CHAPITRE X Marmaros-Sziget. Hongrois et Juifs
Une mine de sel. — La coulée des Juifs en Hongrie. — Histoire des maquignons juifs et d'Haynau.
De Szatmàr, nous partons pour Marmaros- Sziget, au nord-est de la Hongrie, dans les Carpathes, non loin de la frontière galicienne : le train court vers les montagnes, qui bordent la grande plaine ; nous passons de la vallée de la Szamos dans celle de la Tisza ; au lieu où cette vallée débouche des monts, un bourg isolé se dresse fièrement comme pour en défendre l'accès : c'est la citadelle de Hiiszt. La Tisza n'est ici qu'une mince rivière de montagne, au cou-
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rant rapide, aux ondes limpides s' élançant allègrement vers le bas pays, vers l'immense plaine où elles s'épandront en larges nappes limoneuses errant en détours incertains.
Marmaros-Sziget, petilc ville, dans un cirque entouré de hautes montagnes; sur quelquesunes on voit la neige ; il fait dans la vallée une chaleur étouffante.
De la gare nous allons direclement aux mines de sel, à deux kilomètres de la ville. Un employé de la mine décroche une lampe fumeuse, et nous prenons place dans la benne ; cinquante mètres de terre, puis nous glissons entre des parois de sel et brusquement nous voici dans le vide, dans lenoir; pendant quelques secondes rien, puis làbas, très loin, à une horrible profondeur, un petit point lumineux, vacillant, qu'on prendrait pour une étoile d'abîme; à droite, h gauche, d'autres étoiles semblables qui tremblotent dans le gouffre obscur; ce sont les lampes électriques du bas. Mais la benne s'enfonce rapidement, les étoiles grandissent, je vois déjà certains détails; une violente secousse, et nous sommes arrivés.
Des ouvriers demi-nus frappent de grands
coups de pic ; d'autres avec des massues tapent sur des coins de fer; des wagonnets vont et viennent. Les becs électriques, coifïés d'abats-jour, versent sur tout cela une clarté puissante ; audessus, vers le haut, c'est le noir insondable. Peu à peu pourtant l'œil s'habitue et perce de plus en plus ces épaisses ténèbres; le regard monte le long de ces parois vertigineuses, sans jamais en atteindre le dôme et va se perdre dans les profondeurs vagues du noir.
C'est une crypte enténébrée, fantastique, dans une cathédrale de rêve; les murs, délicatement striés, ont l'éclat d'un marbre éblouissant; des lignes légères ondulent, s'entrecroisent, formant de délicieux dessins. Au milieu de cette nef, une colonne s'élève, pyramide qui va se rétrécissant de plus en plus, fusant tout droit vers le haut, vers la lumière»
On respire un air chargé de sel, comme au bord de la mer, mais remarquablement sec. La température est très douce : elle est toujours de i5", nous dit le gardien. Les coups de pic éveillent dans la grande voûte des sonorités cristallines et toujours infatigablement se lèvent et s'abaissent
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les bras des mineurs. Les ouvriers travaillent sur le sol, sans jamais toucher aux parois. Ils doivcnl enlever d'énormes blocs de dix quintaux ; c'est un travail pénible et minutieux : le sel est dur comme le silex et souvent le bloc, quand on le soulève, se fendille et se divise ; le travail de plusieurs heures est perdu. Je demandai au contremaître combien étaientpayés les hommes. « Les habiles, medit-il, arrivent à gagner par jour un florin : ils ont deux krcutzer par bloc d'un quintal. » Le bloc, qui tous frais payés revient à l'Etat à neuf kreutzer, vaut neuf florins une fois en haut. La journée terminée, les ouvriers doivent remonter non par la benne, employée pour les visiteurs et les blocs de sel, mais par une suite d'échelles, ce qui est une bien dure gymnastique après un si fatigant labeur !
« Mais, se hâta d'ajouter le contremaître, ils ont une retraite après quarante ans de service. » Quarante ans ! c'est beaucoup : cette retraite est comme la montre pendue au sommet du mât de cocagne: bien peu assurément doivent l'attraper.
« Et, demandai-je au contremaître, quelles sortes d'ouvriers avez-vous ? »
« Rien que des Hongrois, me répondit-il, car c'est un rude travail. »
« Comment, pas de juifs, quand j'en ai tant vu ce matin, et de si misérables ? »
Le contremaître dut trouver ma question singulière, car il s'esclafTa de rire. « Des juifs. Oh non ! ils n'aiment pas ce travail-là. »
Nous sommes reçus dans une belle famille hongroise, une vraie famille à l'antique. L'aïeul, le patriarche, est un beau vieillard qui est venu lui-môme nous accueillir à la descente du train ; sa haute taille est à peine cassée, et l'expression de son visage est pleine de majesté et de douceur. Il ne sait que quelques mots de français, dont il se sert pour me faire honneur. Mon compagnon de voyage m'a parlé de lui ; il a été longtemps député, homme politique très influent, il a même englouti dans la politique la meilleure partie de sa fortune. Maintenant, tout chargé d'ans, il vit dans cette petite ville lointaine et retirée.
