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CHAPITRE XII

A propos du centenaire de la naissance de Kossuth.

Sa vie, son ROLE HISTORIQUE, SON ÉLOQUENCE, SON CULTE, CHEZ LES HoNGROIS. — LeS FETES DU CENTENAIRE A BuDAPEST.

Le 19 septembre 1902, la Hongrie célébrait le centenaire de la naissance de Kossuth. Les journaux ne parlaient que de lui, les conversations n'avaient pas d'autre sujet; c'est le moment de connaître exactement la vie, le rôle historique, l'éloquence et le culte, chez les Hongrois, de celui qu'on a pu sans injustice appeler le « Démosthène magyar ».

Kossuth naquit le 19 septembre 1802, à Monok, dans le comitat de Zcmplen. Sa famille était de

noblesse pctilc, mais très ancienne ; il existe une lettre de noblesse donnée, en i363, à la famille par le roi Bêla III, Bien qu'il fût protestant, il fit ses études dans un collège confessionnel. En i83o, lors d'une épidémie de choléra qui sévit au chef-lieu du comitat, Kossuth apaisa les paysans révoltés contre les seigneurs, qu'ils accusaient d'avoir empoisonné les puits. Il se fit avocat, et, en 1882, fut chargé de représenter, à la Diète nationale, la comtesse Szapary. Les séances de la Diète n'étaient pas publiques et les journaux n'en donnaient pas de compte rendu. Mais un grand propriétaire de Zemplen avait prié Kossuth de lui envoyer sous forme de lettres des comptes rendus des séances. Ces lettres étaient si admirablement rédigées, le tableau qu'elles présentaient des séances était si animé, si vivant, que d'autres personnes qui les lurent voulurent aussi en recevoir, et Kossuth fut ainsi amené à fonder un journal : Les Nouvelles du Parle ment. Ce fut là son début. Les demandes d'abonnement affluaient ; le gouvernement, s'inquiétant de ce succès, interdit à la poste de transporter le journal. Alors les

comitats renvoyèrent chercher par des hommes à cheval.

La Diète finie, le journal cessait. Kossulh voulut faire pour les assemhlées de comitat, ce qu'il avait fait pour la Diète. Des centaines de personnes Ty engageaienl ; leurs lettres sont conservées ; elles montrent l'intensité de l'éveil national ; partout on s'intéresse aux affaires publiques; les assemblées des comitats, en qui s'est perpétué à travers les siècles l'amour de la discussion et des libertés constitutionnelles, n'ont jamais été plus vives ni plus animées. Les Nouvelles des Assemblées des Comitats eurent le même succès que Les Nouvelles du Parlement.

Le Gouvernement ayant fait arrêter Lovassy, un défenseur des idées libérales, Kossuth protesta dans son journal. Le Palatin interdit le journal, et le 5 mai 1887, Kossuth lui-même fut arrêté et emprisonné dans les casemates de Bude. Pendant tout le temps que dure l'instruction de son procès, on ne lui donne ni papier, ni livres. Kossuth emploie ce temps à méditer et à réfléchir : il repasse en son esprit tout ce qu'il a .appris des livres et des hommes, coordonne

toutes ces connaissances, les organise et se fait une règle de conduite, un système de philosophie pratique. On le condamne à trois ans de prison : avec un volume de Shakespeare et un autre de la Divine Comédie, il apprend l'anglais et l'italien. Au Parlement de 1889, l'Autriche demandant des soldats et de l'argent, l'opposition déclare qu'elle ne les votera qu'en échange de la mise en liberté et de la réhabilitation de Kossuth. La demande du Gouvernement est votée pourtant à une voix de majorité. Mais le lendemain les détenus politiques sont mis en liberté : Lovassy était devenu fou, Wesselenyi aveugle, seul Kossuth avait résisté. 11 sortait de prison trempé pour la lutte, avec l'auréole du martyre ! En 1840, il fonde son grand journal. Le Pesli Hirlap [Le Journal de Pesî). Sa profession de foi est admirable et vaudrait d'être entièrement citée: « Les vils intérêts, dit-il, ne nous conduiront jamais ; notre conviction ne sera jamais à vendre. Mais rien, ni le regard sombre des puissants, ni l'ardeur de nos concitoyens, ne nous ébranlera jamais... Ce qui flatte certains intérêts n'est pas nécessairement une amélioration»

