CHAPITRE XIII
Les fêtes de Mathias Gorvin à Kolozsvar.
Mathias Corvin grand roi national. — La
LÉGENDE DE SA MERE. Le JEUNE ARCHIDUC ET
LE GOTT ErHALTE.
Encore une fête patriotique : on devait inaugurer, à Kolozsvar, une statue équestre du roi Mathias Corvin, et la Hongrie allait célébrer par une fête nationale le plus illustre et le plus populaire de ses rois. Fils du célèbre héros Jean Huniade, Mathias Corvin, élevé à la royauté à quinze ans, fit sentir à tous les peuples environnants, auxTurcs, aux Bohémiens, aux Autrichiens le poids de la domination hongroise; par lui, la Hongrie dovinl le grand royaume de l'Europe
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centrale. « A ce moment, dit Jokaï dans le poème qu'il a écrit pour la circonstance, nous avons donné des lois à Vienne même. » Grand guerrier, grand législateur, grand ami de la justice (on connaît le proverbe populaire : le roi Malhias est moi't, la justice est morte avec lui), grand |)rotecteur des lettres et des arts, il réunit dans son château de Bude une magnifique bibliothèque, il appela à sa cour des savants de tous les pays et lit imprimer en Hongrie le premier livre. C'est le grand roi hongrois par excellence. Une foule de légendes entourent sa mémoire.
Dans une de ses ballades, le poète Arany a chanté l'une des plus belles : Mathias, enfant, était retenu à I^rague, loin de sa patrie ; sa mère, l'intrépide Elisabeth Szilagy, voulant lui faire porter un message pressant, appela tous ses serviteurs et leur demanda qui se chargeait d'aller le plus vite ; l'un deux promit de revenir en neuf jours : « Hélas! répond la mère éplorée, c'est neuf ans d'angoisses que tu m'infliges! » Un autre ne mettra que cin({ jours ; mais c'est encore trop, quand, soudain, un corbeau fond sur la mère, arrache de ses mains la lettre et s'en-
vole. En vain tous les serviteurs pourchassent l'oiseau. Elisabeth, désolée, s'enferme dans sa chambre et voilà que le soir même, à minuit, elle entend à sa fenêtre des coups de bec ; c'est le corbeau miraculeux qui rapporte à la mère la réponse de son enfant !
La gloire de Mathias paraît plus éclatante, sa grande figure se dresse d'autant plus dans l'histoire que, tout de suite après lui, c'est l'écrasement de la Hongrie, la nuit presque complète pour trois siècles. Il n'a qu'un fils naturel qui ne peut pas régner; son successeur est faible et celui qui vient après plus faible encore ; l'armée hongroise est détruite à Mohacs, et, pour bien longtemps, c'en est fait de la Hongrie. L'Autriche, la Turquie, les })rinces transylvains se la partagent ; les Habsbourg étendent leur griffe sur elle et ne la lâcheront plus !
Mathias est donc, en même temps que le plus grand roi de la Hongrie, le dernier roi vraiment national. Pour célébrer sa mémoire, il semble que ce n'était pas trop de la présence du roi luimôme. Mais il y a déjà plusieurs mois qu'on savait que le roi ne viendrait pas, et qu'il serait
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remplacé par un de ses parents aimé en Hongrie, Farchiduc Joseph. L'archiduc Joseph s'est luimême fait remplacer par son fils, et c'est donc ce dernier, l'archiduc Joseph-Auguste, un jeune homme à la tête fine, mais pâle et fatiguée, qui a dû représenter la famille régnante et porter tout seul ce poids un peu lourd. On l'envoyait comme à une corvée; les incidents récents de la Chambre des députés, les graves paroles du député Barrabas contre le roi, la célébration grandiose du centenaire de Kossuth, tout cela n'était pas fait pour accroître l'attrait de son voyage.