Il nous présente à sa femme, aussi vigoureuse, aussi imposante que lui, puis successivement à &di petite- fille ^ unejeune dame, au mari de celle-ci,
à leur enfant, un bambin de quatre ans ; ensuite à d'autres arrière-petit-fils, une fillette et un garçon de liuit à dix ans. Ce n'est là qu'une partie de sa famille : il a d'autres enfants et ceux-ci en ont d'autres, qui à leur tour en ont d'autres. L'aïeul nous montre la pbotograpliie de tous les siens réunis il y a quelques années, lors de ses noces d'or : c'est un groupe d'une quarantaine de personnes.
Ce qui frappe le plusà Marmaros, c'est rinnoiiibrable quantité de juifs dont les rues et les places fourmillent. L'élément sémite est ici bien plus reconnaissable qu'ailleurs : voici l'accoutrement du juif : grand caftan de drap noir sordide et maculé, chapeau noir à larges ailes rondes fait d'une laine bourrue, comme un chapeau de curé, barbe à l'abandon se répandant de tous les côtés, longs cheveux, longues mèches recroquevillées en tire-bouchons qui pendent lamentablement sur l'une et l'autre joue. Sous ce débordement de crins lou-
jours sales, le visage prend je ne sais quel air hâve, miséreux et terreux. Les corps sont presque tous fort laids : épaules étriquées, poitrines rentrées, jambes cagneuses, d'énormes pieds plats ; dans le port, aucune dignité, aucune beauté. Tous ont l'air profondément misérable, et ils le sont en effet ; c'est par ici qu'ils entrent en Hongrie, venant de Galicie, d'où la faim les a chassés. Marmaros est leur première étape ; mais ils sont trop pour cette petite ville, son commerce ne saurait suffire à tous ces enfants de Sem dont le nombre grandit chaque jour.
Dans un curieux passage de son livre Autour du lac Balaton, le romancier Eœtvœs décrit ainsi l'infiltration sémite en Hongrie :
« Le juif entre à Marmaros ; là, il n'est encore que mendiant, journalier, cabaretier. Son fils pénètre plus avant, vers l'ouest, de deux départements ; là, il devient fabricant, négociant, grand fermier. S'il avance encore de deux départements, il est d(\jà le maître d'un vaste domaine seigneurial. A Budapest, il s'évertue à devenir noble, député et baron ; lorsqu'il a déjà conquis quelques millions, il emménage à Vienne
et, même s'il reste Hongrois, il fait soigner toutes ses maladies par un médecin viennois, il passe tous ses étés dans des villes d'eaux autrichiennes, il commande à Paris ou à Vienne tous les bijoux, toutes les robes de sa fille et de sa femme. /l6solumenl comme un magnat hongrois ! »
C'est une marche vers Touest, à travers cette terre hongroise, qui doit être, il me semble, la terre de prédilection des juifs. Le Hongrois est plein de tolérance pour toutes les races, toutes les religions. Aux siècles passés, il a accueilli chez lui des Serbes, des Arméniens, des tziganes, que partout ailleurs on pendait et brûlait comme sorciers. Le juif a profité et profite de cette tolérance. Mais, surtout, le Hongrois est très peu porté au commerce, à tout ce quiy touche de près ou de loin : c'est un peuple fier et qui a toutes les sortes de fiertés, la bonne et la mauvaise, depuis, le noble sentiment de l'honneur, jusqu'à la mesquine vanité. Or, le commerce, surtout le petit commerce, estfait de complaisances incessantes, de soumissions, de dépendance vis-à-vis de celui à qui Ton achète, surtout de celui à qui l'on vend. De ces complaisances, de ces soumissions, le
Hongrois, toujours grand seigneur, même quand il est misérable, s'accommoderait fort mal. Le juif, lui, n'en souffre aucunement ; il ne sent pas ces petits inconvénients et il ne voit que les avantages : la possibilité de s'enrichir. Aussi presque tout le commerce est-il entre ses mains.
Des nombreuses villes que j'ai visitées, je ne connais guère que Débreczen qui fasse exception à la règle. 11 y a là une assez grande quantité de commerçants hongrois ; mais ailleurs, à Budapest, par exemple, les commerçants non juifs sont une infime minorité ; j'étais à Budapest, le 1 1 octobre dernier, le jour d'une grande fêle juive : tous les magasins ou presque tous étaient fermés.