Ce qui est utile, ce qui est durable, c'est seulement ce que la justice a bâti, ce qui sort spontanément de la vie de la nation. La nation doit donc se connaître elle-même et connaître ses besoins, » Tout Kossuth est là : l'esprit de son programme politique, les règles morales qui dirigeront sa vie. En quelques semaines, le chiffre des abonnés monte à deux mille, ce qui, pour l'époque, est énorme. Kossuth mit dans ce journal toute son àme, sa flamme, sa verve, son style imagé. Un homme qui n'appartient pas à son parti et n'est pas suspect de partialité à son égard, Max Falk, caractérise ainsi ce style : « C'est une richesse de couleurs orientale, mêlée à une ardeur méridionale ; c'est un jardin enchanté plein des fleurs les plus charmantes dont le parfum grise le lecteur... La censure perdait la tête devant ce nouveau phénomène. Elle raturait sans pitié et maladroitement ; avec son filet à papillons, elle voulait attraper cet esprit captivant et, naturellement, elle n'y réussissait pas ; dans ce que Kossuth écrivait, le charme ne résidait pas dans tel ou tel mot : c'était comme une fée invisible et insaisissable, se moquant par der-

rière, avec un sourire malin, du censeur qui, son crayon rouge à la main, croyait l'avoir tuée. » Et, en effet, la censure se déclare impuissante à corriger les articles de Kossuth : ce ne sont pas quelques mots, ce n'est pas une phrase qu'il faudrait supprimer, mais tout. Le Gouvernement est effrayé ; le parti modéré aussi ; son chef, le comte Széchenyi, voit bien que c'est à des mesures radicales que Kossuth conduit la nation ; il est partisan, lui, d'une évolution lente et toute pacifique : pour émanciper la Hongrie, il compte surtout sur les progrès économiques. Il s'inquiète de la popularité grandissante de Kossuth ; à ces craintes se mêle un peu de jalousie, jalousie du grand seigneur, du magnat, contre le petit avocat de Monok. Le Gouvernement achète l'imprimeur du Pesli Ilirlap, et Kossuth est privé de son journal. En vain, il se rend à Vienne et demande à Metternich lui-même l'autorisation d'en fonder un nouveau. Metternich offre à Kossuth, s'il veut se taire, des sommes considérables : Kossuth refuse, et Metternich, lui aussi, refuse l'autorisation.

Kossuth se retire à la campagne, à Tinye. Sa

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petite maison devient le rendez-vous de tous les chefs de l'opposition, de tous les hommes politiques de la Hongrie nouvelle. En 1847, ^^ ^^^ ^'^^* député au comitat dePestet dirige au Parlement l'opposition, qui est très forte. La Révolution française éclate. La Hongrie en subit le contrecoup, et, le 4 mars 1848, Kossuth prononce son discours fameux qui contient le programme des revendications hongroises : « J'ai dit ce que je pensais : Innl que des formes de gouvernement constitutionnelles n'entoureront pas notre roi^ nous ne pourrons pas être entièrement tranquilles sur l'avenir de la patrie. J'ai dit ce que je pensais : tant que l'Etat qui a le môme souverain que nous aura un gouvernement tellement opposé à toute constitution, les réformes que nous attendons ne seront ni constitutionnelles ni favorables à la liberté de la nation... Depuis trois mois nous poussons infatigablement le rocher de Sisyphe, et la douleur de le voir inmiobile pèse sur notre àme. Je vois avec un cœur saignant tous ces nobles efforts s'épuiser dans un travail ingrat... Des miasmes asphyxiants sortent de l'ossuaire viennois. » A la suite de ce discours,

