‹ Le pays magyarChapitre 10 sur 65 · L ANCIENNE CAPITALE DE LA TRANSYL^ ANIE · texte numérisé non relu

L ANCIENNE CAPITALE DE LA TRANSYL^ ANIE

fesseurs, le professeur de littérature française à rUniversité, M. X..., amoureux fervent de notre littérature, qu'il connaît 1res bien, même dans ses dernières manifestations, esprit fin et pénétrant, grâce à qui l'influence française n'est pas complètement nulle à l'Université de Kolozsvar. Car en matière d'éducation, d'enseignement, tout est à l'Allemagne : livres allemands et méthodes allemandes. Il n'y a de bons atlas et de bonnes histoires que les atlas et histoires allemandes, de bonnes éditions que les éditions allemandes. Et nous serions mal venus à nous plaindre de cet état de choses, puisque c'est nous qui l'avons créé, puisque c'est nous (|ui pendant vingt ans avons crié à tue-tête, au risque d'étourdir les autres et nous-mêmes, la supériorité de la méthode allemande, de la science allemande et de l'érudition allemande. Combien parmi nous qui, au lieu d'appliquer à l'étude et à l'explication des textes, aux problèmes de philosophie ou d'histoire, les qualités si précieuses et si rares de l'esprit français, la finesse du jugement, la vigueur logique, la clarté lumineuse de l'exposition, se sont réduits à n'être (pie desbredouilleurs

de gloses, el (reniuiyeux traducteurs de tout le fatras de lérudilion allemande !

M. X..,, lui, réagit contre lïnvasion germanique. 11 puise sa science et son enseignement à la source elle-même, ce qui n'est pas un mince mérite dans un pays où trop souvent les professeurs de français ont appris le français dans des universités suisses, avec des grammaires et des littératures allemandes.

M. X... et un autre professeur de l'Université dont je fais également connaissance habitent, à mi-côte d'une petite colline qui domine la ville, de délicieuses villas entourées de jardins. .J'ai reçu là le plus aimable accueil. Les autres membres de cette classe que j"ai connus au cours de mes voyages, professeurs, juges, avocats, journalistes, médecins, fonctionnaires de TEtat ou des comitats, m'ont paru très intéressants, possédant les plus grandes qualités : amour passionné de leur patrie, et connaissance approfondie des questions qui l'intéressent, intelligence active et avertie, esprit ouvert aux nouveautés, souci de civiliser sans cesse le pays, vif intérêt porté aux choses de l'étranger et par-dessus tout

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une politesse et une aménité exquises ; tout cela en fait une classe dirigeante qui ne le cède à celle d'aucun pays. C'est là et dans le peuple hongrois des campagnes que sont les deux grandes forces de la Hongrie. Quand on parle de magyarisation, de vraie magyarisation, il ne faut pas songer à des mesures d'administration ou de police qui n'ont d'effet nulle part, mais à cette élite : elle magyarise forcément les hommes de race différente avec qui elle se trouve en contact, par l'effet naturel d'une intelligence et d'une culture supérieures. Le grand malheur, c'est que cette classe moyenne est trop peu nombreuse : elle ne comprend guère que les fonctionnaires et les professions libérales, surtout elle ne s'alimente pas assez, elle ne peut pas assez s'étendre, ni assez s'enrichir. L'industrie n'existe presque pas ; le commerce appartient aux juifs, qui, ne pouvant ni ne voulant guère faire autre chose, se cantonnent naturellement dans cette branche, et y laissent bien peu de place aux Hongrois. Restent les simples paysans; mais de la condition de simple paysan, ayant à peine de quoi vivre, à celle de fonctionnaire,

médecin, avocat, Vctape est trop longue, et bien peu la franchissent. Voilà le point faible de cette société : elle a des divisions trop nettes, des séparations trop arrêtées. Des préjugés d'un autre âge et aussi la fatalité des causes économiques figent les individus, entravent, paralysent ceux qui voudraient et qui pourraient monter. Aristocrates, fonctionnaires, commerçants, paysans, il faudrait que tout cela se fondît mieux ensemble et se mêlât, qu'un grand essor industriel, une vie économique plus intense vinssent vivifier ce peuple, balayer pour toujours ce qu'il garde encore d'un peu étriqué et suranné.

