LES PORTES DE FER
entrevoit à travers des clôtures mal jointes et par-dessus des haies quelque femme qui se cache. Dans Tunique rue, plusieurs boutiques où l'on débite aux visiteurs toute une turquerie de bazar. L'île était toute en bastions, qui servent maintenant de demeures aux Turcs ; dans l'un d'eux, un cabaretier a intallé son commerce.
Nous allons voir la mosquée, qu'on est en train de blanchir : nous entrons comme chez nous, tant ce temple banal et laid nous impressionne peu. Survient un turc, qui avec de grands gestes et des cris gutturaux nous oblige à sortir.
En aval d'Ada-Ivaleh, à deux kilomètres, les fameuses Portes de Fer, qui me faisaient rêver quand jetais tout petit. Le courant devient extrêmement rapide ; nous abordons sur la rive serbe et nous continuons à pied. Sur un côté du fleuve, on a creusé un large canal par où passent tous les bateaux. L'eau s'y précipite impétueusement;
Nous sommes venus d'Orsova en une demi^ heurci Nous mettons trois heures pour remonter. La rive serbe est déserte, ni village, ni hommes, seule la hutte de branches d'un pauvre pêcheur.
De grandes hauieurs boisées et sombres surplombent le fleuve, la rive roumaine etliongroise est plus vivante et plus riante. A Verciorova, le premier village roumain, des barques, des gabarres dans le port ; des trains vont et viennent près du fleuve.
Orsova, sentinelle avancée de la Hongrie, au milieu de populations toutes roumaines. C'est une petite ville et une jolie petite ville, comptant heaucouY» d'inlelligences, nous dit fièrement notre hôtelier. (Les intelligences ce sont les fonctionnaires des diverses administrations, les agents des compagnies de navigation.) Nous sommes en pleines montagnes, il ne saurait, en dehors des fonctionnaires, y avoir aucun Hongrois. Les Roumains grouillent. Quelle race prolifique et quel débordement de marmaille ! Aux dernières maisons de la ville nous tombons sur une fête roumaine : au milieu de la large route, une centaine de couples dansent dans la poussière aveuglante, aux sons cuivrés d'une musique de foire, une danse tourbillonnante. Notre cocher s'arrête; parmi les danseuses beaucoup sont jolies, quelques-unes même remarquables.
- I.ES BAINS D HERCULE lOl
Tout le long- du chemin, nous rencontrons des villages et des paysans. C'est la nuit tombante, les travailleurs rentrent des champs, des jeunes filles splendides, de cette admirable beauté roumaine, coquettement attifées dans leurs haillons aux couleurs éclatantes ; elles regardent fixement l'étranger ; mon compagnon de route prétend qu'elles se fardent !
Il est nuit noire quand nous arrivons à Hercules fïirdoe, les bains d'Hercule ; depuis une heure nous allons dans une gorge encaissée. Hercules-Furdoe est plein du ruissellement des eaux. Des hôtels somptueux, dont depuis longtemps nous avons perdu l'habitude. Serionsnous en Suisse? Un casino des plus élégants, toute une suite de terrasses s'étageant les unes au-dessus des autres, avec d'admirables corbeilles et de jolies allées, un beau monde de dîneuses et de dîneurs.
Le lendemain, à l'aube, des gazouillis d'oiseaux m'éveillent : toute une nuée d'hirondelles voltige près de ma fenêtre. Je sors et je suis émerveillé par ce pays : entre d'immenses montagnes entièrement boisées, la vallée s'ouvre
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comme une fente. Partout des eaux thermales qui fument. La végétation est d'une vigueur, d'une puissance extrêmes : des arbres magnifiques escaladent les pentes les plus roides, couvrent les rocs de leurs épais feuillages. C'est un paysage de grandes montagnes dans une contrée toute méridionale: soleil ardent, eau abondante, ces deux forces ont fait merveille. A huit heures j'avais presque froid ; à neuf heures, quand le soleil emplit la gorge, la chaleur devient accablante.
Les hôtels et les restaurants sont pleins ; ces bains thermaux, d'une réputation séculaire, sont très fréquentés par les Hongrois et les Roumains.
D'Orsova à Bazias, cent kilomètres en amont, la traversée par le Danube est intéressante ; le grand fleuve, qui a drainé presque toutel'Europe centrale, engouffre dans le défilé de Kazan la masse énorme de ses eaux. La montagne s'étrangle de plus en plus ; le fleuve, pour s'ouvrir un passage, a dû livrer un monstrueux combat; son cours, naguère si tranquille et si calme, devient violent et tourmenté ; les belles nappes qui
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s'épandaient librement dans la plaine hongroise s'emportent, se précipitent en rapides et en remous. C'est la porte de l'Orient péniblement conquise !