Le pays magyar
Le Pays et les paysans hongrois. — Valaques ET tziganes. — Condition économique. — Moeurs et fêtes. — Le château et les seigneurs, — Le luxe hongrois. — Ce qui reste DU passé. — Aucun intermédiaire entre la chaumière et le château.
Au matin j'arrive à Kolozsvar, après une délicieuse nuit de wagon : il n'y a que la Hongrie oij les nuits de wagon méritent cette épithète. Mais encore faut-il connaître le secret; un Hongrois de mes amis m'avait dit : « Arrivez un peu avant l'heure et installez-vous dans un coupé ; au conducteur du train, qui très poliment vous souhaitera le bonsoir, tendez votre billet en
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mettant un florin par dessous. » Il futfait comme il m'avait dit ; le conducteur me rendit le billet et garda le florin. Mais du dehors il tourna le pêne et je restai seul toute la nuit.
De Ivolozsvar encore deux heures de train ; la ligne suit la vallée de la Szamos. Je descends à y..., d"où deux grands chevaux secs et rapides m'emportent au village. Perpendiculairement à la grande vallée s'ouvre une vallée plus petite, oii coule un ruisseau à moitié tari, et que bornent des collines arrondies couvertes d'un maigre gazon.
Nous traversons le village ; la route est la seule rue ; des deux côtés, les maisons des paysans, quatre murs blanchis à la chaux, d'une hauteur de deux mètres, au-dessus un grand capuchon de chaume taché de plaques de mousse. Toutes ces chaumières sont entourées d'une petite cour ; à terre, sur un lit de paille, des courges sèchent au soleil, à des cordes tendues pendent des grappes de maïs. La porte est sur le côté ; dans le mur qui fait face à la route sont percées deux minuscules fenêtres pareilles à deux yeux qui regardent les passants. Hommes
et femmes qu'on rencontre saluent très respectueusement. Nous arrivons au cliàteau, chez M'"" T..., dont je vais être Thôte pendant quelque temps.
Je passe les premiers jours à explorer la n'gion. Le petit cheval bosniaque que je monte, trapu et court, grimpe comme une chèvre aux pentes les plus roides. Des collines d'environ deux cents mètres de haut enferment la vallée. Quand on est sur Tune d'elles, on trouve devant soi d'autres collines semblables, et ainsi tout le pays n'est qu'une suite d'ondulations exactement pareilles, avec, dans le lointain, la haute cime du Czibles. Dans les vallées, des champs de maïs et de blé ; sur les côtes, des pâturages ; aux places bien exposées, quelques vignes qui se meurent ; par endroits, la longue poutre à levier qui sert à tirer l'eau du puits, l'éternel accessoire d'un paysage hongrois. L'aspect de ce pays est monotone ; le village et ses habitants m'intéressent beaucoup plus.
Ce village est habité par des Hongrois, des Valaques et une faible colonie de Tziganes. Hongrois et Valaques sont en nombre à peu près
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égal ; les premiers sont protestants ; les seconds, grecs orthodoxes ; quant aux Tziganes, la religion ne leur importe guère : ils adoptent partout celle du seigneur. Le pasteur et le pope sont les deux notabilités ; il faut en ajouter une troisième, le cabareticr juif, qui loge dans une maison de pierre et dont la femme porte un chapeau, deux marques indiscutables de la notabilité. Le pope est un petit homme à grande barbe rousse et sale, empressé et remuant. Je lui fus présenté le premier jour ; depuis lors je ne sortis plus une seule fois sans le rencontrer: ce diable d'homme était toujours partout, tantôt sur la place, à proximité du cabaret, gesticulant et préchant au milieu d'un groupe d'indigènes, plus souvent par les chemins, conduisant un attelage de paysan, s'en allant en compagnie de sa dame vaquer aux besognes agrestes, parfois même juché tout en haut d'une charretée de foin.
Je vais, je regarde et m'informe : le pope et le pasteur sont en assez bons termes, et donc Hongrois et Valaques s'entendent fort bien. Que peuvent faire à ces pauvres gens les questions de nationalité et de race ? Savent-ils même ce que
c'est? Depuis des siècles, ils vivent côle à côte, ayant mêmes soucis, mêmes fatigues et mêmes plaisirs. Sans doute, leur religion diffère, mais cette différence ne les frappe aucunement, parce que c'est là un fait dans lequel ils ne sont pour rien. Ils ont reçu de leurs pères un culte et des pratiques qu'ils légueront à leurs enfants : aux époques prescrites les Valaques d'aujourd'hui, les Valaques de demain, jeûneront comme les Valaques d'hier, ils jeûneront jusqu'à s'exténuer. La coutume le veut ainsi, nul ne songe à s'y soustraire; d'ailleurs, s'il est saint déjeuner, cela est parfois plus utile encore, quand on n'a rien à mettre sous la dent. Comme leurs pères, ils conduiront leurs moutons et leurs porcs malades au pope, qui, moyennantun florin, les exorcisera. Et de même, sans grande ferveur, les Hongrois s'en iront au prêche, parce qu'il plut peut-être au seigneur de jadis de se faire protestant, lui, et tous les serfs de ses terres.