S'il est vrai que les traits essentiels du caractère d'un peuple se marquent nettement dans le genre de ses plaisirs favoris, il faut parler un peu de ce qui est le plaisir favori de la société hongroise, la musique tzigane. Le musicien tzigane joue dans la vie hongroise un rôle aussi grand que le toréador dans la vie d'Espagne ; comme toute ville espagnole a son quadrille, toute ville ici a son ou ses orchestres. Pongracz

et Csikai (prononcez Tchikai) sont les deux chefs, les primas les plus goûtés à Kolozsvar.

On m'avait souvent parlé de Pongracz ; je savais qu'il était le musicien préféré de l'aristocratie, qu'il ne se donnait pas de fêtes sans lui, qu'il avait même eu l'honneur immense de jouer devant des têtes couronnées. L'archiduc héritier Rodolphe chassait en Transylvanie, et son hôte, un châtelain de la vallée de la Maros, avait appelé Pongracz : un soir de festin, les convives, enivrés par la musique tzigane, peut-être aussi par les vins transylvains, firent asseoir à leur table Pongracz et toute sa bande, et prince, grands seigneurs et tziganes, tous trinquèrent ensemble et burent jusqu'au matin. Pongracz en devint fou d'orgueil : du jour où il s'était assis près du prince, il se mit à tutoyer les comtes ; il racontait à qui voulait l'ouïr cette nuit mémorable : i< Tout le monde assis côte à côte, disaitil triomphant : ici un tzigane, là un roi, après un tzigane, puis un roi ! »

La première fois que je l'entendis, ce musicien illustre me fit une impression déplorable : un homme lourd et mal vêtu, sans autorité sur son

orchestre, uniquement occupé à regarder dans la salle, envoyer à droite et à gauche des saints ; ses musiciens allaient comme ils voulaient ; le violoncelle semblait avoii' la colique et le contrebassiste dormait sur son instrument.

Le lendemain je retrouvai le même orchestre, absolument transformé : musiciens et chef paraissaient inspirés, enfiévrés, pleins d'une passion frémissante. C'est que dans un coin du restaurant, toute une société élégante soupait ; un des messieurs d'un signe imperceptible avait mandé le « primas » et lui avait glissé à l'oreille deux mots ; cela avait suffi. Les artistes s'étaient réveillés : ils se sentaient maintenant écoutés par des connaisseurs dont le contentement à la fin de la soirée se traduirait par quelques billets de dix ou vingt florins, ils jouaient merveilleusement parce qu'ils jouaient pour quelqu'un.

Il faut que le tzigane joue pour quelqu'un, qui l'écoute bien et le paie mieux encore. Il est l'esclave qui ne joue que pour un maître ; pour le griser, l'enivrer, il s'enivre lui-même, il s'abandonne à sa passion, à cette fièvre qui le prend tout entier, le transporte et le fait vibrer. Son

instinct musical, qu'il tire du fond intime de son être, c'est la nécessité qui Ta développé : le tzigane, rusé et souple, a bien vite senti que son art lui était un moyen de plaire et de vivre. Il s'est docilement accommodé au goût du seigneur hongrois qui possédait la terre et les biens. Il a flatté son goût devenu rapidement un besoin. Désormais le tzigane avait sa fonction sociale : faire de la musique au Magyar. Dans tout château opulent, il y avait autrefois un orchestre tzigane. Les « primas » réputés se payaient à prix d'or; des magnats mélomanes se ruinaient pour eux. La passion tournait à la folie : l'un de ces seigneurs, à la fin d'un morceau où le tzigane s'était surpassé, prenait dans son portefeuille un billet de mille florins, le déchirait en deux, mettait une moitié sur le violon du chef, de ses doigts mouillés se collait l'autre au front disant : « Ceci est pour toi si tu joues mieux encore que tu ne viens de faire. » De ce train les choses allaient vite, châteaux, moulins, vignes et prés, tout cela s'engloutissait dans le violon du tzigane !

« C'était le bon temps, » disent les vieux mélo-

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mânes. Alors quelques seigneurs se ruinaient pour des tziganes. Mais ces musiciens tziganes méritaient qu'on se ruinât pour eux. Il y avait des « primas » merveilleux qui savaient la vieille musique hongroise, les vieux airs de Rakôczy. Maintenant c'est fini des bonnes traditions : on ne paie plus les musiciens, et il n'y en a plus de bons. Leurs descendants s'en vont h Vienne ou à Paris, dans des cabarets à la mode, jouer des valses banales et des airs d'opérettes pour des soupeurs vannés qui n'y connaissent rien.