La veille de la fête, le bruit courait que trois cents étudiants de Kolozsvar étaient partis se poster sur le passage du train qui le conduirait, pour le siffler éperdument. Il n'en fut rien, heureusement pour le jeune et pâle archiduc, qui, malgré son inexpérience visible des représentations officielles, subit courageusement les fatigues innombrables de cette longue journée de fêtes : messe solennelle dans la cathédrale — les ministres y assistaient^ le comte Apponyi, président de la Chambre, avec une nombreuse délégation du Parlement, des représentants des co-
rnilals, etc.; inauguration de la statue et toute une série de discours ; inauguration d'un musée dans la maison natale de Mathias et nouvelle série interminable de discours ; ceux qui se plaignent de la multiplicité des harangues dans les cérémonies françaises feront bien de ne pas venir en Hongrie : il faut écouter trois fois plus de discours, comme il faut donner trois fois plus de pourboires !
A l'inauguration du musée, le président de la société qui l'a fondé parle dabord, Tarchiduc répond quelques mots, puis, tour à tour, chacun des représentants des cultes hongrois : calviniste, luthérien, unitairien, catholique grec, israélite ; discours du ministre de l'Instruction publique et nouveau discours du président, décidément trop facond. Debout sur une tribune, sanglé dans un uniforme de hussard hongrois, le jeune archiduc écoute passer ce flot d'éloquence. A la fin pourtant, il est visiblement fatigué et nous aussi ! Il a répondu aux harangues en hongrois, en s'aidant, il est vrai, d'un papier ; sa voix est quelque peu hésitante, et il l'ait quelques fautes de prononciation. Mais, enfin, il a
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répondu en hongrois, et sans doute on ne peut pas trop exiger d'un archiduc autrichien !
En son honneur, jouerait-on ou ne jouerait-on pas le Gotl erhalte, l'hymne de la faniile impériale, hymne fort peu aimé en Hongrie? On le joue d'ordinaire quand un membre de cette famille est là. Mais cette fois il était à craindre que le public de Kolozsvar ne lui fît un accueil plutôt froid ; les gamins de la ville ont de merveilleux sifflets à roulettes qui font, paraît-il, un bruit d'enfer. On a craint ces sifflets, et durant toutes ces cérémonies le Gott erhalle n'a pas été joué. On l'a joué seulement à la gare pour l'arrivée et le départ de l'archiduc. Mais la foule a trouvé un moyen fort ingénieux : elle n'a pas sifflt le Goli erhalte, elle l'a couvert ; au moment où la musique militaire attaquaitlhymne, des milliers de voix entonnaient le Kossiiih La- Jos, le chant célèbre de Kossuth pendant la Révolution : « Louis Kossuth nous a fait dire qu'il n'avait plus de régiments ; s'il nous lo fait dire encore, nous devons tous jiartir. Vive la liberté hongroise et vive la patrie î » Le Gott erhalte a été sul)morgé, noyé, on n'en a pas entendu une
note ! L'archiduc, qui devait partir le lundi, est parti le dimanche soir ; après les fatigues de la journée, la sérénade du départ n'a pas dû accroître sensiblement son plaisir !
Un fait fut très remarqué : la non-participation du clergé catholique romain à l'inauguration (lu musée ; alors que tous les autres cultes y étaient représentés, et que ciiacun de ces représentants prenait la parole, seul le clergé catholique ne parut point. Le comte Mailath, le fougueux évèque de Kolozsvar, n'a point voulu que son culte communiât ainsi avec les autres dans cette cérémonie ; il s'est retranché derrière des empêchements canoniques, mais on lui prête ce propos significatif : « Je n'irai point dans un lieu où il y a tant de mécréants. » Ce prélat si exalté est un ancien officier qui consacre sa fougueuse éloquence et surtout son immense fortune à convertir les hérétiques transylvains ; il a promis, dit-on, que dans dix ans la Transylvanie tout entière serait redevenue catholique. Tâche singulièrement difficile, si l'on songe que les hérétiques sont beaucoup plus nombreux en Transylvanie qu'en Hongrie, mais, par cela même, bien
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digne de séduire Tardente imagination de ce missionnaire botté.
Le grand romancier hongrois, Maurice Jokaï, assistait aux fêtes et fut longuement acclamé par la foule ; bien vieux, bien cassé, à la démarche chancelante ! Sa toute jeune femme l'accompagnait : une juive, magnifique et opulente (j'entends phj-siquement), tout à fait « pleine de suc », comme aurait dit le bon Térence.