La langue les sépare ; mais une cohabitation séculaire a lentement détruit cette barrière ; dans ce contact, ce frottement incessant, les deux idiomes se sont quelque peu pénétrés.
D'ailleurs, pour rendre les pensers simples et rudes de ces fds de la terre, il faut bien peu de mots, bien peu de tours. Si le Valaque, plus paresseux, répugne à sortir de sa langue, le Hongrois en sera quitte pour apprendre quelques mots de valaque, et tout sera dit.
Au surplus, si la langue et le culte les séparent, une grande chose les réunit, c'est la pauvreté. Ils sont tous deux également misérables. Possesseurs de quelques terres, ils en tirent tout juste de quoi se nourrir : le sol n'est pas fertile ; la plupart se louent comme ouvriers chez le châtelain. Ils mangent de la farine de maïs, quelque peu de lard, qui est pour eux un luxe. Encore quand le maïs mûrit bien ! Le malheur est qu'il ne mûrit pas toujours, par suite des pluies persistantes ou des gelées prématurées. Dans ce cas, il faut cueillir les épis verts, qui fournissent un aliment des plus malsains, causant, comme dans certaines parties de la plaine du Pô, une terrible maladie, la « pellagre ». Avec des gens se nourrissant si mal, soumis à une hygiène déplorable, les épidémies ont beau jeu. Il n'est pas d'année qui n'en amène quelqu'une.
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Le Hongrois se défend, lutte avec quelque énergie contre cette misère envahissante ; le Valaque se résigne, et s'abandonne ; comme le sage d'Épicure, il demande tout à lui-même, et rien à la fortune ; il ne cherche pas à développer ses revenus, mais à réduire ses besoins. Et, par un entraînement de tous les jours, il parvient dans cette voie à des résultats surprenants : il vit vraiment de rien. Aussi, son effort, son travail ne vont-ils qu'à acquérir ce rien, ce strict minimum nécessaire à l'existence : « Dès qu'ils se voient du maïs pour quelques jours, me disait l'intendant du château, nous ne pouvons plus les décider à venir travailler. Parfois pourtant, la besogne presse, quand, par exemple, les foins sont coupés et que la pluie menace. Alors, nous usons d'un stratagème : je vais trouver le pope, qui, sur ma demande, consent complaisamment à prescrire pour le lendemain une fête religieuse. Nous arrangeons de connivence avec lui ce qu'on appelle une Kalùka : c'est un mélange intelligemment dosé de travail et de plaisir. Les Valaques rentrent le foin ; en échange, ils mangent et boivent chez nous tout leur soûl, et nous leur
payons par surcroît les musiciens. Beuverie, mangeaillc et musique font passer le travail. »
J'ai vu moi-même d'incroyables exemples de cette indolence orientale. Un jour, en compagnie de M. G..., professeur à l'Université de Kolozsvâr, nous faisions dans les environs une promenade à bicyclette. Arrive contre nous une charrette traînée par deux bœufs, avec un paysan valaque couché dedans ; laissant à l'attelage le milieu de la chaussée, nous allons l'un à droite, l'autre à gauche, moi légèrement en avant. A la vue de ma bicyclette, les bœufs prennent peur et, se jetant de côté par un brusque crochet, dévalent le talus, et s'en vont à travers champs ; il s'en fallut de quelques centimètres que mon compagnon ne fût emporté par eux. La charrette fît un épouvantable cahot, mais le Valaque ne bougea pas. Il resta dans cette sorte de caisse suspendue qu'est une charrette hongroise, étendu, le corps replié et les jambes ballantes. Tranquillement, il donna de la voix à ses bêtes, qui, d'elles-mêmes, se remirent dans le droit chemin.