« Avez-vous entendu parler de Bihari, le célèbre tzigane, me demande-t-on? Lisez l'anecdote curieuse que conte sur lui le romancier Eœtvœs. » Et je me suis reporté à cette anecdote très curieuse en efTet.

Bihari, un des plus grands musiciens d'autrefois, jouait à Pest, quand Vay Abraham, un de ses amis, lui donna l'idée de s'en aller à Balaton- Fured (i). Il empile avec lui deux charretées de tziganes et apparaît un soir à Fured, près des

(i) station balnéaire connue Pur le lac Balaton.

écuries. Il s'y trouvait déjà un orchestre composé d'instruments variés, des outils à musique de toute sorte, pour taper, pour soufller, pour secouer ; le chef en était Ruczizka, maître de chapelle à Vezprem, et très célèbre compositeur. Bihari au crépuscule monte vers l'hôtel et tout d 'un coup il entend de la musique. 11 s'arrête étonné, écoute: « Quelle est donc cette musique? deman- (( de-t-il àundomestique. — C'est Ruziczkaquifait « répéter sa nouvelle marche à ses choristes, et « demain soir à cinq heures il la jouera sur la « promenade devant les dames et les seigneurs. » Bihari écoute la marche, il l'écoute une seconde fois jusqu'au bout et la sait. A pas lents, il retourne vers ses compagnons. « Enfants, dites au cocher (( d'être là demain matin à quatre heures, et vous « aussi soyez prêts avec vos instruments. Nous « allons à Aracsa (i). »

Les tziganes partent. Le lendemain, dans un jardin, Bihari joue devant eux le morceau de Ruziczka et le leur apprend. A huit heures, ils le jouaient comme si depuis leur enfance ils

(i) Pelil village à dix minutes de là.

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n'avaient pas joué autre chose. A onze heures, ils arrivent à Furedet racontent qu'ils ont passé la nuit à Vezprem. Les seigneurs décident aussitôt que Bihari jouera pendant le dîner. Ruziczka était là avec tous ses musiciens allemands. Les bons chanoines de Vezprem ne laissent pas entrer dans l'église les musiciens tziganes, dont la musique blesserait les anges et le bon Dieu, car jouer le matin à l'église et le soir au cabaret, ne peut pas plaire à Dieu. Or, le Hongrois, V homme magyar [Magyar ember), ne va pas se faire musicien pour plaire au bon Dieu et aux anges du Paradis. On fait donc venir d'Autriche et de Bohême des musiciens sacrés : il n'en est pas un qui n'ait de longs cheveux, des lunettes et un cahier à musique. Ils reçoivent trois cents florins par an et, pour se nourrir, les reliefs de la table des chanoines. Même s'ils restent là cinquante ans, ils n'apprennent pas un mot de hongrois. Mais leur fds est dt'jà un bon Hongrois, et voilà ce que c'est que le Chorus Nemet, le musicien allemand ; c'est ainsi que le nomme l'indigène de Vezprem, qui, d'ailleurs, ne lui fait pas l'honneur de lui adresser la parole. Il n'y a que

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les colporteurs cle pains d'épices, les cardeiirs de drap et les manœuvres qui lui parlent, parce qu'ils sont du même pays que lui. Le tzigane peut apprendre en une heure un opéra tout entier, rien qu'à l'entendre, tandis que le Chorus Nemel a besoin de tout un mois pour apprendre sur un livre une simple czo;y/os (i) (prononcez tchardaclie) qu'il ne sait pas. Mais il a un immense mépris pour le tzigane, qui ne connaît pas la musique imprimée. II est vrai que le tzigane ne le trouve même pas digne de mépris : « Je ne lui permettrais pas, dit-il, de porter derrière moi mon violon. »

Le dîner commence. Après le potage et le premier verre de vin (du vin cuit de Badacsony), l'air célèbre de Bihari jaillit allègrement, la chanson de Bihari, cette musique hongroise éternellement belle, ces accents fiers et tristes qui chantent la douleur patriotique, l'effacement de trois siècles. La clameur de la victoire, le chant d'adieu du proscrit, le cliquetis des éperons du dur Kouroucz, le rire argentin de la jeune mariée,

(i) Danse nationale hongroise.

tout, prière, extase amoureuse, air de bataille, tournoi de chevaliers, tout cela est dans cette musique !