RECOLL.Y- •»

le Parlement vote une adresse au roi, demandant les libertés constitutionnelles, un ministère indépendant et responsable, la réforme de l'armée, une banque nationale. Une délégation dirigée par Kossuth se rend à Vienne pour présenter l'adresse. Elle trouve Vienne en révolution. L'armée impériale a dû s'éloigner de la capitale. L'empereur est prisonnier dansleBurg: deux régiments seuls le protègent. La population viennoise fait à Kossuth un accueil enthousiaste. Il est vraiment le maître de Vienne. Il s'écrie: « Qu'adviendrait-il de ces Habsbourg imbéciles si, moi, je jetais l'étincelle de la parole vivante dans cette mine béante, là où la seule parole écrite a fait tout flamber et a anéanti la forteresse séculaire de Fabsolutisme. Mais je suis venu chercher la Justice pour mon pays, et l'occasion ne m'a pas tenté. » Kossuth exige de l'empereur une réponse nette et immédiate, et sous la menace d'une révolution, au nom de l'empereur, le faible et innocent Ferdinand V, l'archiduc François-Charles accepte toutes les revendications hongroises. « Donnez-moi votre parole d'honneur, lui dit Kossuth, (pie vous maintiendrez les

réformes promises, et moi je procurerai la paix à Vienne pour la maison d'Autriche. » — « Et la maison d'Autriche vous en sera éternellement redevable », lui répond rarchiduc. En effet, il harangue la foule en allemand et l'apaise. C'est dans ce jour qu'il faut vraiment admirer Kossuth !

Pendant ce temps, à Pest, des événements mémorables se passaient : la jeunesse libérale, conduite par le poète Petoeli, le romancier Jokaï, prend au nom du peuple possession d'une imprimerie et fait imprimeries douze aiiicles, la charte de la Hongrie nouvelle et le Talpjra Magyar, « Debout, Magyars », l'hymne patriotique que vient d'improviser Petoefi. Alors se forme le premier ministère constitutionnel, sous la présidence du comte Baithyanyi, avec Kossuth aux finances. Le ii avril 1848, au milieu d'un enthousiasme extraordinaire, le roi et toute la cour se rendent à Pozsony et reconnaissent la nouvelle constitution hongroise. L'énergie indomptable de Kossuth paraît avoir triomphé !

Mais ce n'est pas de bon cœur que Vienne avait cédé. L'entourage de rem})ereur incapable

et impuissant, son frère rarchiduc François- Charles, sa femme, la princesse Sophie, les généraux Latour, Kolowrat, le ministre Metternich, ce petit clan qu'on a surnommé la « Camarilla » espérait bien tout reprendre de ces concessions octroyées par nécessité. Elle épiait les événements, prête à profiter de la première occasion pour étrangler la nouvelle constitution. Comment se tirerait d'affaires ce nouveau ministère? Comment surtout résoudrait-il les difficultés financières qui ]>araissaient insurmontables? Mais Kossuth, aux finances, fit des merveilles. Alors le Gouvernement autrichien mit en œuvre un autre moyen plus puissant : il déchaîna en Hongrie une épouvantable guerre de nationalités. Son instrument fut Jellachich, ban de la Croatie. L'Autriche le soutint secrètement d'abord, bientôt ouvertement, et, dans une lettre fameuse, l'empereur nommait le ban « mon cher Jellachich »; il lui exprimait son contentement et l'espoir que, « grâce à lui, la couronne de Hongrie serait maintenue dans son intégrité ». C'était l'appel ouvert à l'insurrection ; Jellachich franchit la Drave et })our la Hongrie une effroyable

