouve Cléopâtre, Marion Delorme, la reine de
Saba et Sophie Arnould en causeries et en chansons avec Sardanapale, Salomon, Don Juan, Horace et tant d'autres qui avaient votre devise, mon ami.
Vivre pour jouir.
J'espère que voilà un joli morceau. — Cest ma dernière tentative de poésie, une espèce de chant du cygne, hein?
Au cas oii mon ami le hasard aurait juré de me faire monter sur l'échafaud, je vous prierai d'écrire à Londres à Mac-Daniel's, le célèbre fondeur. Vous lui commanderez un couteau en acier fin.
— Je veux me procurer le luxe d'un fer vierge.
— Je ne pense pas que le gouvernement s'y oppose.
Si cela était possible, je désirerais également que l'exécuteur fût habillé de rouge le jour de la fête, comme dans le tableau de Jeanne Grey ; vous obtiendrez bien au besoin les dispenses nécessaires. — Je serais très-contrarié de ne pas être guillotiné par un bourreau rouge et un couteau anglais. — Sans cela, autant vaudrait ne pas être guillotiné du tout.
Je serais aussi bien heureux si M. de Ponger-
ville voulait faire ma complainte avec une vignette par Daumier.
Adieu. Celui qui est digne d'être votre ami.
P. S. — ^"oubliez pas la boîîe d'écaillé.
DIXiÈME LETTRE.
MARIE d'ALTON A M. LE COMTE ANTONY DE SYLVEiiS.
Jeudi malin.
J'ai relu dix fois votre lettre, Autony, et dix fois je Tai relue sans la comprendre. Vous êtes venu , et Julie ne vous a pas laissé pénétrer près de moi. Mais pourquoi et dans quel but? Qui lui a donné cet ordre? Ce n'est pas moi, moi qui vous attendais avec toute l'anxiété d'un cœur désabusé par la souffrance et brisé par l'amour. J'ai fait venir cette fille et je l'ai mterrogée froidement , avec mesure, contenant ma juste colère, et craignant par-dessus tout de lui laisser pénétrer mes secrets sentiments. Elle m'a répondu , avec une naïveté étudiée :
— Puisque Madame est venue à Verrières pour être seule, je n'ai pas cru que ma consigne fût
LV RESURRFXTION DC LAZ\îlE. !70
levée pour M. le comte de Sylvers. Madame aurait dû m'averlir.
Elle s'est retranchée dans la pureté de ses intentions , dans son dévoûmcnt inaltérable et dans le souvenir de dix ans de bons et loyaux services.
Ah ! cher, je suis entourée d'ennemis. Cette femme que j'ai accueillie avec un empressement bien naturel , avec une pitié si franche et si désintéressée, cette Louisa me hait. Pourquoi? J'ai surpris dans un de ses regards ma mort fermement décidée. J'ai pâli sous ce regard meurtrier, et la lumière s'est faite.
Cette femme doit vous aimer, Ântony, Elle m'a parlé de vous avec un mépris concentré et si amer qu'il trahissait malgré lui une passion aveugle. Je la plains trop sincèrement pour la haïr, mais pas assez pour l'estimer. Louisa est une femme perdue; eh bien ! l'amour chez ces créatures revêt des formes si monstrueuses que sa toute-puissance ne saurait les sauver du mépris.
Obligée de feindre avec moi, elle m'a conté je ne sais quelle ridicule histoire destinée à exj^liquer sa présence chez Lazare et les événements qui en sont résultés; et j'ai pu voir comment elle comprenait la plus sainte des passions. Ce sont des emportements incroyables, des dévergondages do
pensée et de sentiment qui me surprennent et qui m'efîraient. Cette frénésie sensuelle qui devrait me causer un insurmontable dégoût, a le pouvoir d'éveiller en moi tous les mauvais instincts qui sommeillent; et je me suis surprise à envier cette fille infâme , dont l'amour doit avoir l'attrait infini de l'abîme.
Qu'ai-je gagné à rester honnête, -s'il dépend d'une Louisa de troubler ainsi ma vie ? Parce que j'étais votre maîtresse, mon Antony, j'ai refusé d'épouser un vieillard qui m'offrait , avec un nom illustre, une fortune à tenter une reine. J'ai cessé de voir ma famille et j'ai rompu avec le monde, sans rien garder que le modeste héritage de ma mère. Je me suis vouée à la solitude et à l'abandon. J'ai endossé mon amour comme un cilice, et j'ai fait de la coupe des voluptés un calice d'amertume. Je croyais, en la rendant éternelle, sanctifier ma faute.
Eh bien ! tout l'enfer des mauvaises passions se déchaîne dans mon cœur. Qu'est-ce que notre vertu, que notre chasteté, s'il nous suffit de voir à nu l'âme d'une courtisane, pour que nous foulions aux pieds notre passé immaculé , et pour que notre vie d'abnégation et de sacrifices pèse sur nous comme un remords?