... Il semble que de gens aussi misérables, même avec la meilleure volonté du monde, on
ne puisse vraiment extraire aucun profit. On le peut pourtant, puisqu'au milieu d'eux, vivant uniquement d'eux, le cabaretier juif prospère et s'enrichit. J'ai vu tous les villages de la région ; je n'en ai pas vu un qui n'ait son cabaretier juif. Sur l'enseigne du cabaret, toujours à côté des mots « Bor, Sœr, es Pàlinka » (vin, bière et eau-devie), c'est un nom comme Salomon, Isaac, Nathan, que l'on trouve. Ce juif, le plus souvent le seul de sa race dans le village, n'est pas seulement cabaretier, mais .épicier, mercier, quincaillier, etc. ; il vend aux paysans tout ce dont ils ont besoin, il leur achète les œufs, les fruits, quand on élève des oies dans la région, le duvet d'oie ; bref, tout le petit commerce du v^illage passe par ses mains. On comprend qu'il lui en reste quelque chose. Le commerce ne suffit pas, il y ajoute la banque. Il prête aux paysans à court d'argent. Ici, jM. T.... le seigneur du village, possédait le droit de cabaret, qu'il faisait exploiter. Depuis que l'Etat a racheté ce droit, le juif est arrivé. Il y est maintenant pour toujours ; sa maison de pierre a un étage, et sa femme porte un chapeau.
Et qu'on ne voie pas dans ces lignes la moindre trace d'antisémitisme stupide. J'explique seulement ce que j'ai sous les yeux. Si le juif prospère si rapidement, il le doit sans doute à l'insouciance, à l'imprévoyance des pauvres paysans qui l'entourent, mais aussi à ses qualités extraordinaires de souplesse d'esprit et d'énergie. Il arrive dans les hameaux ayant le plus souvent tout son bien dans un mouchoir noué au bout de son bâton. Une fois là, avec une ténacité incroyable et une invincible obstination, il s'acharne à la tâche. On m'en citait des traits surprenants : en plein hiver, par un froid glacial, alors qu'une épaisse couche de neige couvrait les champs et les sentiers, un juif de Galicie, nouvellement arrivé, le vrai type du juif primitif portant le grand caftan noir, les longues mèches de cheveux pendant en tire-bouchon sur lesjoues, coiffé du bonnet à poil, de cet atroce bonnet à poil graisseux et sordide que les Hongrois appellent bonnet à chenilles^ s'en allait par les campagnes ; enfonçant dans la neige et souffrant les pires tortures, il visitait les moindres fermes, même les plus éloignées, pour acheter
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des œufs. Il en trouvait parfois un ou deux. Mais qu'importe? tout l^énéfice est ]:)on pour si minime qu'il soit. Et c'est là ce qui fait sa force: dans les premiers temps de son commerce, il est capable d'endurer les plus terribles privations ; pourvu que ses affaires marchent, la faim, la fatisue ne lui sont rien.
C'est dimanche. Accompagné par le jardinier du château, un Morave jovial qui sait l'allemand et qui rit sans cesse dans sa barbe blonde, je vais voir les Valaques qui dansent à droite du village, tout près du quartier tzigane. D'une salle basse où ils grouillaient entassés, ils sortirent tous, jeunes fdles et jeunes gens, avec les troismusiciens tziganes, un violon, un violoncelle et une contrebasse. C'était là un triste orchestre, ce qu'on appelle en hongrois « malaczbanda » (bande de cochons).
On nous installa un petit banc dans la cour; nous nous assîmes à cette place d'honneur ; derrière nous, à droite et à gauche, toute une ribambelle de femmes et d'enfants, et la danse com-
mença. Le danseur, marquant les temps et se balançant en mesure, soutenait de son bras levé la danseuse, qui pirouettait prestement sur le talon de ses bottes. La courte jupe rouge se soulevait en rond, laissant voir des jambes nues et osseuses. C'était la danse valaque. Mais le joyeux jardinier, apercevant parmi les spectateurs quelques jeunes gars hongrois, les décida en insistant à se mêler à la danse : alors on dansa une (( csârdâs » (prononcez tchardach) ; les deux danseurs se tenaient enlacés, les mains sur les épaules, en rythmant fortement les temps. Il n'est pas jusqu'à un jeune tzigane maigre et élancé qui ne vînt se trémousser lui aussi avec une lourde danseuse de sa race. Ce fut alors la communion des races dans cette méchante harmonie, Hongrois, Valaques et tziganes dansant sous l'œil bienveillant du bon cabaretier, juif qui, pour reposer cette jeunesse agitée, l'abreuvait de bière et d'alcool.