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situation commence : les Croates à l'ouest, au sud les Serbes, en Transylvanie les Valaques et les Saxons prennent en même temps les armes. Le ministère, en présence de difficultés insurmontables, démissionne. C'est alors que Kossuth engage cette lutte admirable qui est la plus belle des épopées. Aux édits de l'empereur, qui dissout le Parlement, retire tout ce qu'il a accordé et, pour frapper de terreur la Hongrie, va jusqu'à nommer le ban Jellachich commissaire général du royaume, Kossuth fait d'éclatantes réponses : il institue le « Comité de défense nationale », il enflamme le Parlement qui vote tout ce qu'il veut, il parcourt le pays, s'en va partout, de laTisza à la Maros, partout électrisant les foules et prêchant la levée en masse. C'est une guerre sainte, une autre croisade, dont il est le prophète. A sa voix, la nation tout entière se lève ; des enfants et des vieillards, des femmes même, s'enrôlent; les régiments hongrois, qui sont bien loin par delà les frontières, reviennent tous à travers les plus grands obstacles ; les villages donnent leurs cloches pour fondre des canons !

Pourtant le maréchal Windisehgraetz, à la tête

des forces autrichiennes, refoule les troupes hongroises et entre à Budapest. Le Gouvernement est obligé de fuir, de se réfugier à Débreczen, au cœur de la plaine hongroise. Tout semble perdu ; la consternation est générale, mais Kossuth ne perd pas courage. De nouveau, il recommence son héroïque tournée, et de nouveau les forces s'organisent. Les troupes hongroises battentpartout les armées autrichiennes. La capitale est reprise, et Kossuth y faituneentrée triomphale. Deux mois auparavant, dans le temple de Débreczen, en présence de tous les députés, Kossuth, ceint du sabre légendaire de Béthlen Gabor, l'héroïque prince transylvain, avait solennellement proclamé la déchéance de la maison d'Autriche à la royauté de Hongrie et juré que Jamai>i il ne serait sujet des Habsbourg. La victoire revenait partout aux Hongrois, partout des fêtes et partout l'allégresse et l'enthousiasme du triomphe vaillamment conquis !

On sait combien la joie fut de courte durée. Le nouvel empereur, François-Joseph, se rencontre à Varsovie avec l'empereur de Russie et, sous le commandement, du prince PaskiévicZj

deux cent mille Russes entrent en Hongrie pour étouffer rinsurreciion. Oue pouvaient les pauvres forces hongroises contre la coalition écrasante de ces deux puissants empereurs? Encore le général en chef Gœrgei n'obéit-il plus à Kossuth, dont il est jaloux. Alors c'est la débâcle, l'écrasement final : Gœrgei dépose les armes à Vilagos, et, le 17 août 1849, Kossuth, par Orsova et les Portes-de-Fer, quitte pour toujours son pays. J'extrais ce passage de ses Mémoires : « Une douleur inexprimable bouleversa mon âme lorsque la trahison m'eut rendu sans patrie. Je me suis jeté sur la Lerre de mes aïeux, et en pleurant j'ai posé sur elle le baiser d'adieu de l'amour filial ; j'en pris une pincée avec moi... et je fus comme l'épave d'un navire démonté, que l'ouragan a jeté sur quelque grève déserte. »

Le maréchal autrichien Haynau, « l'hyène de Brescia », fait peser sur la Hongrie la plus effroyable oppression : on pend les généraux qui ont capitulé ; on fusille le premier ministre, comte Batthyanyi ; partout c'est la cour martiale et la potence. I^a Hongrie devient province autrichienne. Kossuth erre dans l'exil. H quitte la

Turquie, et Napoléon lui interdit le sol français; à cette ignoble interdiction Kossuth répond par une lettre admirable, adressée au parti démocratique français : « Je sais que le peuple français n'est pour rien dans ce fait. Je sais que M. Louis Napoléon n'est pas la nation française, qu'il représente seulement le pouvoir exécutif et non l'honneur delà libre France. Je ne penserai plus à cette défense et je prie l'Europe civilisée de ne pas se la rappeler, quand ceux qui ont oublié qu'ils avaient été proscrits le redeviendront. » On connaît l'histoire de ce brave matelot marseillais, qui, se jetant à l'eau, nagea jusqu'au navire de Kossuth pour serrer la main du grand exilé ! L'Angleterre, en revanche, lui fit une réception triomphale !