Le vieux Biliari ôte sa veste brodée et l'accroche à son épaule. Il fait un pas en avant, de ses yeux jette un regard vers la fenêtre, vers les cieux ensoleillés, et après quelques trilles de prélude, il attaque la Marche triomphale deRu/iczka.

Les seigneurs se taisent, déposent la fourchette et le couteau. Un sentiment religieux soulève les âmes. Ils n'ont jamais entendu cette musique. Ils tournent les yeux vers ce vieux tzigane au cœur de flamme. Mais dès les premières notes, tous les Chorus Nemel qui étaient là se sont figés comme des statues de sel. Le Chorus Nemel aime bien manger quand il y en a, bien boire quand cela ne lui coûte rien. Mais on aurait pu en ce moment lui olïrir n'importe quoi, qu'il n'y aurait pas touché. C'est Tair que depuis un mois il s'échine à apprendre, c'est ce tzigane qui le joue. Et bien qu'il n'ait pas devant lui de musique, il le joue mille fois mieux que lui. C'est donc un diable que ce tzigane !

Pauvre diable de Ruziczka. Dans le moment

même ce fut un homme mort. Sa première pensée était de se tuer. Puis il s'approcha du prieur de Vezprem, lui baisa la main et éclata en sanglots.

« Je m'en vais, laissez-moi partir ! jai cru jusqu'ici que c'était moi qui avais composé ce morceau. Pourtant je ne suis ni un fripon, ni un coquin! »

Il pleurait comme une averse. Le bon vieux prieur eut pitié de lui : « Ne pleure pas, mon fils, c'est Bihari qui joue ta musique. Sois-en plutôt fier et remercie-le. N'a-t-il pas déjà au Congrès de Vienne fait le môme tour à Beethoven ? »

Le Hongrois écoute pendant des heures celte musique ; il la boit lentement comme un vin précieux. Dans la masse innombrable de ses airs populaires, le tzigane lui joue et lui rejoue son air préféré; il l'en imprègne longuement, et le Hongrois éprouve à l'entendre un plaisir toujours nouveau. 11 est grisé, enivré par ces sons qui mêlent la mélancolie rêveuse à la passion exaltée. C'est comme un état extatique qui peut durer toute une nuil : « Quand j'entends ce tzigane, me disait quelqu'un d'ici, je suis porté

dans un autre monde : du fond de mon passé confus, montent tous les sentiments, tous les rêves qui me ravirent, je les revis tous ensemble dans un instant rapide comme l'éclair ; je m'élance dans l'avenir ou plutôt ce sont ces rêves, ces souvenirs que je projette dans le futur, car, tant que dure cet état exquis, passé, présent et avenir se mêlent, se confondent dans un sentiment d'une ineffable douceur ; excités, fouettés par le rythme, tous mes états d'âme tourbillonnent et cependant une mélancolie, un attendrissement infinis m'envahissent. Mon i\mc se voile, s'embrume de tristesse... Vraiment cette musique est une chose sacrée ! »

Dans son poème de Michka,lepoèteLenau,dont on a voulu faire dernièrement, par suite de je ne sais quelle étrange aberration, comme un centre de ralliement pour les partisans du pangermanisme (i), alors qu'il est un vrai Magyar par le sentiment et par l'inspiration, Lenau a admirablement dépeint cette espèce defurie, de délire,

(i) Nicolas Lenau est né à Csatad, dans le Banat, de parents souabes; il a écrit en allemand. On lui a élevé, cette année, une statue. Lespangermanistes voulaient proliter de cette fête pour faire une imposante manifestation ; de nom-

que la musique tzigane produit sur les nerfs hongrois. Je vais citer le passage : on n"a rien écrit de plus beau sur cette musique.

(( Dans le pays des Magyars, là où les eaux claires du Bodrog, avec un frémissement joyeux, se marient à la Tisza verte et transparente et où, sur des coteaux égayés par le soleil, sourit la grappe de Tokay, trois hussards chevauchent gaiementctchantentà travers la nuit. Le pêcheur qui, à la clarté de la lune, jette sans bruit ses lilcts, écoute avec plaisir les mélodies héroïques retentir par la vallée. . .

