CHAPITRE XVII
Un mouvement plus grave de la na tionalité allemande : Les Saxons de Transylvanie.
Anecdote qui montre que les Saxons sont de
GRANDS AMIS DES AUTRICHIENS. LeS PRIVI- LÈGES historiques DES Saxons. — Leur parti POLITIQUE. — Leur état d'esprit. — Plus Allemands que les Allemands. — Adversaires irréductibles des Magyars.
Les Saxons de Transylvanie ont deux capitales : Nagy-Szcben (en allemand Hermannstadt) et Brasso (en allemand Cronstadt). Voulant étudier de près ce petit peuple si intéressant, j'étais parti pour Nagy-Szében, la première de ces capitales. Mais un incident curieux y arrêta dès le début
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mon enquête et me rejeta dans la seconde. Cet incident mérite d'être rapporté, car il éclaire d'un jour très vif l'état d'esprit des Saxons.
J'arrivai à Nagy-Szében un dimanche soir; mon compagnon de voyage était un jeune Hongrois, à moitié français, qui fait ses études à Paris. Après le dîner, comme nous errions par les rues désertes, nous voyons aux murs des affiches annonçant pour le soir un grand concert dans le « jardin d'Hermnnnstadt ». Nous nous faisons indiquer ce jardin et nous y allons ; c'est un assez grand concert en plein air, avec des tablées de consommateurs paraissant fort gais, beaucoup de sous-officiers, beaucoup de jeunes couples pintant de la bière ; jardin et public tout à fait dans le genre viennois. L'orchestre joue une valse qu'on applaudit beaucoup et, tout de suite après, attaque un air nouveau pour moi ; les applaudissements redoublent. « C'est sans doute, pensais-je, quelque air favori des indigènes », quand, à mon grand étonnement, j'entends mon compagnon de voyage crier tout haut : « Abziuj ! Abziig ! (Assez ! Assez !) » Pourquoi crier : « Assez ! » lui dis-je ! Ces crapauds-
là iii'oul eiilciulii parler hongrois au gar(,;oii, me répond-il furieux, et ils ont l'ait jouer lont exprès le Goll erhnlte. Le Goll e/'halle est riiynme de Teuipercur d Aulrirhe, et comme c'est aux accents du (rolt crhdllc ((u'on a pendu et t'usillé après la révolution de iS'|<S. il a laissé dans l'esprit des Hongrois d'assez mauvais souvenirs.
Cependant l'hymne continuait, gravement écouté ; j(^ vois à droite un gros monsieur coiffé d'un tuhe, qui fait vers nous des signes assez violents, puis se lève et dis|)araît. A peine le morceau finit-il, que des applaudissements enthousiasles éclatent ; on crie : « /loch! hoch ! » Le monsieur en noir, coillV' (hi lube, se plante dcvan( nous, iul(>rpelle \ iohMument mon compagnon, et, tout d'un coup, nous ^•oilà enlourés d'une bande hurlanle, grimaçante qui nous menace et nous injurie. Mon ami ne sait pas l'allemand ; pour moi, je comprends assez bi(Mi les aménih'S qu'on nous adi-esse. Mais je ne sais pas injuri(M' en allemand, ne l'ayant pas a[>pris au lycéfM^d'aiileurs je suis assiv, ()C('U])é à pai-(Mà uuni conqjagnon les coiq)s cpii commençaient à toud)er sur lui. Des insulles, des \ isaiies écu-
mants, des poings qui se tendent, tout le public est debout et crie, le limonadier qui hurle comme un fol : « zahlen ! zahlen ! payez, payez ! » ne craignant rien tant que de nous voir partir sans solder.
Heureusement arrive un policier tutélaire qui nous emmène dans la salle voisine ; j'ai beau m'expliquer tant bien que mal, lui jurer que je suis un touriste inoffensif, que je respecte l'empereur d'Autriche et le loyalisme de ses sujets, nous voilà partis pour le violon. On nous enferme dans la cour de l'Hôtel de Ville, et nous attendons trois quarts d'heure, pendant que le policier est allé quérir le commissaire.
Mais, sans doute, le commissaire est occupé ; il se refuse à nous sacrifier les joies tranquilles d'une soirée de dimanche : le policier revient seul et nous demande nos passeports. Mon ami, qui voyageait dans son pays, n'en avait naturellement pas ; mais heureusement, j'en avais pour deux, un passeport magnifique, long, à n'en plus finir, sur papier parcheminé, avec une belle République en tête. Je le devais à la bienveillance de quelqu'un du quai d'Orsay, et jamais je n'au-
rais pensé qu'il me servirait tant. Mon brave sergent se mit à Tépeler, il entendait mal le français, mais il fut très sensible à la belle Marianne du haut, au timbre imposant du bas et, se disant que quelqu'un qui détenait un papier si mirifique ne pouvait pas coucher au violon, il nous envoya dormir au « Rœmischer Kaiser », notre hôtel.