Il semble que tout espoir doive être perdu. Kossuth espère quand même et il agit. Il organise et discipline les émigrés hongrois ; il suit en frémissant les événements, attendant la revanche. En 1809, la guerre delà France et de l'Italie contre l'Autriche se prépare, et l'occasion favorable semble arrivée. Kossuth offre à Napoléon de soulever la Hongrie. Mais Napoléon redoute

une intervention angolaise ; alors Kossuth retourne en Angleterre, et, dans une tournée mémorable, il enthousiasme T Angleterre en faveur des Hongrois ; le nouveau ministre Palmerston promet formellement à Kossuth de ne pas intervenir. Kossuth prépare tout pour une action prochaine : un corps de troupes hongroises s'organise en Serbie. Il ne fallait plus qu'une chose : le consentement de Napoléon. Mais ce consentement n'est pas donné ; à Villafranca, la France, l'Italie et rAutriche signent la paix ; de nouveau, Kossuth a travaillé en vain ; de nouveau ses espérances sont anéanties. L'Autriche lui suscite ennuis sur ennuis : elle fait arrêter les émigrés, le comte Ladislas Téleki à Dresde ; elle intente, en Angleterre, un procès à Kossuth pour des billets de banque hongrois qu'il a émis. Tout cela n'est pas encore assez : une plus grande douleur l'attend, celle de voir la Hongrie transiger avec l'Autriche et renoncer d'elle-même à quelques-unes des revendications pour lesquelles il avait tant lutté, tant souffert. Après Sadowa, l'Autriche sent bien qu'il faut maintenant céder ; des pourparlers s'engagent entre le Gouverne-

ment impérial cl. le chef d'Élat hongrois, Deak ; on prépare le compromis. Dès qu'il en connaît la teneur, Kossuth écrit à Deak une lettre publique : il ne veut pas de ce compromis qui met l'armée hongroise sous le pouvoir de l'Autriche, qui n'est qu'une duperie pour son pays. C'est en vain que plusieurs villes lui offrent des mandats de député. Même si tout le monde s'incline, il ne s'inclinera pas, il restera obstinément fidèle au serment solennel prêté dans le temple de Débreczen, du haut de la chaire sacrée : « Je jure que je ne serai jamais le sujet des Habsbourg ! »

Kossuth vivait à Turin, occupant sa vieillesse à écrire les Mémoires de sa vie. Sa femme était morte, sa fille également; ses fils s'en étaient allés ; la tristesse assombrissait ses derniers jours. M. Elisée Reclus, qui le vit en 1886 (Kossuth avait alors quatre-vingt-quatre ans), écrit à Mlle Antonine de Gérando cette lettre admirable qu'elle a bien voulu me communiquer et dont je détache les passages suivants :

(( Combien doux et bon est le radieux visage du vieillard ! Si j'en juge d'après les portraits de Kossuth si répandus pendant la guerre de l'In-

dépendance, son visage s'est éclairé d'un rayonnement de bonté qu'il n'avait pas. N'est-ce pas là un effet du dédoublement de la vie qui s'opère pendant les dernières années ? Chez ceux qui se dépouillent peu à peu de la vie matérielle et qui continuent à vivre par l'esprit, le regard et le sourire prennent une expression de douceur infinie. Ils ont déjà vécu et c'est presque du par delà qu'ils nous regardent.»

