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CHAPITRE IV

Un coin de Hongrie pittoresque :

La contrée de Kalotaszeg.

Type de Magyar. — Les broderies de Kalotaszeg.— La fête champêtre, « Maialis ».

On m'a beaucoup vanté, pour la beauté des costumes et l'originalité des types, la contrée de Kalotaszeg, qui comprend une vingtaine de villages groupés autour de la petite ville de Banfy-Uniad, à une heure de chemin de fer de Kolozsvar, sur la ligne de Budapest. Cette région de Kalotaszeg est presque uniquement habitée par des Hongrois : c'est un îlot de purs Magyars dans la Transylvanie. Nous partons un dimanche matin pour Banfy-Uniad.

Nous sommes reçus dans une très inléressantc famille, chez M. G... Lliomme est un type de

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vieux Hongrois des plus caractéristiques : assez petit, ramassé, solide comme un bâton noueux, le visage osseux, les traits accentués, le crâne rasé, légèrement rougeaud avec d'épaisses moustaches grisonnantes ; grand parleur s'il en fut, dans la galerie vitrée de sa maison, il se campe devant nous et parle, parle interminablement. Il conte une histoire drôle pleine de bons mots qui font rire l'auditoire. Les paroles se pressent sur ses lèvres, les syllabes s'écoulent fortement rythmées. Tout le monde est intéressé, même moi, qui ne comprends qu'imparfaitement. Le conteur se délecte : sous ses épais sourcils, ses yeux pétillent de joie. Plus grand pipeur encore, il possède un plein râtelier de pipes miriflquement culottées; il en tire tantôt une chibouque turque, tantôt une longue pipe teutonne. Il fume et parle tout ensemble, mêlant en sa personne deux traits essentiels du fils d'Arpad : l'amour de la parole et l'amour de la pipe.

Comme a dit spirituellement Petœfi :

« Lorsque dans ma iiiaisoii aiiti<iiie... j'aurai fiai do /)//(('/' mu rie, les anges vieudronl uie porler au ciel, je suis un vrai Hongrois. »

Mme G... est tout aussi curieuse : elle s'est vouée à restaurer uue industrie du pays dépérissante, la fabrication des broderies. De tout temps les paysannes de Kalotaszeg faisaient des broderies très réputées, mais déjà la génération nouvelle, achetant ses étoffes, ses ornements à la ville oubliait les vieux modèles si jolis ; seules les vieilles femmes s'en souvenaient encore. Mme G... est allée par toute la région, cherchant et découvrant les plus beaux motifs, qu'elle a rassemblés chez elle comme en un petit musée. Elle fournit aux paysannes les pièces de toile, les soies et fait exécuter les broderies pour son compte sur les modèles indiqués. Sa maison est pleine de ces broderies, qu'elle nous montre ; elles sont vraiment admirables, pour la finesse des dessins et la délicatesse du travail ; il y a des serviettes, des nappes, des rideaux ; et tout cela est d'un art populaire, la toile même, un peu rude, mais belle, est fabriquée dans la région par des paysannes.

Ces rideaux, ces serviettes de Kalotaszeg, aux broderies rouges ou bleu pâle, tiennent une grande place dans l'ameublement hongrois : ce sont des ornements originaux, en harmonie

LES BRODEIUES DE KALOTASZEG 61

avec la maison et le mobilier, à la fois très simples et très luxueux, et plus je vais, plus je trouve que ce mélange de simplicité et de luxe est la caractéristique des intérieurs hongrois.

Mme G... expose ces broderies dans les capitales, les vend à prix d'or à l'étranger, en Angleterre surtout. Pour les fêtes récentes du couronnement Taristocratie anglaise lui en a beaucoup acheté. Elle est en rapport avec les plus grandes familles, même avec les maisons régnantes de l'Europe. L"ex-impératrice Eugénie est une de ses fidèles clientes, férue des broderies de Kalotaszeg. L'archiduc Joseph a logé chez elle. Le prince Philippe d'Orléans lui a donné son portrait avec une dédicace, et de tout cela Mme G... ne laisse pas que d'être un peu fière, encore qu'elle soit de bonne noblesse hongroise et que j'aie vu dans la salle à manger, magnifiquement encadrée et pendue à la place d'honneur, la lettre de noblesse donnée à ses ancêtres par le prince Bathori.

« Depuis dix ans, nous dit-elle, les broderies ont rapporté à la région plus de deux cent mille couronnes. » Et Mme G... ne borne pas là son activité : elle écrit des romans et des articles de

revue, principalement sur les paysans de Kalotaszeg, qu'elle connaît si bien.

A onze heures, nous allons voir la sortie du Temple. Les paysans portent tous le szar, le grand manteau de laine tombant jusqu'aux chevilles. Cet ample vêtement est noble et majestueux comme la toge. Les hommes, bottés, coiffés du petit chapeau de feutre noir à ailes courtes décoré de plumes de coq, portent fièrement et gravement, comme des prêtres, ce manteau de laine blanche orné de broderies noires, qui leur donne un aspect sévère et beau.

Les jeunes filles ont sur la chemise blanche bordée de rouge une veste courte, sorte de boléro en cuir très joliment travaillé, recouvert d'appliques comme une tapisserie et serrant fortement la taille. La jupe noire est toute formée de grands plis étroits ; elle tombe droit, faisant saillir les hanches. La femme est cambrée dans ce costume : elle paraît svelte, souple et forte en même temps. Sur le devant, la jupe se relève des deux côtés pour montrer une large bande jaune d'or. Par-dessus, un beau tablier à fond noir, très richement brodé. Les paysannes ainsi vêtues ont

LA FETE CHAMPETRE « MAIALIS » (J3

un air pimpant et coquet; les couleurs sont éclatantes, mais parfaitement assorties.

L'après-midi, les legeny elles leany, les gars et les jeunes filles, s'en vont danser dans un bal en pleins champs, à deux kilomètres de la ville. On donne à ce bal le joli nom de Maialis : c'est au creux d'un vallon, dans un recoin de prairie tapi entre les arbres et les vignes, un lieu dune fraîcheur exquise et bucolique. Le temps est admirable ; le soleil flamboie, la campagne est resplendissante ; de loin, les paysannes avec leur costume éclatant font au milieu de l'herbe verte l'effet de grands coquelicots.

Les garçons ont installé sommairement le bal. Quelques planches, des piquets, des branchages forment un enclos entouré de banquettes. L'entrée est de vingt kreutzers (quarante centimes) ; elle est calculée pour que, une fois payés les musiciens et les frais d'installation, il reste aux organisateurs de quoi se désaltérer. Ils l'auront d'ailleurs bien mérité : les czardas durent une demiheure, et les danseurs tournoient et pirouettent sur la terre grossièrement battue.

Trois tziganes composent l'orchestre, : une

contrebasse, un violon et une atroce clarinette dont les notes aiguës et criardes nous entrent dans la chair comme une pointe de roseau.

Beaucoup dejeunesgensrestentdehors, à cause des vingt kreutzers de droit ; à Tintérieur, faute de cavaliers, des jeunes filles se morfondent sur les banquettes. Mme X..., voulant leur procurer des danseurs, envoie raccoler tous les gars et fait payer l'entrée pour eux. Mais c'est peine perdue pour les jouvencelles des banquettes ; les gars viennent, très contents de cette aubaine, mais chacun d'eux amène avec lui sa bonne amie, « sa petite rose » en compagnie de qui il regardait du dehors.

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