Le lendemain, à huit heures tapant, nous franchissions de nouveau le seuil de la maison commune, nous attendions deux longues heures dans une antichambre, comme en France, l'arrivée du commissaire, nous comparaissions devant lui, mon ami payait séance tenante vingt couronnes d'amende pour avoir porté le trouble dans un établissement public et je constatais deux traits essentiels de la psychologie des Saxons : leur amour immodéré de l'empereur autrichien, leur haine non moins immodérée des Hongrois, le premier de ces traits n'étant qu'une conséquence naturelle du second, en vertu du principe bien connu : « Je t'aime à la folie, puisque je déteste ton ennemi. » Je constatais une autre chose : c'est qu'il ne fait pas toujours bon voyager avec un Hongrois en Hongrie... Le lende-
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main, les journaux de la ville publiaient cette petite histoire et mes projets d'enquête étaient à Teau.
Laissant écouler quelques jours, je partis seul pour Brasso. Brasso est une délicieuse ville de montagnes placée dans un site ravissant ; elle est divisée en trois villes assez distinctes : au centre, la cité saxonne, qui a gardé le caractère moyenâgeux des vieilles villes allemandes ; vers la plaine, la ville hongroise avec de grandes maisons modernes habitées par les fonctionnaires, les écoles, les casernes ; vers la montagne, le village valaque, dont les maisonnettes éparpillées disparaissent sous lesarbres,escaladantles flancs du mont. La population, comme la ville, est coupée en trois groupes distincts qui vivent côte à côte sans se mêler. On est à Brasso depuis quelques heures à peine, à peine a-t-on parlé à quelques personnes, qu'on surprend déjà cet antagonisme des races, cette lutte des peuples hostiles...
Oue veulent les Saxons et que reprochent-ils aux Hongrois ? Ils veulent recouvrer, en partie tout au moins, la situation privilégiée qu'ils
avaient jadis en Transylvanie ; ils reprochent aux Hongrois d'avoir touché à ces privilèges. 11 s'ensuit que pour pouvoir juger le différend, il faut savoir quels étaient ces privilèges, pourquoi ils ont si longtemps duré et pourquoi ils ont fini.
Au milieu du douzième siècle, le roi Géza II appela en Transylvanie des Allemands pour cultiver le sol, le défendre contre les invasions et apprendre aux Hongrois les arts mécaniques. L'émigration continua après lui ; ces Allemands, auxquels on donna le nom générique de Saxons, bien qu'ils ne soientpas venus de Saxe, mais plutôt, ainsi que tout le fait supposer, des bords du Rhin, reçurent un vaste territoire dans le sud et à l'est de la Transylvanie ; on leur accorda de grands privilèges confirmés solennellement par une charte en 1224. Moyennant une contribution en argentet en soldats, ils purentorganiserune petite république autonome : tous leurs fonctionnaires, leurs prêtres sont élus ; le pays est divisé en onze districts qui s'administrent eux-mêmes ; à la tête de la nation est placée une assemblée générale, Universilas nalioniii i>axonicœ, dont tous les membres sont élus. Tous les Saxons sont égaux
entre eux, et pour que cette égalité subsiste, défense expresse est faite aux magnats hongrois d'acquérir des terres dans leur pays. Rien déplus intéressant, de plus curieux que cette petite république installée dans cette Hongrie si aristocratique et si féodale.
Et cette république dure depuis des siècles, cette poignée d'agriculteurs et de marchands maintient son indépendance, luttant tour à tour contre les Tartares, les Turcs, les princes transylvains, Tempereur d'Autriche. Ce petit peuple se replie sur lui-même : chaque village saxon a sa forteresse, l'église, dans laquelle tout le monde s'enferme quand l'ennemi parait ; chaque ville est fortifiée. Il n'attaque jamais, mais il se défend opiniâtrement, ne demandant qu'unechose: qu'on le laisse à lui-même, à ses boutiques et à ses champs. On ne trouverait nulle part, je crois, l'exemple d'un peuple s'isolant ainsi avec une telle obstination, voulant avec une énergie farouche rester lui-même et rien que lui.