DE LAZAHE. 181
C'est parce que j'ai bien compris tout cela que je m'impose une horrible pénitence, celle de \ous faire une confession complète.
Hier soir, le facteur rural a apporté une lettre de Paris pour W^ Louisa de Berval, chez M""^ Marie d'Alton, à Verrières. Comment sait-on que j'ai recueilli cette fille? J'ai pris la lettre des mains de Julie ; j'ai dit que je la remettrais moi-même à Louisa; mais je l'ai longtemps gardée pour l'examinera mon aise; et à la fm j'ai cru reconnaître l'écriture fme et serrée du vicomte Séraphin. Ahî si cette lettre n'eût pas été si bien cachetée ! Une lutte terrible a commencé entre ma probité et ma jalousie. Un seul mot pouvait éclaircir le mystère de toutes mes douleurs. N'étais-je pas dans mon droit en combattant par toutes sortes d'armes mes ennemis cachés ? Je ne redoutais plus qu'une chose : c'était de ne pas trouver dans cette lettre tout ce que j'y allais chercher. Vous le voyez, mon ami , j'étais descendue si bas que je discutais avec moi-même l'utilité d'une bassesse. Reconnaissezvous encore la fière Marie d'Alton? Allais-je agir en Carthaginoise ou en Romaine?
Heureusement, JuUe est rentrée. La Romaine l'a eiuporté.
— Tenez, Julie, lui ai-je dit, je n'ai pas encore
i83 LA RÉSURRECTION
VU M"^ Louisa , qui sans doute est restée dans le parc. Cherchez-la et remettez-lui cette lettre.
JuHe est sortie et j'ai respiré plus librement. J'avais failli rougir devant ma femme de chambre. Ahl cher, nos gens nous maintiennent plus qu'on ne croit dans le sentiment de notre dignité; car^ 03ci n'est pas le moins pénible à dire pour une femme peu accoutumée à de pareils aveux , peutêtre me fussé-je approprié cette lettre, si je n'eusse à l'instant même réfléchi qu'un seul mot de Julie pouvait instruire Louisa de ma déloyauté et m'attirer son mépris. Le mépris de Louisa ! Recommander le silence à Julie, en faire ma complice, était plus indigne encore. Toutes ces menues considérations m'ont arrêtée et m'ont sauvée d'une tentation honteuse. Mais attendez la fin.
Pendant le dîner, j'observai minutieusement .louisa , dont le visage restait impassible. Je ne sa* vais plus que penser de celte splendide créaîu^qui mangeait de si bonne grâce une livre de rum stecks. Car, remarquez bien ce détail presque comique , la Louisa , sans se soucier des infusions de mauve que lui prescrit le docteur Lebidois , dévore d'incroyables quantités de filets de bœuf, et semble craindre la diète plus que l'opération du trépan dont la menace son savant médecin.
DE LAZARE. iS3
Le repas achevé, nous prîmes le café sous la marquise du péristyle, du côlé du jardin. Louisa paraissait m'aimer ce soir-là ; elle me cûlinait et prenait mes mains dans les siennes, avec d'adorables chatteries. Je commençais à me repentir de la rigueur de mes jugements. Comment cette charmante enfant, cette bonne fille pourrait-elle tremper dans quelque hideux complot contre moi?
Tout à coup Julie vint avertir W^^ Louisa qu'un homme était là qui l'attendait. Elle s'élança du côté de la grille, et revint au bout de cinq minutes avec un air sérieux qui me déconcerta.
— Qu'y a-t-il? demandai-je. Et quel est cet homme?
— C'est Théodore, le domestique de Lazare. Allons , chère belle j n'allez-vous pas prendre de l'ombrage?
Puis elle alla s'enfermer dans mon boudoir. Jo rentrai dans ma chambre. Mais jugez de mon étonnement , lorsque je trouvai sur ma table à ouvrage une lettre cachetée à mon adresse.
Je sonnai Julie.
— Comment cette lettre se trouve-t-elle là !
— Je ne sais pas , Madame.
— Qui l'a apportée?
— Je ne sais pas.
— Cependant elle ne porte pas le timbre de h poste.
— Je ne puis rien dire de cela à Madame. Je n'ai point eu connaissance de cette lettre.
— Voilà qui est fort extraordinaire !
— Il se passe ici bien d'autres choses extraordinaires depuis quelques jours ! murmura Julie en se retirant.
Au moment d'ouvrir ce pli, je fus saisie d'une terreur affreuse, je me rappelai les lettres empoisonnées si vulgairement employées au temps de Catherine de Médicis.
— Mais ce serait bien raffmé , pour une danseuse du Cirque ! me dis-je.
Et je brisai l'enveloppe. Pour le coup , je faillis me trouver mal. Sous le pli se trouvait la lettre du vicomte Séraphin, la fameuse lettre que j'avais voulu soustraire le matin même. J'étais, sans le savoir, devenue un personnage de quelque féerie. J'ouvris la lettre, et voici ce que je lus :