« Kossuth m'a fait le plus charmant accueil et j'en ai été touché plus que je ne saurais dire... Presque aussitôt, sans même s'être assis, il m'a demandé si j'ai toujours la gaieté, la confiance, le joyeux entraînement pour la cause, car lui se sent triste et fatigué et la vie lui pèse bien lourdement sur les épaules. 11 évite les hommes, car il n'a pas d'espérance à leur donner, il voudrait leur crier des paroles d'encouragement, et ce serait au contraire des mots de chagrin et de lassitude qu'il leur ferait entendre. Sa pensée se reporte sans cesse vers ces jours oii il agissait, lui aussi, mais oii son immense espoir fut si cruellement déçu. C'est avec une expresion poignante qu'il m'a raconté en termes brefs le dé-

sastre de sa vie, désastre que ses compagnons delutte, s'ils avaient été des hommes, auraientpu changer en triomphe commun. Ce n'est pas comme un politicien aux ambitions déçues qu'il m'a parlé, non, mais comme un patriote absolument sincère et désintéressé... Jamais je n'oublierai le moment où je l'ai quitté. Sa bonne figure souriante était penchée vers moi et de ses deux mains froides il me caressait les joues. Mon cœur battait bien fort, et mes yeux étaient humides. Je me retirai lentement. Devant moi je vois toujours le noble vieillard qui, dans le fait même de son désespoir, a trouvé des paroles de courage et de force. »

• C'est à Turin qu'il s'éteignit ; il avait quatrevingt-douze ans. La Hongrie tout entière prit le deuil ; une délégation imposante alla chercher son corps. Sur le passage du train qui le ramenait, les paysans, venus de vingt lieues à la ronde, se mettaient à genoux ; à Budapest, cinq cent mille hommes suivirent son cortège, chantant Y Hymne de Kossuih et le Szozat !

Telle fut la vie de Kossuih ; une grande passion la domine, celle de donner à son pays une

constitution libre et juste ; il poursuivit ce dessein avec- une énergie, une ténacité incroyables. Mais cet homme si assoiffé de réfoi'mes n'était pas un révolutionnaire : une fois, à Vienne, il tint dans ses mains le sort des Ilaltsbourg, les oppresseurs séculaires de sa patrie, et quand la solution violente lui était si facile, il aima mieux rester dans la justice et la légalité. Passion de la justice et du droit, esprit d'abnégation et de sacrifice, intelligence lumineuse, pouvoir irrésistible sur les foules, il semble que se trouvent réunies en lui toutes les qualités qui font un homme d'Etat accompli. Mais il lui manqua la connaissance exacte des hommes. Dans ceux qui rentouraiont ol à qui il accordait sa confiance, il ne sut pas distinguer la jalousie, l'ambition, les sentiments bas et vils. Aussi fut-il souvent trompé. Il ne sut pas non plus, quand il le fallait, s'armer de dureté inexorable et devenir un justicier sévère et implacable. Lorsque le général Gœrgci lui désobéit, il aurait dû le faire fusiller. Sa bonté morale le retint dans la voie des résolutions violentes. A l'heure où la diclalure était nécessaire, il ne put i)as être un dictateur!

Mais il fut un orateur merveilleux, un des plus grands qui furent jamais. Les discours qu'il prononça en Angleterre sont regardés par les critiques d'outre-Manche comme des modèles d'éloquence anglaise, et Kossuth est comparé aux plus célèbres orateurs de l'Angleterre. Qu'on juge par là de ce qu'il devait être quand c'est, non pas dans une langue étrangère, mais dans sa langue même qu'il parlait. Il possédait au suprême degré tous les dons extérieurs de l'orateur : il était d'une beauté admirable ; sa voix, d'une douceur limpide, sous l'effet de la passion s'enflait, grossissait et devenait comme un tonnerre; ses yeux bleus brillaient d'un éclat surprenant.

