LA PLAINE
J"ai VU la plaine hongroise par degrés, comme par une initiation graduelle, d'abord aux environs de Szatmar,OLi les montagnes sont encore visibles à rhorizon, puis à Débreczen et dans le ijanat.
Dans la plaine, l'œil ne voit pas tout d'abord l'ensemble, arrêté qu'il est par les détails immédiats, parles objets du premier plan : il ne faut rien pour vous barrer la vue, des tiges de maïs, quelques pieds de tournesol, une haie d'acacias. On se sent comme emprisonné dans un horizon trop étroit, on éprouve la sensation pénible d'être dans un chemin creux. Mais il suffit de s'élever un tout petit peu, de se placer sur une digue, le remblai d'un fossé, pour que la vue se déploie librement à travers cette immensité fuyante, pour qu'elle s'en aille au loin chercher l'horizon qui se dérobe. Alors la plaine produit toute son impression, l'impression de la mer. Alors le détail toujours pareil s'atténue et s'efface; l'ensemble seul subsiste, avec ses grandes lignes monotones et accablantes.
Dans la plaine, tout ce qui est terrestre perd son importance et s'évanouit au prolit du ciel qui envahit tout, qui devient prédominant, presque
unique. On arrive vite à ne plus voir que le ciel : aucune partie n'en est masquée, la grande voûte circulaire vous enveloppe et vous occupe. Les pasteurs de la Chaldée furent les premiers, dit-on, à s'intéresser aux mouvements des astres et à trouver quelques-uns des secrets de leur cours : c'est qu'ils erraient par les plaines de la Mésopotamie et que, plus que les choses de la terre, les phénomènes des étendues célestes attiraient leur attention.
Immensités sans obstacles, plaines infinies de la terre et du ciel ouvertes à la vision et au rêve, Fàme hongroise s'est formée en elles.
Tu es le séjour aimé de mou âme, O Plaine infiuie de l'Alfceld magnifique, Les hautes terres avec les mille détours de leurs val-
[lées et de leurs monts Sont comme le livre dont il faut péniblement tourner
[les innombrables pages ; Mais toi, mon Alfœld, tu es une lettre ouverte, Et d'un seul coup d'œil je parcours librement Les belles et fortes pensées que tu contiens.
Pousta, o Pousta ! Tu es l'image de la Liberté! Et toi, Liberté, tu es la Divinité de mon âme.
C'est dans ces vers frémissants que Petœli chante la Plaine. Et ailleurs :
0 sombres Carpathes, aux lorèts romantiques, Je vous admire peut-être, mais ne saurais vous aimer. Mon imagination ne peut vagabonder sur vos pics et
[dans vos vallées.
C'est là-bas, dans TAllVeld, aux plaines unies comme la
[mer, Que je me sens chez moi, c'est là ma vraie pairie, Mon âme est comme un aigle qui s'échappe Quand je vois se dérouler l'infini des déserts. Sous la coupole du ciel où se joue Délibab (i). Paissent en secouant leurs sonnettes les cent troupeaux
[gras de la petite Coumanie.
(i) Délihab, la fée du mirage. Par les jours de grande chaleur, on voit dans la plaine hongroise des effets de mirage comme dans le désert. Voici comment Tompa conte la poétique légende de Délibab, la fée du mirage :
« Rad, le roi des Lombards, un homme sauvage, à barbe rousse, avait conquis la Pannonie ; de temps en temps, il quittait cette immense plaine, si riche, pour s'abattre sur les pays voisins; un jour, il fit alliance avec le roi des Avares, habitants des bords de la Tisza, le jeune et beau Csœrsz ; ils combattirent ensemble et exterminèrent les peuplades environnantes. Après une grande fête, un grand festin, le moment vient de partager le butin : Csœrsz déclare qu'il n'acceptera rien que la fille du roi, la belle Délibab. Mais Rad, qui méditait déjà de dépouiller le roi des Avares, ne voulait pas lui accorder sa fille ; pourtant n'osant pas refuser ouvertement, il imagine cette ruse : « Délibab, dit-il, ne <i sera tienne que le jour où d'ici dan?; tyn royaume tu pour-
Au repos de midi, près du puits à la longue perche,
Les larges abreuvoirs doubles les attendent.
Le galop des troupes de chevaux gronde dans le vent,
Leurs sabots piaffent,
On entend les cris de « csikos » (i)
Et le crépitement sonore des fouets.
Autour des fermes les blés déjà hauts Se laissent bercer par les brises légères. Et la vive émeraude de leur jeune verdure Egaie toute la contrée.
« ras la conduire par eau! ! » Entouré de ses guerriers, le beau roi Csœrsz, sur son magnifique étalon blanc, part vers les rives de la Tisza. Là tout le monde se met à l'ouvrage : vieillards, femmes, enfants, tous creusent une tranchée qui va de la Tisza au Ilanube. Cependant, dans le palais de son père sauvage, Délibab se perd en de doux rêves : elle voit, sur cette tranchée, s'avancer vers elle le beau roi qui l'emmènera. Mais une nuit, dans un épouvantable orage, le roi, qui surveillait les travaux, est frappé de la foudre. Le peuple alors se disperse, maudissant cet atroce labeur, et la pauvre Délibab amoureuse meurt en apprenant cette nouvelle,
« Maintenant par les jours d'ardente canicule, on voit dans l'immense plaine apparaître Délibab qui flotte, les ailes étendues, cherchant, sans le trouver, le tombeau de son bien-aimé; elle répand des flots de larmes, et le torrent de ses pleurs inonde tout l'horizon ; elle revoit le rêve adoré ; la tranchée du roi Csœrsz s'emplit jusques aux bords de cette buée légère, de cette ombre d'eau.»