En 1848, la Transylvanie est rattachée à la Hongrie ; après le compromis de 1867, quand la Hongrie telle qu'elle est maintenant s'organise.
les /Saxons entrent dans le royaume hongrois et deviennent sujets hongrois au même titre que tous les autres sujets. De ce fait, leurs privilèges se trouvent atteints : leur territoire est divisé en comitats, l'Assemblée générale disparaît, le hongrois — la langue officielle — est enseigné dans leurs écoles à côté de l'allemand. C'est de tout cela que les Saxons s'irritent. Ils savent bien qu'ils ne peuvent point prétendre, eux qui sont deux cent mille à peine, à fonder un Etat distinct et indépendant ; mais ils veulent sentir le moins possible le pouvoir de l'Etat hongrois, ils se regimbent contre ce pouvoir à tout propos. Or, la Hongrie tend, comme tous les autres Etats, à se centraliser de plus en plus, et de plus en plus aussi le pouvoir de l'Etat se fait sentir aux sujets. On devine si, avec cet état d'esprit des Saxons, les motifs de plainte sont nombreux : à propos de l'administration et des fonctionnaires de tous les ordres, à propos des écoles, de la langue, des appellations géographiques où les noms hongrois luttent contre les noms saxons. Que de griefs et que de disputes ! Qu'on prenne au hasard un numéro d'un journal saxon, du Journal de Crons^ Recollv. i4
iadt, par exemple, toujours on y trouvera des plaintes et des récriminations.
Les Saxons ont au Parlement une quinzaine de députés ; à Cronstadt, les deux députés de la ville et les deux députés de la campagne sont Saxons. Dans la ville, ils n'ont pas la majorité numérique, ils sont dix mille contre onze mille Roumains et quinze mille Hongrois; mais leur richesse, leur forte organisation politique leur assurent la victoire ; d'ailleurs, les Roumains votent pour eux. Sur cette alliance des Saxons et des Roumains contre les Hongrois, comme j'interrogeais un professeur du gymnase roumain de Oonstadt, il me fit cette curieuse réponse : « Nous aidons les Saxons dans leiu- lutte contre les Magyars, quoiqu'ils soient de grands égoïstes qui nous oublient après la victoire. Promenezvous par la ville, vous verrez dans le quartier saxon de beaux trottoirs bien entretenus, vous n'en verrez aucun dans le quartier roumain ; la municipalité saxonne ne pense pas à nous. »
Ce qui fait la force du parti saxon, c'est son organisation. La classe dirigeante, ce qu'on appelle ici « rintelligence », est vraiment intelli-
geiite. Son organe, le Journal de Cronsladt, a des rédacteurs instruits et adroits qui sont dliabiles polémistes, sachant tirer parti des moindres incidents. Les deux journaux hongrois de la ville, médiocrement rédigés, ne peuvent pas lutter contre lui. Enfin, le parti a de Targent, beaucoup d'argent. Les Saxons de Cronstadt ont fondé, en i835, une banque, la « Cronsta;dter Allgemeine Sparcasse », aujourd'hui très llorissante ; or, les actionnaires ne reçoivent qu'un intérêt de 5 p. loo sur le prix primitif de leurs actions; tout le restant du revenu, qui est très considérable, est consacré à des œuvres de propagande. Cette banque est une association absolument fermée : tout nouvel actionnaire n'est admis qu'après un vote secret de tous les associés. « Fermé » est une épithète qui revient sans cesse quand on parle de ce qui touche aux Saxons.
Les leaders du parti saxon de Cronstadt sont M. Obert, le pasteur luthérien, et le député Lurtz. Je rendis visite au premier : j'aurais aimé recueillir de sa bouche des détails intéressants sur la situation actuelle des Saxons, sur leurs griefs
contre les Hongrois. M. Obert me reçut fort aimablement ; il me laissa lui poser de nombreuses questions auxquelles il me promit de répondre par écrit, à tête reposée. J'attendis sa réponse et je reçus à la place une brochure intitulée die Siebenbùrger Sachsen, « les Saxons de Transylvanie », contenant un exposé général des revendications saxonnes. J'aurais mieux aimé des faits précis, des appréciations particulières, mais M. Obert justifia une fois de plus l'épithète classique des Saxons : prudentes et circum^ specti.