« Au loin, les trois cavaliers galopent dans la vallée de Tokay. Ils se sont tus peu à peu, chacun d'eux court en silence, écoutant les voix que la chanson a évoquées dans son cœur. Ils chevauchent silencieusement, et les vents apportent parfois dans la belle vallée les plaintes des violons éloignés.

« Tzindjaloms éclatants ! violons chantants ! » s'écrie Tun d'eux, « c'est Michka et sa bande ! »

breuses sociétés devaient venir d'Allemagne. Mais les Hongrois ont eu vent de ce qui se préparait ; ils ont eux-mêmes organisé la fête, qu'on a célébrée en famille, sans le concours des société allemandes.

Regouly. Il

TiO AU PAYS MAGYAR

Et ils s'élancent rapidement vers la taverne sur les bords de la Tisza. Promptement descendus de cheval, les trois jeunes hommes entrent au cliquetis des sabres : « Joue, Michka ! l'hôte, du vin ! »

« Plus d'un violon résonne dans le beau pays des Magyars, mais nul n'en sait jouer comme Michka le tzigane Il saisit son violon, Taccorde avec amour, donne encore de la résine à l'archet et, rejetant sur son dos sa longue chevelure noire, il presse l'instrument sous son menton.

« Le feu sombre de ses yeux avertit sa bande ; ils commencent. Michka prélude lentement et pleinement par un lipnne de guerre que chantaient il y a des siècles les escadrons des héros disparus, et dont la plainte sauvage les enflammait d'une ardeur belliqueuse... Les accents, fils sauvages des cœurs hardis, rugissent maintenant plus pressés. Les violons emportés conduisent leurs lignes impétueuses. Mais plus que tous les autres on entend le violon de Michka retentir audessus de la mêlée. Les marteaux des tzimbaloms roulent, tantôt téclatant comme un orage,

taiilot frémissant à li-nvers les modulations à peine perceptibles des violons, ainsi qu'après le combat, le vent printanier glisse avec un doux murmure, et vient la nuit, sur le champ de bataille, rafraîchir les brûlantes et mortelles blessures, jouer avec les cheveux des morts. Mais la basse grave, triste et lente, fouille dans la profondeur, comme si, pour la haine farouche, elle creusait sous terre fosse après fosse. Ah ! comme les hussards dansent ! vrais fds des Magyars ! Entraînés irrésistiblement dans les vagues d'une joie orageuse par les puissances inconnues du son, les forts, les alertes s'élancent, le flacon haut dans la main gauche, le sabre haut dans la main droite. Et pendant la danse, une douce flamme, le Tokay délicieux roule dans le gosier des cavaliers comme le chanta travers leur âme. Le fer de l'éperon sonore retentit suivant le rythme des audacieuses mélodies, et avec la mesure de la danse, ils font résonner les sabres. Comme ils lèvent maintenant leurs poings à la manière des anciens jours, frappant les sabres ensemble ! Comme ils jurent haine et mort aux Turcs I Et les tziganes, deviennent-ils fous ?

Sont-ils eux-mêmes en proie au pouvoir supérieur de leur chant?

« Écoutez, comme il raille ; écoutez, comme il se plaint : comme emportant le cœur loin d'ici, l'archet ensorcelé de Michka règne et perce les âmes de part en part. Cessons inquiets, ces notes magiques peuvent pénétrer dans le pays des ombres et en ramener les morts. Le frisson des cordes semble l'oscillation d'un pont sur lequel s'avancent les esprits avides d'un bonheur terrestre. Fidèles à la douce attraction delà patrie, les âmes des héros jadis tombés au son du même chant, glissent et se balancent, invisibles pour les danseurs. Ellesviennentsouffler sur leurs fronts la brillante chaleur des pensées de bataille, les leurrer avec des rêves, les ravir dans le passé! Tout d'un coup les hussards se précipitent violemment sur la plage et délirent dans la nuit : (c Oii ? où sont les hordes des Turcs? » Ce cri perce l'air en sifflant; mais aucun Allah n'a répondu. Il n'y a là que la Tisza toujours vive, qui mugit sourdement et passe, et les bouquets d'arbres du rivage qui bruissent. D'en haut, la lune rayonne amicalement. »

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