(i) Csikos, gardien de chevaux.
C'est ici que s'abattent dans le crépuscule du soir Les oies sauvages des marais voisins, Et effarées elles reprennent leur voyage aérien, Dès qu'un souffle fait bruire au loin les roseaux.
Au delà des fermes, dans les profondeurs de la Pousta, Voici la « Csarda » (i) solitaire avec sa cheminée qui
[penche.
Les « bétyar » (2) assoiffés la hantent Quand ils vont à la foire de Kecskemet.
Près de la Csarda, dans le sable où mûrit le melon, Un bouquet de bouleaux nains commence à se dorer. C'est là que la cresserelle au cri strident cache son nid, Car les enfants ne peuvent l'inquiéter.
C'est là que poussent les mélancoliques cheveux de
[l'orpheline (3) Et la fleur bleue du chardon.
Les lézards bigarrés se cachent à son ombre fraîche Devant l'ardent soleil de midi.
Dans le lointain, là-bas où le soleil touche à la terre, Les cimes bleuies des arbres fruitiers émergent des
[vapeurs, Et derrière eux, comme de pâles colonnes de fumée, Les tours des églises de quelque ville.
(1) Csarda (prononcez tcharda), l'nuberge de la Pousta.
(2) Bétyar, vagabond mendiant et voleur.
(.3) Cheveux de l'orpheline : gracieuse graminéc dont la touffe cotonneuse ressemble à une chevelure llottante. Les gars (le la plaine en ornent leur chapeau.
Tu es belle, o Pousta! que tu es belle pour moi ! C'est ici que je suis né, c'est ici qu'on m'a bercé. C'est ici que je veux m'ensevelir dans le linceul C'est ici que ma tombe doit s'élever.
Petœfî a merveilleusement rendu au traversée cette peinture pittoresque, de ces visions nettes et précises, l'accablement de la chaleur et dé l'espace, Parfois la vision devient plus nette encore. Des images obsédantes se plantent dans l'esprit du poète, c'est le déroulement des diverses scènes qui sont la vie de la Pousta ; la couleur est plus intense ; au grand soleil flamboyant, une lumière plus crue baigne la plaine. Mais toujours l'impression de monotonie se fait sentir. Petœfi chérit cette impression parce qu'elle porte au rôve, l'état divin par excellence, qui mêle la douleur à la joie, la pensée de la vie aux pensées de la mort.
Dans un poème qui commence avec allégresse l'éloge de l'Alfœld, voici que tout d'un coup l'idée de la mort apparaît :
Mais pourquoi ma pensée m'entraîne-t-elle vers les
[morts, vers les tombes?
Serait-ce parce qu'une ruine se dresse soudain devant
[mes yeux ?
Ce n'est point les fières ruines d'un château, Ce n'est qu'une pauvre « csarda » !
Pauvre csarda ruinée, où sont les temps heureux
Où tes murs résonnaient des chants des buveurs?
Dans mon imagination je te revois telle que tu étais,
Et je te repeuple des figures bien connues.
Voici le compagnon en tournée avec son gourdin
Dans leur « suba » (i) graisseux, deux ou trois belyars,
Le colporteur juif à la longue barbe;
Là-bas, le chaudronnier slovaque et d'autres buveurs,
La jolie femme^de l'aubergiste dans la fleur de sa
[jeunesse.
Comme elle embrasse de bon cœur ce pendard de petit
[étudiant Qui m'a l'air d'avoir la tête quelque peu troublée par le
[vin Et le cœur plus troublé encore par cette jolie femme ! Mais pourquoi le vieil aubergiste n'est-il point là pour
[tempêter?
Lui, il rêvasse tranquillement dehors au pied de la
[meulo.
Oui ! alors il rêvassait là, et maintenant il rêve dans la
[tombe.
(i) Suba, sorte de manteau.
Et sa jolie Jeune femme est à ses côtés. Et rétudiant sémillant et tous ceux qui ont trinqué ici. Tous ne sont plus que poussière !
Et la csarda aussi a tant vieilli, toute courbée elle s'est
[enfin effondrée ; L'ouragan d'un seul coup l'a décoiffée de son toit... et
[elle est là nu-tête, Comme si elle voulait parler à son maître, le Temps, Et comme si humblement elle demandait grâce ; Mais ses plaintes sont vaines:
Elle s'effrite, elle s'émiette, à peine reconnaît-on où [était la porte, où était la fenêtre.
Seule sa cheminée se dresse encore vers le ciel. Sa cave s'est éboulée, son puits s'est comblé, Quelqu'un en a emporté la longue perche. Seul le madrier est encore debout, Un aigle tristement s'est posé à son sommet ; Dans la plaine cela paraît un point très élevé, Et c'est pourquoi l'aigle l'a choisi.
Il est là haut, et regarde fixement.
Comme si tout ce néant le faisait réfléchir. Au-dessus de sa tête flamboie le Soleil, fds du Ciel !
Le paysan de la plaine est beau comme la plaine elle-même. Ce n'est plus le paysan étriqué delà Transylvanie, mais l'homme de FAlfoeld, le vrai Magyar, plein de caractère et d'originalité.