UNE CONFERENCE SUR LOTI
J'ai fait un soir une conférence sur Loti, devant un auditoire assez nombreux qui, apparemment, savait le français et avait lu Loti, ce qui me causa du plaisir. On lit encore beaucoup nos romanciers en Hongrie. Je me souviens d'un voyage de Pest au lac Balaton où nous étions trois dans le compartiment: une dame, un monsieur et moi. La dame la première tira de son sac un romande Theuriet. Quelques minutes après, le monsieur ouvrit un livre à couverture jaune, et me baissant sans faire semblant de rien, je vis du coin de l'œil le titre: Le Journal d'une femme de chambre. « Oh ! oh ! me dis-je, il ne faut pas être en reste », et sautant surma valise, je memis à en extraire un bouquin dont j'étalai bien la couverture à mon voisin. Nous lisons ainsi un moment, le monsieur lève les yeux et je lève les yeux, il esquisse un sourire que je lui rends : « Vous êtes Français ? hasarda-t-il à mi-voix. — Je suis Français, et vous lisez du Mirbeau. Ouel auteur intéressant ! — Ah ! oui, très intéressant. ^/i voilà un qui connaîl bien les femmes ! (textuel.) Mais
W l'AYS MAdYAU
il y a un mot souvent employé que je ne comprends pas, c'est le mot épalanl. Que veut dire épatant? J'ai cherché dans mon dictionnaire et je n'ai trouvé qu' « épater », on dit nez épaté, comme nez écrasé. Ça ne peut pas être ça ! » Et j'expliquai à cet honnête lecteur la lacune de son dictionnaire et le sens du mot épatant. — Tout d'abord la dame du coin opposé ne levait pas les yeux de sur son Theuriet. C'était une personne réservée. Mais notre entretien continuant, elle parut s'y intéresser, osa nous regarder et comme chacun de nous lui souriait gentiment, elle nous fît la grâce d'un sourire. En arrivant nous étions les meilleurs amis du monde. La littérature française nous avait réunis. On sait qu'elle est par excellence une littérature sociale !
Mais il n'y a guère que nos romanciers qu'on lise. Encore le choix de ces lectures est-il parfois bien étrange ! En m'arrêtant à la devanture des libraires, j'ai été souvent surpris des auteurs français qui y figuraient. A côté d'un écrivain célèbre, ou du dernier livre sensationnel, que de noms inconnus, d'ouvrages sans valeur qui n'auraient jamais dû passer la frontière ! Qui diable
UNE COiNFKHENCE SUR LOTI
les a choisis ? c'est à croire qu'on fabrique des séries spéciales pour l'exporlation. La chose est grave, car si les étrangers lisent ces mauvais bouquins, c'est assurément au détriment des Lons. Un jour, j'ai voulu en avoir le cœur net et inventorier les livres l'ranç;ais d'un libraire. Sous prétexte de quelques volumes à chercher, je me suis fait tout déballei-, j'ai été scandalisé. En dehors des romanciers célèbres, consacrés par la renommée, rien que des livres de vingt-cinquième ordre, je dis les romanciers seuls : je n'y ai pas vu Taine, ni Renan, ni tant d'autres ; en revanche, j'y ai trouvé la collection complète, soixante volumes, d'X... (mais il faut taire le nom) qui n'est même pas un écrivain célèbre pour concierges.
Et comme je m'en étonnais fortement, quelqu'un qui connaissait bien le libraire me dit : « Il reçoit tous ses livres de Leipzig. C'est une grande maison allemande qui lui expédie sa collection d'auteurs français ! »
Dans ce cas, tout s'explique ; mais c'est quand même une (h'oh; d'idée de s'adresser à Leipzig pour recevoir les livres de France.
Pourtant le nombre des personnes sachant, tant bien que mal le français est encore assez considérable. Dans l'aristocratie, presque tout le monde, surtout les femmes, le lit et le parle. Elles ont vraiment du mérite à cela, l'ayant appris, pour la plupart, de gouvernantes et professeurs suisses qui le savent fort mal. Mais le Hongrois devient polyglotte avec une merveilleuse facilité. Vivant dans un pays de races et de langues différentes, la nécessité le contraint impérieusement d'apprendre vite les langues étrangères. Ce don de s'assimiler rapidement les autres idiomes est devenu chez lui de l'atavisme.
En dehors de l'aristocratie, parmi les personnes d'une instruction supérieure, beaucoup savent le français. Dans toutes les villes où je suis allé, même les petites, j'ai toujours trouvé quelqu'un, avocat, journaliste, ingénieur, qui peu ou prou parlait ma langue.
L'enseignement du français est obligatoire dans les écoles réaies correspondant à notre enseignement moderne, et facultatif dans les gymnases, qui donnent l'enseignement classique. L'allemand, lui, est obligatoire partout. Gomme