Ce qui me frappe dans ses grands discours, c'est leur couleur orientale et biblique. Des tours abstraits et graves, puis, brusquement, un luxe, un débordement inouï de métaphores et de comparaisons, toujours chaudes et puissamment colorées, dans le goût des Orientaux. C'est le langage d'un poète et d'un prophète. Mais quand il parle, non plus à la foule ou aux grandes assemblées, mais à un public plus restreint,

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quand il faut moins enflammer que prouver, alors son éloquence est autre : il argumente, il discute avec la précision et la subtilité d'un juriste consommé !

Kossuth est le grand héros populaire de la Hongrie. Son culte, chez le peuple, est quelque chose de religieux : « Notre père Kossuth », disent les paysans. Les chants populaires qu'il a fait naître forment tout un recueil; je viens de le parcourir, et rien n'est plus intéressant : on y trouve l'àme d'un peuple ! (( Louis Kossuth est mon véritable père, dit l'un de ces chants. Sa femme est ma mère : je suis son fils, le soldat de la Hongrie. » Un autre : « Combien je voudrais parler à Kossuth! Mais combien mieux j'aimerais le voir dans notre patrie! Je lui dirais que le pauvre Hongrois est écrasé d'impôts! » Enfin, le grand hymne de Kossuth, «le Kossuth Lajos » composé pendant la Révolution : « Louis Kossuth nous a fait dire qu'il n'avait plus de régiment. S'il nous le fait dire encore — nous devons tous partir. Vive la liberté hongroise et vive la patrie ! »

Son père, son sauveur, son maître, on voit

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quel est l'amour profond du peuple pour son grand héros !

Quand il mourut, un petit Hongrois de six ans à qui sa mère venait d'apprendre la triste nouvelle, fit cette réponse si louchante : « Comment ! Kossuth est mort! Mais je croyais qu'il ne devait jamais mourir! »

C'était un spectacle bien nouveau pour un Parisien : des foules énormes se mouvant, s'agitant, manifestant et processionnant, sans le moindre déploiement de forces policières pour les régler et les contenir ! L'armée était consignée dans les casernes ; pas un soldat dehors ; de police, point, elle s'était évanouie ; de gouvernement, fonctionnaires, ministres, tout ce qui est pouvoir public, point. Un anarchiste aurait été content ! il se serait senti dans une cité bienheureuse qui n'est pas gouvernée !

Quand j'arrive, le matin à sept heures, les rues sont déjà pleines de gens ; des vieux « Honveds » de 1848, des soldats de la Révolution,

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se promènent lentement au milieu de la foule qui les acclame. Un cortège pittoresque parcourt les rues de Budapest : tous les musiciens tziganes rassemblés jouent des marches patriotiques et des airs populaires. La fête commence par un service religieux célébré au Temple évangélique à neuf heures ; les fils de Kossuth sont là : François Kossuth, le chef du parti de l'indépendance, et Louis Kossuth, directeur d'une compagnie de chemins de fer italiens ; le comte Apponyi, président du Parlement, et un assez grand nombre de députés.

A onze heures a lieu, au cimetière, la pose de la première pierre du monument funèbre de Kossuth : ce monument s'élève maintenant non loin des mausolées du comte Batthyanyi, le premier ministre de 1848, et de Deak, l'homme d'Etat qui fit le compromis de 1867. Le bourgmestre de Budapest prononce un discours. Je vois là de merveilleux costumes hongrois, de magnifiques attilas à brandebourgs, et quelle profusion de vieux bijoux ornant les manteaux, de pierres précieuses, des turquoises surtout ! Mais cette première partie de la fête est un peu froide : seul un public

Recouly. 10

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très restreint y prend part ; la véritable fête, la glorification de Kossuth est ailUeurs !