Quand on a lu leurs brochures et leurs journaux, quand on a séjourné quelque temps dans Une ville saxonne, on sent que les Saxons sont vis-à-vis des Hongrois des adversaires irréductibles et irréconciliables. C'est une guerre incessante, une lutte de tous les jours : lorsque les grandes questions ne sont pas agitées, les moindres causes suffisent pour faire éclater les dissentiments. Pendant mon séjour à Gronstadt, l'agitateur allemand du Banat de Témesvar, M. Krammer, venait d'être emprisonné. Le journal saxon consacra à ce sujet de longs arti-
des ; l'un d'eux avait pour titre : Ein Dokiiment der Freiheit — « Une preuve de la liberté. » Il s'agit de la liberté en Hongrie : c'était une attaque très vive, quoique parfaitement mesurée, des actes du Gouvernement. Et le journal revint plusieurs fois sur cette affaire, laissant clairement voir le grand intérêt qu'il y portait.
C'est que les Saxons sont les chefs de la nationalité allemande en Hongrie : ils dirigent et soutiennent l'agitation pangermanique dans ce pays. C'est d'eux qu'émanent les mouvements récents du Banat : MM, Krammer et Korn, les deux agitateurs, ne sont que des délégués saxons.
La bourgeoisie saxonne, la classe dirigeante, échappent complètement à l'influence hongroise et se germanisent de plus en plus. Les jeunes gens sont élevés dans les gymnases saxons, avec des professeurs saxons ; après un court séjour obligatoire dans les universités hongroises, ils vont dans les universités allemandes et retournent en Transylvanie plus Allemands que les Allemands. Et cela n'est pas une exagération : dans une circonstance assez
récente, les Saxons se montrèrent plus prussiens que le roi de Prusse lui-même.
L'empereur d'Allemagne actuel était venu à Budapest : dans un discours célèbre et qui d'ailleurs tourna la tête aux Magyars, plus que personne sensibles aux compliments, Guillaume II exalta Théroïsme chevaleresque des Hongrois et rappela quelques-uns de leurs illustres héros. Les Saxons furent navrés et furieux. Comment ! un prince allemand, le chef de la puissante nation allemande avait pu s'oublier jusqu'à faire l'éloge des Hongrois, de ce peuple asiatique qui persécute tant les Allemands ! Les journaux saxons prétendirent que l'empereur était une nouvelle victime — la plus illustre — du système Potemkin, en grand honneur chez les Hongrois : ils appellent ainsi les manœuvres adroites des Hongrois pour capter les étrangers venus chez eux, leur faire voir les choses autrement qu'elles ne sont. On sait que Potemkin, favori de Catherine II, étalait aux yeux de son impératrice en voyage toute une contrée habilement truquée, de faux paysans et des villages qui n'en étaient pas. Or, tous les
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Hongrois sont des Potemkin, disent les Saxons, de])uis le premier ministre jusqu'au plus humble notaire de village. Guillaume II, tout comme un autre, s'était laissé « empotemkiner )^. Même un journaliste irrespectueux alla jusqu'à écrire qu'il ne fallait attribuer aucune importance au toast enthousiaste de Tempereur, attendu que les vins hongrois sonl les plus capiteux de tous les vins. Sa Majesté avait cédé, elle aussi^ à la chaleur commiinicative des banquets. Décidément tout recommence !
Le célèbre savant Virchow vint, peu de temps avant sa mort, à Cronstadt, et les Saxons lui firent une grande réception. Mais Virchow eut le tort de prêcher aux Saxons l'apaisement et la concorde ; il blâma leur opposition incessante et le })lus souvent mesquine. Quand il partit, personne n'alla le reconduire à la gare, el, le lendemain, le journal saxon insinua que le public avait dû se tromper et que Virchow n'était pas un aussi grand savant que ça î
On peut rire de cet état d'esprit, des conséquences ridicules auxquelles il conduit. Mais il est en lui-même quelque chose de grave. Nous
sommes ici en présence d'une nationalité peu nombreuse, il est vrai, mais forte de son passé historique, de sa richesse, de son organisation. Les Saxons, qui sont deux cent mille, prétendent à diriger tous les Allemands de la Hongrie, qui sont deux millions. Les affaires récentes du Banat montrent qu'ils s'entendent assez à provoquer l'agitation. Ils sont en relations quotidiennes avec la grande Allemagne, dont ils tirent des conseils, des appuis, de l'argent. Les historiens allemands ont consacré une énorme littérature à ces enfants chéris et lointains de la (( Grande Germanie » ; les journaux allemands suivent avec un intérêt passionné ce qui se passe chez les Saxons ; des correspondants aussi habiles que nombreux tiennent le public allemand au courant des moindres incidents de la Transylvanie et, à leur tour, les journaux saxons reproduisent les articles que leur consacrent leurs confrères allemands, montrant ainsi à leurs lecteurs combien l'Allemagne s'intéresse à eux. On comprend bien qu'avec tout cela les Saxons ne sont pas près de désarmer.