Au retour^ je vais voir les huttes tziganes qui sont un peu en dehors du village. Ces huttes sont sordides :à l'extérieur, aucune cour; à l'intérieur, pas de meubles ; en guise de chaises, deux
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OU trois troncs de bois, un chaudron près du foyer ; dans un coin, la litière de paille de maïs. Ces tziganes sont sédentaires ; ils appartenaient jadis au seigneur, qui prenait soin d'eux, les faisait travailler et manger. Aujourd'hui, ils sont libres, ils se possèdent eux-mêmes, et c'est d'ailleurs là tout ce qu'ils possèdent. L'instinct de la propriété, surtout de la propriété foncière, leur est étranger. Ils ne se sont pas fixés, mais on les a fixés de force. Sans cela ils seraient comme leurs frères sauvages, les tziganes nomades, qui vivent encore la belle vie de courses et d'aventures. Eux, les sédentaires, ils ont perdu la force et la beauté, ils sont affaiblis et avilis par la misère, probablement aussi par les unions consanguines. Chez les nomades, l'existence errante, les fatigues des voyages incessants, la nécessité de rapiner pour vivre, entretiennent l'audace, l'énergie et du même coup la beauté. On trouve parmi eux des gaillards magnifiques et des femmes splendides ; mais ici c'est le dernier degré de la décadence et de la dégradation. Les femmes sont lourdes, bouffies d'une graisse malsaine ; plusieurs enfants sont couverts de
plaies hideuses, qu'ils étalent pour recevoir quelques kreutzers. Ils vont travailler au château; on les emploie à des besognes assez douces, car leur peu de force et de bonne volonté les rend impropres aux rudes labeurs ; ils s'occupent dans le jardin et ratissent les allées du parc. Chaque colonie a son chef, le « vajda » (corruption du mot voïevode), qui est un personnage : il porte à sa veste bleu sombre deux grands brandebourgs et d'énormes boutons de métal. Car le tzigane est amoureux fou de tout ce qui brille : «Ah Isij'étais seigneur, dit un proverbe tzigane, je mangerais de la graisse fine, je boirais de l'or fondu, et je me coucherais tous les soirs sur de la paille fraîche. » Ce « vajda » les conduit au travail, il les surveille, dans la main un bâton, dont il se sert parfois pour les activer. Chez ce peuple, nulle prévoyance, nul souci d'améliorer sa condition : « Tous les ans, me dit Mme T..., ils brûlent leurs portes et fenêtres, et nous devons les leur remplacer, quand vient l'hiver, pour qu'ils ne meurent pas de froid. »
L'archiduc Joseph s'est très vivementintéressé à eux : il a appris leur langue, il s'est fait leur
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puissant patron. Il en avait inslallô un grand nombre dans sa propriété, en leur donnant des maisons, des champs et des bestiaux. Il assistait à leurs l'êtes, présidait les baptêmes et les noces , bref, il essayait par tous les moyens de les apprivoiser, de les faire entrer dans la société régulière.
Tout cela fut vain : l'instinct profond de la race resta irréductible. Un beau matin, toute la colonie quitta ses champs et ses maisons et disparut.
Et sans doute tous les tziganes sédentaires feraient de même, tous préféreraient au gîte fixe et au pain assuré l'incertitude d'une vie vagabonde et les hasards des grands chemins. Mais ils ne le peuvent plus. Ils sont devenus oiseaux domestiques, incapables désormais de prendre leur vol. Si c'est tant pis pour le pittoresque, c'est tant mieux pour la sécurité des contrées, car ces tziganes nomades sont de grands fripons. Ils font le commerce des chevaux, exercent de-ci de-là quelques petits métiers, mais c'est surtout de leurs rapines qu'ils vivent. Il y a trois ans, une bande de tziganes attaqua et mit à sac un
château des environs ; on ne put pas les retrouver, et pendant des mois la famille dont je suis rUôte se faisait garder la nuit par des hommes armés.
Après les paysans, le seigneur, après les chaumières, le château. On passe brusquement de l'un à l'autre ; entre les deux, pas d'intermédiaire, pas cette suite ininterrompue d'échelons, comme dans nos villages français. Danslescampagnes, la classe moyenne n'existe pas. Ce devait être la situation d'un village français avant la Révolution. Le passé, qui pour nousest déjàsiloin, esticitout rapproché. Songez que le servage ne fut aboli qu'en 1848, qu'il n'y a pas eu ici de biens nationaux à vendre, que l'industrie est presque nulle, que le commerce est peu de chose et presque tout entier entre les mains des Arméniens, des Juifs. Rien n'a pu faire naître et enrichir une classe moyenne, une bourgeoisie rurale.
Une épaisse et large bâtisse comprenant un seul rez-de-chaussée, légèrement surélevé, des murs blanchis à la chaux ; un grand perron d'en-