Je me poste pour voir le défilé du cortège populaire, qui va au cimetière pour saluer le grand héros. Pendant deux heures et plus ce défilé dure : en tête viennent les vieux Honveds, tous les survivants de la guerre de 1848, les enfants de la ville : plus de trente mille passent ainsi, appartenant à toutes les écoles; les étudiants des facultés, les nombreuses délégations provinciales ; tous les comitats ont envoyé des délégués et des couronnes. Un vieux drapeau noirci et troué: c'est l'étendard des Kouroucs, les soldats fameux de Rakoczy ! Puis, plus de cinq cents sociétés diverses avec kurs bannières ; cent jeunes filles vêtues de blanc accompagnent une immense couronne offerte à Kossuth par les femmes de Budapest. Et ainsi le défilé dure, dure interminablement! Par moments un chant grave et triste s'élève, un chant presque religieux : c'est le Kossuth Lajos ^Vhymne de Kossuth.

Au cimetière, la manifestation devient grandiose: la tombe disparaît, noyée sous un flot de fleurs , incessamiiient accru ; la foule emplit au

loin les larges avenues ; le cortège n'avance plus, ceux qui sont là ne veulent pas s'en aller, car les orateurs de l'opposition ont commencé à parler : sur ce peuple en émoi, ils jettent des paroles entlammées qui flétrissent la conduite du Gouvernement, « de ce Gouvernement qui s'est caché devant la tombe de Kossuth, l'idole de la patrie hongroise». C'est d'abord Géza Polonyi, un grand orateur populaire, qui soulève des acclamations enthousiastes , puis un vieillard, Nicolas Lakatos, dont le discours est beaucoup plus violent; de Szell, le premier ministre, est pris fortement à partie !

Le soir, la fête atteint toute sa beauté. Dans le Muséum Korut, large comme les grands boulevards, une foule énorme est massée sous les fenêtres de la sœur de Kossuth. François Kossuth arrive ; on me présente à lui, et nous causons quelques instants : c'est un homme puissant, d'une forte et large stature, très correct, d'une correction anglaise ; il parle finement et justement.

La foule s'accroît sans cesse ; maintenant, sur une longueur de plusieurs centaines de mètres,

c'est une mer de têtes, mouvante et hurlante. Un cortège arrive et, dans ce peuple si serré, se raye péniblement un passage. On chante le « Szozat », l'hymne de Vœrœsmarty : « Sois inébranlablement fidèle à ta patrie, ô Magyar ; elle est ton berceau et elle sera ta tombe. Dans le monde immense, il n'est pas pour toi d'autre place ! Que le sort t'abaisse ou t'élève, c'est ici que tu dois vivre et mourir ! » D'en bas, un orateur du peuple harangue les fds de Kossuth. François répond le premier, ensuite Louis. La foule écoute chapeaux bas, tous les visages dressés, tendus vers le balcon. Un silence absolu règne, et pourtant plus de cent mille hommes sont là, dont la plupart écoutent et n'entendent pas. Par moments, un bruit furieux et sauvage, des acclamations formidables, des <( eljen », bravos, qui éclatent comme un tonnerre. Le peuple hongrois est si affamé de discours ! Après les fils Kossuth, il veut entendre encore le député Polonyi, il resterait ainsi des heures, pressé, meurtri, à boire la parole de ses orateurs aimés...

Ce qui m'a frappé dans ces fêtes, c'est leur caractère non officiel. L'abstention du Gou-

vernemcnt était notto et catégorique : sur les monuments publics, pas un drapeau, pas un lampion ! C'est le peuple, Tinitiative privée, qui ont tout fait. Cet immense cortège, qui a défilé pendant des heures, s'est organisé tout seul ; ni pour le former, ni pour le soutenir, ou le conduire, la police n'est intervenue ; véritable manifestation d'hommes libres acclamant librement leur grand héros ! Si l'on songe que partout en province, dans les villages comme dans les villes, il en était ainsi, que partout le centenaire de Kossuth a été célébré, on aura une idée de l'amour puissant que la Hongrie éprouve pour cet homme, du culte religieux qu'elle professe pour lui.

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