Cette situation est à bien des égards fâcheuse ; le grand mal dont souffre la Hongrie, c'est le manque d'une classe moyenne ; pour l'agriculture il n'y a aucune transition entre la petite propriété et la grande ; pour l'industrie, comme il y faut de grands capitaux, une classe moyenne ne saurait s'y constituer ; reste le commerce, qui, depuis le petit commerce jusqu'au haut négoce, par une suile ininterrompue d'échelons,
est merveilleusement propre à former, à enrichir une classe moyenne. Mais il est l'apanage des juifs.
Je sais qu'on me répondra : de quoi vous plaignez-vous ? Ce sont précisément les juifs qui représentent cette classe moyenne. Ils sont citoyens hongrois, aimant leur patrie autant que tout autre citoyen hongrois ? Qu'importe alors qu'ils soient juifs ou chrétiens ? Je crois, en effet, les juifs de Hongrie bons patriotes. Mais ils n'en demeurent pas moins, au milieu des Hongrois, une race distincte, nettement séparée, gardant son culte, ses coutumes, son mode particulier de sentir et de penser. La proportion des juifs par rapport aux Hongrois est trop forte pour qu'on puisse croire que le juif soit complètement assimilé, fondu dans la masse de la nalion, comme il Test en France par exemple. Déplus, le juif a sur le Hongrois une supériorité écrasante pour ce qui est des aptitudes pratiques. Qu'on dise si l'on veut : c'est tant pis pour le Hongrois. Mais ce qu'on ne peut pas dire, c'est qu'il n'en souffre pas !
En tout cas, s'il en souffre, et s'il s'en plaint,
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le Hongrois n'a jamais cherché dans des mesures brutales et inhumaines un remède à cette situation. Contre le juif il n'a pas inventé, comme en Roumanie, un odieux système de protectionnisme. Je lisais dernièrement sous la plume d'un lîcrivain roumain la justification des mesures prises contre les juifs : rarement j'avais vu l'excuse de la raison d'Etat couvrir avec tant de franchise, sinon de cynisme, Tinjustice et la cruauté. « Les juifs sont dangereux pour la Roumanie parce qu'ils y sont trop nombreux, parce qu'ils ne peuvent pas s'assimiler, parce qu'ils se montrent, dans la lutte pour l'existence, des adversaires trop redoutables pour les Roumains, Donc, nous les supprimons. » C'est le retour pur et simple à la tradition du moyen âge.
Notez que les Hongrois pourraient alléguer contre les juifs des raisons exactement pareilles. Ils n'ont jamais songé pour se défendre à un seul de ces moyens barbares, eux, ces Magyars, que les Roumains ont représentés partout, et notamment dans les revues françaises, comme des oppresseurs et des tyrans.
Bien mieux, ils ont rendu justice aux juifs, ils
ont reconnu leurs grandes qualités, et c'est un écrivain hongrois Eœtvœs, qui a écrit sur eux ces lignes si touchantes : « 0 juif, ton nom seul est un opprobre ; quand il faut bien qu'on tape sur quelqu'un, c'est sur loi qu'on tape; y a-t-il quelqu'un à rosser, c'est toi qu'on rosse. L'Etat a-t-il besoin d'argent? C'est de toi qu'il l'attend. Tu n'as le droit de récriminer en rien ; on se moque de tes plaintes. Il y a parmi toi mille pauvres : personne n'en a pitié ; il y a dix hommes riches : tout le monde en crève de jalousie. On te reproche tes méchants et on ne loue pas tes bons. L'univers est pour toi comme une marâtre. Le Russe, l'Allemand, le Français, le chasseraient volontiers du globe terrestre ; seul notre bon peuple hongrois vit en bonne entente avec toi.
« 0 juif, il y a de cela cinquante ans, des ennemis sans nombre avaient envahi la patrie; il fallait pour les hussards, les équipages, les canons, vingt mille chevaux ; en moins de temps que tu n'avais promis, lu les as procurés. Que serait devenu l'honneur de notre race, si les héros de la Révolution n'avaient pas eu de chevaux?... »
Haynau était Autrichien, soldat et bourreau . Or, rAutrichien, le soldat et le bourreau détestent le juif. Quelle ne devait pas être sa fureur? Il demandait à chacun comment Kossuth avait pu si vite se procurer tous ces chevaux. Un souschancelier, dont je tairai le nom, dit sans penser .à mal: « C'était facile, Excellence : au premier appel du Gouvernement révolutionnaire, les juifs livrèrent en quelques jours tous les chevaux nécessaires. »
(( Comment se décidèrent-ils à les livrer sans être payés? »
« listes donnèrent à crédit. »
« A crédit ! »
Le monstre se leva, écumant de colère, les -yeux injectés de sang; dans sa fureur il hurlait et frappait le plancher de son sabre.
*< Ah ! je m'en vais leur apprendre à ne plus travailler à crédit ! »
Et il imposa aux juifs de Bude une rançon d'un million de florins, qu'il fit rentrer sans pitié !